Futurs en voie d’extinction
SAFARI POUR UNE BELLE ENDORMIE : Charles Sheffield (1992)
La tradition exige qu’une fête soit organisée le soir où s’achèvent les chasses.
Les chasseurs sont fatigués, certains sont blessés, d’autres peut-être morts, mais il y a tout de même une fête et elle doit durer une bonne partie de la nuit. La tradition est la sœur cadette du rituel, et un rituel est encore meilleur quand on ne le comprend pas.
Je n’aime pas assister aux fêtes. J’en ai trop vu. En théorie, les chasseurs ont le droit de tout faire à l’excès : manger, boire, forniquer, tout, mais surtout parler, parce que, les nuits de retour de chasse, ils veulent revivre la glorieuse excitation de la traque, le danger partagé, les actions valeureuses, les hauts faits de la journée.
Fort bien. Mais, pour chaque héros ou chaque héroïne dont la fierté légitime se traduit par le silence ou le bavardage, on trouve trois ou quatre chasseurs aussi bruyants que les autres, mais dont les regards ne cessent de se poser sur leurs compagnons parce qu’ils se demandent si quelqu’un a remarqué leurs hésitations ou leur couardise aux moments cruciaux.
Moi, je remarque. C’est évident. Je ne pourrais pas me permettre de ne pas remarquer. Mon travail consiste à tout orchestrer, du premier contact au coup de grâce ; pour ce faire, je me dois de savoir où se trouve chacun et ce qu’il y fait. C’est un travail bien plus dur qu’il n’y paraît, de sorte que j’ai envie de dormir quand la chasse est terminée. Ce repos m’est toutefois refusé de par mes obligations d’assister aux fêtes.
Le matin où Everett Halston m’appela, les festivités de la veille avaient été encore plus éprouvantes que d’habitude. Le groupe était constitué d’une douzaine de riches marchands, des néophytes résolus à faire la preuve de leur courage en s’attaquant à l’un des plus terribles et des plus efficaces prédateurs de tout le règne animal.
Je les avais prévenus, et l’on ne m’avait pas écouté. Quand nous rencontrâmes enfin notre proie, tous les membres du groupe à l’exception de deux se figèrent sur place. Écrasés par la terreur, ils étaient incapables d’avancer ou même de fuir. Deux des nôtres se mirent en place et passèrent à l’action. La mise à mort fut difficile, très difficile. Il s’en est fallu de peu que les rôles du chasseur et du gibier ne fussent inversés.
C’est peut-être pour avoir frôlé la catastrophe que la fête fut encore plus bruyante, plus débridée, qu’à l’ordinaire. Mon groupe de douze participants s’augmenta d’un nombre égal de partenaires des deux sexes : personne n’était fatigué et chacun semblait désireux de danser jusqu’à l’aube.
Vers quatre heures et demie, je parvins à m’éclipser et à me mettre au lit. Là, je ne trouvai pas ce sommeil calme et paisible tant désiré depuis des heures, mais une version onirique de ce qu’aurait pu être la fin de notre expédition.
J’avais réussi à amener en bon ordre mon groupe au fond de la fosse et ils n’avaient pas encore aperçu leur proie. Je savais que les ennuis commenceraient dès cet instant. Avant d’adopter le mode Adestis, nous avions étudié la structure et les actions de l’araignée, mais je savais par expérience que cela ne servirait à rien pendant les affrontements. C’est une chose d’observer un animal à peine plus gros que l’ongle de l’index, d’examiner ses mâchoires minuscules, ses glandes à venin et ses quatre filières délicates, d’imaginer à quel endroit on tirera avec le maximum d’efficacité, mais c’en est une autre que d’être relié à son simulacre Adestis et de voir l’araignée que l’on est censé traquer se dresser à quelques mètres comme un gigantesque blindé dont la carapace invincible est trois fois plus haute que vous.
Notre proie prit l’initiative avant même que je pusse organiser mon groupe comme je le souhaitais. L’araignée sortit de sa cachette au flanc de la fosse et fonça littéralement sur nous. Je vis un corps brunâtre dont le dos massif était ponctué de huit yeux nacrés. Le mastodonte se propulsait grâce à ses quatre paires de pattes munies chacune de sept articulations. Lors des études préliminaires, ces pattes nous avaient paru aussi frêles que des étamines, mais c’étaient maintenant des troncs durs aussi épais que nos simulacres. Les chélicères, ces crochets fixés au céphalothorax de l’araignée, étaient de grosses pinces noires capables de vous couper en deux d’un seul coup.
Sans prendre le temps de voir comment mon groupe réagissait, je fis ce que je leur avais expressément demandé de ne pas faire. Je brandis mon arme et lançai des projectiles sur les trois yeux que je pouvais voir. Je crois bien que j’en ai eu un, mais la carapace était trop dure pour être pénétrée. Les projectiles faisaient ricochet. L’araignée n’était pas grièvement blessée – je savais qu’elle ne pouvait l’être. Mais peut-être se demanda-t-elle si nous constituions vraiment un mets de qualité, car elle cessa immédiatement son avance. Cela me donna le temps de respirer.
Je jetai un coup d’œil à mon groupe. Ce n’était pas rassurant. Pour dix d’entre eux, la vision de l’araignée fonçant sur nous était plus qu’ils n’en pouvaient supporter. Leurs simulacres personnels étaient immobiles et leurs armes pointaient inutilement vers le soi.
Ces scaphandres Adestis ne possédaient ni générateur de son ni matériel de réception. Tout devait être signalé par le geste. Nous avions souvent répété, mais là, hélas, cela ne ressemblait en rien à une répétition. Je courus vers les membres de mon groupe en leur faisant signe de brandir leurs armes et de me suivre, mais seuls deux d’entre eux m’obéirent. Ils se placèrent de part et d’autre de moi, un peu en retrait.
Je regardai les plaques d’identité de leurs casques au moment où je me retournai pour faire signe aux autres d’avancer et de se déployer en demi-cercle ainsi que nous en étions convenus. Bien sûr, je ne révélerais jamais rien à qui que ce soit, mais je voulais savoir qui avait gardé son sang-froid – peut-être reviendraient-ils un jour jouer à Adestis. Nul ne bougea, Une seconde plus tard, le bras armé du simulacre placé sur ma droite se leva tandis que son autre bras se posait sur moi en signe d’avertissement.
Je fis volte-face. Fini le demi-cercle. L’araignée s’avançait à nouveau, en un rien de temps elle couvrit l’espace qui nous séparait d’elle.
Le prédateur nous avait atteints avant même que je pusse tirer. Je vis sa gueule au-dessus de moi, la bordure en dents de scie de sa carapace, les colonies de parasites et de tiques accrochées à ses poils raides. Puis je fus plaqué au sol par une patte puissante.
Je m’écroulai sous ce corps aussi vaste qu’une maison et je vis les chélicères se tendre et saisir par la taille l’un de mes compagnons avant de broyer son simulacre et de le couper en deux.
Il fut pris de convulsions, mais ne cria pas – pas ici, tout au moins,
(Je savais que son vrai corps, couplé par télémétrie à ce simulacre qu’il contrôlait et dont il recevait les données sensorielles, se tordait en tous sens et poussait des hurlements de douleur.
Ce n’était vraiment pas utile. J’aurais trouvé cela très bien sans les signaux de douleur, même s’ils peuvent renseigner sur les coups portés au simulacre. Mais toute proposition visant à éliminer la douleur était systématiquement rejetée par les clients d’Adestis. Ils voulaient éprouver une vraie douleur lorsque leur simulacre était atteint. Un esprit macho [tant pour les hommes que pour les femmes] imprégnait leur conception du jeu. Avec Adestis, la chasse devait être réelle : il y avait parfois mort d’homme quand le cœur lâchait suite à une frayeur ou à une douleur particulièrement intense, mais cela faisait partie des risques pour lesquels l’on payait.)
Au même moment, mon propre corps – cette forme immobile et gigantesque dressé bien au-dessus de nous dans la salle de contrôle d’Adestis – fut sur le point de se tordre lui aussi et de hurler de douleur. L’araignée savait que je me trouvais sous elle – pas pour m’avoir vu, la vue étant un sens sur lequel elle ne comptait pas beaucoup, mais pour m’avoir touché. Leur puissance n’empêchait pas ses pattes d’être extraordinairement sensibles aux vibrations. L’araignée recula. Elle me voulait. Je grelottais de peur, mes mains tremblaient et les muscles de mon ventre étaient comme pétrifiés.
Il y eut alors cette parcelle de chance, cette position si particulière qu’elle me sauva, moi et le reste de mon groupe. Alors que l’araignée s’avançait au-dessus de moi, je vis son pédicelle : cette jonction infime entre le céphalothorax et l’abdomen était aussi le point le plus vulnérable de tout son individu. Il était juste au-dessus de moi et je ne pouvais le rater. Je levai mon arme. Fis feu. Et séparai l’araignée en deux moitiés bien nettes qui tombèrent de part et d’autre de moi.
Non, cela ne se passa pas comme ça, cette fois-ci. Dans mon rêve, le pédicelle s’éloigna avant même que je pusse tirer. Je ne voyais plus que la paroi noire du céphalothorax, les crochets redoutables et leurs glandes à venin qui s’abaissaient vers moi. Elles allaient m’engloutir, m’avaler tout entier, et je me débattrais, désespéré, dans cette caverne obscure qu’est le corps de l’araignée.
En réalité, je le savais bien, les araignées n’avalent pas leurs proies. Elles leur injectent des enzymes, les prédigèrent en quelque sorte, et les aspirent ensuite. Mais nous avons le choix de nos cauchemars. Je mourrais lentement, dans les ténèbres de la cavité corporelle de l’araignée.
Je me préparai à endurer l’insupportable.
Puis ce fut le réveil brutal, la sonnerie insistante du téléphone posé près de mon lit. Je réalisai où j’étais et saisis le combiné, presque trop soulagé pour pouvoir respirer.
« Fletcher ? » Cette voix m’était familière. Elle aurait dû m’évoquer un nom, un visage, mais, vu ma condition, ce n’était qu’une voix.
« Euh…» Je regardai le réveil. Sept heures et quart du matin. Deux heures quarante-cinq de sommeil. J’avais peu mangé et rien bu de toute la nuit dernière, mais je me sentais la tête lourde, j’avais l’impression d’avoir cent ans. Sept heures et quart du soir, ça, c’était une heure décente pour me réveiller.
« Clancy Fletcher ? insista la voix.
— Euh-euh…» Je m’éclaircis la voix. « Oui. C’est moi. Je suis Clancy Fletcher.
— On ne dirait pas. C’est Everett Halston. Il faut que je vous parle. Vous êtes en état de m’écouter ?
— Oui. » J’avais retrouvé son visage et son nom avant même qu’il ne décline son identité. Il paraissait plus âgé.
À nouveau, ce furent les palpitations et l’incapacité à respirer, pires qu’à mon réveil. Everett Halston. Âgé, il l’était effectivement. C’était le confident et le conseiller de la famille Pearce depuis trois générations. Ainsi que l’avocat personnel de Miriam.
« Est-ce que Miriam… balbutiai-je.
— Commencez par m’écouter, Mr. Fletcher, ensuite vous me poserez des questions. » Cette voix fraîche avait quelque chose de rassurant. Ses paroles suivantes ne le furent pas. « Le Dr Miriam Pearce m’a confié une bande il y a quelque temps de cela et m’a donné des instructions très précises. Je ne devais passer cette bande que si, à mon avis, elle avait de graves problèmes et était incapable d’agir par elle-même.
« La nuit dernière, je l’ai écoutée, cette bande. Je l’ai fait parce que le Dr Miriam est inconsciente et que personne ne semble pouvoir me dire quand elle va revenir à elle, si même elle va le faire.
— Où est-elle ?
— J’y arrive. Vous avez toujours bien écouté, alors écoutez-moi encore une fois. Le Dr Miriam se trouve au New Hanover Hospital, au cinquième étage. Ne raccrochez pas, Mr. Fletcher. Je sais que vous en mourez d’envie. Attendez que j’aie terminé. On l’a placée il y a deux jours dans une unité de soins intensifs, c’était quelques heures après qu’on l’eut découverte inconsciente dans son propre service de recherche. Les signes vitaux sont stables, on la nourrit par intraveineuse. Les médecins qui s’occupent d’elle sont néanmoins très inquiets. Ils affirment – pour autant qu’on peut attendre d’un médecin qu’il affirme quoi que ce soit – avoir écarté toute possibilité de problème cardiaque, de tumeur ou d’hémorragie interne. Le scanner et l’IRM ne révèlent aucune anomalie. On pense lui en refaire d’autres aujourd’hui.
« Je vais maintenant vous faire entendre la bande du Dr Miriam, tout au moins la partie qui vous intéresse. Un instant, je vous prie. »
J’attendis donc, suspendu entre la vie et la mort. Je n’avais pas vu Miriam Pearce depuis trois ans, je ne lui avais pas parlé depuis deux.
« Everett, s’il convient de prendre une décision d’ordre strictement légal et si je suis, pour quelque raison que ce soit, incapable de donner mon avis, je veux que vous fassiez pour le mieux. » La diction de Miriam n’avait changé en rien. De rythme assez irrégulier, comme si elle se demandait en permanence comment sa phrase allait s’achever.
« D’autres situations peuvent cependant survenir. Je peux être en danger ou être confrontée à un problème auquel des solutions classiques ne s’appliquent pas. Il se peut même que vous ne sachiez pas ce qui m’est arrivé ou encore où je me trouve. Dans ce cas, je vous demande de contacter Clancy Fletcher. Demandez-lui de m’aider. Et accordez-lui toutes les ressources financières ou autres que vous contrôlez en mon nom. »
Le message s’arrêta, ou plutôt Halston l’interrompit. Il y eut un silence pesant tandis que les questions se précipitaient dans ma tête. Les ressources financières de Miriam étaient immenses, de même que celles de toute la famille Pearce. Elles pouvaient tout lui procurer, y compris l’assistance médicale la meilleure qui fût. En cas de danger, j’aurais pu lui porter secours, mais que pouvais-je pour elle si elle était malade ?
« Je ne suis pas médecin, Mr. Halston.
— J’en suis parfaitement conscient.
— Je ne peux pas aider Miriam.
— Cela semble évident si vous ne prenez même pas la peine d’essayer. Mais je crois que vous vous trompez. Ne sous-estimez pas votre utilité potentielle. Si vous désirez vous rendre au New Hanover Hospital, sachez que votre contact sera le Dr Thomas Abernathy. »
Halston s’arrêta de parler pour que j’aie le temps de digérer cette information. Halston savait fort bien que Tom Abernathy était le plus proche collaborateur de Miriam ainsi que son partenaire intime, de même qu’il savait que j’avais été jadis le collaborateur et l’amant de Miriam Pearce. À sa façon de parler, j’imaginais qu’il savait aussi ou soupçonnait une chose dont il ne voulait pas m’entretenir.
« J’ai mis le Dr Abernathy au courant des instructions du Dr Miriam, reprit-il. Je lui ai également fait savoir que ces instructions seraient suivies par moi-même et financées par la fortune des Pearce.
— Il a dû apprécier.
— Disons qu’il n’a pas discuté après avoir écouté la bande enregistrée par le Dr Miriam. »
Je m’en doute. Tom Abernathy était infiniment plus malin que Clancy Fletcher. Abernathy savait d’instinct ce que j’avais péniblement appris. On ne discute pas avec quinze milliards de dollars. Une telle richesse crée une sorte d’ouragan qui arrache tout sur son passage. Le sage se laisse emporter par la bourrasque, il ne résiste pas parce qu’il sait qu’il ne le peut pas.
« Je voudrais réentendre la bande.
— Certainement. »
Nous écoutâmes tous deux en silence. La voix de Miriam était si familière. Trop familière. Il y a moins d’un an, je l’avais entendue au cours d’une émission télévisée sur les nanodocs, c’était quelques mois après l’opération bénigne qu’elle avait subie au larynx. Sa voix était légèrement déformée. Je pensais que ce changement serait permanent.
« Mr. Halston, quand Miriam a-t-elle enregistré cette bande ? »
Il y eut un déclic, comme si l’on coupait un enregistrement. « Ah, Mr. Fletcher, vous êtes très perspicace. Cette bande est en ma possession depuis plus de trois ans. »
Trois ans. C’était avant que Miriam ne me déteste.
« J’imagine que le Dr Miriam Pearce en a oublié l’existence, continua-t-il, ou qu’elle n’a pu en modifier le contenu. S’il faut aller en justice, je dirai qu’aucune action du Dr Miriam ne m’a conduit à imaginer que cet enregistrement pût refléter autre chose que son désir profond. Bien. Irez-vous au New Hanover Hospital ?
— Dès que vous aurez raccroché.
— J’ai encore trois choses à vous dire. Premièrement, je vais m’assurer que l’on vous attend bien à l’hôpital. Deuxièmement, Thomas Abernathy ne se montrera certainement pas très amical à votre égard.
— Ça, je le savais déjà. Et troisièmement ?
— Je vous souhaite bonne chance, Clancy. Bonne chance à vous et aussi bonne chance à Miriam. »
Le New Hanover Hospital était une flèche de verre et de pierre de taille de neuf étages de haut, sorte de sépulcre blanc érigé au milieu de pelouses bien entretenues.
C’était, d’une certaine façon, un mémorial, un hommage à la fortune des Pearce. Le hall d’entrée était pavé d’une mosaïque de marbre, où un message gravé proclamait que la construction de l’édifice avait été rendue possible par la munificence de la famille Pearce. Le cinquième étage, où Miriam reposait, inconsciente, portait aussi le nom de salle Meredith Franklin Pearce.
Je ne pus voir tout de suite Miriam ainsi que je le souhaitais. Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit, Thomas Abernathy était déjà là, à l’affût.
Nous ne nous étions jamais rencontrés, mais j’avais étudié de loin sa carrière. Malgré tout, je ne le connaissais pas. Comme il s’avançait, la main tendue, j’examinai attentivement son visage, pareil à un druide qui voit un chrétien s’avancer parmi les brumes de la forêt. Quel était donc ce nouveau venu qui avait pris ma place ?
Tout aussi important, que lui avait-elle dit de moi ? Y avait-il eu de longs après-midi de révélations impudiques, des nuits luxurieuses au cours desquelles Tom Abernathy avait entendu parler du pauvre Clancy si méprisé ? Après avoir fait l’amour, Miriam se laissait aller aux confidences sur un ton rêveur qui contrastait avec son discours habituellement si maîtrisé.
Nous nous accordons tous une importance qui ne se justifie que rarement. Le Dr Thomas Abernathy me regarda fixement quand nous nous serrâmes la main, mais il était plus perplexe qu’amusé. Il ne semblait pas savoir ce que j’avais pu être ou représenter. Lui-même avait l’air de quelqu’un de très comme il faut : grand et élégant, il avait la poignée de main franche et les manières propres à un médecin.
Ce qui signifiait qu’il n’allait pas me consacrer trop de temps.
« C’est bien vous ? dit-il après quelques instants d’inspection critique. Quand Everett Halston m’a parlé de Clancy Fletcher, je me suis dit, c’est le spécialiste du jouet…
— Le Chasseur de Petit Gibier. Oui, c’est bien moi. » C’était ainsi que les actuels maîtres d’Adestis faisaient leur publicité à la télévision. Je n’avais bien entendu aucun droit de regard. Vous pensiez que la Chasse au Gros Gibier avait été rendue impossible avec l’extinction des grands carnivores ? (Plans d’un grizzly dressé sur ses postérieurs, d’un tigre bondissant,) Non ! Le gibier le plus dangereux a toujours été de taille beaucoup plus discrète. (Plans rapides d’une mante religieuse, d’une libellule et d’une araignée grossies telles que le verrait un simulacre,) Désormais » ces proies peuvent être chassées et leur nombre est illimité. Participez à un safari Adestis et lancez-vous dans la Chasse au Petit Gibier – là où la frontière entre le chasseur et sa proie est encore floue, (Plan final représentant un personnage d’apparence bien plus humaine que ne le serait un simulacre, démembré par quatre fourmis furieuses,)
Une façon comme une autre de gagner sa vie.
« J’aimerais voir Miriam Pearce. Je pense qu’elle est toujours inconsciente ?
— Je suis désolé. »
Abernathy se montrait hésitant. Son problème n’était pas difficile à imaginer. On lui mettait dans les pattes quelqu’un qui ne connaissait certainement rien à la médecine, quelqu’un qui gagnait sa vie assez futilement avec ce que Thomas Abernathy devait considérer comme des jouets destinés à des adultes brillant plus par leur argent que par leur sagesse. Le pauvre Dr Tom était certainement un as dans sa spécialité, mais il allait devoir supporter ce clown, un clown à qui l’on avait confié les clefs du coffre contenant le trésor des Pearce. Si Clancy Fletcher en éprouvait le besoin, il pouvait fort bien chasser Abernathy de son propre hôpital – jusqu’à ce que Miriam sortît du coma tout au moins.
Le plus terrible, c’étaient mes propres sentiments. Je nourrissais une haine profonde à l’égard d’Abernathy. Pour venir en aide à Miriam, je devais garder tout mon sang-froid.
Tout aussi terrible était ma conviction de ne pouvoir strictement rien apporter à Miriam.
« Vous avez une idée de ce qui lui est arrivé ? » Je devais faire parler Abernathy pour tenter d’infirmer cette conviction.
« J’ai une… théorie. » Il m’entraîna dans le couloir, loin de l’ascenseur. « Vous savez certainement que le Dr Miriam Pearce est l’un des pionniers mondiaux dans le domaine de la microchirurgie.
— Oui, je le sais.
— Eh bien l’on sait moins que, depuis des années, elle travaille à des échelles de plus en plus petites. Quand elle a commencé, il y a dix ans de cela, sa première génération d’instruments de microchirurgie guidés à distance était assez énorme au vu des critères actuels. Chacun d’eux était aussi gros que l’extrémité d’un doigt. Les télécommandes étaient également assez primitives. L’opérateur humain ne pouvait les utiliser que dans des cas très précis. C’est seulement il y a trois ans que le Dr Pearce a appris à concevoir une ligne d’instruments infiniment plus sophistiqués, plus petits et plus souples d’emploi. »
Je savais tout cela, j’en savais même bien plus qu’Abernathy n’en saurait jamais. Autre chose captait mon attention. Tout en parlant, nous avions parcouru un couloir avant de pénétrer dans une chambre privée. Miriam était allongée sur un lit, près de la fenêtre. Elle avait les yeux mi-clos. Je m’approchai d’elle et entrevis son regard iris. Son teint était frais, elle était détendue. Elle était encore très belle et ne ressemblait pas du tout à ces personnes qu’un accident ou une maladie a plongées dans le coma. Elle paraissait simplement endormie. Seulement il y avait une perf dans son bras et, près de son lit, un imposant matériel électronique.
Je lui pris la main et la pressai doucement. Elle ne réagit pas. Je pressai plus fort. Pas de réaction. Je me penchai et lui parlai à l’oreille. « Miriam !
— Bien entendu, nous avons utilisé tous les stimuli à notre disposition. » Je voyais bien que Thomas Abernathy n’approuvait pas mes méthodes. « Des stimuli d’ordre chimique, oral, mécanique. Les réponses sont limitées et désarmantes. »
Des stimuli d’ordre chimique, oral, mécanique. Des médicaments, des bruits, des injections. Tout cela ne réveillera pas la Belle au Bois dormant. Vous avez essayé le baiser ?
J’aurais aimé pouvoir. Mais je me redressai et dis : « Vous croyez tenir une théorie, c’est cela ?
— Oui. Le Dr Pearce a ensuite fabriqué un ensemble d’instruments encore plus petits, de la taille d’un petit pois et bien plus maniables par un opérateur humain. Ils ont remporté un beau succès, on peut même dire qu’ils ont révolutionné la technique chirurgicale.
« Ils étaient malgré tout trop gros pour certaines opérations, principalement celles pratiquées à l’intérieur du cerveau. Il y a quelques mois de cela, le Dr Pearce a encore franchi une nouvelle étape. La nanochirurgie, avec des dizaines d’outils téléguidés plus petits qu’un moucheron et tous manipulés par un opérateur unique. »
Il guetta ma réaction. Je hochai la tête pour montrer que j’étais impressionné. S’il voulait me surprendre, il avait de quoi faire. Il existait chez Adestis des jeux où le simulacre du joueur était assez petit pour se battre équitablement contre des centaines d’amibes affamées ; dans d’autres jeux, un seul humain contrôlait des dizaines, voire des centaines de simulacres. Je commençais cependant à comprendre pourquoi le vieil Everett Halston croyait que je pourrais contribuer à la guérison de Miriam. Je ne connaissais rien à la médecine ni à la chirurgie, mais personne n’était plus au fait que moi de la technologie d’Adestis.
« Nous avons testé les nanodocs sur des animaux, reprit Abernathy, et les résultats ont été satisfaisants. Dès que nous en avons eu l’autorisation, nous avons travaillé sur des sujets humains. C’était il y a cinq jours. Pour moi, ces expériences ont parfaitement réussi. En revanche, Miriam – le Dr Pearce – a manifesté certaines réserves. Pour elle, les résultats étaient satisfaisants, certes, mais notre niveau de contrôle des nanodocs était bien inférieur à ce que permettait la technologie. Pour elle, nous construisions des outils si petits que leur performance était contrariée par l’effet quantique. Je suis assez d’accord avec elle.
« Voilà où nous en étions il y a trois jours. Je suis parti assister à une conférence à Rochester. En revenant le lendemain, j’ai appris que Miriam avait été retrouvée inconsciente dans son laboratoire.
« Elle était en parfaite santé avant mon départ, mais nous avons tout de même pensé assez légitimement qu’il s’agissait d’un problème médical classique. C’est seulement quand les examens de routine ont donné des résultats normaux que j’ai voulu savoir ce que Miriam avait fait depuis mon départ. J’ai découvert aujourd’hui qu’il manque une série de nanodocs et les moniteurs indiquent qu’ils ont été placés sous le contrôle de Miriam. Selon ces mêmes moniteurs, ils sont toujours sous son contrôle même si elle est dans le coma.
— Où se trouvent-ils ? » Je craignais déjà de connaître la réponse. Miriam avait sa propre conception de l’expérimentation médicale.
Thomas Abernathy tourna la tête vers le corps allongé sur le lit. « Je suis sûr qu’ils sont en elle, et il y en a des centaines. Mais je ne peux pas le prouver – ou disons que je n’ose pas. La seule façon d’en être sûr est de rompre le contact télémétrique entre le Dr Pearce et les nanodocs. S’ils sont bien en elle, les laisser agir à leur guise risque de la tuer. Vu sa condition, il est logique de penser qu’ils sont logés quelque part dans son cerveau. »
À nouveau je regardai la belle endormie. Si des centaines de nanodocs se baladaient librement dans le corps de Miriam, il n’y paraissait pas.
« Que comptez-vous faire, Dr Abernathy ? » Il me regarda, l’air désemparé pour la première fois depuis le début de notre entretien. « Franchement, Mr. Fletcher, je n’en sais rien. Plusieurs de mes collègues penchent pour une chirurgie exploratoire…» (Découper la calotte crânienne. Ôter les membranes protectrices du cerveau de Miriam. Plonger à l’aveuglette, voir ce que l’on trouve. J’en frémis.) «… mais je ne ferai cela qu’en dernier ressort. Je préfère attendre, prier et guetter le moindre changement. »
Bizarre. Abernathy avait parfaitement analysé le problème et savait ce qu’il fallait faire, mais il ne voulait ou ne pouvait se résoudre à franchir l’étape suivante.
« Est-ce qu’il y a d’autres nanodocs, de la même taille que ceux qu’il vous manque ?
— Il y en a encore plusieurs séries, ils sont pratiquement identiques en tout point.
— Bien. Il y a une cafétéria dans votre établissement ?
— Quoi ?
— Il faut que je mange quelque chose, je ne sais pas combien de temps cela va prendre. Je dois aussi m’exercer pendant quelques heures sur vos nanodocs. Ensuite j’entrerai dans le Dr Miriam Pearce. »
Je lançai un dernier regard à Miriam dans l’espoir de la voir se réveiller au moment où je franchirais la porte. Si j’avais le choix, je refuserais d’entrer en Miriam. Je préférerais retourner chez moi et me mettre au lit. Avec elle de préférence.
« Vous ne pouvez pas faire ça ! » Abernathy avait perdu son beau self-control. « Vous n’êtes pas médecin. Vous êtes un employé d’Adestis, et ce n’est pas parce que vous vous amusez avec vos jouets stupides que vous pouvez manipuler des nanodocs ! C’est un matériel très spécialisé, très complexe, il faut des mois d’apprentissage !
— J’apprends depuis des mois, je dirais même des années. » Je m’efforçai de ne pas mettre trop d’amertume dans ma voix alors que je quittais la chambre. Je suis sûr que j’échouai. « Pendant mon absence, Dr Abernathy, je vous suggère de chercher le nom du détenteur du brevet des premiers outils destinés à la microchirurgie. Le nom du détenteur originel, bien entendu – cet idiot qui possédait tous les brevets jusqu’à ce que la famille Pearce ne parvienne à les racheter. Pendant que vous y êtes, voyez aussi qui est le créateur, le fondateur et le propriétaire à cent pour cent d’Adestis avant que la compagnie ne fasse faillite et ne soit rachetée. »
Quoi que j’eusse pu faire à Miriam, sa famille m’avait fait payer le prix fort.
À la cafétéria, les plats coûtaient outrageusement cher, sept dollars pour être précis. Je le sais parce que j’étais parti de chez moi sans argent et sans carte de crédit, et je dus signer une sorte de reconnaissance de dette pour ce que je consommai.
C’est tout ce dont je me souvienne. J’ai dû manger, oui, mais je ne m’en souviens pas.
J’avais presque terminé quand Thomas Abernathy vint prendre place en face de moi. Il était accompagné d’une charmante jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle me sourit en s’asseyant.
Abernathy poussa vers moi le document qu’il avait apporté avec lui.
« Ici, Mr. Fletcher, c’est un hôpital, pas une fête foraine. » Il faisait des efforts pour rester poli et n’y parvenait guère. « On ne fait pas ce que l’on veut. Il y a des règles strictes auxquelles chacun se doit d’obéir. »
Je jetai un coup d’œil au papier. J’avais une petite idée de ce qu’il voulait dire.
« Fort bien. Je ne fais pas partie du "personnel autorisé" à utiliser les nanodocs. Alors qui l’est ?
— J’ai une certaine expérience. Il y a aussi le Dr Pearce, naturellement. Ainsi que Miss Lee, qui est spécialiste de la manipulation des nanodocs. » Il désigna la jeune femme assise à ses côtés.
Elle me tendit la main, mais attendit l’approbation de Tom Abernathy avant de parler. « Belinda Lee. Quand le Dr Abernathy m’a appris que vous étiez là, je lui ai dit que j’aimerais beaucoup vous rencontrer. Vous ne le savez pas, mais c’est grâce à vous et à Adestis que j’ai pu faire ma médecine. »
Je ne relevai pas. Elle se montrait le plus agréable possible, mais nous n’avions pas de temps à perdre en mondanités.
« Si vous le vouliez, docteur Abernathy, je pourrais faire partie du personnel autorisé. Vous êtes seul responsable.
— Je n’ai aucune raison de le faire. Je suis d’accord avec vous, Mr. Fletcher, l’exploration interne du Dr Pearce par des nanodocs est une chose logique et urgente. Miss Lee et moi nous chargerons de cette exploration. Je reconnais également votre compétence en matière d’équipement microchirurgical télécommandé…» Ainsi donc, il avait fait sa petite enquête sur mon compte. Qu’avait-il trouvé d’autre ? «… mais nous n’avons pas besoin de vous. De plus, nous n’avons pas le temps de vous former.
— Permettez-moi de ne pas être d’accord. Vous avez besoin de moi, même si vous ne voulez pas de moi. Vous utilisez l’équipement hospitalier. Cet établissement fonctionne grâce aux fonds de la famille Pearce. Si j’appelle Everett Halston, il contactera le conseil d’administration et l’on vous interdira d’utiliser les nanodocs pendant des semaines. »
Son vernis de politesse s’écailla brusquement. « Espèce d’imbécile, vous voulez tuer Miriam ou quoi ? C’est vous qui avez eu l’idée d’entrer en elle pour voir ce qu’étaient devenus les nanodocs.
— C’est ce que nous devons faire. Nous pouvons y arriver. Nous formerons une équipe. Vous, moi et, si vous le voulez bien. Miss Lee. Si vous m’autorisez à utiliser votre matériel, j’en ferai aussitôt part à Everett Halston. »
Il saisit le papier, se leva et quitta la cafétéria sans dire un mot. Belinda Lee m’adressa un regard un peu malheureux avant de partir à son tour. Pourquoi me montrais-je si peu raisonnable ?
J’achevai donc mon repas. Si j’étais si peu raisonnable, c’est parce que je pressentais des dangers qu’Abernathy n’imaginait même pas. Il n’avait pas assez d’expérience. Il accepterait ma participation – il n’avait pas le choix –, mais il n’était pas de bon augure de voir les membres d’un safari si divisés et si soupçonneux les uns envers les autres. Dans une équipe, la coopération se devait d’être totale.
Il m’était cependant arrivé de participer à une expédition dont les membres redoublaient, au départ, de confiance et de sympathie : l’affaire s’était achevée dans la déception et l’amertume les plus totales.
Peut-être que, cette fois-ci, on assisterait au phénomène inverse.
Belinda Lee m’initia à la manipulation des nanodocs. Tom Abernathy n’avait peut-être pas envie de passer avec moi plus de temps qu’il ne le fallait ; disons, pour être plus charitable, qu’il avait à faire deux choses de la plus haute importance.
En premier lieu, il convenait d’adapter les nanodocs à la chimie intime de Miriam. Sinon son système immunitaire serait mis en alerte dès notre entrée et nous nous ferions attaquer par le premier leucocyte venu. Les globules blancs ne détruiraient pas les nanodocs, mais ils retarderaient beaucoup notre progression.
Deuxièmement, ce qui était plus délicat, Tom Abernathy devait décider de la route d’accès au cerveau de Miriam. Les neurologues et lui avaient déjà fixé notre destination. Bien que l’état de sommeil des animaux et des êtres humains soit contrôlé par une zone de la partie postérieure du cerveau appelée formation réticulaire, les réactions de Miriam aux divers stimuli leur avaient montré qu’il ne fallait pas chercher là l’origine de ses problèmes, mais bien dans les hémisphères cérébraux. Fort bien, mais pour de minuscules nanodocs, ces hémisphères ressemblaient à des palais gigantesques. Où devrions-nous nous rendre très précisément ?
J’étais heureux de ne pas avoir à prendre cette responsabilité. Mes propres soucis me suffisaient.
L’hôpital avait alloué deux heures à ma formation, mais il fut évident dès les cinq premières minutes que l’on s’était montré bien trop généreux. Deux heures d’entraînement, ce n’était même pas la moitié du temps que j’exigeais de la part des personnes désireuses de participer à Adestis ; et, dans ce cas précis, les simulacres avaient une apparence bien plus humaine que les nanodocs de l’hôpital. La plupart des membres trouvaient rassurante la ressemblance de leurs infimes semblables.
En fait, les proportions de l’homme ne permettent pas d’obtenir d’excellents résultats de la part de tout ce qui mesure moins d’un centimètre de haut. S’en tenir à la forme humaine rend parfois les choses encore plus difficiles. Quand la taille d’un organisme diminue, l’importance accordée à la gravité diminue avec elle ; en revanche, le vent, les vibrations et les aspérités du terrain prennent une importance accrue. Pour marcher, six pattes valent mieux que deux. À l’échelle la plus minime, le mouvement brownien et les collisions moléculaires doivent également être pris en compte. Apprendre à vivre avec est autrement plus important que de se soucier de la forme de son corps.
D’un autre côté, et dès que j’avais vu les nanodocs les plus récents, je n’avais pas été de l’avis de Miriam et de Thomas Abernathy qui redoutaient que les effets quantiques ne fussent importants. Les simulacres étaient en effet d’un ordre de grandeur trop élevé pour qu’ils fussent affectés par les fluctuations quantiques.
Il y avait certainement un problème avec les nanodocs, mais je ne voyais pas du tout de quel ordre il pouvait être. En tout cas, ce n’était pas ce que craignaient Miriam et Tom Abernathy.
Dès que Belinda Lee m’eut regardé travailler quelques minutes avec une série de nanodocs – de petits disques boursouflés de quelques dizaines de micromètres de long, équipés de chaque côté de quatre pattes/ grattoirs/ couteaux –, elle quitta son coupleur télémétrique et s’appuya au dossier de son fauteuil. Elle attendit patiemment que je sorte du mode contrôle à distance.
« C’est vous qui devriez me donner des cours, vous savez. » Elle était très différente dès qu’Abernathy n’était pas là. « Comment faites-vous pour reculer aussi vite et toujours savoir où vous allez ? C’est moi l’expert, normalement, et je n’arrive pas à faire ça. Les capteurs optiques ne peuvent pas se relever pour regarder vers l’arrière.
— Non, mais ils s’abaissent et regardent sous le corps. Il faut savoir regarder entre ses jambes et filer à reculons. Vous n’avez pas assez d’expérience en ce domaine. »
Elle ouvrit tout grands les yeux. Belinda Lee se disait que je me moquais d’elle. Elle avait tort et raison à la fois. Je n’avais jamais fait personnellement une chose pareille, mais je l’avais fait des centaines de fois avec des simulacres Adestis de toute forme et de toute taille. Comme je l’ai déjà dit, les simulacres de chasse sont tous humanoïdes, mais j’ai été à la fois le chasseur et le traqué parce qu’il nous arrive aussi d’organiser des chasses avec du gibier télécommandé.
« En quoi la société Adestis vous a-t-elle permis de faire votre médecine ? »
Belinda Lee était sympathique et je ne voulais pas la froisser. Une présence amicale au New Hanover Hospital ne me ferait pas de mal.
Elle rit, de ce rire de gorge que je croyais propre à Miriam. « J’étais persuadée que cela ne vous intéressait pas quand je vous ai dit ça à la cafétéria.
— Désolé, j’avais d’autres choses en tête. Quel rapport avez-vous avec Adestis ? Je suis sûr que vous n’avez jamais participé à nos chasses. Je me serais souvenu de vous. »
Elle prit cela pour un compliment, c’en était un, d’ailleurs. Elle se pencha vers moi. « J’ai eu quelques problèmes au moment de l’adolescence. Mes parents voulaient que je sois médecin, mais j’avais entendu parler d’Adestis et cela me fascinait. Ma grande ambition, c’était de diriger des expéditions sous-marines, vous savez, la chasse aux larvaires.
— Oui. Un drôle de truc. Ils ne vous ont pas donné la permission ? » Pour entrer chez Adestis, il faut l’autorisation écrite des parents quand on a moins de vingt et un ans.
« C’était un refus systématique. Alors j’ai joué la gentille fille, je suis allée à l’université avec biologie en dominante, mais je n’ai jamais cessé de penser à Adestis. Pour ma thèse de fin d’études, je me suis demandé en quoi cette forme de technologie pourrait contribuer à la médecine. J’ai écrit à Adestis et l’on m’a envoyé une énorme documentation. Elle m’a servi à rédiger la thèse la plus longue de toute l’histoire de l’université. Bien entendu, j’ignorais que le Dr Pearce avait des années d’avance sur moi, mais mon professeur le savait et il lui a envoyé le texte de mon mémoire. Elle m’a appelée quelques jours après. Et voilà. »
Cela ne m’étonnait pas de Miriam. Elle savait reconnaître les compétences de chacun. C’est par une amie hospitalisée qu’elle était entrée pour la première fois en contact avec Adestis : l’amie en question avait participé à un safari et prenait tout cela pour un gigantesque canular. Pas Miriam. Avant la fin de la première séance d’entraînement, elle m’avait demandé si je voyais comment la technologie Adestis pourrait réduire la taille de ses instruments de microchirurgie tout en augmentant la précision.
Ç’avait été le début des brevets. Puis les expéditions avec Miriam. Et tout le reste.
Quelque chose m’inquiétait. Si Belinda Lee avait commencé d’utiliser la technologie d’Adestis peu après la fin de ses études, elle ne devait pas avoir plus de quelques années d’expérience avec les simulacres. Elle n’avait jamais participé à une chasse et ne s’était jamais retrouvée en situation de danger. Pourtant Tom Abernathy l’avait présentée comme une spécialiste de la manipulation des nanodocs – une spécialiste par rapport à lui, oui. En acceptant que nous entrions tous les trois en Miriam, je m’étais collé sur le dos deux coéquipiers manquant considérablement d’expérience.
Est-ce que je devenais parano ? Qu’est-ce qui me faisait croire qu’un safari à l’intérieur du corps de Miriam pût être dangereux ? Tom Abernathy et Belinda Lee ne pensaient pas une chose pareille.
Pour ce safari si particulier, moi aussi je manquerais d’expérience. Au fil des ans, je ne m’étais jamais retrouvé dans une situation où l’environnement dans lequel je dois opérer se révèle infiniment plus précieux que ma propre survie.
Notre entrée dans Miriam fut accompagnée d’une discussion. Je voulais que chacun de nous ne conduise qu’un seul simulacre, mais Tom Abernathy tenait à ce que nous en commandions plusieurs.
« Il y en a plusieurs centaines dans le cerveau du Dr Pearce. Trois simulacres ne suffiraient pas à les chasser, même si nous les trouvions.
— Je le sais. Nous en introduirons d’autres quand nous saurons exactement ce qui se passe.
— Pensez au temps que cela prendra. »
Il semblait oublier qu’il avait perdu toute une journée à rejeter ma décision.
Mais il avait tout de même raison. Sa méthode était plus rapide. Pourquoi ne pas la suivre ?
C’était une question délicate. Tout était affaire d’instinct. Il était plus facile de contrôler un seul simulacre, même si un groupe disposait d’une puissance de feu accrue. Mais une puissance de feu contre quoi ? Les nanodocs n’étaient pas armés, au sens où les chasseurs d’Adestis devaient être armés. Pourquoi le seraient-ils ? J’avais l’habitude de raisonner en termes de proie, et ce n’était pas le cas ici.
Je m’en tins toutefois à ma position et j’eus le dessus sur Abernathy. Nous n’utiliserions qu’un simulacre par personne.
Malgré tout, et contre toute logique, je souhaitais que mon nanodoc fût équipé de quelque chose de plus puissant que les minuscules scalpels et seringues implantés dans ses huit pattes.
Destination : le cerveau
Nous avions adopté le mode de contrôle à distance dès que les nanodocs avaient été placés dans la seringue. Pendant un quart d’heure, nous avions attendu à l’extérieur du corps de Miriam, assez longtemps pour nous familiariser avec nos simulacres.
Cette période me permit d’en savoir beaucoup plus sur mes partenaires. Tom Abernathy était assez gauche. Il comprenait certainement très bien la partie théorique, mais ses réflexes n’étaient pas bons et son expérience pratique insuffisante.
Belinda Lee était bien meilleure : elle était un peu nerveuse, mais assez à l’aise dans son corps d’emprunt. Si elle abandonnait la pratique médicale, il y aurait certainement une place pour elle dans les safaris sous-marins d’Adestis, (Je serais personnellement très satisfait de ne plus y participer. La population larvaire des rivières et des étangs est si redoutable qu’en comparaison un insecte adulte ou une araignée a l’air très pacifique. Belinda changerait peut-être d’avis en découvrant les trompes et les mandibules des créatures aquatiques.)
Nous fûmes injectés dans l’artère carotide de Miriam. J’insistai pour que les trois nanodocs restent groupés, je ne voulais pas que nous soyons séparés avant d’arriver dans le cerveau – je risquais en effet de ne jamais y parvenir.
Comme nous flottions dans le sang en direction des trois membranes méningées qui entourent et protègent le cerveau, je me rendis compte que mes partenaires ne tarderaient pas à découvrir mes propres faiblesses. Pour manipuler le nanodoc, j’étais meilleur que Belinda et bien supérieur à Tom, mais il me manquait quelque chose de fondamental : une bonne connaissance de l’anatomie ou de la microstructure humaine. Abernathy m’avait fait un rapide exposé dont je n’avais pratiquement rien retenu. Je regardais autour de nous. Les minuscules yeux à facettes des nanodocs ne voyaient pratiquement rien. Ils n’avaient que la vision floue et rougeâtre d’un environnement éclairé par leurs propres sources lumineuses. J’étais emporté dans un vaste tunnel dont les parois m’étaient à peine visibles. Tout autour flottaient des globules rouges, à peine plus petits que nous, ainsi que des plaquettes. Parfois un globule blanc s’approchait et nous palpait de son pseudopode avant de se retirer. Les travaux préliminaires de Tom Abernathy se révélaient satisfaisants. Les leucocytes chargés de la défense ne s’intéressaient pas à nous.
Je savais que le sang véhiculait également un flux invisible de messagers chimiques qui portaient des informations entre les diverses parties du corps. Tom Abernathy aurait certainement pu m’expliquer tout cela si nos nanodocs avaient été capables d’une meilleure communication. Ils étaient meilleurs que la plupart des unités employées par Adestis en ce qu’ils possédaient une interface vocale rudimentaire, mais le transfert d’information était si lent qu’Abernathy, Lee et moi-même ne pouvions communiquer que par monosyllabes. Nous préférions avoir recours aux signes.
Notre progression dans la carotide se révéla bien plus lente que je ne l’avais escompté. Comme nous étions ballottés et touchions parfois une paroi spongieuse, j’eus le temps d’explorer chacune des fonctions de mon nanodoc. Et de réfléchir à ses actuels propriétaires.
Il y a trois ans, j’étais convaincu que la famille n’avait agi ainsi que par représailles, pour se venger de ce que j’avais fait à Miriam. Il me fallut beaucoup de temps pour comprendre qu’il n’y avait là rien de personnel, que la colère suscitée par cette famille n’avait pas plus de sens que la fureur à l’encontre de la guêpe qui pique et paralyse une sauterelle pour en faire la réserve de nourriture de ses propres larves.
Je me demande si Miriam se rendit alors compte de ce qui se passait. Par elle, les Pearce avaient eu connaissance de ce morceau de choix que constituaient les brevets d’Adestis. Miriam en avait besoin pour ses propres recherches, mais c’était le désir de renforcer ses atouts qui dirigeait l’action du groupe ; pour la famille, il était tout naturel d’acquérir mes brevets à coups de dollars. Elle avait tout simplement mis en branle la machine des scientifiques et des avocats, des décideurs et des hommes politiques. Je ne crois pas que l’un d’eux se soit jamais douté que ces brevets appartenaient jadis à l’homme qui avait fait tant de mal à Miriam. Si elle n’avait jamais parlé de moi à son amant de l’instant, en aurait-elle parlé à sa famille ?
J’aimais croire que non.
Le nanodoc fixé à mes quatre pattes gauches se crispa doucement. Je me retournai et vis Tom Abernathy qui faisait des gestes.
« He-xa-gone ar-té-riel de Wil-lis », dit-il d’une voix faible et déformée.
Nous avions atteint le point numéro un. Après avoir suivi la carotide, nous avions traversé les membranes protectrices de la dure-mère et de la pie-mère pour nous retrouver au niveau de l’hexagone artériel de Willis, cette formation vasculaire de la base du cerveau où se rencontrent toutes les grosses artères. Abernathy nous entraînait dans l’artère cérébrale antérieure, laquelle nous emmènerait dans le cortex cérébral.
Ensuite, se serait à moi de jouer. Abernathy avait bien précisé qu’il ne nous guiderait pas plus loin.
Je ne lui avais pas dit que je ne savais pas trop où nous irions une fois que nous nous retrouverions dans les hémisphères cérébraux. Il avait déjà assez de soucis.
De même, je n’étais pas encore prêt à signaler à Tom Abernathy ou à Belinda Lee que j’avais l’impression que quelque chose clochait dans mon simulacre.
La différence était si minime que je voyais mal Belinda et encore moins Tom la remarquer. Seule une personne ayant conçu les premiers circuits Adetis et en ayant connu toutes les variations, bonnes ou mauvaises, pouvait la déceler. La réponse motrice était quelque peu inférieure à ce qu’elle était en dehors du corps de Miriam.
« Ex-pé-rien-ce. » Je me décrochai des deux autres et coupai complètement les impulsions moteur de mon simulacre.
Normalement, j’aurais dû flotter comme une feuille morte dans le courant artériel, au gré du sang. En fait, ce n’est pas exactement ce qui se passait. Il s’ajoutait à mon mouvement un infime vecteur, produit par de minuscules impulsions corporelles dont je n’étais pas responsable. Je dérivais vers la gauche, loin du centre de fleuve sanguin. Et quand l’artère se diviserait, ce qui n’allait pas tarder à arriver, je serais entraîné dans la branche gauche.
Tom Abernathy et Belinda Lee me suivaient sans savoir que faire. Je restaurai le contrôle moteur de mon simulacre et remarquai encore une fois l’infime différence entre mes directives et les réactions de l’unité. Infime, certes, mais pas autant qu’avant.
« Mou-ve-ment », dit la voix déformée de Belinda. Elle aussi le remarquait et s’en inquiétait. Tant mieux. Je ne voulais pas de compagnon de chasse qui n’eût peur devant l’inexplicable. Cette force ne me semblait pas extérieure, elle venait plutôt de l’intérieur, comme une main fantôme qui affecterait notre contrôle des simulacres.
« Re-pos. » Je m’arrêtai et communiquai laborieusement mes instructions. « Je con-ti-nue. Vous m’at-ten-dez-là. » J’étais persuadé de me diriger vers les nanodocs, voyager de concert ne pouvait être que dangereux. Si je ne revenais pas, Abernathy et Lee pourraient toujours sortir par la veine jugulaire gauche ou droite. Là, tout était prêt pour récupérer les nanodocs.
Une fois de plus, je réduisis mes impulsions moteur et me laissai emporter par le flux artériel. Bientôt le chenal se divisa et se divisa encore en vaisseaux de plus en plus fins. Je ne savais pas où je me trouvais ni où j’allais, mais je ne doutais pas de ma capacité à retrouver les veines jugulaires. Tous les vaisseaux y menaient. Je n’avais qu’à me laisser mener par le sang jusqu’au niveau des capillaires avant de repartir dans les veines et leur sang pauvre en oxygène.
Cette idée était assez réconfortante, mais je remarquai que le mouvement de mon simulacre se modifiait une fois de plus. Sans impulsion de ma part, les pattes gauches et droites s’agitaient de manière assez anarchique. Leurs mouvements me faisaient marcher en crabe et, bientôt, mon nanodoc se heurta à la paroi du vaisseau sanguin. Le choc fut si violent que je passai à travers et me retrouvai dans une chambre étroite emplie de liquide cérébro-spinal.
Je pensais que cela mettrait peut-être un terme aux perturbations, mais celles-ci recommencèrent au bout de quelques secondes. Chaque poussée de mes pattes rendait l’anomalie encore plus évidente. Je repris le contrôle moteur et obligeai mes pattes à s’immobiliser. Elles ne firent que ralentir. Mon simulacre tournait sur lui-même dans un liquide incolore et je me retrouvai soudain dans une cavité plus importante.
Après un mouvement linéaire assez bref, je fus pris dans un tourbillon invisible.
J’étais arrivé dans l’une des plus grosses scissures cérébrales – ce sont les sillons qui parcourent tout le cerveau humain. Tom Abernathy aurait pu me dire de laquelle il s’agissait, je n’en doutais pas. En fait, je m’en fichais complètement : j’avais retrouvé les nanodocs qui avaient disparu.
Ils étaient disposés le long de la scissure : c’est du moins ce que voyaient mes pauvres capteurs optiques. Ils paraissaient intacts, mais chacun d’eux tournoyait sur lui-même sans pour autant quitter l’espace de la scissure.
Il me fallut trente secondes pour découvrir que j’étais, moi aussi, pris au piège. Je pris les commandes et mon simulacre ne tarda pas à y répondre, mais une autre force venait perturber mes instructions. Je dus alors corriger mes propres ordres, les corriger à nouveau, tout cela pour subir des mouvements de plus en plus violents.
Cela ne pouvait pas durer – je me trouvais au cœur du cerveau de Miriam et le plus léger contact pouvait provoquer des dégâts irrémédiables. La seule façon d’empêcher mon tournoiement aléatoire était d’inhiber le contrôle moteur de mon propre nanodoc. Il n’y eut plus alors qu’un mouvement tournant, délicat mais inutile, autour d’un axe invisible.
Il m’était impossible de communiquer autrement que par gestes avec les autres nanodocs. Conçus pour fonctionner en groupe sous la houlette d’un seul opérateur, c’étaient des unités bien plus primitives que celle que j’occupais. J’essayai bien d’avoir un contact physique avec l’un d’eux, mais je fus surpris par son mouvement. Chaque unité demeurait prisonnière de son étrange orbite, elle ne cessait de tourner sur elle-même, mais n’avançait jamais à l’intérieur du liquide cérébro-spinal.
J’étais sur le point de tenter quelque chose d’inédit lorsque j’éprouvai un véritable choc. Parmi les centaines de nanodocs, j’en vis un qui différait des autres.
Il était identique au mien en tout point : ce devait donc être celui de Tom Abernathy ou de Belinda Lee. Quelques secondes plus tard, je vis l’autre. Ils n’avaient pu suivre mes instructions. Comme moi, ils avaient été entraînés dans cette obscure mer intérieure. Comme moi, ils s’efforçaient de reprendre le contrôle de leurs unités. Et eux aussi connaissaient l’échec.
Je savais parfaitement ce qu’ils devaient ressentir. Toute la réussite d’Adestis repose sur l’intensité de la connexion mentale : on ne dirige pas un simulacre, on est ce simulacre. Ses membres, son corps et son environnement sont les nôtres. Les périls qu’ils affrontent, c’est nous qui les affrontons. Sa souffrance est notre souffrance. Quand il subit la piqûre venimeuse d’une proie, il meurt – et nous subissons les affres de l’agonie.
Sans ce transfert total, Adestis ne serait qu’un amusement banal et personne ne voudrait payer une fortune pour participer à une Chasse au Petit Gibier.
Cette même immersion totale de la personnalité se retrouve dans les nanodocs. Je savais le désespoir que Tom Abernathy et Belinda Lee devaient connaître en cet instant. Ils ne pouvaient plus contrôler leurs simulacres qui tournoyaient, de même qu’ils ne pouvaient retrouver leurs propres corps : plus rien n’existait en dehors du monde des simulacres.
Je ne le savais que trop bien : trois ans plus tôt, Miriam Pearce et moi avions vécu la même situation.
C’était une aventure parfaitement inédite, pour Adestis comme pour nous : personne n’avait jamais chassé la scolopendre, Miriam et moi savions que c’était l’un des mille-pattes les plus rapides et les plus féroces, mais nous n’étions pas inquiets pour autant. Pourquoi l’aurions-nous été d’ailleurs ? Nous avions chassé ensemble une demi-douzaine de fois et nous formions une excellente équipe. Le danger partagé ne faisait que nous rapprocher.
Et nous pensions déjà à la petite fête intime que nous nous offririons une fois la chasse terminée,
La scolopendre s’avança vers nous en déroulant ses anneaux ; ses vingt et une paires de pattes s’agitaient frénétiquement. Je n’y pris pas garde. Ce qui m’intéressait, c’étaient les pinces placées de part et d’autre de sa tête, ces éperons destinés à saisir des proies malheureuses et à leur injecter du venin. Entre les pinces, je voyais la fente noire d’une vaste bouche, une bouche assez grande pour m’avaler tout entier.
Nous étions tombés d’accord sur la stratégie à adopter avant de passer en mode Adestis ; diviser pour régner. Chacun de nous se concentrerait sur un flanc du mille-pattes. S’il se tournait vers l’un de nous, l’autre en profiterait pour lui couper des pattes et attaquer son flanc. L’animal se retournerait alors et l’on agirait de même de l’autre côté.
Pourquoi chassions-nous ? Le danger avait quelque chose de stimulant, mais ni Miriam ni moi n’avions le goût des sports violents. Comme d’habitude, nous voulions améliorer la technologie d’Adestis. La gamme des nanodocs en serait la grande bénéficiaire. Le mille-pattes jeta son dévolu sur moi. Il se retourna et Miriam disparut derrière, le long du corps segmenté. J’entrevis des pattes articulées – chacune d’elles presque aussi longue que mon corps –, puis les antennes s’inclinèrent et les pinces empoisonnées claquèrent dans ma direction.
La scolopendre était plus rapide que je ne me l’étais imaginé. J’entendis le craquement de l’arme de Miriam, Malgré tous les dégâts qu’elle pouvait faire, elle ne parviendrait pas à me sauver. Je ne pouvais échapper aux pinces empoisonnées qu’en reculant, je devais sauter entre les pinces vers la gueule de l’animal.
Celle-ci était prête à fonctionner. Une paire de maxillaires s’avança pour me happer et m’introduire dans le tube digestif
C’était la première fois que je chassais une proie capable d’avaler d’un seul coup sa victime. Avant cet instant, je n’avais jamais vraiment connu la claustrophobie.
Je me couchai sur la lèvre inférieure, je pensai à l’absorption dans l’antre noir de sa cavité corporelle. C’était insupportable !
Je me jetai en arrière et retombai sur le sol. Un mouvement suicidaire, puisque les pinces empoisonnées m’attendaient. Je m’en moquais bien. Tout valait mieux que d’être avalé vivant.
Les pinces s’approchèrent. Vibrèrent. Et se retirèrent. Les antennes et la large tête se tournèrent.
Les coups portés par Miriam se révélaient efficaces. Je me couchai de tout mon long et regardai sous le corps : je vis une demi-douzaine de pattes tranchées qui s’agitaient fébrilement.
C’était mon tour de frapper. Ce que je fis – sans grande conviction. Je redoutais l’énorme tête, les mandibules et leur venin qui allaient se tourner vers moi.
C’est ce qui se passa. J’avais déjà tranché deux pattes. Le corps vibrait, la bête allait de nouveau s’intéresser à moi.
Je cessai de tirer. Une seconde durant, je restai immobile tandis que le mille-pattes hésitait, incapable de dire qui de moi ou de Miriam représentait le plus grand danger. Une fois de plus, la tête se tourna vers elle.
Je me mis alors à courir comme un fou sur le sol sombre et inégal. Je ne me retournai pas.
J’abandonnai Miriam, qui allait subir mille morts entre les pinces de la scolopendre.
Trois ans, trois sinistres années de remords, d’analyse et de mépris de soi : pendant ces trois ans, j’avais appris une chose qu’ignoraient tous les autres opérateurs d’Adestis. Si je l’avais sue à l’époque, Miriam aurait pu être sauvée.
Le corps du nanodoc, avec sa coque et ses huit pattes multi-usages, c’était mon corps. Je n’en avais pas d’autre. Alors que je tournais dans la scissure cérébrale aux côtés de Tom, de Belinda et de centaines d’autres unités, je coupai tous les capteurs de données.
J’imaginais un corps étrange, un corps qui ne ressemblât en rien au mien. Un corps bizarre, avec un cou que surmontent une tête, deux jambes et deux bras articulés terminés par des outils manipulateurs délicats. Quand l’image de ce corps rêvé fut achevée, je pris ces deux bras fantômes et les portai de part et d’autre de la tête, juste au-dessus d’une paire d’organes auditifs extérieurs assez curieux.
Les outils manipulateurs se refermèrent et tirèrent vers le haut. Je fus saisi par le vertige quand s’arracha de mon crâne le casque télémétrique qui assurait la liaison avec le nanodoc.
Je me penchai et posai le front sur la console. De tous les conseils que je pouvais donner au personnel d’Adestis, aucun n’était plus impérieux que celui-ci : quelles que soient les circonstances, ne rompez jamais l’union électronique entre le joueur et son simulacre !
Des membres du personnel de l’hôpital se précipitèrent vers moi. Je leur fis signe de me laisser. La nausée allait passer et j’avais du travail à effectuer. J’avais compris ce qui était arrivé à Miriam. J’avais compris ce qui m’était arrivé et ce qui arrivait également à Tom Abernathy et Belinda Lee. Et je pouvais y mettre un terme, à moins d’être trop lent ou trop stupide.
Le système de contrôle d’Adestis, mais aussi toutes ses applications telles que les nanodocs sont équipés de sécurités. J’ouvris l’armoire, trouvai les circuits et les inhibai. J’écartai du point de non-retour l’acquit électronique de ma propre unité et regagnai mon siège.
« Dites aux techniciens responsables du Dr Pearce d’être prêts à nous réceptionner, lançai-je. Dans une quinzaine de minutes. »
Et croisez les doigts.
Je pris mon souffle, grinçai des dents et remis le casque télémétrique.
Le vertige et la douleur du retour furent pires que ceux de l’allée, mais j’étais redevenu un nanodoc. Les circuits surchargés étaient on ne peut plus discordants. Quand je voulais faire un mouvement, le résultat en était décuplé. Je m’autorisai trente secondés d’entraînement. Les interférences qui m’avaient rendu impuissant étaient encore là – je sentais bien une certaine traction –, mais c’était plus une nuisance qu’un danger véritable.
Je commençai par me diriger vers le nanodoc de Belinda. Comme je le soupçonnais, sa perte de contrôle allait de pair avec une perte de signal. Elle ne pouvait pas me parler et ne m’entendait certainement pas. Je me contentai de la prendre par les pattes et de la tirer vers Tom Abernathy, lequel décrivait toujours des cercles sans fin. Je reliai les deux unités, quatre pattes gauches avec quatre pattes droites, et les bloquai dans cette position.
Je poursuivis ma tâche de manière assez mécanique. J’avançai le long de la scissure cérébrale, attrapai systématiquement tous les nanodocs et les accrochai à leurs voisins, un peu comme les wagons d’un train. Le résultat final ressembla à une sorte de mille-pattes très long et très mince, avec plusieurs centaines de segments corporels. Quand je fus certain d’avoir récupéré jusqu’au dernier nanodoc, je pris la tête de la file, agrippai les quatre pattes libres de Belinda avec quatre de mes pattes et cherchai la sortie.
Ma vision des choses était un peu trop simpliste. Se laisser entraîner dans le courant du sang… Fort bien, mais nous nous trouvions dans l’une des scissures majeures, là où, dans un corps humain en bonne santé, il ne doit pas y avoir de sang. (Comme je l’appris plus tard, la présence de globules sanguins dans le liquide cérébro-spinal est le signe d’une affection grave du cerveau.)
Où étaient les poteaux indicateurs ? Voilà ce que je me demandais alors que notre caravane de nanodocs se déplaçait dans l’un des objets les plus complexes qui soient dans l’univers : le cerveau humain. Nous ne cessions d’avancer, traversant des régions qui ne correspondaient en rien à ce que Tom Abernathy m’avait décrit. Finalement je franchis la paroi caoutchoutée d’un gros vaisseau sanguin.
Veine ou artère ? Une artère nous ramènerait directement dans le cerveau, alors qu’une veine était synonyme de sortie.
J’entraînai tout mon convoi dans un chenal dont j’ignorais tout jusqu’à ce qu’il en rejoignît un autre encore plus large. Je pouvais souffler. Nous allions bientôt rejoindre la jugulaire.
Alors ce fut l’arrivée dans la grande veine, la sortie du corps dans une succion de seringue.
Placé sous le contrôle des techniciens, le retour dans notre propre corps fut tel qu’il devait être, calme et sans heurt aucun. Je clignai des yeux et vis Tom Abernathy. Il avait déjà repris conscience et me regardait fixement.
Je lui souris. Il détourna la tête.
Je n’éprouvais plus de haine à son égard. Apparemment, son dédain pour moi n’avait pas cessé. Je me tournai de l’autre côté, en direction de Belinda Lee. Tout comme Tom Abernathy, elle évita mon regard.
« Nous avons réussi », dis-je. Je ne pouvais m’empêcher de sourire. « Toutes les unités sont sorties. Miriam devrait revenir à elle dans quelques instants.
— Nous n’avons rien fait, dit Belinda. C’est vous qui avez tout fait. Je n’ai servi à rien. »
Je n’étais pas de son avis, mais sa réaction me paraissait un peu trop violente pour n’être que la marque d’un ego blessé.
« Je n’aurais rien pu faire sans votre aide, dis-je. Sans vous deux, je n’aurais même pas réussi à entrer dans le cerveau.
— Vous ne comprenez pas. » Tom Abernathy était livide et sa voix aussi amère que celle de Belinda. « Je sais ce qu’elle éprouve, moi, parce que je suis comme elle. Nous ne sommes pas comme vous avec votre stupide héroïsme ! Je n’ai servi à rien du tout, j’ai eu peur quand j’ai perdu le contrôle de mon nanodoc, trop peur pour comprendre ce que vous faisiez. Trop terrifié pour tenter de sauver Miriam. »
Je ne pus m’empêcher de rire. Clancy Fletcher, héroïque sauveteur de Miriam Pearce. C’était trop drôle.
« Ce n’est pas une question de courage, dis-je. C’est de l’expérience, rien de plus. »
Et puis, alors qu’ils me regardaient sans afficher le moindre signe de compréhension, je déballai tout. Je m’étais tu trop longtemps et, même si cela faisait mal de parler, je me dis qu’une certaine connaissance de ma couardise pourrait les aider à aborder ce qu’ils considéraient comme leur échec personnel.
« Tout n’est pas noir, dis-je en guise de conclusion. Si je n’avais pas laissé tomber Miriam à l’époque, je ne me serais jamais lancé plus tard dans l’interruption forcée du mode Adestis, Et nous nous trouverions toujours dans le cerveau de Miriam.
« Je n’ai jamais avoué cela à qui que ce soit. Mais, maintenant, vous comprendrez pourquoi elle ne voudra pas m’adresser la parole une fois qu’elle sera revenue à elle. »
Ils avaient écouté ma confession dans le silence le plus absolu. Dès qu’ils furent certains que nous allions bien, les techniciens chargés des nanodocs se précipitèrent dans la pièce voisine où la condition de Miriam Pearce évoluait favorablement. L’unique bruit de notre salle était le bip doux et constant des moniteurs des nanodocs.
« Je suis désolé, je ne savais pas. » La sincérité d’Abernathy était bien réelle. Rouge, en sueur, il n’avait plus rien du praticien policé que j’avais rencontré peu auparavant.
« Miriam ne vous parle plus ? »
Il était bien placé pour le savoir.
« Cela fait des années.
— C’est curieux. Cela ne ressemble pas à la Miriam Pearce que je connais.
— C’est vrai, ajouta Belinda Lee. Elle est aimable avec tout le monde. Mais quand allez-vous vous décider à nous dire ce qui s’est passé ? Je suis censée être experte en nanodocs et je ne comprends strictement rien à ce que vous avez fait.
— Ce n’était pas grand-chose. Tout dépend d’un simple fait. Quand vous le saurez, vous pourrez tout déduire par vous-mêmes. Le facteur clef, ce sont les effets de l’interférence. Les courants électriques qui commandent un module Adestis, donc un nanodoc…»
Je fus interrompu par l’arrivée subite d’un technicien.
« Docteur Abernathy, nous pensons que le Dr Pearce est en train de revenir à elle. »
Je fus le premier à franchir la porte. L’état de Miriam était assez différent, elle ne cessait de remuer, mais elle avait toujours les yeux fermés. Je ne pus m’approcher du lit, Tom Abernathy m’écarta pour consulter les moniteurs.
« C’est vraiment mieux. » Il se pencha au-dessus de Miriam. Son visage ne se trouvait qu’à quelques centimètres du sien lorsqu’elle ouvrit les yeux.
« Je savais que tu y arriverais. » Elle avait dit cela dans un murmure que l’on n’aurait pas entendu si la chambre n’avait été plongée dans le silence absolu. « Je savais que tu viendrais me sauver. »
Sa bouche et ses yeux souriaient à Tom Abernathy. Puis le sourire s’éteignit, elle soupira et referma les yeux de lassitude.
Je quittai machinalement la chambre. Je n’avais pas envie de compagnie, mais Belinda m’avait emboîté le pas.
« Vous ne pouvez pas partir comme ça, me dit-elle. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de courants électriques ? »
Elle avait envie de parler. Pourquoi pas ? Cela n’avait pas d’importance. Plus rien n’avait d’importance.
« Les courants électriques envoyés à l’unité Adestis sont de l’ordre de quelques milliwatts, expliquai-je. Mais ceux que l’unité reçoit et les champs magnétiques qu’ils génèrent sont d’un ordre de grandeur bien inférieur. Ils sont infimes et presque exactement semblables aux champs et aux courants que l’on trouve dans le cerveau humain. Quand Miriam a envoyé des nanodocs dans son propre cerveau, ils ont été soumis à deux séries d’impulsions très différentes et l’une arrivait avec un très léger retard sur l’autre. Cela a déclenché une résonance qui a laissé son cerveau mais aussi les nanodocs dans l’incapacité de fonctionner normalement. Elle était prise au piège. Peut-être même le savait-elle.
« Pour nous, les choses se sont passées différemment. Les courants de son cerveau ont fait interférence avec nos nanodocs et nous en avons perdu le contrôle, mais il n’y a eu ni résonance ni perte de conscience.
« Je n’ai fait que sortir du mode Adestis et positionner mes propres impulsions au plus haut niveau. Quand je suis revenu, il y avait toujours perturbation de la part de Miriam, mais elle ne me gênait plus et c’est ainsi que j’ai pu reprendre le contrôle. »
Belinda hochait la tête. Elle regarda la porte de communication. « Vous savez, Tom devrait entendre cela.
— Il l’entendra, mais, pour l’instant, il a autre chose en tête. »
Je ne sais pas ce qu’elle comprit, mais elle monta sur ses grands chevaux. « Qu’est-ce qu’il y a entre vous et Tom ? Je croyais que vous ne vous étiez jamais rencontrés ?
— Comment, vous ne savez donc pas ? Je pensais que tout l’hôpital était au courant. »
Elle était bouche bée. « Miriam Pearce et Tom Abernathy…» Tom venait d’ouvrir la porte d’entrée, mais il était trop tard. «… sont amants.
— Tom et Miriam Pearce ! explosa Belinda. Que je sois damnée si c’est vrai !
Elle courut vers lui et le saisit par le bras comme s’il était sa possession. « Il est à moi. C’est moi qu’il aime et personne d’autre ! »
Abernathy devait se demander où il était tombé. « Belinda ! Tu sais ce que l’on a décidé. Dis-le encore et tout l’hôpital va le savoir. » Il me regarda et se mit à rougir – je n’avais pas vu cela depuis longtemps chez un mâle adulte. Puis son expression se changea lentement en un curieux mélange de satisfaction et de défiance.
« C’est sa faute ! » Belinda me montrait du doigt. « Il m’a dit que Miriam Pearce et toi étiez amants !
— Miriam et moi ? Oh ! Je te le jure, Belinda, il n’y rien, il n’y a jamais rien eu entre nous.
— Je l’espère bien, pourtant je sais qu’elle a un homme à elle. » Belinda en était persuadée. Enfin, presque. « Elle t’a quand même dit : "Je savais que tu viendrais me sauver", non ?
— À moi ? Mais c’est ridicule ! Je ne lui ai servi strictement à rien. Ce n’est pas à moi qu’elle parlait, mais à lui. Elle a prononcé son nom, Clancy, juste après que vous êtes sortis. Je suis venu le prévenir.
— Elle n’a pas d’homme ? Elle n’a pas d’amant ? » Ça, c’était moi, pas Belinda. Un grand choc ralentit parfois la compréhension.
« Non. Une fois, elle m’a confié qu’elle avait eu quelqu’un, il y a plusieurs années de cela, mais il l’avait laissé tomber. Sa famille s’est montrée terrible envers lui. Il ne voulait plus la voir, il ne lui téléphonait plus. Elle a fini par abandonner.
— Je croyais qu’un membre de la famille Pearce obtenait toujours tout ce qu’il désirait. » Là, c’était Belinda, trop cynique pour son jeune âge.
Tom Abernathy lui tapota le bras. Il n’avait plus la même altitude maintenant que leur secret était éventé. « Presque tout. Miriam m’a dit un jour qu’une milliardaire peut avoir tous les hommes du monde. Sauf celui qu’elle désire.
— Alors… elle vous désire ? » Belinda tenait à se rassurer. Tom Abernathy n’eut pas à la conforter dans cette idée. Un autre membre de l’équipe hospitalière venait d’arriver en courant.
« Docteur Abernathy, dit-il, elle revient à elle. Elle revient vraiment à elle ! »
Tom et Belinda se précipitèrent vers sa chambre. Je les suivis plus mollement.
Elle revenait à elle. Oui, elle revenait vraiment à elle. Si seulement cela s’était produit plusieurs années auparavant, avant qu’il ne fût trop tard…
Je me dirigeai vers la porte ouverte. Tom Abernathy se tenait au chevet du lit. Miriam était assise, ses yeux bleu pâle étaient grands ouverts et scrutaient la pièce. Moi, j’étais figé sur le pas de la porte. Belinda Lee s’approcha de moi, une main levée.
J’en avais le souffle coupé.
La Belle au Bois dormant a sommeillé plus d’un siècle et cela a quand même marché.
Il n’est peut-être jamais trop tard pour certaines choses.
Titre original :
Deep Safari
Traduit par Jacques Guiod
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