Futurs en voie d’extinction

MORTS SUR LE NIL : Connie Willis (1993)

 

Chapitre 1 : Préparation au voyage – Ce qu’il convient d’emporter

« "Les anciens Égyptiens croyaient que les morts résidaient dans une contrée s’étendant à l’ouest…" », lit Zoé.

L’avion fait un écart.

« "… Un pays vers lequel devait se rendre l’âme du défunt." »

Nous sommes dans un appareil à destination de l’Égypte. Le vol est si mouvementé que les hôtesses terrifiées se sont sanglées dans les fauteuils inoccupés les plus proches. Les membres de notre petit groupe ont, quant à eux, sombré dans un mutisme nerveux et regardent par les hublots. À l’exception de Zoé qui lit à haute voix un livre, dans la travée voisine.

Le livre en question s’intitule L’Égypte sans problème et j’ignore qui en est l’auteur. Dans la poche du dossier qu’elle a devant elle, Zoé a fourré Le Caire de Fodor ainsi que le Guide touristique des antiquités égyptiennes de Cooke, et elle a une demi-douzaine d’autres ouvrages de référence dans ses bagages. Sans mentionner La Grèce pour 35 $ par jour de Frommer, un Guide de l’Autriche et les trois ou quatre cents autres bouquins dont elle nous a infligé la lecture depuis notre départ. Je m’amuse à penser que c’est à cause de leur poids que l’avion penche sur le côté et nous fera sous peu plonger vers un trépas prématuré.

« "On plaçait dans sa tombe de la nourriture » des meubles et des armes" lit Zoé. "En tant que pro…" » L’appareil effectue un piqué latéral. « "… visions pour le voyage." » L’écart suivant est si violent qu’elle manque lâcher son guide, mais elle n’en saute pas une seule ligne pour autant.

« "Lors de son ouverture, le tombeau de Toutânkhamon contenait des coffres pleins de vêtements, des cruches de vin, une barque d’or et une paire de sandales que le pharaon décédé enfilerait pour fouler les sables du pays des morts." »

Neil, mon mari, se penche sur moi afin de regarder par le hublot. Il n’y a rien à voir. Le ciel est limpide et dégagé, et nous survolons une mer d’huile.

« "Arrivé dans l’Au-delà, le défunt était jugé par Anubis, un dieu à tête de chacal", lit Zoé. "Et son âme était pesée sur une balance d’or." »

Je suis la seule à l’écouter. Lissa murmure quelque chose à Neil et leurs mains s’effleurent sur l’accotoir. De l’autre côté de l’allée centrale, le mari de Zoé dort près de sa femme et de L’Égypte sans problème. Celui de Lissa surveille l’extérieur tout en essayant de ne pas renverser sa boisson. « Est-ce que ça va ? »

C’est Neil qui a posé cette question à Lissa, avec sollicitude.

« Partir en compagnie de deux autres couples sera formidable », m’a-t-il affirmé lorsque lui est venue l’idée d’aller avec eux en Europe. « Lissa et son mari sont pleins d’humour et Zoé est un vrai puits de science. Nous pourrons nous passer d’un guide. »

Il a vu juste. Zoé nous conduit de pays en pays et se charge de nous tenir informés de toutes les anecdotes historiques et des cours du change. Au Louvre, un touriste français lui a demandé dans quelle salle était exposée Mona Lisa. Ce qui l’a transportée de joie.

« Il croyait que vous faisiez une visite organisée ! s’est-elle exclamée. Vous imaginez ça ? »

Aisément.

« "Avant qu’Anubis ne rende son verdict, le défunt devait réciter sa confession", lit Zoé. "Ou, plus exactement, la liste des fautes qu’il n’avait pas à se reprocher. Par exemple : Je n’ai pas braconné les oiseaux des dieux, je n’ai pas menti, je n’ai pas commis d’adultère." »

Neil tapote la main de Lissa et se penche vers moi.

« Lissa ne pourrait pas prendre ta place ? » me murmure-t-il.

Il me vient à l’esprit qu’elle l’a déjà fait.

« Désolée, dis-je en désignant le panneau lumineux niché sous le plafond. Nous devons garder nos ceintures.

Il la dévisage, rongé par l’inquiétude.

« Elle a des nausées. »

J’aimerais lui répondre : « Moi aussi. » Mais je crains que m’inciter à aborder le sujet ne soit le but de ce voyage.

« D’accord. »

Je déboucle ma ceinture et me lève. Pendant qu’elle se glisse devant mon mari, l’avion fait une autre embardée et elle tombe dans ses bras. Il la soutient. Leurs regards se trouvent et restent rivés.

« "Je n’ai rien pris qui appartenait à un tiers", lit Zoé. "Je n’ai tué personne." »

Je ne peux le supporter plus longtemps. Je tends la main vers mon sac, toujours glissé sous le siège du hublot, et j’en sors un exemplaire de Mort sur le Nil d’Agatha Christie acheté à Athènes.

« La mort est la même partout, m’a dit le mari de Zoé quand je suis rentrée à l’hôtel.

— Quoi ? »

Il a désigné le livre de poche en souriant, comme s’il venait de faire une excellente plaisanterie.

« Je parle de ton roman. De son titre. Il n’y a aucune différence entre crever sur le Nil ou ailleurs.

— Autrement dit ?

— "Les anciens Égyptiens croyaient que l’Au-delà était plus ou moins semblable à ce monde", est intervenue Zoé qui avait trouvé L’Égypte sans problème dans la même librairie. "Le royaume des morts était gouverné par Anubis, qui décidait du sort des défunts. Le paradis, l’enfer et le Jugement dernier sont des adaptations modernisées de ces concepts," »

Son coup d’envoi à la lecture de L’Égypte sans problème a mis un terme à notre conversation. Et je ne sais toujours pas ce que son mari pense du trépas, qu’il survienne sur le Nil ou en tout autre endroit.

J’ouvre Mort sur le Nil et entame le premier chapitre en me disant qu’Hercule Poirot connaît peut-être la réponse. Cependant, il y a trop de turbulences et j’ai aussitôt des nausées. Après une demi-page et trois trous d’air supplémentaires, je range le livre dans la poche du siège, ferme les paupières et pense à commettre un assassinat. Les conditions sont celles d’un roman d’Agatha Christie. Elle regroupe systématiquement ses personnages dans un manoir ou sur une île. Dans Mort sur le Nil, ils sont à bord d’un bateau qui suit le fleuve, mais un avion est un cadre encore plus idéal. Nous sommes seuls, si on excepte le personnel navigant et un troupeau de touristes japonais qui ne doivent pas parler anglais. Dans le cas contraire, ils se seraient réunis autour de Zoé pour lui demander où se trouve le Sphinx.

L’appareil se stabilise et je rouvre les yeux. Je tends la main vers mon livre. Lissa me l’a subtilisé.

Elle l’a ouvert, sans le lire pour autant. Elle m’observe et attend un commentaire. Neil est visiblement tendu.

« Tu l’as terminé, pas vrai ? fait-elle en souriant. Tu l’as rangé. »

Tous les protagonistes des romans d’Agatha Christie ont un mobile pour commettre le crime. Le mari de Lissa n’a cessé de boire depuis notre séjour à Paris et celui de Zoé ne peut jamais terminer une seule phrase. Les policiers penseraient qu’il a craqué, ou qu’il a voulu éliminer Zoé et tué Lissa par erreur. Et il n’y a pas dans notre groupe un Hercule Poirot qui pourrait fournir une explication à tous les détails troublants, résoudre le mystère et leur désigner le coupable.

L’avion fait un piqué si brusque que Zoé lâche son guide. L’appareil perd au moins quinze cents mètres d’altitude. Le livre de Zoé a glissé sur le plancher et elle tente de l’atteindre du bout du pied. Elle échoue et lève les yeux sur le panneau lumineux. Elle doit espérer qu’il l’autorisera à déboucler sa ceinture pour le récupérer.

Pas après un pareil trou d’air, pensé-je. Pour me contredire, j’entends un tintement et le voyant s’éteint.

Le mari de Lissa réclame une boisson aux hôtesses. Elles ont battu en retraite vers l’arrière de l’appareil, livides et effrayées. Elles semblaient redouter que les turbulences ne reprennent avant qu’elles n’aient atteint ce havre de sécurité. L’appel réveille le mari de Zoé, qui se rendort immédiatement. Sa femme ramasse L’Égypte sans problème, nous lit quelques autres faits captivants puis le pose sur son fauteuil et se dirige à son tour vers la queue de l’avion.

Intriguée par l’incident, je m’étire au-dessus de Neil pour regarder à l’extérieur. Je ne vois rien. Nous traversons une nappe de blancheur.

Lissa se masse le crâne.

« J’ai heurté le hublot, dit-elle à Neil. Est-ce que ça saigne ? »

Il se penche vers elle et examine son cuir chevelu.

Je déboucle ma ceinture et vais moi aussi vers les toilettes. Elles sont occupées et Zoé s’est perchée sur l’accoudoir d’un siège qui borde l’allée. Elle met l’attente à profit pour étaler son savoir devant le groupe de touristes japonais.

« La monnaie locale est la livre égyptienne, qui se divise en cent piastres. »

Je me rassieds.

Neil pétrit la tempe de Lissa, avec douceur.

« Ça va mieux ? » s’enquiert-il.

Je m’incline vers l’autre rangée de sièges et prends le guide de Zoé. Il est ouvert au début d’un chapitre intitulé « À voir absolument » et les Pyramides Figurent en tête de la liste.

« Gizeh : Pyramides de. Rive ouest du Nil, 9 mi (15 km) au s.-o. du Caire. Accès par taxi, car, voitures de location. Entrée : 3 £. Notre appréciation : leur visite est incontournable, mais apprêtez-vous à une déception. Elles ne sont pas telles que vous l’imaginez, la circulation est épouvantable et la vue complètement gâchée par les hordes de touristes, les buvettes et les baraques des vendeurs de souvenirs. Ouvert tous les jours. »

Je me demande comment Zoé peut lire ça. Je tourne la page afin d’apprendre quels vestiges de l’Antiquité sont « à voir absolument » en deuxième lieu. C’est la tombe de Toutânkhamon, qui n’a pas non plus enthousiasmé l’auteur de ce guide. « Toutânkhamon : Tombeau de la Vallée des Rois, Louxor, 400 mi (668 km) au sud du Caire. Trois salles banales. Fresques murales sans grand intérêt. »

Ce descriptif est complété par un plan représentant une sorte de passage (d’ailleurs appelé Passage) et les trois salles banales respectivement baptisées : Antichambre, Chambre funéraire et Salle du Jugement. Il y a aussi une pièce dite de réserve que l’auteur de L’Égypte sans problème n’a pas jugé utile de mentionner.

Je referme le livre et le remets sur le siège de Zoé. Son mari dort toujours. Celui de Lissa me lorgne par-dessus son dossier.

« Où ont disparu les hôtesses ? demande-t-il. J’ai soif.

— Tu es certain que ça ne saigne pas ? Je sens que j’ai une bosse, dit sa femme à mon mari. Tu crois que j’ai un traumatisme crânien ?

— Non », lui affirme Neil avant de refermer délicatement les doigts sur son menton pour faire pivoter son visage vers le sien. « Tes pupilles ne sont pas dilatées. »

Il en profite pour plonger le regard dans les profondeurs de ses yeux.

« Hôtesse ! crie le mari de Lissa. En quelle langue faut-il réclamer à boire, ici ? »

Zoé revient, ivre de joie.

« Ils m’ont prise pour votre guide ! » annonce-t-elle fièrement.

Elle se rassied et boucle sa ceinture.

« Ils m’ont même demandé s’ils ne pouvaient pas se joindre à notre groupe. »

Elle rouvre son livre.

« "Le royaume des morts était peuplé de monstres et de demi-dieux ayant la forme de crocodiles, de babouins et de serpents. Ils tentaient de détruire l’âme du défunt avant qu’il n’ait atteint la Salle du Jugement." »

Neil me touche la main.

« Tu n’aurais pas de l’aspirine ? Lissa a mal à la tête. »

Je fouille dans mon sac et il se lève pour aller lui chercher un verre d’eau.

« Il est si attentionné, me susurre Lissa, les yeux brillants.

— "Afin de le protéger contre ces monstres et ces demi-dieux, on lui remettait Le Livre des Morts", continue Zoé. "Cet ouvrage, dont le titre serait plus justement traduit par Le Guide de ce qu’il y a dans l’Au-delà, était un recueil d’informations se reportant au voyage et aux sortilèges destinés à repousser les êtres malfaisants." »

Je me demande comment je vais pouvoir résister jusqu’à notre retour aux États-Unis sans charmes ni amulettes. Après six jours en Égypte puis trois en Israël, j’aurai à endurer les quinze heures d’inactivité forcée du vol transatlantique. Surveiller Lissa et Neil et écouter Zoé seront mes seules occupations.

Une idée amusante me traverse l’esprit et je l’exprime à haute voix :

« Et si nous n’allions pas au Caire ? Et si nous étions morts ? »

Zoé lève les yeux de son guide, irritée. Je m’empresse d’ajouter :

« Les terroristes ont fait sauter de nombreux avions, ces derniers temps, et nous sommes au Moyen-Orient. Qui nous dit que ce que nous avons pris pour un trou d’air n’était pas l’explosion d’une bombe ? Qui prouve que nous n’avons pas été déchiquetés en menus morceaux qui tombent dans la mer Égée ?

— La Méditerranée, me reprend-elle. Nous avons déjà survolé la Crète.

— Comment le sais-tu ? Regarde par le hublot. »

Je désigne la nappe de blancheur, au-delà de Lissa.

« On ne voit pas les flots. Nous pourrions être n’importe où. Ou nulle part. »

Neil revient avec de l’eau. Il tend le verre et mon aspirine à Lissa.

« Des spécialistes s’assurent qu’il n’y a pas d’engins explosifs à bord, non ? lui demande-t-elle. N’ont-ils pas des détecteurs de métaux et d’autres appareils de ce genre ?

— J’ai vu un vieux film où tous les personnages sont décédés et ne s’en doutent même pas, dis-je. Ça se passe à bord d’un navire et ils croient voguer vers l’Amérique. Le brouillard est si dense qu’il leur dissimule l’océan. »

Lissa lorgne l’extérieur, angoissée.

« Le bateau n’a rien de particulier mais ils relèvent des détails qui les intriguent. Il n’y a à bord qu’une poignée de passagers et pas un seul membre d’équipage.

— Hôtesse ! Je veux un autre ouzo. »

Le cri du mari de Lissa a réveillé le mari de Zoé. Il regarde sa femme en cillant. Constater qu’elle a cessé de lire son guide le déconcerte.

« Qu’est-ce qui se passe ? » demande-t-il.

Et je lui annonce :

« Nous sommes tous morts, victimes de terroristes arabes. Nous croyons aller au Caire mais notre destination est le paradis. Ou l’enfer. »

Toujours penchée vers le hublot. Lissa déclare :

« Le brouillard est si dense que je ne vois plus l’aile. »

Elle se tourne vers Neil, terrifiée.

« Et si elle s’était détachée ?

— Nous traversons simplement un nuage, la rassure-t-il. Nous devons entamer notre descente vers Le Caire.

— Le ciel était dégagé, quand nous avons brusquement pénétré dans cette nappe de blancheur, interviens-je. Comme nous, les passagers du transatlantique étaient intrigués par la brume et par le fait que ce navire n’avait pas de feux de position ni d’équipage. »

Je souris à Lissa.

« As-tu remarqué que les turbulences se sont interrompues juste après ce trou d’air ? Et pourquoi…»

Une hôtesse sort du cockpit et se dirige vers nous. Tous poussent un soupir de soulagement et Zoé rouvre son guide. Elle le feuillette, à la recherche de nouvelles informations captivantes.

« Qui a réclamé un ouzo ? s’enquiert Thôtesse.

— Moi, répond le mari de Lissa en levant la main.

— Dans combien de temps serons-nous en Égypte ? »

Elle repart sans me fournir le renseignement demandé. Je déboucle ma ceinture et la suis.

« Quand arriverons-nous au Caire ? »

Elle me gratifie d’un sourire, mais elle est toujours aussi blême et effrayée.

« Voulez-vous une boisson, madame ? Ouzo ? Café ?

— Pourquoi n’y a-t-il plus de turbulences ? Quand nous poserons-nous ?

— Vous devez retourner vous asseoir, dit-elle en me désignant le panneau lumineux. Nous entamons notre descente et nous serons à destination dans une vingtaine de minutes. »

Elle se penche vers les touristes japonais et leur dit de redresser le dossier de leurs fauteuils.

« Quelle destination ? Notre descente vers où ? Nous n’allons pas encore nous poser. L’ordre de boucler nos ceintures n’a pas été donné. »

Au même instant, le signal s’allume en tintant.

Je regagne ma place. Le mari de Zoé s’est déjà rendormi. Zoé nous lit à haute voix un autre extrait de L’Égypte sans problème,

« "Il convient impérativement de s’équiper en prévision de tout voyage en Égypte. Une carte et divers plans sont indispensables, ainsi qu’une lampe de poche fort utile pour visiter de nombreux sites." »

Lissa a sorti son sac de sous le siège. Elle y fourre mon Mort sur le Nil et y puise ses lunettes de soleil. Je regarde derrière l’épaisse vitre la blancheur qui a englouti l’aile. Je devrais discerner les feux de position même dans un pareil brouillard. Les passagers du navire n’ont pas immédiatement compris qu’ils étaient morts. C’est une accumulation de petits détails qui les a incités à s’interroger.

« "S’assurer les services d’un guide autochtone est également conseillé" », lit Zoé.

J’ai voulu effrayer Lissa et j’ai seulement réussi à me terroriser. Nous entamons notre descente et nous traversons un nuage, me dis-je. Tout est absolument normal.

Car nous arrivons au Caire.

Chapitre II : À l’aéroport

« C’est donc ça. Le Caire ? » demande le mari de Zoé en regardant de tous côtés.

L’avion s’est immobilisé à l’extrémité de la piste et nous avons débarqué sur l’asphalte en empruntant un escalier mobile.

Les touristes japonais prennent leurs sacs et leurs appareils photo en bandoulière puis se dirigent vers un bâtiment bas cerné de palmiers, loin à l’est.

Nous n’avons pas de bagages à main. Étant donné que les livres de Zoé sont si nombreux qu’ils ne peuvent voyager que dans la soute et qu’il faut à chaque escale attendre de les récupérer, nous faisons tout enregistrer. Lors de tous nos embarquements je suis convaincue qu’ils partiront pour Tokyo ou s’évaporeront dans les airs, mais je me félicite pour une fois de ne pas avoir à les charrier jusqu’au terminal. Il semble à plusieurs kilomètres, et les Japonais ralentissent déjà le pas.

Zoé consulte son guide. Nous restons autour d’elle, impatients. Lissa a trébuché en descendant l’escalier et elle s’appuie contre Neil,

« Tu ne t’es pas foulé la cheville, au moins ? » lui demande-t-il, inquiet.

Les chaussures à talons hauts des hôtesses claquent sur les marches de métal. Elles tiennent des mallettes bleu marine et sont toujours aussi nerveuses. Arrivées sur la piste, elles déplient un petit chariot et y sanglent leurs bagages avant de suivre les Japonais. Elles s’arrêtent après quelques pas et l’une d’elles retire sa veste et la pose sur le chariot. Elles repartent d’un pas rapide.

La température est moins pénible que je ne l’aurais cru mais le bâtiment miroite dans l’air surchauffé. Je ne vois nulle part les nuages que nous avons traversés, seulement une légère brume blanchâtre qui filtre la clarté du soleil. Nous fermons les yeux à demi. Lissa lâche le bras de Neil pour sortir de son sac ses lunettes noires.

« Qu’est-ce qu’ils boivent, ici ? veut savoir le mari de Zoé en lorgnant L’Égypte sans problème par-dessus l’épaule de sa femme. J’ai soif.

— La boisson locale est le zibib, explique-t-elle. Une sorte d’ouzo. »

Elle lève les yeux de son bouquin.

« Je vous propose d’aller jeter un coup d’œil aux Pyramides. »

Le guide a encore frappé. Je lui demande :

« Tu ne crois que nous devrions faire les choses dans l’ordre ? Commencer par nous plier aux formalités de débarquement et récupérer nos bagages ?

— Et trouver où on sert du… comment as-tu dit ? Zibab ? surenchérit le mari de Lissa.

— Non, insiste Zoé. Je vous conseille d’aller voir les Pyramides tout de suite. Attendre nos valises et franchir les douanes prendra au moins une heure, et nos bagages nous encombreront. Nous devrons passer les déposer à l’hôtel, et entre-temps les touristes auront envahi les lieux. Non, il faut aller là-bas sans tarder. »

Elle désigne le terminal.

« Nous serons revenus de Gizeh avant que les Japonais n’en ressortent. »

Elle se détourne et s’éloigne dans la direction opposée. Les autres lui emboîtent le pas, dociles.

Je lorgne le bâtiment par-dessus mon épaule. Les hôtesses ont dépassé les touristes et atteindront sous peu les palmiers.

« Tu vas du mauvais côté, dis-je à Zoé. Les taxis sont garés devant l’aéroport. »

Zoé s’arrête.

« Les taxis ? Pour quoi faire ? Les Pyramides sont tout près d’ici. À moins d’un quart d’heure de marche.

— Un quart d’heure ? Gizeh est à quinze kilomètres à l’ouest du Caire. Et il faut traverser le Nil, pour y arriver.

— Ne sois pas stupide, rétorque-t-elle. Elles sont là. »

Elle tend le doigt droit devant elle et je vois les Pyramides juste au-delà des pistes, si proches que la chaleur ne les fait même pas miroiter.

Chapitre III : Se déplacer à l’intérieur du pays

Quinze minutes se sont écoulées et nous n’avons pas encore atteint notre but. Il est plus éloigné que nous ne l’avons cru et nos pieds s’enfoncent dans le sable. Il nous ralentit et nous devons faire des haltes fréquentes pour permettre à Lissa de retirer ses sandales et de les secouer en s’appuyant sur Neil.

« Nous aurions dû prendre un taxi », grommelle le mari de Zoé.

Mais il n’y a aucune route et nous ne voyons ni les buvettes ni les vendeurs de souvenirs dont s’est plaint l’auteur du guide, seulement une étendue de sable régulière, un ciel blanc sans nuages et dans le lointain les trois pyramides jaunes alignées.

« "La plus grande est celle de Chéops, construite en 2690 avant J.-C.", lit Zoé sans ralentir le pas. "Les travaux ont duré trente ans."

— Nous aurions dû emprunter un moyen de locomotion, insisté-je.

— "Elle a été érigée sur la rive ouest du Nil, où les anciens Égyptiens croyaient que se trouvait le royaume des morts." »

Je discerne un semblant de mouvement devant nous et m’arrête. Je lève la main en visière au-dessus des yeux pour mieux voir. J’ai espéré un moment qu’il s’agissait d’un vendeur de souvenirs, mais il n’y a plus rien.

Nous repartons.

La silhouette réapparaît, et cette fois je la vois courir. Elle est voûtée et ses mains effleurent le sol. Elle passe derrière la pyramide centrale.

« J’ai vu quelque chose, dis-je en rattrapant Zoé. Un animal. On aurait dit un babouin. »

Elle feuillette son guide puis répond :

« Des singes. Ils rôdent aux alentours de Gizeh. Ils mendient de la nourriture aux touristes.

— Il n’y a pas de touristes.

— Je sais, fait-elle gaiement. N’ai-je pas dit que nous éviterions la ruée ?

— Il faut se soumettre aux formalités douanières, même en Égypte. Il doit être interdit de sortir comme ça de l’aéroport.

— La pyramide de gauche est celle de Kephren, construite en 2650 avant J.-C.

— En dépit de tous les indices, les personnages de ce film refusaient d’admettre qu’ils étaient décédés, dis-je. Et Gizeh est à quinze kilomètres du Caire.

— De quoi parles-tu ? » fait Neil.

Lissa s’est encore arrêtée et se colle contre lui. En équilibre sur un pied, elle secoue sa sandale.

« Du bouquin de Lissa, Mort sur le Nil ?

— D’un film. Les protagonistes étaient à bord d’un navire et avaient tous cessé de vivre.

— Nous l’avons vu, pas vrai ? dit le mari de Zoé. Il y avait Mia Farrow, et Bette Davis. Et ce détective… Comment s’appelle-t-il, déjà ?

— Hercule Poirot, lui répond sa femme. Le rôle était tenu par Peter Ustinov. "Les Pyramides sont ouvertes chaque jour au public de huit à dix-sept heures. Le soir, spectacle en Son et Lumière avec narration en anglais et en japonais."

— Les anomalies étaient nombreuses, dis-je. Et ils ne les ont pas relevées.

— Je n’aime pas Agatha Christie, nous déclare Lissa. C’est toujours la même chose. Un meurtre est commis et il faut découvrir qui a tué qui. Je n’y comprends jamais rien. Tous ces gens qui prennent le train ensemble…

— Tu parles du Crime de l’Orient-Express, dit Neil. Je l’ai vu.

— C’est celui où ils se font tous descendre les uns après les autres ? demande le mari de Lissa.

— Je l’ai également vu, intervient le mari de Zoé. Si vous voulez mon avis, ces imbéciles n’ont que ce qu’ils méritent. Qu’est-ce qui leur prend de partir chacun de leur côté quand il saute aux yeux qu’ils devraient rester regroupés ?

— Gizeh est à quinze kilomètres du Caire, fais-je remarquer. Il faut prendre un taxi pour y aller.

— Peter Ustinov y jouait aussi, non ? fait Neil. Dans cette histoire de train.

— Non, lui rétorque le mari de Zoé. C’est l’autre. Comment s’appelle-t-il ?

— Albert Finney », dit Zoé.

Chapitre IV : À voir absolument

L’accès aux Pyramides est interdit au public. À cinquante yards (45,7 m) de la base de Chéops, une chaîne nous barre le passage. Une pancarte en métal s’y balance et annonce « Fermé » en anglais et en japonais.

Et je cite :

« "Apprêtez-vous à une déception."

— N’as-tu pas dit qu’elles étaient toujours ouvertes ? demande Lissa à Zoé, en secouant ses sandales.

— C’est sans doute un jour férié, déclare Zoé en feuilletant le guide. J’ai trouvé ! "Fêtes égyptiennes" : Les sites archéologiques sont clos en mars, à l’occasion du ramadan. Les vendredis, fermeture de onze à treize heures. »

Nous ne sommes ni en mars ni un vendredi, et il est quoi qu’il en soit plus de treize heures. L’ombre de Chéops nous couvre. Je lève les yeux pour essayer de situer le soleil derrière la masse de pierre et je remarque un mouvement dans ses hauteurs. Ce qui s’y déplace est trop gros pour être un singe.

« Alors, que fait-on à présent ? souhaite savoir le mari de Zoé.

— Nous pourrions aller voir le Sphinx, propose-t-elle en rouvrant son guide. Ou attendre le début du spectacle Son et Lumière. »

Je m’imagine ce lieu dans l’obscurité et réponds :

« Non.

— Qui nous prouve qu’ils ne font pas relâche ? » demande Lissa.

Zoé consulte son livre.

« Il y a deux séances quotidiennes, à dix-neuf heures trente et vingt et une heures.

— Tu as également affirmé que les Pyramides étaient constamment accessibles au public. Nous devrions retourner à l’aéroport et récupérer nos bagages. Il faut que je change de chaussures.

— Je suggère d’aller à l’hôtel, lance le mari de Lissa. Je boirais bien quelque chose.

— Allons voir la tombe de Toutânkhamon, propose Zoé. Elle est constamment ouverte, même les jours fériés. »

Elle lève les yeux sur nous avec espoir.

« La tombe de Toutânkhamon ? dis-je. C’est dans la Vallée des Rois.

— Exact, confirme-t-elle avant de lire : "Découverte intacte en 1922 par Howard Carter, elle contenait…" »

Tout ce qui serait nécessaire au défunt pour voyager jusqu’au royaume des morts, me dis-je. Sandales, vêtements et L’Égypte sans problème.

« Je préférerais prendre un rafraîchissement, déclare le mari de Lissa.

— Et moi, faire une sieste, avoue le mari de Zoé. Allez-y, nous nous retrouverons à l’hôtel.

— Nous séparer n’est pas une bonne idée, dis-je. Il faut rester ensemble.

— Les touristes auront envahi la vallée, si nous attendons, nous avertit Zoé. J’y vais tout de suite. Tu m’accompagnes ? »

Elle s’est adressée à Lissa, qui porte sur Neil un regard implorant.

« Je ne crois pas que je pourrai marcher jusque-là. Ma cheville me fait souffrir. »

Neil se tourne vers Zoé, désemparé.

« Nous ferions mieux de renoncer.

— Et toi ? me demande le mari de Zoé. Tu restes avec ma femme ou avec nous ?

— À Athènes, tu as dit que la mort était la même partout et je t’ai demandé de préciser le fond de ta pensée. Zoé est intervenue à cet instant et tu n’as pas pu me fournir une réponse. Qu’allais-tu ajouter ?

— J’ai oublié », marmonne-t-il en lorgnant son épouse.

Sans doute espère-t-il qu’elle l’interrompra de nouveau, mais elle s’est replongée dans la lecture de son guide.

« Tu as dit : "La mort est la même partout." Et j’ai rétorqué : "Autrement dit ?" Selon toi, à quoi ressemble la mort ?

— Je ne sais pas… Je suppose qu’elle est inattendue. Et déplaisante. »

Un rire nerveux le secoue.

« Si nous voulons aller à l’hôtel, nous ne devons pas perdre de temps. Qui vient avec nous ? »

J’y réfléchis et m’imagine assise au bar, sous les ventilateurs et les palmiers, à siroter du zibib en attendant les autres. C’est ce qu’ont fait les passagers du navire. Et, en dépit ou à cause de Lissa, je souhaite rester auprès de Neil.

Je scrute le désert et n’aperçois ni Le Caire ni le terminal. J’entrevois dans le lointain un mouvement rapide, sans doute un animal qui court.

Je secoue la tête.

« Je veux visiter la tombe de Toutânkhamon. »

Je vais vers Neil.

« Je pense que nous devrions suivre Zoé, lui dis-je en posant la main sur son bras. Après tout, elle est notre guide. »

Il nous dévisage à tour de rôle. Lissa et moi.

« Je ne sais pas…

— Rentrez à l’hôtel tous les trois », dis-je à Lissa.

Et je fais un geste de la main qui englobe son mari et celui de Zoé.

« Zoé, Neil et moi, nous vous y rejoindrons ensuite. »

Neil s’écarte de Lissa.

« Tu peux y aller seule avec Zoé, me murmure-t-il.

— Il faut demeurer regroupés. Nous risquons de ne pas nous retrouver.

— Pourquoi tiens-tu à accompagner Zoé, d’ailleurs ? insiste Neil. Ne m’as-tu pas dit que tu avais horreur d’être menée par le bout du nez ? »

J’ai envie de lui répondre : « Parce que c’est elle qui détient le livre. » Mais Lissa s’est rapprochée et nous observe, et ses yeux doivent briller derrière ses lunettes noires.

« Je rêve depuis longtemps de visiter un tombeau.

— Toutânkhamon ? fait Lissa. Le pharaon avec le trésor, les colliers, le sarcophage en or massif et le reste ? »

Elle prend Neil par le bras.

« J’ai toujours désiré voir ça.

— D’accord, accepte-t-il, soulagé. Nous irons avec toi, Zoé. »

Cette dernière regarde son époux, dans l’expectative.

« Pas moi, refuse-t-il. On se retrouvera au bar.

— Nous vous commanderons des boissons », promet le mari de Lissa.

Ils nous saluent de la main et s’éloignent d’un pas décidé, comme s’ils savaient où ils vont alors que Zoé ne leur a même pas précisé quel est notre hôtel.

« "La Vallée des Rois s’ouvre dans des collines à l’ouest de Louxor" », lit-elle.

Et elle repart dans le désert, comme à l’aéroport. Nous la suivons.

J’attends que Lissa ait une chaussure pleine de sable et qu’elle s’arrête pour murmurer à Zoé :

« Tu oublies un détail.

— Hum ? » fait-elle.

Et elle consulte la table des matières de L’Égypte sans problème.

« C’est à près de sept cents kilomètres. Il est impossible d’y aller sans moyen de transport. »

Elle trouve la page qu’elle a cherchée.

« Naturellement. Nous remonterons le fleuve en bateau. »

Elle tend le doigt et je vois le Nil au-delà d’une touffe de roseaux.

La proue d’une embarcation en dépasse et je crains qu’elle ne soit en or, mais ce n’est qu’un navire de croisière. Obtenir la confirmation qu’on ne peut atteindre la Vallée des Rois à pied me soulage à tel point que je ne reconnais le bateau qu’une fois à son bord, lorsque je suis sous le taud à côté de la roue à aubes. C’est le vapeur de Mort sur le Nil.

Chapitre V : Croisières, excursions et visites guidées

Lissa a le mal de mer. Neil lui propose de l’accompagner au pont inférieur et la voir secouer la tête m’étonne. Je m’attendais à ce qu’elle accepte.

« J’ai mal à la cheville », se plaint-elle.

Et elle s’affale dans un des transats. Neil s’agenouille pour examiner une ecchymose aussi minuscule qu’une piastre.

« Est-elle enflée ? » veut-elle savoir.

Elle est absolument normale, mais il retire sa sandale et masse tendrement son pied. Lissa ferme les yeux et se rallonge en soupirant.

Je laisse vagabonder mon imagination et me dis que le mari de Lissa n’a pas pu supporter plus longtemps leur manège et qu’il nous a tous assassinés avant de se suicider.

« Nous voici à bord d’un navire, dis-je. Comme les morts de ce film.

— Ce n’est pas un transatlantique, fait remarquer Zoé. "Une croisière sur le Nil est le moyen le plus agréable de visiter l’Égypte, et un des plus économiques. Il n’en coûte que de 180 à 360 $ par personne pour quatre jours." »

Si ce n’était pas le mari de Zoé qui avait finalement décidé de la réduire au silence afin de pouvoir terminer tranquillement ses phrases. Auquel cas, il avait dû éliminer les autres membres de notre groupe pour ne pas courir le risque d’être dénoncé.

« Nous sommes seuls à bord, leur dis-je. Comme eux.

— À quelle distance se trouve la Vallée des Rois ? veut savoir Lissa.

— "Trois miles et demi (5 km) à l’ouest de Louxor", lit Zoé. "Une ville située à six cent soixante-huit kilomètres au sud du Caire."

— Si nous en avons pour longtemps, je peux commencer ce bouquin », dit Lissa.

Elle remonte ses lunettes noires sur son front.

« Neil, passe-moi mon sac. »

Il y pêche Mort sur le Nil et le lui tend. Elle le feuillette un moment et me fait penser à Zoé lorsqu’elle cherche les taux de change, puis elle entame le premier chapitre.

« C’est la femme qui a fait le coup, dis-je. Elle a découvert que son mari la trompait. »

Lissa me foudroie du regard.

« Je le savais, ment-elle avec désinvolture. J’ai vu le film. »

Mais après un autre paragraphe elle pose le livre ouvert à la première page sur le transat le plus proche du sien.

« Je ne peux pas lire, déclare-t-elle à Neil. Le soleil m’éblouit. »

Elle ferme les yeux à demi et lorgne un ciel voilé par une brume qui évoque un rideau de tulle.

« "On a découvert dans la Vallée des Rois les tombes de soixante-quatre pharaons", nous informe Zoé. "Le plus célèbre est Toutânkhamon," »

Je gagne le bastingage et vois les Pyramides s’amenuiser dans le lointain, glisser lentement et disparaître derrière les roseaux qui bordent le rivage. Elles sont privées de profondeur, tels de simples triangles jaunes plantés verticalement dans le sable, et je me souviens qu’à Paris le mari de Zoé a refusé de croire que nous avions sous les yeux la Joconde.

« C’est une copie, a-t-il eu le temps d’affirmer avant d’être interrompu par sa femme. Le véritable tableau est bien plus grand. »

J’ai lu dans le guide : « Apprêtez-vous à une déception », la Vallée des Rois est à six cent soixante-huit kilomètres des Pyramides et les aéroports du Moyen-Orient sont célèbres pour le laxisme de leurs services de sécurité. C’est pour cela que les terroristes réussissent à placer des bombes à bord des avions… Parce qu’on peut entrer et sortir comme dans un moulin. J’ai dû voir trop de films.

« "Parmi ses trésors, la tombe de Toutânkhamon contenait une barque d’or que le défunt empruntait pour voyager jusqu’au royaume des morts" », dit Zoé.

Je me penche sur le bastingage et regarde le Nil. Je m’attendais à voir une eau boueuse, mais elle est bleue et limpide. Sa surface est sans rides et le soleil brille dans ses profondeurs.

« "Sur cette barque étaient gravés des passages du Livre des Morts" lit Zoé. "Afin de protéger son âme des monstres et des demi-dieux qui essaieraient de la détruire avant qu’elle n’ait atteint la Salle du Jugement." »

Il y a quelque chose, dans le Nil. Le mouvement est imperceptible, insuffisant pour troubler l’eau et faire frissonner le reflet du soleil, mais je perçois sa présence.

« "Des charmes étaient également écrits sur des papyrus ensevelis avec le corps." »

L’être est long et sombre, comme un crocodile.

J’agrippe la main courante et me penche plus encore pour mieux le discerner. Je vois miroiter ses écailles et il nage droit vers nous.

« "Ces sortilèges étaient rédigés tels des ordres", continue Zoé. "Reculez, créatures maléfiques ! Restez à distance ! Je vous l’ordonne au nom d’Anubis et d’Osiris." »

Des remous indiquent que la chose hésite.

« "Ne m’attaquez pas. Mes charmes me protègent. Je connais le chemin." »

Ce qui nage dans le Nil se détourne et s’éloigne. Le bateau se rapproche lentement de la berge.

« Là ! fait Zoé en désignant de basses collines, derrière les roseaux. La Vallée des Rois.

— Je suppose que tout sera également fermé, grommelle Lissa que Neil aide à débarquer.

— Les tombes ne sont jamais closes », dis-je.

Et je regarde au nord, au-delà du désert, les Pyramides désormais lointaines.

Chapitre VI : Où se loger

La Vallée des Rois est accessible au public. Les tombes se succèdent au pied d’une falaise de grès, des trous noirs dans la roche jaune, et nulle chaîne n’en interdit l’entrée. Au sud, des touristes japonais pénètrent dans la dernière.

« Pourquoi n’y a-t-il pas d’indications ? demande Lissa. Où est Toutânkhamon ? »

Zoé nous guide vers le nord, là où la vallée s’élargit, et je vois par-delà l’étendue de sable les Pyramides se découper contre le ciel.

Zoé s’arrête au sommet d’un escalier qui descend vers un boyau creusé dans la roche.

« "La tombe de Toutânkhamon a été découverte de façon fortuite par un ouvrier qui a mis au jour la marche supérieure" », explique-t-elle.

Lissa plonge le regard dans l’ouverture. Seuls les deux gradins du haut ne sont pas dans l’ombre et l’obscurité nous dissimule les suivants.

« Y a-t-il des serpents ? veut-elle savoir.

— Non, lui répond le puits de science qu’est Zoé. Par ailleurs, la tombe de Toutânkhamon est la plus petite de la Vallée des Rois. »

Zoé fouille dans son sac, pour y prendre une lampe.

« Elle comporte trois salles : l’antichambre, la chambre funéraire qui contenait le sarcophage et la Salle du Jugement. »

Quelque chose rampe dans les ténèbres, en contrebas, tel un cobra qui se déroule, et Lissa recule.

« Où se trouvent les machins ?

— Les machins ? » répète Zoé, sans comprendre.

Elle continue de chercher sa torche d’une main et ouvre son guide de l’autre.

« Quels machins ? »

Elle le feuillette rapidement. Peut-être espère-t-elle que « machins » figure dans la table des matières.

« Les machins, fait Lissa d’une voix faussée par la peur. Les meubles, les vases et les trucs que les Égyptiens emportaient avec eux. Tu as dit qu’ils plaçaient un tas d’objets dans les tombes.

— Le trésor de Toutânkhamon, précise Neil pour la tirer d’embarras.

— Oh, le trésor ? fait Zoé, soulagée. Ce qu’ils mettaient dans le tombeau du pharaon pour son voyage dans l’Au-delà. Il n’y a plus rien. Tout a été transféré au musée du Caire.

— Au Caire ? Tout est au Caire ? Alors, qu’est-ce qu’on fiche ici ?

— Nous sommes morts, dis-je. Des terroristes arabes ont fait sauter notre avion et nous ont tués.

— Je vous ai accompagnés parce que je voulais voir le trésor, déclare Lissa.

— Le sarcophage est toujours là, dit Zoé pour la calmer. Et il y a les fresques de l’antichambre. »

Mais Lissa a entraîné Neil à l’écart et lui parle avec animation.

« Elles dépeignent les divers stades du jugement de l’âme, sa pesée, la récitation de la confession du défunt », dit Zoé.

La confession du défunt. Je n’ai rien pris qui appartenait à un tiers. Je n’ai fait souffrir personne. Je n’ai pas commis d’adultère.

Ils reviennent. Lissa prend appui sur le bras de Neil.

« Nous ne visiterons pas cette tombe, dit-il sur un ton d’excuse. Nous irons au musée avant sa fermeture. Lissa veut absolument voir le trésor.

— "Le musée des antiquités égyptiennes ouvre chaque jour de 9 à 16 heures ; de 9 à 11 h 15 et de 13 h 30 à 16 h les vendredis", lit Zoé. "Le droit d’entrée est de trois livres égyptiennes."

— Il est déjà quatre heures de l’après-midi, fais-je remarquer en jetant un coup d’œil à ma montre. Il sera fermé, à votre arrivée. »

Je redresse la tête.

Neil et Lissa sont repartis, non vers le bateau mais dans le désert, en direction des Pyramides. Derrière elles la clarté décroît et le ciel vire du blanc au gris-bleu.

« Pas si vite ! »

J’ai crié, et à présent je cours sur le sable pour les rattraper.

« Attendez-nous. Nous retournerons au Caire avec vous. Visiter cette tombe sera rapide. Vous avez entendu Zoé, il n’y a rien à l’intérieur. »

Ils me regardent.

« Je crois que nous devrions rester ensemble », conclus-je, à bout d’arguments.

Lissa est aussitôt sur le qui-vive, et je comprends. Elle s’imagine que je me réfère à notre divorce, que j’ai finalement abordé le sujet qui lui tient tant à cœur.

Et je m’empresse d’ajouter :

« Nous séparer serait une erreur. Nous sommes en Égypte. Il y a des crocodiles, des serpents et… voir ce tombeau nous prendra peu de temps.

— Nous ne pouvons pas nous attarder, rétorque Neil en me fixant. La cheville de Lissa enfle. Il faut y appliquer de la glace. »

Je regarde sa jambe. À l’emplacement de l’ecchymose je vois deux petites piqûres rapprochées qui me font penser à une morsure de serpent. Autour, il est exact que les chairs sont tuméfiées.

« Je ne crois pas qu’elle pourrait aller jusqu’à la Salle du Jugement, dit-il sans me quitter des yeux.

— Attendez-nous en haut des marches. Sans entrer. »

Lissa le prend par le bras, impatiente de nous fausser compagnie. Il hésite.

« Ces gens, à bord de ce bateau, me demande-t-il. Que leur est-il arrivé ?

— J’en ai parlé pour m’amuser à vos dépens. Je suis certaine qu’il y a une explication logique à tout cela. Je regrette qu’Hercule Poirot ne soit pas avec nous. Il nous dirait que les Pyramides étaient fermées en raison d’une fête islamique dont Zoé ignore l’existence et que c’est pour la même raison que nous avons pu échapper aux douaniers.

— Que sont devenus les passagers de ce navire ? insiste Neil.

— Ils ont été jugés, et s’en sont mieux tirés qu’ils ne le craignaient. Tous étaient terrifiés par cette épreuve, même le prêtre qui n’avait pourtant rien à se reprocher. Mais le juge était une de ses vieilles connaissances. Un évêque très gentil, tout de blanc vêtu. Dans la plupart des cas, la sentence a été très légère.

— Dans la plupart des cas, répète Neil.

— Partons, lui intime Lissa en le tirant par le bras.

— Parmi ces individus, fait Neil sans lui prêter attention. Y en avait-il qui avaient commis des péchés mortels ?

— J’ai mal à la cheville, geint Lissa. Viens.

— Il faut que je te laisse, me déclare Neil presque à contrecœur. Pourquoi ne venez-vous pas avec nous ? »

Je regarde Lissa. Je m’attends à la voir foudroyer Neil du regard, mais c’est moi que fixent ses yeux brillants privés de paupières.

« Oui. Viens avec nous », dit-elle.

Et elle attend ma réponse.

Je lui ai menti, au sujet du dénouement de Mort sur le Nil. La femme n’est pas l’assassin mais la victime. Je m’imagine qu’ils m’ont tuée et que je gis dans ma chambre d’hôtel d’Athènes, la tempe noire de sang et de poudre. Si cette hypothèse est la bonne, je suis seule dans l’Au-delà et Lissa et Neil sont des demi-dieux qui ont pris leur apparence. Ou des monstres.

« Je n’y tiens pas, dis-je en reculant.

— Alors, partons », ordonne-t-elle à Neil.

Ils s’éloignent dans le désert. Lissa boite, et ils ne tardent guère à s’arrêter. Neil retire ses chaussures.

Les Pyramides se découpent sur un ciel d’un bleu purpurin, sombres et plates.

« Viens », m’appelle Zoé du haut de l’escalier.

Elle tient la lampe d’une main et consulte son guide de l’autre.

« Je veux voir la pesée de l’âme. »

Chapitre VII : Hors des sentiers battus

Zoé a déjà descendu la moitié des marches lorsque je la rejoins. Elle braque sa torche sur la porte, en contrebas.

« Lors de sa découverte, l’entrée de la tombe était murée et le cartouche de Toutânkhamon était représenté sur un de ses sceaux, explique-t-elle.

— La nuit va tomber. Nous devrions regagner l’hôtel avec Lissa et Neil. »

Je me tourne vers le désert. Ils ont disparu.

Zoé également. Quand je baisse les yeux, je ne vois que les ténèbres.

Je dévale les marches moquettées de sable et je crie :

« Zoé ! Attends-moi ! »

Au-delà du seuil le faisceau de sa lampe danse sur les parois et le plafond de roche d’un étroit couloir.

« Zoé ! »

Je cours pour la rattraper. Le sol est irrégulier et je trébuche. Je prends appui contre le mur pour ne pas tomber.

« Reviens ! Tu as le livre ! »

Après avoir révélé une ouverture, la lumière disparaît. Zoé a dû tourner à angle droit.

« Attends-moi ! »

Je m’arrête, car je ne vois même plus la main que j’ai levée devant mon visage.

Mon appel n’a provoqué aucune réaction. Il n’y a plus de lueurs, ni de sons. Je demeure immobile, appuyée à la paroi, et je tends l’oreille dans l’espoir de percevoir des pas, des bruits étouffés, les bruissements du tissu contre la pierre. Je n’entends rien, pas même les battements de mon cœur.

« Zoé, je vais aller t’attendre à l’extérieur. »

Et je fais demi-tour. En suivant le mur à tâtons pour ne pas risquer de me perdre, je reviens sur mes pas.

Le couloir me paraît plus long qu’à mon arrivée, et je m’imagine qu’il se poursuit dans les ténèbres jusqu’à l’infini ou que la porte sera verrouillée, l’ouverture murée et les sceaux remis en place. Mais je discerne un trait de clarté sous le battant, qui n’oppose aucune résistance lorsque je lui imprime une poussée.

Je suis au sommet d’un escalier de pierre qui descend dans une vaste salle. De chaque côté se dressent des piliers et je découvre entre eux des fresques peintes dans des tons d’ocre, de jaune et de bleu vif.

C’est certainement l’antichambre. Zoé a parlé d’une représentation du voyage de l’âme au pays des morts et je vois Anubis qui la pèse, un babouin qui dévore quelque chose et, en face de moi, une barque d’or qui traverse le Nil. À son bord sont accroupis quatre défunts aux yeux soulignés de khôl rivés sur la berge opposée. Près de l’embarcation, dans les flots limpides, nage Sebek, le demi-dieu crocodile.

Je descends et vois une porte. Si je suis bien dans l’antichambre, elle donne accès à la chambre funéraire.

Zoé a précisé que le tombeau ne comporte que trois pièces et j’ai consulté son plan à bord de l’avion. J’y ai vu l’escalier, le couloir et les salles banales qui se succèdent : antichambre, chambre mortuaire et Salle du Jugement.

Je suis dans la première, même si elle paraît plus vaste que sur le papier, et Zoé a dû gagner la chambre funéraire. Elle se tient devant la sépulture de Toutânkhamon et lit à haute voix son guide. Quand j’entrerai, elle lèvera les yeux et dira :

« "Le sarcophage de quartz jaune est gravé de passages du Livre des Morts." »

Je suis au milieu de l’escalier et d’ici je peux voir la scène de la pesée de l’âme. Anubis, le dieu à tête de chacal, se dresse d’un côté de la balance. De l’autre, le défunt lit sa confession sur un papyrus.

Je descends deux marches et m’assieds sitôt arrivée à la hauteur de la balance.

Zoé ne tardera pas à revenir – il n’y a rien d’intéressant dans la chambre mortuaire, le sarcophage excepté – et même si elle est allée jusqu’au bout du parcours elle devra nécessairement repasser par ici. Le tombeau n’a qu’une entrée et elle ne risque pas de s’égarer car elle dispose de la lampe. Ainsi que du livre. Je croise les bras autour de mes genoux, pour attendre.

Comme les passagers de ce navire qui attendaient quant à eux de passer en jugement.

« Ils s’en sont mieux tirés qu’ils ne le craignaient », ai-je déclaré à Neil.

Mais je me souviens à présent qu’en dépit de ses sourires pleins de bonté l’évêque leur a infligé des peines appropriées à leurs fautes. Une des femmes a été condamnée à la solitude éternelle.

Debout à côté de la balance, le défunt de la fresque est visiblement terrifié. Je me demande quel verdict prononcera Anubis, quels péchés il a commis.

Peut-être n’a-t-il rien de grave à se reprocher et s’inquiète-t-il sans raison, comme le prêtre. Il est encore possible qu’il soit impressionné par ce lieu étrange. La mort est-elle conforme à ce qu’il croyait ?

« La mort est la même partout, a dit le mari de Zoé. Inattendue. »

Et rien ne correspond à l’idée qu’on s’en fait. Prenons Mona Lisa. Et Neil. Les défunts du navire s’imaginaient autre chose, des portes miroitantes, des anges et des nuages, tous les raffinements apportés au paradis au fil des ans. Apprêtez-vous à une déception.

Et les Égyptiens qui empaquetaient leurs vêtements, leur vin et leurs sandales en prévision du grand voyage ? La mort, même sur le Nil, répondait-elle à leurs attentes ? N’était-ce pas une expérience très différente de celle décrite dans le guide touristique ? Ne continuaient-ils pas de se croire vivants, malgré tous les indices ?

Les doigts du défunt se crispent sur le papyrus et je me demande s’il s’est rendu coupable d’un péché impardonnable. Adultère. Ou meurtre. Je m’interroge sur les circonstances de son trépas.

Les passagers du transatlantique ont été victimes d’une bombe, comme nous. J’essaie de reconstituer ce qui s’est passé. Zoé lisait à voix haute quand la déflagration et la décompression lui ont arraché le livre des mains et que Lissa est tombée dans le vide. Mais je ne peux imaginer une chose pareille. Rien ne prouve que nous soyons morts en vol. Les terroristes ont peut-être fait sauter l’aéroport d’Athènes, pendant que nous nous occupions de l’enregistrement de nos bagages.

J’envisage une autre possibilité. J’ai pu tuer Lissa puis me suicider, comme dans Mort sur le Nil. Lorsque j’ai ouvert mon sac, ce n’était pas pour y prendre le livre de poche mais un revolver acheté à Athènes. J’ai tiré sur Lissa alors qu’elle regardait par le hublot. Neil s’est penché vers elle avec sollicitude, et j’ai levé de nouveau mon arme. C’est alors que le mari de Zoé a tenté de me l’arracher des mains et que le coup est parti. La balle a atteint l’aile, et le carburant qui y était stocké.

Je joue encore à me faire peur. Si j’avais assassiné Lissa, je m’en souviendrais. En outre, même dans un aéroport où la sécurité laisse autant à désirer, je n’aurais pu embarquer avec un pistolet. Par ailleurs, je doute qu’on puisse commettre un crime abominable et l’oublier sitôt après, non ?

Même après avoir été informés de leur sort, les passagers du transatlantique ne pouvaient se souvenir de leur mort. Parce que ce navire était trop réel et banal, sans doute. Et à cause de la bombe. De quoi peut-on se rappeler, lorsqu’on a été réduit en menus morceaux ? Le souffle de l’onde de choc doit emporter avec lui le contenu de la mémoire. Mais si j’avais tué quelqu’un, je le saurais certainement. Et il en irait de même si j’avais été assassinée.

Il y a longtemps que je suis assise sur les marches et le faisceau de la lampe de Zoé n’illumine toujours pas le seuil. Dehors, la nuit a dû tomber et le spectacle Son et Lumière a probablement débuté aux Pyramides.

Ici aussi tout s’assombrit. J’ai des difficultés à voir Anubis, la balance et le défunt qui attend le verdict. Le papyrus qu’il tient est couvert de hiéroglyphes et j’espère pour lui que ce sont des charmes qui le protègent et non la liste de ce qui lui est reproché.

Jusqu’à preuve du contraire je ne suis pas une meurtrière, et je sais que je n’ai pas commis d’adultère. Mais il existe d’autres péchés.

L’obscurité sera bientôt totale et je n’ai pas de torche. Je me lève.

« Zoé ! »

Je descends les marches et passe entre des piliers où sont représentés des animaux : cobras, babouins et crocodiles.

« La nuit tombe. »

Et ma voix résonne entre les colonnes.

« Ils vont s’inquiéter pour nous. »

Sur les deux dernières sont gravés des oiseaux aux ailes de grès déployées. Les oiseaux des dieux. Ou des avions.

Je me baisse sous le linteau de la porte suivante.

« Zoé ? Es-tu là ? »

Chapitre VIII : En cas d’imprévu

Elle n’est pas dans la chambre funéraire. Celle-ci est de dimensions plus modestes que l’antichambre et il n’y a aucune fresque sur les parois grossières et au-dessus du seuil de la Salle du Jugement. Le plafond est presque aussi bas que la porte, et je dois baisser la tête pour ne pas me cogner le crâne.

Cette salle est plus sombre que la précédente, mais je constate en dépit de la pénombre que Zoé ne s’y trouve pas. Elle n’est pas non plus dans le sarcophage de Toutânkhamon où sont reproduits des passages du Livre des Morts. Il n’y a rien, ici, à l’exception d’une pile de valises dans un recoin, à côté de l’entrée de la Salle du Jugement.

Ce sont nos bagages. Je reconnais ma Samsonite éraflée et les fourre-tout des Japonais. Toujours sanglées sur les chariots, les mallettes bleu marine des hôtesses évoquent des captifs attendant d’être immolés.

Un livre est posé sur ma valise et je me dis que c’est le guide touristique, tout en sachant que Zoé ne l’aurait jamais abandonné. Je me hâte d’aller le prendre.

Ce n’est pas L’Égypte sans problème mais mon exemplaire de Mort sur le Nil. Il est ouvert à la première page. C’est ainsi que Lissa l’a posé à bord du bateau. Je l’ouvre vers la fin et recherche le passage où Hercule Poirot fournit des explications aux événements qui se sont produits, où il résout tous les mystères.

Je ne le trouve pas. Je reviens en arrière, en quête d’un plan. Il y en a toujours un, dans les romans d’Agatha Christie. On y voit qui occupe quelle cabine à bord du navire, les escaliers et les portes et les salles banales qui se succèdent. Je ne le découvre pas non plus. Les pages sont couvertes de colonnes de hiéroglyphes que je ne puis déchiffrer.

Je referme le livre.

« Il est sans objet d’attendre Zoé », me dis-je.

Je regarde la pièce suivante, au-delà du seuil et des bagages. Elle est encore plus basse que celle-ci, et plus obscure.

« Elle a dû aller dans la Salle du Jugement. »

J’approche de la porte et colle le livre contre ma poitrine. Il y a des marches des pierre descendantes. La faible clarté de la chambre mortuaire me révèle celles du sommet. Elles sont abruptes et étroites.

Je tente brièvement de me convaincre que ce ne sera pas si terrible que ça, que je n’ai pas plus de raisons que le prêtre de redouter cette épreuve, que je connais le juge : un évêque souriant en tenue blanche. La miséricorde n’est pas un raffinement d’apparition récente, après tout.

« Je n’ai assassiné personne, dis-je d’une voix que les murs ne répercutent pas. Je n’ai pas commis d’adultère. »

Je me tiens d’une main à l’encadrement de la porte pour ne pas risquer de choir dans l’escalier. De l’autre, je serre le livre contre moi.

« Reculez, créatures maléfiques ! Restez à distance ! Je vous l’ordonne au nom d’Osiris et de Poirot. Ne m’attaquez pas. Mes charmes me protègent. Je connais le chemin. »

Et je descends.

Titre original :

Death on the Nile

Traduit par Jean-Pierre Pugi

OceanofPDF.com