Fedeylins

Coste Nadia · Chapitre 21 sur 43

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Fedeylins

Chapitre 12

je laissai mon esprit vagabonder jusqu’au nénuphar de ponte. Bientôt de U n jour, assis au bord de l’eau avec mes sœurs, alors que nous contemplions le Monde avant de nous rendre en cours,

nouvelles bulles reposeraient là. De nouveaux membres de ma famille.

« Ma mère se désintéressera-t-elle de moi ? S’occupera-t-elle davantage

des petits ? Ma vie sera-t-elle chamboulée après l’éclosion ? »

Les questions affluèrent.

« Peut-être qu’aucune bulle ne sera fécondée. Ou peut-être que les

larveylins n’arriveront pas jusqu’à la berge. »

Je me repris. Je souhaitais presque la mort de mes frères et sœurs à

naître.

Je me tournai vers Andara. Ses yeux luisaient et je lui pris la main. Elle

se pencha vers moi et me dit :

« Je me rappelle ce que j’ai ressenti quand maman a pondu ta bulle. »

Elle essuya ses yeux pour empêcher ses larmes de couler.

« Oh, Cahyl, je suis si désolée d’avoir eu de mauvaises pensées à ton

égard. »

Je serrai sa main plus fort.

« Ça ne fait rien. Je suis là et je vais bien. Mais je comprends ce que tu

veux dire. Moi aussi j’aimerais que les choses ne changent pas. »

Melyna se rapprocha et nous enveloppa de ses bras.

« Le changement peut être une bonne chose, dit-elle. J’aurais regretté

de ne pas t’avoir connu. »

Notre étreinte se resserra. Après cela, une partie de notre peine quitta

nos cœurs. Nous attendions la ponte avec intérêt. Ces bulles n’écloraient

pas avant cinq ans, et je me demandais quels individus en sortiraient.

Lorsque le jour de la ponte arriva, ma mère et les autres génitrices se

regroupèrent près de la Gabda-Mar. Enveloppées dans des pétales de

crocus, elles affichèrent leur sérénité.

Autant les fêtes fedeylins étaient remplies de joie et de musiques, autant

la cérémonie des bulles se déroulait dans le silence. Seuls les bruits de la

mare parvenaient à nos oreilles.

La moitié de mon peuple était présente, venue regarder les prémices

d’une nouvelle génération. Comme à chacune des réunions, je cherchai Naï.

Ni mes yeux, ni mes sens ne me guidèrent jusqu’à la jeune récoltrice. Son

rejet résonnait encore en moi. Et pour longtemps.

 

Sur le toit de la Gabda-Mar, les Pères préparaient le voile tissé par les

mères. Leur habileté témoignait de leur longue expérience de la tâche.

Concentrés, ils s’élevèrent et volèrent en harmonie vers le nénuphar de

ponte. Ils déplièrent le fin tissu brodé qui scintilla sous le Dor. Sur le tertre

de guet, les sentinelles, armées, surveillaient le ciel et l’est de la mare pour

protéger les mères des migrateurs et des gorderives. Leur maintien fier me

fascinait. Serais-je un bon protecteur pour mon village ?

Les génitrices volèrent l’une après l’autre vers le nénuphar de ponte. À

l’abri du regard de tous, sauf des Pères, elles accomplirent leur rite

ancestral.

Les plus jeunes, inquiètes avant de disparaître derrière le voile,

réapparaissaient soulagées et satisfaites.

 

Mes sœurs étaient attentives car elles feraient partie du prochain groupe

de génitrices. Au printemps suivant, au mois de Taranys, elles passeraient

leur cérémonie du Mudeylin pour devenir adultes. Leur première ponte

s’effectuerait moins de cinq ans plus tard, en Fribach 265. Elles regardèrent

avec intérêt notre mère voler jusqu’au voile scintillant. Elle ressortit

quelques instants après et regagna la berge. Nous ne pouvions pas

l’approcher car les mères passaient le reste de la journée ensemble à la

Gabda-Mar pour préparer leur travail d’archive. Elles consignaient les

noms, les âges et le nombre de bulles pondues.

Ce ne fut que tard dans la soirée que ma mère nous rejoignit en salle

commune.

En l’embrassant, nous lui demandâmes des détails sur sa ponte. Elle fut

fière de nous dire qu’elle avait pondu trois bulles, mais elle paraissait

fatiguée.

La fécondation de la nouvelle génération pouvait durer près d’un an, et

c’était au terme de cette année que nous saurions combien de bulles donneraient naissance à un ou plusieurs membres de notre famille.

J’appris alors qu’il faudrait modifier les couches dans notre gabda, en

temps utile. La discussion fut légère et enjouée et j’étais impatient de savoir

combien de petits seraient susceptibles d’éclore.

Ma mère et mes sœurs étaient heureuses et je pris conscience de ma

chance d’être en bonne santé dans une famille au destin préservé.

Malgré ma différence, malgré mes punitions et malgré la disparition de

mes espoirs de revoir Glark un jour, je ne pus m’empêcher de me sentir en

paix au sein de ma famille.

 

Ma mère et mes sœurs comprenaient ma peine. Même si je les avais

déçues par mes mensonges et mon amitié avec Glark, elles me savaient

différent et m’acceptaient. L’amour de ma mère, encore ébréché par sa

frayeur, accentuait son besoin de protection. Si elle me contraignait à rester

avec mes sœurs, c’était autant pour se rassurer que pour me punir.

Ma liberté sous surveillance me pesait. À l’aube de l’hiver 260, je

n’entretenais aucun espoir sur ma vie à venir. J’effectuais mes tâches de

mauvais gré, contraint à me mêler aux autres alors que je ne supportais pas

leurs pensées de bonheur. J’appris à m’imprégner de l’optimisme

permanent des femelles de ma famille pour tolérer mon existence.

Andara ressemblait de plus en plus à notre mère. Par ses pommettes

saillantes, mais surtout par son attitude, toujours douce et pleine

d’attentions. Elle deviendrait bientôt transmettrice et cherchait quelle serait

sa voie dans la caste. Les mudeylins qui annonçaient une idée d’Œuvre dès

la cérémonie de passage à l’âge adulte augmentaient leurs chances de passer

maîtres.

Ma sœur désirait s’occuper des tablettes et de leur conservation.

J’ignorais si une idée précise lui viendrait d’ici le printemps suivant. Le cas

échéant, je ne doutais pas qu’elle y excellerait : son envie de bien faire et de

s’engager jusqu’au bout dans un projet était perceptible.

Melyna arborait de larges boucles aux reflets cuivrés et un petit nez

mutin. Elle deviendrait prieuse et son but n’était pas de passer maître le plus

vite possible. Chez les prieurs, la hiérarchie moins drastique que dans

d’autres castes offrait des ambitions différentes. Attirée par la sagesse et l’influence de la déesse de la nuit, ma sœur proposerait au cours de la

cérémonie du Mudeylin de devenir Prêtresse de Savironah.

Les Pères et les maîtres présents lors de cette cérémonie n’entravaient

pas le destin de ceux qui nommaient le début de leur chemin. De

nombreuses possibilités s’offraient aux jeunes adultes.

Si elle travaillait autour des tablettes, Andara pourrait aussi bien finir au

Conseil des Mères que s’occuper d’aplatir, sécher et sabler les écorces. De

même, si Melyna devenait Prêtresse de Savironah, elle pourrait apprendre

des prières aux larveylins des cinq castes ou écrire une Œuvre sur la déesse

et son influence sur notre Monde…

« Si l’on propose un avenir lors du Mudeylin, est-ce qu’on n’écrit pas

notre propre destin ? demandai-je un jour à ma mère.

— Choisir de poser le pied sur son chemin n’est pas choisir son chemin,

me répondit-elle. Seuls les Pères savent où il nous mènera. Un récolteur

peut aimer travailler dans l’eau à la recherche d’algues. Mais les Pères

savent si son destin est de finir mangé par un migrateur ou, au contraire, de

découvrir un nouveau remède. Eux seuls détiennent la connaissance. Et il

faut leur faire confiance car ils agissent pour le bien de tous. »

 

Avais-je un chemin à parcourir ? Je l’imaginais vide et sombre.

L’éclosion d’une nouvelle génération de larveylins m’avait fait passer

dans le groupe suivant : je n’étais plus le petit que l’on guide ou console, et

pas encore le mudeylin dont les ailes poussent. Mon nouveau statut modifia

certaines de mes attributions.

J’obtins enfin la récompense promise l’année précédente : nettoyer la

fontaine de la grande place. Ma fierté me permit d’affronter les regards de

mes voisins et de mes camarades d’éclosion. Malgré la tolérance des Pères

envers la présence d’un gorderive sur nos terres, l’inquiétude des récolteurs

couvait encore.

Sans destin, surveillé par ma famille aimante mais soucieuse et, surtout,

coupé de l’amitié de Glark depuis notre escapade dans la forêt, je tâchais de

vivre au quotidien et de me réjouir du peu que je possédais : ma bonne

santé.

Le jour arriva enfin où, après avoir disposé les fagots, je me dirigeai

vers la fontaine le torse bombé.

Deux bâtisseurs érudits préparaient leur matériel pour boucher les

arrivées d’eau et vider les tubes. L’un d’eux ne m’était pas inconnu, pourtant son prénom m’échappait. Cette stature, ces ailes vertes… je l’avais

sans doute déjà croisé. Je les saluai tous les deux, paume ouverte sur mon

cœur et tête inclinée. Ce geste solennel donna à la tâche un degré

d’importance supplémentaire. Je reconnaissais l’honneur que l’on me

faisait.

Les bâtisseurs me rendirent mon salut et reprirent leurs préparatifs.

Leurs gestes précis me révélèrent leur expérience.

De l’autre côté de la fontaine, des racloirs en bois et des brosses aux

poils durs m’attendaient. Je m’accroupis pour frotter l’extérieur du bac

tandis que les bâtisseurs finissaient de boucher les tubes. Je trempai une

brosse à la surface de l’eau et m’en servis pour nettoyer la pierre grise. Où

avais-je déjà vu ce mâle aux ailes aussi vertes que ses yeux ?

Lors d’une fête ? Ou peut-être dans ma grappe ? Aucune réaction de sa

part ne démontrait qu’il me reconnaissait.

 

Les bâtisseurs m’indiquèrent de récurer l’intérieur du bac. Muni d’un

racloir, le bras plongé jusqu’à l’épaule dans l’eau glaciale de la fontaine, je

décollai la saleté. Je serrai les dents. Le froid me gagna vite.

L’honneur de cette tâche n’était ni plus ni moins qu’une corvée. L’année

précédente, cette mise en avant pour mon comportement exemplaire me

valorisait. À cause de mon impression de rejet, j’y voyais maintenant une

épreuve.

Qui m’avait choisi ? Mes maîtres en premier lieu, mais, lors de ma

nomination, ils ignoraient les événements récents. Les Pères ! Ils avaient

validé le choix des maîtres ! Eux connaissaient l’avenir de chacun. Ils

savaient que je devais être puni.

Une pensée de Trähsto me revint. Tootlieth cautionnait son choix. Il

s’en était même réjoui.

Après ce qu’il avait fait subir à Naï… Accélérait-il ma mort avec une

tâche risquée pour un frêle larveylin ?

Au-dessus de moi, la statue de Savironah versait la coupe de la

connaissance. La déesse souriait-elle de me voir trimer ainsi dans le froid,

ou était-elle honorée de l’ardeur avec laquelle j’entretenais notre fontaine ?

Les joues rougies, je frottai la pierre pour oublier l’humidité glacée de

mon bras et mes doutes sur les intentions des Pères à mon égard. Malgré

mon énergie, je claquais des dents. Les deux bâtisseurs érudits, qui testaient un système de brosses pour nettoyer les conduits d’alimentation, se

poussèrent du coude, amusés.

Je ne pus m’empêcher de relever la tête.

« Qu’est-ce qui vous fait rire ? Je peux savoir ? »

Celui aux ailes vertes reprit son travail et désigna son camarade :

« C’est Od-Berth, là, qui se demande si ta santé est bonne. »

Je sentis la légèreté et le mépris dans le regard d’Od-Berth.

« Très bonne », maugréai-je en reprenant mes frictions.

Je fulminais sur le degré d’intelligence des deux bâtisseurs quand ils se

détendirent et évoquèrent leur apprentissage.

« Tu as vu comme Sorlyh a rabaissé Donan ? demanda Od-Berth à

l’autre.

— Ouais, il faut dire que Donan l’avait bien cherché !

— Quoi ? Rien du tout ! Il est juste allé trouver Sorlyh pour lui

demander son avis sur son idée d’Œuvre.

— Et Sorlyh lui a carrément dit que c’était stupide !

— Oui, mais si son destin est de dessiner de nouvelles nasses pour la

pêche des crevettines, comment Sorlyh peut-il lui dire que c’est stupide,

hein ?

— Si ça se trouve, c’est pas ça son destin ! Ça ressemble au destin d’un

récolteur…

— N’empêche que Sorlyh n’avait pas à lui parler comme ça », conclut

Od-Berth.

Après un silence, il reprit.

« Tu veux mon avis, Wardan ?

— Donne-le toujours, soupira celui-ci.

— Si son frère n’était pas bâtisseur Suprême, Sorlyh ne se permettrait

pas de juger comme il le fait.

— Écoute, répondit à voix basse le fedeylin aux ailes vertes. Même si je

suis d’accord avec toi, Sorlyh est mon maître tuteur et je ne veux pas me le

mettre à dos, compris ?

— Compris. »

 

L’air glacé me fit prendre une quinte de toux qui rappela ma présence

aux deux érudits.

« T’as raison, Od-Berth. Il ne passera pas l’hiver », dit Wardan dans un

sourire.

Je pâlis en regardant tour à tour les deux fedeylins.

Od-Berth haussa les épaules.

« L’hiver dernier je m’occupais déjà de la fontaine, me dit-il. Et il y

avait ce petit prieur pas très épais. Comme toi. Il regardait Taranys et

Savironah en même temps qu’il frottait. Je suis sûr qu’il priait. Eh bien je

ne l’ai pas vu ce printemps.

— Et sa mère n’avait qu’un larveylin au bain », ajouta Wardan.

« Ça ne veut rien dire », pensai-je.

Nous nous regardâmes en silence. Les bâtisseurs scrutèrent mon visage

qui se durcissait. Quelque chose vacilla dans les yeux de Wardan et il

poussa son ami du coude.

« T’es bête, voyons ! Tu vois bien que ce n’est pas son destin ! »

Od-Berth l’observa puis soupira.

« Ouais, bien sûr. Désolé de t’avoir fait peur petit.

— Cahyl », dis-je sans me décrisper.

Wardan frémit.

« Tu es le fils de Delyndha ? »

J’acquiesçai.

« Je suis le frère de Dhimel. Vous jouiez ensemble avant qu’il… Enfin,

avant. »

Bien sûr ! Wardan ! Il avait déménagé quelques années plus tôt pour

habiter dans sa propre gabda.

Je lui tendis une main par-dessus les tubes qu’il nettoyait.

« Ton frère est quelqu’un de bien. Il fera une excellente sentinelle.

— Ouais, il mourra en héros », grinça Od-Berth.

Wardan ne releva pas. Il me sourit de toutes ses dents et me serra la

main.

« Cahyl, c’est avec plaisir que je t’invite à goûter une bonne eau-de-vie

de mûre ce printemps. »

Malgré mes doigts insensibilisés par le froid, ce contact me réchauffa.

Un imperceptible espoir passa des émotions de Wardan à mon esprit. Je me

détendis à mon tour.

« Je ne peux pas rater ma première eau-de-vie de mûre ! D’accord, j’y

serai. »

La promesse d’être encore vivants au printemps plana au-dessus de

nous jusqu’au coucher du Dor.

Ma toux ne s’arrangea pas dans les jours qui suivirent ; un sifflement

s’élevait à chacune de mes inspirations. Je n’avais jamais été malade et cela

me remplissait d’effroi. Combien de larveylins avais-je vu, affaiblis par une

maladie, manquer la fête des fleurs ? Combien d’autres, vaillants et

vigoureux, n’avaient pas survécu aux raids des migrateurs ?

La fièvre me prit bientôt et je passai l’hiver au chaud dans ma couche.

Ma mère et mes sœurs me veillaient tour à tour pendant que je délirais :

« Si j’avais dû mourir si vite, je n’aurais pas éclos. Je n’ai encore rien

accompli, ma vie aura été vaine ! Qui se souciera d’un larveylin emporté

par l’hiver ? Après tout, c’est peut-être mieux ainsi, je pourrai laisser ma

place aux nouvelles bulles de maman. Non ! Je n’ai pas encore volé ! Je

veux avoir mes ailes ! Je veux savoir ce que ça fait de survoler le Monde ! »

Les autres larveylins suivaient les cours d’hiver dans la Gabda-Mar.

Jusque-là, les mères nous avaient instruits sur les dangers, la mort et les

destins accomplis, mais l’apprentissage du mystère des éclosions arrivait.

Parlerait-on de moi ? J’allais manquer ce que j’attendais depuis des années.

Ma génitrice ne me disait rien sur la ponte de ma bulle et je remettais en

question les raisons de ma venue au Monde depuis que la nouvelle

génération attendait d’être fécondée sur le nénuphar de ponte.

« Mes questions n’ont plus d’importance, puisque je vais mourir »,

murmurai-je.

 

Des gouttelettes de sueur ruisselaient sur ma tête enfiévrée qui me

serrait chaque jour davantage. Mon cœur battait dans mes tempes. Même

ouvrir les paupières relevait du supplice. Je perdis la notion du temps et ne

perçus même plus les émotions de ma mère et mes sœurs.

Ma toux rauque arrachait à ma gorge d’épaisses glaires sombres.

À plusieurs reprises, ma mère m’empoigna pour m’aider à évacuer ce

qui risquait de m’étouffer dans mon sommeil.

 

Un jour, une force différente me souleva. Une main puissante porta à

mes lèvres une boisson chaude au fumet résineux. J’en avalai deux petites

gorgées amères et retombai au milieu des plumes de ma couche. La lumière

dorée qui inondait ma gabda m’obligea à entrouvrir les yeux. Litham se

tenait à mon chevet.

« … toutes les deux ombres, disait-il. Et priez les dieux de veiller sur

lui. Il survivra si son destin le lui permet. »

Il confia à ma mère un sachet d’herbes médicinales. Même si

j’entendais les propos du Père, ma panique redoubla.

« C’est la fin », gémis-je.

Il venait réparer leur erreur. Mon peuple ne verrait qu’un larveylin de

moins et ignorerait les véritables raisons de ma mort. Manquerais-je à

quelqu’un ? À Glark ?

« Chut. Tout va bien se passer. »

Ma mère caressa mes cheveux empoissés de transpiration. L’obscurité

retrouvée de la gabda m’inquiéta. Pas de trace du Père Fondateur. Avais-je

rêvé ?

Mes soins devinrent des repères réguliers. Ma mère ou l’une de mes

sœurs me redressait. Mon menton pendait sur mon torse. Elles posaient une

chope de terre contre mes lèvres gercées et crevassées. La fumée du

breuvage provoquait une quinte de toux qui s’achevait par une

expectoration bruyante. Le liquide brûlant descendait comme un feu le long

de ma gorge.

Velha avait-elle soigné Brivael de la même façon ? Le résultat me

décourageait. Wardan et Od-Berth évoqueraient-ils ma mort à un autre

larveylin chargé de nettoyer la fontaine l’année suivante ?

Malgré mon peu d’espoir de guérison, ma toux faiblit et la fièvre

diminua.

Grâce à mes rares forces, j’ouvrais les yeux et bougeais enfin sans

douleur. Ma mère m’apprit sans surprise que j’avais raté la fête des glaces

et que l’hiver était bien avancé.

Faible, mais enfin debout, j’assistai à la fête des procréateurs à la mi-

Serak. La seule salle qui permettait de réunir le peuple entier se trouvait au

cœur de la Gabda-Kor, le bâtiment des Pères. Les futurs créateurs tout juste

éclos récitèrent des poèmes à la gloire des Pères. Des représentants de

chaque caste, avec ou sans responsabilités au sein de celles-ci, les

remercièrent, certains pour les avoir fait naître, d’autres pour la bonté de

leur protection. Les prieurs louèrent Taranys d’avoir envoyé les Sauveurs de

notre Monde. Les récolteurs et les bâtisseurs maudirent Dastöt et ses

anophèles. Les transmetteurs rendirent hommage aux Messagers.

Enfin, depuis leur estrade, les Pères parlèrent. Ils saluèrent les destins,

tous différents mais tous utiles, de chaque fedeylin qu’ils avaient engendré.

Ils rendirent hommage aux mères ainsi qu’aux sentinelles du tertre de guet, qui – je l’appris ce soir-là – déploraient la perte de plusieurs des leurs. La

protection des bulles de la nouvelle ponte nécessitait parfois des sacrifices.

On murmura dans l’assemblée. Quelques anciens, assis sur le

renfoncement d’une paroi proche de moi, prononcèrent le nom du galeux et

certains murmurèrent de courtes prières de protection contre Dastöt et le

mal.

La promiscuité dans un lieu si confiné en plein cœur de l’hiver nous

apporta une chaleur inattendue.

J’appréhendais toujours les regroupements massifs de peur de me sentir

assailli par des sentiments qui ne seraient pas les miens, mais ma récente

maladie me donnait l’impression d’avoir la tête enfouie sous l’eau.

J’entendais les paroles prononcées par chacun, pourtant les murmures et les

vagues de sensations qui déferlaient en moi effleuraient à peine mes sens.

Un mince espoir me traversa alors : et si mon « don » disparaissait pour de

bon ?

 

À la fin du mois de Serak, je pus enfin assister aux leçons que

j’attendais avec impatience : les cours d’hiver de la Gabda-Mar sur les

éclosions. Plusieurs jours de suite, j’attendis que l’on parlât de ma ponte.

Ma mère affirmait n’avoir pondu que ma bulle, et cette singularité serait

expliquée à mes camarades. Ma seule angoisse résidait dans la possibilité

que mon tour soit passé pendant ma maladie. Je voulais savoir comment les

doyennes de mon peuple aborderaient le sujet. Mais il y eut bien un jour où

l’on parla de moi.

Lelubladie siégeait au Conseil depuis peu. Ses cheveux n’étaient pas

tous blancs et semblaient ternes à côté de l’éclat neigeux des anciennes

mères. Les rides aux coins de ses yeux et de sa bouche trahissaient un

caractère jovial. Elle apprenait à mon groupe le détail de la ponte de 250.

Quand elle prononça le nom de ma génitrice, je redoublai d’attention.

« Delyndha, fille de Brimidil, effectua sa deuxième ponte en 250 et elle

n’engendra qu’une seule bulle. »

Le silence se fit parmi la dizaine de larveylins qui écoutaient. Les mères

précédentes dont on avait entendu l’histoire avaient pondu deux, trois,

quatre… six bulles.

En engendrer une seule, c’était risquer de ne pas avoir de petit : les

Pères pouvaient ne pas féconder cette bulle, et si elle l’était, la probabilité

que le larveylin survive à son éclosion restait mince.

En moyenne, une femelle pondait trois bulles, les Pères en fécondaient

deux, et un à deux larveylins arrivaient vivants sur la berge. Bien sûr, ces

chiffres variaient selon les cas et les destins. Lelubladie continua son

explication.

« Une femelle peut physiquement et psychologiquement bloquer son

organisme et ne pas pondre. Cependant, elle prive la société d’une nouvelle

génération et ne peut pas renouveler notre espèce durant les dix années qui

suivent. Rares sont les femelles qui ont recours à ce refus. En général, il

s’agit de leur première ponte et elles se sentent trop immatures pour

engendrer des petits si tôt. Elles ne pondent alors qu’une bulle, deux au

maximum, sans espoir de fécondation à leur propos. Il arrive que le destin

de ces petits rejoigne les vœux de leurs mères et qu’aucune bulle ne soit

fécondée. Parfois, les femelles voient éclore deux larveylins qui arrivent en

bonne santé sur la berge… et les cinq années de maturation, en plus d’avoir

fait croître les petits, ont donné à la mère le temps de mûrir.

Il ne s’agissait pas de la première ponte de Delyndha. Et rien n’amène à

penser qu’elle a contraint son corps à ne pondre qu’une bulle. Ses capacités

ne l’en empêchaient pas puisqu’elle avait pondu trois bulles en 240 qui

avaient fait naître deux femelles. »

Lelubladie fit une pause et consulta ses tablettes.

« Vous savez que les mères consignent des éléments lors de chaque

ponte, notamment la maturité. En général, une mère peu mûre ne pond pas

beaucoup de bulles. Dans le cas de Delyndha, on note qu’elle faisait preuve

d’une grande maturité lors de la ponte de 250. Elle n’a pondu qu’une bulle

sans contraindre son corps. La suite lui a donné raison puisque cette bulle a

été fécondée et le larveylin qui a éclos est arrivé vivant sur la berge. »

Lelubladie me fit un large sourire.

 

Est-ce qu’il se sent complet ?

Il me manquerait quelque chose sans ma sœur.

C’est peut-être pour ça qu’il est bizarre.

 

« D’ailleurs, il est parmi nous aujourd’hui. N’est-ce pas, Cahyl ? »

Je répondis par un hochement de tête gêné et baissai les yeux devant le

regard scrutateur de mes camarades. Cesseraient-ils de me considérer

comme en deuil maintenant qu’ils savaient qu’aucun membre de ma fratrie

n’avait péri dans l’éclosion ?

Lelubladie enchaîna avec l’histoire de cette femelle qui, pour sa

quatrième et dernière ponte, avait engendré quatre bulles toutes fécondées.

Des quatre larveylins arrivés vivants sur le rivage, seuls trois se trouvaient

parmi nous. Le quatrième n’avait pas survécu à son premier hiver et les

trois vivants paraissaient encore très touchés par la perte de leur frère. Je

m’aperçus que je les dévisageais de la même manière que les autres et

relativisai les regards que l’on m’avait adressés.

Soulagé de connaître enfin le début de mon histoire, je compris que

j’avais été désiré. Ce n’était pas parce que les Pères, le sillon du destin, ou

Taranys-seul-sait-qui n’avaient pas voulu que je porte la marque d’une

caste, qu’aucune place dans cette société ne me revenait.

L’eau-de-vie de mûre coulait dans les gobelets. Les veillées de

printemps, emplies de rires, réchauffaient les gabdas engourdies par l’hiver.

« Je peux goûter ? demandai-je à ma mère.

— L’année prochaine. »

Injuste. Les autres larveylins de mon âge trempaient au moins des

gousses de trèfle dans les verres de leurs aînés. J’approchai de Melyna sans

cacher mon air coquin.

« S’il te plaît ? »

Elle soupira.

« Maman a dit non. Je suis désolée, Cahyl. »

 

Pauvre petit frère. Maman a si peur

qu’il t’arrive quelque chose.

Si elle pouvait t’enfermer dans une bulle

jusqu’à ton Mudeylin, elle le ferait.

 

Impossible d’en vouloir à ma sœur. Et comment grommeler contre ma

mère alors que je sentais son amour m’envelopper ? De son point de vue,

elle agissait pour mon bien.

Je m’assis à une table à l’écart. Les joues rouges de mes voisins et leur

hilarité m’agacèrent. Même quand je voulais m’intégrer, on me le refusait.

Velha arriva avec Dhimel et Wardan. Si ses fils ne vivaient plus dans la

grappe, ils la rejoignaient le temps de soirées comme celle-là. Les plaies sur

les bras de Dhimel m’inquiétèrent. Comment apprenait-il sa fonction de

sentinelle ? À quoi ses maîtres l’employaient-ils puisqu’il n’avait pas

encore ses ailes ?

Il m’aperçut et me fit signe. Je le lui rendis de loin pour ne pas

m’immiscer dans leur réunion de famille. Sur la table à côté d’eux s’organisait un tournoi de klavert. Étrange, Brevelan ne se trouvait pas

parmi les joueurs. Où était le vieux créateur ?

Je balayai la salle d’un regard circulaire. Seules deux raisons pouvaient

l’empêcher de se joindre à une veillée : soit il était malade, soit…

« Qu’est-ce que c’est que cet air maussade un jour de fête ? »

Wardan se tenait devant ma table, une bouteille d’eau-de-vie et deux

gobelets dans les mains. Aucune excuse ne me vint à l’esprit.

« Ta mère ne te laisse pas grandir, hein ? Eh bien, elle ne peut pas me

faire rompre une promesse. Puisque nous sommes vivants, nous méritons

bien de boire à la santé des dieux ! »

Il remplit le fond des gobelets et m’en tendit un.

Ma mère, assise près de Velha, nous observait, inquiète. Dhimel

trinquait avec mes sœurs.

« Mon frère m’a dit ce que tu avais fait pendant la maladie de Brivael.

Ça l’a beaucoup touché. Merci de lui avoir permis de passer du temps avec

lui.

— C’est normal. »

Le fedeylin aux ailes vertes m’envoya une grande claque sur l’épaule.

« Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas à me le demander. Tu

es quelqu’un de bien, Cahyl, je serais ravi de t’aider. »

La chaleur de sa voix me réconforta.

« Allez, viens faire la fête avec nous !

— J’aimerais bien, mais… »

Je risquai un regard vers ma mère.

« Oh, si c’est Delyndha qui t’inquiète, je vais lui parler !

— Non, Wardan, je… »

Il ne tint pas compte de mes protestations. Il s’éloigna et discuta avec

ma mère. Elle leva les mains au ciel et me fit signe de les rejoindre,

excédée.

« Tu as de la chance, maugréa-t-elle. Alors tu as intérêt à être sage ! »

L’euphorie de la liberté me gagna. Pour une soirée, j’oubliai le rejet

cruel de Naï. Je réussis même à me convaincre que ceux qui n’avaient pas

survécu à l’hiver n’avaient fait qu’accomplir leur destin. Je me réjouis donc

de leur vie, longue ou courte, et de ce qu’ils avaient apporté à notre peuple.

Pourtant je ne pus empêcher mon cœur de se serrer en apprenant la mort de

Brevelan.

« Lorsque l’on observe le nénuphar de ponte, déclara Dhimel en fin de

soirée, on comprend le but de notre peuple. Regarder toujours en avant.

Honorer les morts, mais s’occuper le mieux possible des générations à

venir. »

Cette réalité éclaira mon esprit. Le désir de veiller sur les bulles monta

en moi. Serais-je capable de les protéger comme le faisaient les sentinelles

du tertre de guet ?

 

Ma confrontation avec l’idée de la mort s’intensifia à la fin du mois

d’Olyne, lorsque j’assistai pour la première fois à une vague de migration.

Ma mère m’aidait à faire ma toilette quand la corne des sentinelles

résonna dans le matin. Un frisson d’angoisse me parcourut. Les années

précédentes, l’écho de la corne me semblait si lointain… je me trouvais

toujours dans ma gabda, en salle commune ou en cours, lors des raids. Le

danger concret me pétrifia. Si je levais la tête, verrais-je les pattes d’un

prédateur se refermer sur moi ? La fulgurante envie de plonger sous l’eau

jusqu’à ce que les migrateurs s’en aillent me traversa, mais ce n’était pas

raisonnable : c’était au contraire le meilleur moyen de me faire repérer.

Ma mère tremblait à mes côtés.

« Viens. Vite. »

Nous gagnâmes la berge avec les autres, sans courir et sans

précipitation. Chacun évitait de provoquer une bousculade inutile qui

attirerait l’attention des prédateurs. Ma mère me plaqua au sol. Les

larveylins et les mudeylins près de moi se couchèrent, mains et visages

contre la terre. Comme si, ne voyant pas les volatiles, ceux-ci ne les

verraient pas en retour. Leur respiration saccadée et la tension de leurs

muscles se mêlèrent à mes sens.

Malgré le bras de ma mère qui me forçait à rester allongé, ma curiosité

me poussa à pivoter vers la mare.

 

Le bruit me parvint le premier. Comme des froissements réguliers, des

claquements dans l’air qui rendaient le silence encore plus pesant. Leurs

larges ailes s’abaissaient avec une lenteur inquiétante. Nos respirations se

suspendirent à leurs battements. Et s’ils volaient plus loin ? S’ils

continuaient leur chemin vers le nord ? Ce mince espoir se glissait dans la

peur de mes camarades. Mon cœur cognait dans ma poitrine.

La menace se précisa. Six immenses monstres au cou épais et allongé

étendirent leurs ailes. Je pouvais presque compter leurs plumes blanches et

noires à présent. L’image de leur long bec orange me paralysa, pourtant je

ne parvins pas à me détourner.

Ils avançaient en formation serrée. Une force implacable en

mouvement. La mort venue d’en haut.

Ils planaient au-dessus du Monde. Lorsque l’un d’eux activait ses ailes,

l’air fouetté déchirait le silence. Des vaguelettes se créaient à la surface de

l’eau.

Ils entamèrent une courbe pour suivre le rivage. Tout espoir de les voir

s’en aller se tarit : ce n’était que le premier groupe de migrateurs. D’autres

viendraient après eux.

Soudain, leur formation ordonnée éclata. L’un des monstres piqua vers

le rivage gorderive et donna un puissant coup de bec près du sol. Je gémis

et me mordis les lèvres pour retenir un cri. Glark ! Était-il à l’abri ?

Risquait-il sa vie au même moment ? Des larmes me montèrent aux yeux.

Je me sentis impuissant. Mes prières pour la survie de mon ami

s’étouffèrent dans ma gorge.

Un autre migrateur rasa la surface du Monde. Il cherchait quelque

chose. S’il voulait nous détruire, il lui serait facile de voler jusqu’au

nénuphar de ponte et utiliser son bec pointu contre la génération à naître.

Mais les bulles ne l’intéressaient pas. Il reprit de l’altitude, poussa un cri

perçant et fondit sur sa proie.

Son coup de bec fut fatal à l’insecte ou au poisson qui se trouvait là.

D’autres prédateurs imitèrent cette technique de pêche. Ils survolaient la

mare dans de grands arcs de cercle, frôlaient l’eau, remontaient à la

verticale, puis piquaient en repliant leurs ailes. Leur ronde ne laissait

aucune chance à leurs proies.

Mon sang battait dans mes oreilles. Je serrais l’herbe sous mes doigts à

m’en faire blanchir les articulations. Ne pas bouger. Surtout, ne pas bouger.

L’un des échassiers se posa sur la berge, près du Saule. Les brillants des

Prieurs fixés aux branches de l’arbre ne le gênaient pas. Il se mit à fouiller

le sol de ses pattes crochues. Parfois, il dénichait un lombric, l’attrapait du

bout de son bec et le faisait glisser dans son long cou en rejetant sa tête vers

l’arrière. L’image de l’horrible gravure où des jambes de fedeylins

dépassaient d’un bec semblable me fit monter un haut-le-cœur.

Ne pas bouger. Surtout, ne pas bouger.

Je fermai les yeux une secombre. Je me concentrai pour déglutir et me

calmer. Combien de temps une telle attaque pouvait-elle durer ? Les autres

ne contrôlaient plus leur peur. Certains sanglotaient et la terre sous leurs

joues devenait de la boue.

L’horrible cri d’un prédateur résonna jusqu’à la forêt. Il battit des ailes

de plus en plus vite pour foncer vers notre rivage. Quelqu’un avait-il

bougé ?

Je levai le menton pour mieux voir. Non ! L’un des Pères volait au-

dessus de l’eau !

Ma mère m’appuya la tête contre le sol. Je me dégageai. Il fallait que je

voie.

C’était Reyvil. Il brandissait son arc avec un calme incroyable, mais les

battements rapides de ses ailes translucides trahissaient sa nervosité. Il se

concentrait.

Le monstre noir et blanc piqua dans sa direction, bec entrouvert. Il

ajusta son angle d’approche.

Reyvil tendit la corde. Le migrateur ouvrit les ailes. Le Père décocha sa

flèche. Le morceau de bois siffla dans l’air et se ficha à la base du cou de

l’échassier qui partit dans une vrille chaotique.

Ma confiance en nos protecteurs me permit de reprendre mon souffle.

Le monstre blessé se posa sur le rivage nord, près du Saule, et piailla ce qui

aurait pu être des insultes. Une traînée de sang maculait son poitrail blanc.

Hélas, la blessure n’entraîna pas la fuite des migrateurs. Au contraire.

Deux autres décrivirent de grands cercles au-dessus du village.

Mes maigres espoirs disparurent. Que pourraient les Pères et leurs

flèches minuscules contre ces énormes monstres ?

Ma mère ne quittait pas des yeux le rivage où Litham, Reyvil et

Veralonh, à quelques battements d’ailes les uns des autres, se jetaient des

regards soucieux et décidés. Une secombre, je crus percevoir des fragments

de leurs pensées avant qu’ils ne déploient leurs ailes dorées. L’éclat de leurs

membranes me coupa le souffle. Les migrateurs ne purent se détacher du

scintillement. Ceux qui volaient au-dessus du village se concentrèrent sur

cette nouvelle proie.

Reyvil encocha une autre flèche et tint son arc prêt à tirer. Litham fit de

même tandis que Veralonh brandissait son court bâton sculpté. L’arme

ressemblait à une branche ronde de deux paumes de haut qu’il tenait

verticalement, le bras tendu. Un migrateur poussa un cri, relayé par ceux qui se joignirent à lui. Ils entourèrent les trois Pères qui protégeaient le

village.

Ma mère frissonna. Son angoisse se teinta d’autre chose tandis qu’elle

observait Veralonh. Quel étrange sentiment était-ce ? La peur de le perdre

dépassait le simple respect ou l’admiration dévouée aux envoyés des dieux.

Les Fondateurs tirèrent leurs flèches. Peu manquèrent leur cible, mais

les projectiles déviaient ou distrayaient les volatiles plus qu’ils ne les

blessaient. La taille ridicule des Pères à côté des prédateurs rendait le

combat inégal.

Les monstres claquaient du bec en approchant. Malgré tout, je ne

pouvais pas douter de l’invincibilité des Pères. Leur mise en danger avait

quelque chose d’irréel. J’étais terrorisé de les voir aussi vulnérables. Mes

mains s’agrippèrent à la terre, mes doigts se crispèrent, mes ongles

s’enfoncèrent dans le sol tandis que les échassiers gagnaient du terrain.

Bientôt Reyvil, Litham et Veralonh se retrouvèrent encerclés, acculés. Leurs

ailes se touchaient presque.

Je ne respirais plus. Ma mère retenait ses larmes.

Les prédateurs piaillèrent encore.

L’air devint flou autour des Pères. L’énergie qu’ils concentraient forma

une bulle protectrice. Seraient-ils à l’abri derrière cette enveloppe ?

Un migrateur fit un ultime geste d’approche.

L’énergie se libéra d’un coup. L’air flou s’écarta des Pères dans une

onde qui projeta les volatiles une trentaine de battements plus loin.

Quand les monstres reprirent leurs esprits, ils s’éloignèrent vers le

rivage gorderive où ils burent et se baignèrent avec des regards mauvais de

notre côté. Les Pères haletaient sans relâcher leur concentration.

Un signal nous indiqua que nous pouvions nous lever et regagner nos

gabdas. Ma mère m’aida à me remettre debout. Nos respirations se

calmèrent tant bien que mal.

« Tu n’as rien ?

— Han han. »

Elle me serra contre elle. Mes muscles contractés se détendirent. Par

bonheur, tous ceux qui se trouvaient au bord du rivage étaient saufs et nous

nous adressâmes des paroles marquées mais bienveillantes.

Les trois Pères se rapprochèrent du tertre de guet où les attendaient

Tootlieth, Grahnius et les sentinelles. Grâce à eux, le nénuphar de ponte

n’avait rien.

La vigilance des Pères perdura. J’appris qu’un groupe de récolteurs

n’avait pas eu la même chance que nous : l’un des migrateurs, en reprenant

sa route vers le nord, était passé au-dessus de la prairie aux fleurs et avait

décimé une vingtaine de fedeylins. Mes pensées pour Naï me hantèrent.

Comment m’assurer qu’elle allait bien alors qu’elle me fuyait ? Peut-être

que sa sœur, Haudwey, la transmettrice, me donnerait des nouvelles ?

 

Dans les jours qui suivirent, des dizaines de larveylins disparurent aux

abords de la mare, puis quelques bâtisseurs qui se trouvaient sur le toit de

leur bâtiment, et enfin un groupe de prieurs, occupé à consolider les

brillants fixés au sommet du Saule pour éloigner les prédateurs.

À chaque migration, deux fois par an, une centaine de fedeylins se

faisaient dévorer.

Il y en aurait eu des milliers sans la protection des Pères.

 

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