Futurs en voie d’extinction

BRÛLER LA LUNE : S.P. Somtow (1993)

 

 

La nuit où Bobby Donahue s’est fait descendre, j’ai tout vu. Je l’ai vu pirouetter du haut de la passerelle pour se jeter vers le trafic hurlant. Mais je ne l’ai jamais vu s’écraser sur le trottoir. Personne n’a vu ça. Ni moi, ni la police, ni même les types de la télé dans leur hélicoptère. Je ne l’ai pas vu mourir.

Et c’est comme ça que j’ai su que tout ce que Bobby m’avait raconté, et dont j’avais été témoin, était vrai… Tout : les visions et les révélations, y compris les extraterrestres.

Pas facile d’avoir sa vie derrière soi quand on a vingt-quatre ans, mais au cours de l’été 92, c’est comme ça que j’étais pourtant. À l’époque, je vivais sous un pont avec une demi-douzaine de sans-abris. Tous les premiers mardis du mois, je vendais mon sang, et tous les samedis, je vendais ma sœur. Parce qu’elle avait une sale gueule, elle me rapportait moins que ce que le Dr Sayeed me donnait pour un demi-litre de mon sang, d’un type très rare et donc très recherché. Mais bon, comparé à la merde qu’elle se tapait à la maison, c’était carrément un cadeau que je lui faisais, à la frangine.

Je ne me défonçais plus, mais j’étais encore capable de m’enfiler une bouteille de Jim Beam à moi tout seul, et c’est ce que je faisais généralement le dimanche. Ou alors, j’allais glander au milieu des monuments à Forrest Lawn, loin du vacarme de l’autoroute. Ou je zonais avec les vieux potes du quartier, là-haut vers Sylmar, où habitait ma famille, à qui je n’adressais plus la parole, et quelques amis, qui me donnaient des nouvelles.

Et puis, il y avait les jeunes – ceux qui avaient de l’admiration pour moi –, ceux qui connaissaient l’histoire. Les histoires. La moitié d’entre elles étaient bidon, mais elles contenaient une part de vérité qui les rendait difficiles à renier. Je connaissais Bobby Donahue depuis qu’il avait cinq ans. Sa famille s’était installée avec sa caravane dans le campement qui se trouvait à Hubbard, une dizaine d’années auparavant. Mais il devait bien avoir dans les quatorze ans quand il a commencé à traîner dans la rue avec les autres, la bande de Jackman Avenue. C’était un gamin rêveur, qui passait son temps à lire des bouquins et qui comprenait toujours tout ce que les gens racontaient à la télé. Je ne sais pas pourquoi il s’est mis aux graffitis. Peut-être à cause de son père qui s’était tiré en Arizona. Ou à cause de sa mère, la pute du quartier. Ou peut-être parce qu’il avait arrêté l’école, où il s’ennuyait ferme. Ou parce que son frère s’était fait sauter la cervelle avec son .38. Putain, j’en sais rien, mais en tout cas, c’était moi qui lui servais de père, de mère et de frère. Pourtant, on ne se voyait qu’une ou deux fois par mois… Enfin, quand les flics ou l’assistante sociale ne lui avaient pas mis le grappin dessus.

Les graffitis, c’était l’obsession de Bobby. Il suffisait de se promener dans la rue pour que, au beau milieu d’une conversation, alors que vous étiez en train de parler d’une pétasse rencontrée la veille, vous vous aperceviez soudain que chacun des piquets de la palissade portait un graffiti, le même sur chaque piquet : NOVA, Une nova, c’est le nom qu’on donne à une étoile quand elle explose. Sur le O de chaque nova, il y avait un petit nuage couleur arc-en-ciel. Alors vous vous disiez : putain, mais d’où ça s’arrache, ça ? C’était un rapide, le Bobby. Toute surface blanche de taille convenable exerçait sur lui un attrait irrésistible. Ses tags, il les faisait au marqueur, avec de gros Posca, à la bombe, avec de l’acrylique, des pastels, des crayons de couleurs, ou au doigt, et même, au moins une fois, avec son propre sang.

Ce qui explique pourquoi je ne traîne plus trop dans mon ancien quartier, à présent.

Il répétait toujours : « Un jour, je foutrai mon tag sur la lune. Putain, tu verras, tout le monde me regardera, quand je serai là-haut. »

Je le revois encore, tel qu’il était la dernière semaine. Plutôt petit pour son âge, il avait des yeux verts et perçants sous une masse de cheveux bruns et ternes, et il se fringuait comme un clochard, avec des trucs trois fois trop grands pour lui. Il sentait le cuir et le tabac. Il approchait de son seizième anniversaire, cette date magique à partir de laquelle on a enfin le droit de conduire, mais plus celui de se conduire en délinquant juvénile, et sa bouille lui permettait encore de payer moitié prix un ticket de cinéma. La seule idée d’avoir seize ans le hérissait, et il traînait pas mal avec moi, prenant le RTD jusqu’à Beverley Hills, pour me tomber dessus, comme par hasard, alors que je sortais de mes toilettes publiques préférées, ou que je me baladais entre les pierres tombales des millionnaires à Forrest Lawn.

Ou quelque part à Hollywood, en train de traîner près du marchand de journaux qui se tenait à Cahuenga. « Hé, vieux, tu me payes un burger ? Ça fait des mois que j’ai rien bouffé.

— Un burger ? Pourquoi pas…» Je reposai le numéro de Cuir et Gros Nibards que je feuilletais en me demandant si le gérant allait ou pas virer Bobby du rayon des magazines de cul. « Qu’est-ce qui se passe ? Tu ne peux pas rentrer chez toi ?

— Ben non. Mon père fait sa cure de désintoxication, et ma mère s’est tirée chez les femmes battues. Vas-y, un burger, c’est tout. Je te rendrai l’argent, je te jure.

— C’est bon. » Il se trouve que je suis plein de tunes, le Dr Sayeed venant de me payer cash. On marche donc jusqu’au McDonald’s de Hollywood Boulevard et là, il s’envoie non pas un, mais trois Big Mac, plus deux grandes frites. Je le regarde engloutir tout ça, et je m’interroge : mais où peut-il mettre toute cette nourriture ?

« Alors, ça y est, t’es allé tagger la lune ? » Je pose la question entre une bouchée de Big Mac et une lampée de Coca.

« J’y bosse », répond-il. Et au ton de sa voix, je sais qu’il dit la vérité.

En général, quand il se déplace jusqu’à Hollywood pour me voir, c’est qu’il a un truc derrière la tête, mais je sais aussi qu’il va prendre son temps avant d’arriver au but. J’attends donc. Il me raconte qu’il a « brûlé » tous les environs. « En une seule nuit, j’ai fait Van Nuys, Pacoima, Sun Valley, Studio City, et Reseda. Tu vois l’immeuble de dix étages où il y a Marilyn Monroe sur toute la façade ? Écoute ça, vieux : je me planque dans les chiottes d’un cabinet d’avocats après la fermeture des bureaux, je me faufile sur la façade en suivant la gouttière, je m’accroche par les jambes au piquet d’un drapeau, et je me retrouve la tête en bas, sur la poitrine de Marilyn, putain, suspendu dans le vide, et j’ai écrit NOVA sur le bout de son sein. » Et Bobby d’ajouter : « J’ai usé trois Posca, d’ailleurs. Va falloir que j’aille braquer la papeterie.

— Laisse tomber, vieux, je vais t’en acheter, moi. Ce serait dommage que tu te fasses choper pour des putains de marqueurs. » Moi, je savais ce que c’était, la prison. Mais Bobby, non.

« Tu ferais ça pour moi ? Merci, Todds. » Il me lança un regard empreint d’une vénération dont j’étais de moins en moins l’objet, ces temps derniers.

« De mon temps, on n’avait même pas de Posca, dis-je. On avait de la peinture de merde, dans des aérosols. Rien de hautement technologique.

— J’adore écouter les vieux comme toi, quand ils se mettent à raconter comment c’était à l’âge de pierre. » Le truc, c’était qu’il plaisantait à peine. À vingt-quatre ans, dans l’esprit des petits jeunes comme Bobby Donahue, on était la relique d’une civilisation ancienne et disparue. « Mais le meilleur, c’est toi, dit-il. Hier soir, je t’ai encore vu là-haut, sur le F de la Wells Fargo Bank, à Victory. Depuis que je suis petit, je vois ce graffiti. Personne ne sait comment tu as fait ça. Et personne n’a réussi à l’effacer, putain, personne. Et tous les panneaux d’autoroute… Celui que t’as foutu derrière Van Nuys Bld – 3/4 mile… T’avais des ailes ou quoi, pour écrire ça là-haut sans te faire gauler ? »

Et Bobby d’engloutir alors son burger.

« On avait tous des ailes, à l’âge de pierre », m’exclamai-je en riant.

Puis Bobby baisse la voix. « T’es sûrement en train de gamberger, et tu te demandes pourquoi je suis venu jusqu’à Hollywood pour te voir. Écoute, vieux, j’ai passé la moitié de la nuit à te chercher. C’est important.

— J’ai compris. » Du coin de l’œil, j’observais la scène qui se déroulait au coin de la rue. Deux jeunes mecs étaient en train de tirer une bagnole. Ils n’avaient pas encore assez d’expérience pour savoir que le dodo qui se trouvait à côté d’eux, une pancarte autour du cou disant : TRAVAILLERAIT CONTRE DE LA NOURRITURE, était en fait un flic en civil. La vie est une chienne. « Où veux-tu en venir ? demandai-je.

— C’est les extraterrestres, vieux. Je les ai vus. Et ben, ils veulent te rencontrer, maintenant. »

Bon, d’accord, il est possible que Bobby n’ait pas eu, disons, toute sa tête. Il avait des visions. Pas besoin de crack, sa vie n’était qu’une longue remontée d’acide. Une fois, alors qu’il n’avait pas plus de huit ou neuf ans, il avait quatre flics en civil à ses trousses, prêts à lui passer les menottes, et je le vis par la fenêtre de l’appartement – j’avais encore de la famille, à cette époque. Les yeux fermés, il fonçait à travers la circulation, se jouant des pare-chocs des voitures qui freinaient à mort afin de l’éviter et se télescopaient mutuellement. Mais malgré le chaos qui l’environnait, il était parfaitement calme, concentré, comme ramassé en lui-même. Beau comme une boule de flipper, il fendait l’air, il tourbillonnait, il dansait.

Je me précipitai en bas pour lui ouvrir la porte de notre immeuble. Il s’engouffra dans l’entrée, me laissant accueillir les flics. « Ouais, c’est mon frère, et il doit retourner en classe en février…» Les mensonges, ça ne m’a jamais posé de problème. Je rejoins Bobby, et là, il me fait : « Les extraterrestres. Ils se sont barrés ?

— C’était la police, Bobby. La police.

— Non, pas eux, Todd… Les autres ! Ils étaient dans les chiottes quand je suis allé pisser. C’est pour ça que je me suis enfui. »

Des années plus tard, je racontais cette histoire au Dr Margaret Yao, qui est un genre de thérapeute, et qui écrit un livre sur l’art du graffiti. C’est une amie, ou du moins le croit-elle, bien qu’il soit évident que seules les anecdotes susceptibles de figurer dans son roman et ce qu’elle cherche à obtenir de moi l’intéressent.

« Et que faisait Bobby Donahue à l’époque de cette… euh, comment dire, de cette rencontre avec des extraterrestres ?

— Il était en train de brûler le mur des chiottes.

— Vous voulez dire qu’il était en train de réaliser un graffiti ? » Elle consigne soigneusement les mots que je viens d’employer sur une page de son carnet, dans la partie intitulée Vocabulaire spécialisé,

« Eh bien, dis-je, quand on brûle un mur, c’est pas comme quand on fait un tag. Une brûlure, c’est plus compliqué. C’est quand on fait, genre, tout un dessin… C’est de l’art, genre. »

Elle griffonne quelque chose sur son calepin. « Ce que je veux dire, reprend-elle, c’est que les visites des extraterrestres sont associées aux graffitis, finalement, n’est-ce pas ? Il exprime peut-être ainsi son aliénation. » La voilà qui s’excite. Elle me sert de sa bière spéciale, une bière chinoise, de la Tsing Tao, comme elle l’appelle. J’adore la façon dont les caractères chinois se lovent sur l’étiquette, déroulant leur tracé délicat, telles de petites vagues. J’aimerais bien écrire le chinois. C’est un super bon plan, le chinois, pour un tagger. Je me plonge dans la contemplation des gouttelettes que la condensation a formées sur la canette, et qui déforment les coups de pinceau du calligraphe. Je n’écoute pas vraiment Margaret, qui se lance dans l’une de ses grandes théories. Elle brode des mots de vingt syllabes les uns sur les autres, exactement comme je le faisais lorsque j’inscrivais Pricer à l’arrière des panneaux de signalisation, dessinant de grandes lettres qui s’étiraient entre elles à la manière d’un nœud de vipères.

« Vous m’écoutez ? me demande Margaret. Des extraterrestres, venus d’un autre monde… C’est clair, il s’agit de l’aliénation de Bobby en tant qu’individu. Il a grandi en se nourrissant de science-fiction, après une enfance difficile, pendant laquelle il a été négligé, et il a le besoin désespéré d’étaler le symbole de son propre ego partout dans la ville où il est né… Qu’il évoque des OVNI est tout à fait naturel. Au Moyen Âge, il aurait vu des apparitions de saints et d’anges. Exactement comme Jeanne d’Arc.

— Ouais, dis-je. Vous pourriez me passez cinq dollars ? »

Elle s’interrompt et me regarde comme si j’étais un machin sorti du Muséum d’Histoire naturelle. Ce que je suis, d’ailleurs, pour elle. Tous les soirs. Le Dr Margaret Yao rentre dans sa résidence à Tarzana, où elle occupe un studio, avec piscine, jacuzzi, et musique new-age jusque dans les couloirs. Merde.

« Vous êtes un peu juste, en ce moment ? lance-t-elle.

— Ben, j’aimerais bien m’acheter une couverture. L’hiver arrive, et il n’y a pas de chauffage central là où je pieute. Samedi, j’ai repéré une couverture dans la poubelle à côté de la passerelle, mais elle était dans le coin d’un Mexicain. »

Elle me dévisage un instant, et j’ai l’impression que ça la fait mouiller, ce que je lui raconte. Quant à moi, j’ai tellement envie de baiser que je pourrais presque me taper un trou dans le mur des chiottes. Dr Margaret Yao prend un billet de cinq dollars dans son porte-monnaie et le plie en quatre, puis elle pince les lèvres. « Mais parlez-moi encore de Bobby Donahue, insiste-t-elle. Il semble avoir une telle personnalité, quoi, débordant d’énergie, bouillant de cette rage caractéristique de la rue…

— Il n’est plus ici, maintenant, dis-je.

— Il est mort ? » D’un claquement de langue, elle exprime alors une immense compassion, à l’instar de toutes ces bonnes femmes chinoises qui ont fait leurs études à Berkeley, qui vivent à Tarzana, qui écrivent des bouquins sur nous et qui croient qu’elles nous aiment mais qui n’arriveront jamais à nous connaître vraiment.

« J’ai pas dit qu’il était mort, j’ai dit qu’il était parti.

— Ainsi, vous niez donc l’évidence », a-t-elle dit. J’ai essayé d’attraper les cinq dollars, mais ils étaient hors de ma portée. Elle m’a alors lancé le billet, qui a atterri sur ma cuisse.

Donc, « ils veulent me voir », et après avoir reposé nos plateaux vides, nous quittons le McDonald’s pour reprendre le Hollywood Boulevard, moi dans ma paire de jeans que je n’ai pas lavée depuis des années, lui dans son pantalon dix fois trop grand, dont les plis appuyés montraient trop bien qu’il sortait de l’Armée du Salut. « T’es défoncé ou quoi ? »

Bobby saute d’étoile en étoile, au rythme hip-hop de la musique que diffuse bruyamment une grosse radio-cassette posée à même le trottoir. Moi, je marche aussi vite que je peux, mais je sais pas pourquoi, je me sens faible, et vieux ; c’est peut-être parce que je viens de donner mon sang, ou peut-être parce que je n’ai plus l’âge de traîner dans la rue comme un gamin. Je le rattrape à peine qu’il est déjà reparti, me laissant en plan, et bien sûr, quand je jette un coup d’œil derrière moi, je me rends compte qu’un NOVA vient d’exploser sur la vitrine d’une librairie.

Nous nous sommes engagés dans une allée, derrière Cherokee, qui se révéla être une impasse. À l’endroit où le passage rejoignait le boulevard, il n’y avait pas grand-chose, à part les habituelles initiales de gangs, et, par-ci, par-là, un nom biffé. Mais plus loin, c’était un vrai fouillis, puis, carrément, la jungle… Lettres et logos s’entremêlaient, s’entrecroisaient, se fondant en un grand étalage abstrait de couleurs. Sans compter les peintures, grandeur nature. Il y en avait une, vraiment super, qui représentait le tabassage de Rodney King par les flics, et Daryl Gates dans sa robe noire de juge, avec des ailes de chauve-souris et des yeux diaboliques, dominant la scène. Il y avait aussi une danse macabre, menée par la Mort, la faux à la main, entraînant à sa suite une procession caracolante de skaters, de taggers, et autres membres de gangs, le tout sur fond de gratte-ciel et d’horizon enflammé. Il y avait un Elvis grandeur nature, costumé en Hamlet, tenant dans une main une guitare et dans l’autre, un crâne. Il y avait une Chevrolet de 1957 dont on apercevait seulement l’arrière qui dépassait d’une dune de sable cernée par les cactus. Toutes ces choses, nous les vîmes à la lueur vague des enseignes lumineuses qui éclairaient le boulevard. Partout, des noms, qui traçaient toute l’histoire du graffiti, des noms comme Squirt, Tryer, Phaks, Silem, Carne. On aurait dit un mémorial pour le Viêtnam, la moitié des taggers mentionnés étant morts depuis longtemps, ou, pire encore, noyés dans leurs vices, accros, comme moi.

Très haut, dans le coin le plus difficile à atteindre de ce putain de mur, je me vis. On pouvait encore lire Pricer, dans ce type de lettrage enjolivé que j’avais moi-même inventé, et qui était devenu à présent l’un des styles les plus appréciés. La pollution de l’air et les pluies acides avaient délavé les couleurs, mais je sentis mon cœur se serrer devant cette réminiscence de mon propre passé, et je me demandai si j’en serais un jour libéré.

Je détournai le regard. Quand mes yeux se portèrent à nouveau sur le mur, je vis qu’un NOVA venait de s’y inscrire, juste au-dessus de mon tag. L’ombre de Bobby Donahue se profila en haut de la paroi, et je l'entendis rire. Puis il fut de nouveau à mes côtés, souriant. « Seigneur, lui dis-je, tu me fais flipper, avec ta façon de faire tes tags de merde.

— C’est l’histoire de l'aigle et du rouge-gorge, répliqua-t-il. L’aigle dit qu’il peut voler plus haut que les autres, mais le rouge-gorge se planque sur son dos, genre, et quand l’aigle se retrouve si haut qu’il ne peut même plus battre des ailes, le petit rouge-gorge s’envole et gagne son pari de quelques centimètres.

— Qui t’a raconté ça ? » Je savais que ses parents, et encore moins l’assistante sociale, ne lui auraient jamais appris un truc pareil.

« C’est les extraterrestres qui me l’ont dit », dit-il. Et il montra du doigt le mur qui bouchait le fond de l’impasse, où se tenait une fresque immense, d’au moins trois mètres sur trois, représentant les émeutes de Los Angeles, genre une scène tirée du journal télévisé. Et je vis alors une Porsche noire, garée là, à côté d’un container à ordures. Un sans-abri dormait, adossé à une roue. Les vitres étaient noires et opaques, la plaque d’immatriculation aussi, sans le moindre chiffre, ni la moindre lettre. C’était une vision terrifiante : il était impossible que la voiture ait été garée de cette façon, en travers de l’impasse, avec seulement quelques centimètres séparant les pare-chocs du mur. La Porsche donnait l’impression d’être tombée du ciel. Mais elle n’avait rien d’une soucoupe volante. C’était une voiture, tout simplement.

« Ouais. C’est une bagnole, quoi », fis-je.

La portière s’ouvre et deux hommes apparaissent : Laurel et Hardy, un grand et un gros. Le gros porte un jogging de surfeur et un blouson fluorescent, ainsi qu’une paire de lunettes roses. Le grand est fringué comme un croque-mort. Mais ils ont tous deux une apparence humaine, même s’ils ne vont pas très bien ensemble.

Bobby s’avance vers eux et je le suis. Il a l’air intéressé, et son regard n’a pas le côté rien à foutre qu’il a d’habitude. « Hé, je vous présente mon pote, Todd. C’est lui qui signe Pricer, vous en avez déjà entendu parler.

— Sans aucun doute », dit le gros en ôtant ses lunettes. Sous la première paire, une seconde. « Vous êtes une légende vivante, si je comprends bien.

— Une légende ! Sûrement pas. Bobby a exagéré, comme d’habitude.

— Ce n’est pas par Bobby que nous avons entendu parler de votre existence », fait le croque-mort, qui a même la voix de l’emploi, une voix rauque à hérisser le poil. « C’est par, euh, d’autres canaux.

— Putain, Todd, ils nous surveillent ! Chaque fois qu’on s’est cru tout seul et qu’on en a profité pour brûler tous les murs qu’on trouvait, suspendu au rebord d’une fenêtre ou accroché à une gouttière, ils étaient là aussi… Ils nous surveillaient, tu sais, comme des anges gardiens, quoi… Ou comme le père qu’on a jamais eu.

— Ou des indics.

— Non. Je t’ai dit. Ce sont des extraterrestres. Ils viennent d’un autre monde, bordel. Ils sont venus à bord d’un putain de vaisseau spatial. Et c’est pour nous qu’ils sont ici. Pas de conneries du genre conduisez-moi à votre chef. Ils sont venus pour nous… Parce que eux aussi, ils ont un tag. »

Mon regard passe de l’un à l’autre. Le double menton du gros est tout tremblotant. Le grand prend la parole : « Il s’exprime avec beaucoup d’ardeur, mais il fait montre d’une certaine tendance à simplifier la situation. Mon compagnon et moi-même avons entamé notre périple il y a de cela déjà longtemps, une éternité, devrai-je dire pour être exact. Votre ami nous qualifie de taggers, ce qui est vrai, dans le sens qu’il nous plaît de laisser derrière nous, dans ces mondes qu’une présence vivante n’a pas encore souillés, dans ces terres mortes pleurant le tumulte des âmes disparues, de petites traces de notre existence… Notre signature, en effet, si vous préférez ce terme, de minuscules bribes d’ADN qui évolueront, dans une éternité future, jusqu’à prendre conscience de leur propre conscience et témoigner, auprès de ceux qui nous suivront, que nous étions là les premiers. »

Il y eut alors un long silence. Bobby est tout sourire, visiblement heureux, s’attendant que j’accepte intégralement l’idée que ces deux nullards en voiture de sport ne sont pas nuls du tout, mais au contraire, genre, le Créateur lui-même. Dieu personnifié. Bobby, je ne sais pas, mais moi, j’ai vécu dans la rue assez longtemps pour reconnaître un rat à l’odeur, et l’attitude de mon petit copain me surprend. Je me demande vraiment à quoi ils l’ont drogué. Pire encore, en lui racontant qu’ils sont Dieu, ils lui ont peut-être donné la foi. Bobby, Bobby, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? Ça ne te suffisait pas, d’avoir des parents qui ne t’aimaient pas, d’être pauvre, d’être né dans le mauvais quartier de la ville… Voilà que le seul truc qui t’appartienne vraiment, ce truc en toi qui est à toi et à personne d’autre, et il a fallu qu’un putain de culte à la con vienne te laver la cervelle, à toi et aux autres taggers… Bobby se rend compte que je suis en colère, contre lui et contre les autres, et il se met en papotage automatique. C’est sa tactique quand il est nerveux. Il parle de moi, de la légende que je suis censé représenter, toutes ces histoires que les jeunes se racontent quand ils passent la nuit au poste, gardés à vue par les flics, attendant des parents qui ne veulent pas d’eux et ne viendront pas les chercher. « Faut que je vous raconte ce que Todd a fait, une fois », lance-t-il, tandis que les soi-disant extraterrestres se détendaient quelque peu et commençaient même à sourire. « La veille de son seizième anniversaire… Il y a un mur qui longe toute la Californie et, à côté, une route qu’on appelle Océan-side. De la chaussée, on voit un muret, assez bas pour qu’il soit possible de s’y asseoir, mais du côté de la plage, la paroi tombe à pic jusqu’à la mer. En bas, c’est du sable, des rochers, et même du béton, là où ils ont construit des boutiques et des chiottes publiques. C’est minuit et c’est la pleine lune, et Todd débarque au volant d’une camionnette qu’il vient de tirer. Alors, comme Spiderman, au-dessus du précipice, il escalade le mur, et il commence à peindre les briques, à la bombe. Il peint toutes les briques, une par une, jusqu’à ce qu’on voie Pricer se former sur le mur. On voit le tag depuis la jetée, il scintille sous la lune, et Todd grimpe au mur, tel Spidey, défiant toutes les lois de cette putain de gravité, accroché à la paroi, speedant dans tous les sens, pour finalement arracher le nom aux briques, et c’est le spectacle le plus magnifique que j’aie jamais vu et…»

Je l’interromps. « Tu n’as rien vu du tout, et d’ailleurs, tu n’avais même pas cinq ans à l’époque…»

«… et d’ailleurs », ainsi que je le raconte au Dr Yao dans l’espoir qu’elle me jette quelques dollars pour que je puisse m’acheter quelque chose à fumer, « c’est faux. J’avais une échelle de corde. Son histoire, c’est du mythe. »

Mais, religieusement, elle consigne mes paroles, avant d’ajouter : « Les mythes, Todd, sont sans doute l’expression de la plus profonde des vérités. »

Elle peut dire tout ce qu’elle veut, elle gagne plus d’argent en posant des questions idiotes pendant une heure que je n’en ai jamais gagné dans toute une semaine, sauf quand je dealais de la cocaïne, mais ça, putain, ça ne compte pas.

«… et d’abord c’est vrai, et je l’ai vu, et je m’en souviens très bien : c’était la première fois que je fuguais, et j’avais même pris le RTD jusqu’à Santa Monica, parce qu’on m’avait dit que là-bas, ils ont de meilleures lois sociales en ce qui concerne la protection des enfants. » Sa première fugue, et à cinq ans… Mais les extraterrestres hochèrent la tête et semblèrent avaler les conneries de Bobby. « Je sais, dit Bobby. À cause de la pleine lune, parce que je la regardais et parce que je regardais aussi le nom qui se matérialisait sur le mur de brique, je me suis mis à réfléchir, et je me suis dit que le mur, c’était cool, mais qu’un jour, je mettrai mon tag sur cette putain de lune. »

Le gros en gémissait d’aise. Ce que lui racontait Bobby lui faisait tellement d’effet qu’il donnait l’impression d’avoir carrément un orgasme au beau milieu de l’impasse. Je me dis alors que c’était un pervers. Hé, la nuit n’était peut-être pas complètement foutue, après tout. J’avais des chances de lui fourguer ma sœur, rencard payable de suite, le reste après livraison de la marchandise.

« En plus, dis-je au Dr Yao, ce que Bobby n’a pas dit, c’est qu’à minuit pile, les flics se sont amenés, et pas pour me souhaiter un bon anniversaire. Ils m’ont remonté sur la route, et là, ils m’ont mis le grappin dessus… Pas seulement pour vandalisme, mais pour délit, à cause de la camionnette que j’avais volée. Voilà la raison pour laquelle j’ai arrêté le tag et que je suis devenu une légende.

— Vous êtes allé en prison ? » Sa lèvre supérieure tremble d’émotion. Si je pouvais, je lui sauterais dessus, mais je sais qu’il lui suffît d’appuyer sur le bouton planqué sous son bureau, et adieu ma conditionnelle.

« Ouais, je suis allé en taule », et comme je sais que ça les titille, j’ajoute : « Et puis, vous savez ce que c’est, la prison, quand on est jeune et… enfîn, quand on est, genre, plutôt bien fait, ou en tout cas, moins moche que les autres têtes de cul…

— Oh, mon Dieu », dit-elle, la larme à l’œil. « Ne me dites pas qu’ils vous ont… violé ! »

Je savais que, cette fois, elle allait me lâcher plus de cinq dollars.

« Écoute, Bobby, en ce qui concerne les tags, t’es un génie, mais dans la vie de tous les jours, t’es un sacré connard. » Je lui dis ça parce que nos deux amis ne font pas attention à nous ; ils vont et viennent dans l’impasse, ils prennent des notes sur tous les graffîtis, et ils en photographient même quelques-uns. « Deux types, un gros lard et un maigrichon, même dans une Porsche, c’est pas pareil que E.T. dans une soucoupe volante.

— Tu as tort, Todd, dit Bobby. Regarde ce qui est écrit à l’arrière de la bagnole. Jette un coup d’œil, s’il te plaît.

— Il est écrit Porsche.

— Salaud ! chuchote-t-il, rageur. Porsche, oui. Mais P-R-O-S-C-H-E, pour moi, c’est pas la même chose.

— Disons que je suis dyslexique. » S’il continue comme ça, je vais le frapper. Je n’aime pas beaucoup qu’on me rappelle que je ne sais pas très bien lire. « C’est pas ma faute. Où veux-tu en venir ?

— C’est une imitation, crétin. Ils essaient de s’intégrer, ils nous copient presque parfaitement, mais de petits détails leur échappent… Ils ne sont pas très minutieux. Par exemple, ils ne mettent pas de point sur les i, et pas de barre aux t. Hé, quand le gros revient vers nous, mate ses mains. Pas besoin de savoir lire pour faire ça. »

Justement, il s’amenait. Il était en train de fourrer son appareil-photo dans la poche de sa veste. À la main droite, il avait six doigts. Et ça, ça m’a fait peur.

Le sixième doigt, celui qui se trouvait après l’auriculaire, n’en était même pas un. On aurait dit une sorte de griffe. Recouvert d’écaillés. « N’ayez pas peur, dit le gros extraterrestre, comme s’il avait lu mes pensées. Nous n’avons pas l’intention de vous nuire, mais seulement de regarder. Si vous acceptez notre proposition, et je sais que vous serez d’accord, nous saurons vous récompenser… De l’argent, des voyages au-delà de tout ce que vous avez jamais pu imaginer, des gratifications sexuelles de toutes sortes… Nous n’avons pas les pieds dans le même sabot, si je puis dire.

— Y’a seulement deux trucs dans la vie qui me font bander, dit Bobby. Et l’un des deux, c’est un fantasme, quoi.

— Quelles sont ces deux choses ? demande le grand à la triste figure.

— Je veux tagger la lune. Et puis je veux mourir. »

Je me souviens encore de la première tentative de suicide de Bobby. Il avait douze ans. Des types dans une voiture ouvrent le feu dans sa rue, et tuent quatre personnes, dont Smiley, qui ne souriait jamais, en dépit de son nom. Après l’enterrement de Smiley, Bobby rentre chez lui et décide de retenir sa respiration, ce qu’il fait, jusqu’à ce qu’il devienne tout bleu. Son beau-père lui flanque une raclée, et il est obligé de respirer, puis il éclate en sanglots.

Dr Yao m’entretient de la valeur de la vie humaine et du gaspillage tragique qu’on en fait. Je l’interromps : « Allez donc vous faire foutre, Margaret, comment pouvez-vous me parler de la valeur de la vie, alors que ce sont des gens comme vous qui mettent un prix sur tout ? » Elle contre-attaque : « Je ne parle pas d’argent, mais de valeurs universelles et intangibles… Des valeurs supérieures…» Je riposte : « Si vous étiez comme Bobby, comme moi, vous sauriez qu’il n’existe aucune valeur supérieure à l’argent. Un gamin est capable de vous violer seulement parce que sa bite le démange. Et il vous tuera pour un paquet de dopes. On ne vous apprend pas ça, à Tarzansi, mais si vous vous retrouviez dans la rue, vous pigeriez très vite. La seule valeur, c’est celle qu’on a pour quelqu’un. »

Dr Yao bredouille alors quelques mots à propos de mon nihilisme, et je réplique aussi sec. « Mais quand vous vous retrouvez là-haut sur un mur, n’importe lequel, et que le monde entier sait que vous existez, qu’il connaît votre nom, et que ce nom se détache en grosses lettres par-dessus le chaos de la ville… alors, et seulement alors, vous êtes enfin quelqu’un. L’espace d’un instant. Avant qu’on vienne vous emporter derrière les quatre murs d’une cellule où vous pourrirez jusqu’à la fin de vos jours. »

Ça, elle aime. Je commence à croire que je vais pouvoir me la taper, finalement.

Pourtant, ce que veulent les deux extraterrestres, c’est bien plus que regarder ce qui se passe. Ils veulent participer, quoi. Ils veulent que Bobby se lance dans la plus grande expédition de sa vie de tagger, et ils veulent l’enregistrer. Et Bobby ayant beaucoup insisté là-dessus, ils veulent que je les accompagne. J’ai le rôle du vieux commentateur sportif, qui a déjà tout vu et qui sait tout… Ils veulent ma sagesse antique. Après tout, j’ai l’avantage de ma supériorité. J’ai vingt-quatre ans, et j’ai déjà donné. Mais je n’arrive pas à décider si les extraterrestres sont en train de tourner une sorte de documentaire ou s’ils sont simplement une paire de branleurs que notre adrénaline excite.

Bobby va bientôt avoir seize ans et il vaudrait mieux qu’il en finisse avec tout ça. Sinon, ils vont le coincer et l’embarquer au tribunal, où il sera jugé comme un adulte, et ils le mettront dans une vraie prison. Et là, ils se chargeront d’enculer à jamais tous ses rêves.

Et nous voilà tous les quatre entassés dans la fausse Porsche. À l’intérieur, tout est différent… Beaucoup plus spacieux, pour commencer, parce que comme le gros me l’explique, l’espace s’enroule sur lui-même à la manière des lettres que nous traçons ; dans une pièce, il y en a d’autres, et à l’intérieur d’une salle, d’autres salles. Il y a une pièce qui se transforme en n’importe quel autre endroit de l’univers. Il y a une pièce où des créatures sont conservées dans de grandes éprouvettes emplies de fluide gazeux. Il y a des tableaux de bord et des boutons lumineux qui clignotent, et tous ces machins de science-fiction qu’on voit dans les films. Mais on a l’impression que tout ça n’est pas vraiment là, qu’il ne s’agit que d’une projection de réalité virtuelle, ou quelque chose d’approchant, parce que les images se surimposent parfois bizarrement, les bords devenant flous de façon étrange… On le sent : c’est là seulement pour prouver à Bobby et à moi que ces deux types viennent vraiment d’un autre monde. Pour eux, l’intérieur de la Porsche doit être tout à fait différent, voire ne pas être du tout.

De temps en temps, le véhicule est effectivement une voiture de sport qui dévale les rues en pente, trop petite pour quatre passagers. « Où allons-nous ? » demande le gros. Comme pour le tester, Bobby lui lance « Ben, on pourrait aller au sommet de la tour de Capitol Records. » En un instant, la Porsche décolle et nous survolons Hollywood. Je jette un coup d’œil en bas, et je vois tout : les lumières, la saleté, les macs, les touristes, les papiers gras qui volettent dans le vent de Santa Ana telles des herbes sèches dans le désert… Les étoiles, d’où proviennent les extraterrestres, sont à peine visible à travers la brume due à la pollution, mais celles qui sont imprimées sur le trottoir brillent assez fort pour se substituer aux précédentes. Nous nous élevons encore, mais nul ne nous aperçoit. D’ailleurs, même si quelqu’un nous voyait, il lui serait impossible de croire en une quelconque magie : après tout, on est à Hollywood, ville où toutes les voitures volent, c’est bien connu. Nous quadrillons la ville, parfois nous partons en exploration dans les rues transversales. Du fond de son container, un sans-abri lève les yeux vers nous. Vivant plus près de la dure réalité d’un monde cruel, il est peut-être resté sensible aux prodiges, et il s’émerveille de voir passer au-dessus de sa tête une Porsche volante avec, à son bord, une paire d’extraterrestres.

On fonce sur la flèche de la tour de Capitol Records, et Bobby s’extirpe de la voiture, suspendu au bout d’une corde, pour écrire NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA, formant une frise tout autour du sommet du bâtiment. On change de bord, direction l’Observatoire Griffith, et Bobby inscrit sur le dôme un millier de NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA. Descente en piqué sur les lettres géantes de Hollywood, qui s’ornent désormais de NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA. Puis on reprend Mulholland Drive et Bobby se fait les montagnes de Santa Monica, brûlant la végétation à l’aide d’un genre de désintégrateur à laser. NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA. On repart vers le sud, et Bobby marque chacune des tours où sont installées les banques japonaises qui se sont approprié notre ville. Encore plus au sud, et c’est la plage que Bobby tatoue, dardant dans le sable un rayon lumineux qui le vitrifie cent fois, NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA. Les extraterrestres sont comme des fous, ils adorent. Ils ont implanté dans le cerveau de Bobby une espèce de transmetteur qui leur renvoie la joie intense du garçon, cette joie que je ressens aussi, parce que je sais ce que c’est, de hurler son nom en lettres géantes du sommet des gratte-ciel et des ponts. Je sais ce que c’est, de forcer l’attention de cette putain de ville qui n’écoute jamais et qui s’en fout, de la forcer à me regarder et de l’obliger à savoir que j’existe.

Ce soir, ils le savent tous. Le croque-mort galactique appuie sur un bouton et l’image d’un écran de télé emplit soudain l’espace. Les ondes sont pleines de nous. Ils disent qu’il s’agit d’un gang. Un méga-gang qui a décidé de frapper la ville partout à la fois. Sur CBS, un expert ès graffitis est en train d’expliquer que NOVA est en fait les initiales d’un groupuscule néonazi, le Nouvel Ordre de la Victorieuse Armée… Ouais, d’accord, on est mort de rire. Sur NBC, ils affirment que plus de cinq cents taggers sont en action. Une ligne téléphonique spéciale est ouverte, dont le numéro apparaît sur l’écran. Même la série télé qui cartonne dans les sondages est déprogrammée en raison de l’actualité. C’est dire l’importance que nous avons prise, nous, les deux zonards bons à rien nés de l’autre côté de la voie ferrée de San Fernando.

Ils nous donnent tout ce qu’on veut, ces deux extraterrestres. À trois heures du matin, Bobby et moi, on s’est envoyé deux litres de bière chacun, et toutes vitres baissées, on pisse dans les rues désertes. À la télé, les experts proposent à présent diverses explications concernant les initiales des gangs urbains, et il y a même un psychiatre qui déblatère sur la jeunesse aliénée et la violence dans les rues, et sur tout un tas de trucs qu’il ne connaît même pas.

Maintenant, des voitures de police patrouillent dans la ville. Les flics sont à notre recherche. Mais les extraterrestres enveloppent la Porsche volante d’un nuage de pseudo-brouillard, et nous n’apparaissons même plus sur les radars. De toute façon, nous sommes trop rapides pour eux.

Mais vers quatre heures du matin, Bobby en a plein le cul de toute cette merde. « J’appelle pas ça tagger, moi, si vous voulez savoir. Y’a aucune excitation, que de la technologie de pointe, pas de mystère, pas de danger. On va quelque part, je fais mon truc, on appuie sur deux ou trois boutons, et on repart. Allez vous faire foutre, je veux rentrer, maintenant. »

Les extraterrestres échangent un regard perplexe. Le gros s’adresse à moi : « Je ne comprends pas. Je croyais que nous étions en train de lui fournir… la plus grande montée d’adrénaline possible, vous me suivez ? Que pouvons-nous faire ? » Le croque-mort, quant à lui, ouvre la boîte à gants et prend une poignée de gélules, j’ignore ce que c’est, sans doute une sorte d’amphétamines. Bobby se contente de les regarder.

« Vous n’y êtes pas du tout, dis-je. Vous me dites que vous pratiquez vous-mêmes ce genre de choses, et que vous écrivez vos noms sur des planètes, bordel de merde, et que vous utilisez pour ça d’infimes petits bouts d’acides aminés. À vous entendre, nous sommes vos signatures, rampant à la surface d’un monde qui, sans vous, serait resté stérile… Mais vous ne semblez pas vous rendre compte que le fait d’écrire son nom en grosses lettres n’a aucune espèce d’importance. Vous avez laissé agir Bobby, vous l’avez laissé semer le désordre dans toute la ville, et déranger tout le monde, et on a les Blancs et les Noirs à nos trousses, mais ce n’est pas du tout ce qui importe. »

Il faut que vous sachiez que la Porsche est à présent garée au sommet du Beverly Center, juste à côté de la grande enseigne du Hard Rock Café, qui clignote inlassablement, rendant le visage de Bobby alternativement blanc comme un spectre et sombre comme la mort. À mi-voix, les extraterrestres tiennent un conciliabule. Ils parlent une langue étrangère, qui ressemble vaguement au japonais… Puis l’un des deux me dit, très sérieusement : « Alors, éclairez-nous, vous qui êtes un sage. »

Ainsi, j’appris quelque chose sur ces deux extraterrestres : ils me respectaient, comme le faisaient les gamins qui m’avaient assailli à l’angle de Jackman Avenue pendant des années, et qui se racontaient indéfiniment des histoires dont j’étais le héros, au point que j’étais incapable de m’y reconnaître. À vingt-quatre ans, ma vie était derrière moi. Je m’étais déjà brûlé les ailes et le reste, mais je vivais toujours, même si je me contentais de survivre. Ces extraterrestres avaient peut-être des billions d’années, mais ils n’avaient pas encore dépassé le stade où j’en étais. Ils étaient incapables de voir plus loin qu’eux-mêmes. J’avais donc quelque chose à leur apprendre.

Je m’en étonne moi-même, et cette découverte commence à faire sortir de moi-même la mort à laquelle je me suis condamné. Et voilà ce que je leur dis : « Les sociologues et les psychanalystes, ils sont tous persuadés que les gamins se conduisent de cette façon parce que le monde dans lequel ils vivent est insupportable. Leur père les bat, ils s’entre-tuent, ils passent leur temps à se défoncer et ils se pendent dès qu’ils trouvent une corde assez solide. Mais c’est faux. Ils ne font pas de conneries à cause de ça, ils font des conneries malgré ça. Ils ressemblent au cadavre dont le bras surgit soudain de la terre, pour vous agripper par la cheville lorsque vous vous promenez dans le cimetière. Ils sont morts, complètement et profondément, mais ils n’arrivent pas à dire adieu à la vie.

— Mais que font-ils, alors ? » lance le gros, tandis que Bobby tord ses doigts maigres en attendant ma réponse.

« Tu le laisses faire, vieux, dis-je. Tu le suis à distance convenable, mais tu ne le déposes pas en voiture là où il a décidé de poser son tag, et tu ne viens pas le chercher quand il a fini.

— Mais, dit le gros, et les autorités ? La police de Los Angeles est sur les dents, à présent. Ils sont convaincus qu’ils ont affaire à une véritable armée, le gang NOVA. Que va-t-il se passer, s’ils coincent Bobby ?

— Il y a déjà pensé », dis-je.

Parfois, quand ma sœur a fait une passe, elle ne me donne pas la totalité de l’argent. Elle achète des fleurs et s’en va les déposer sur une tombe, à Forrest Lawn. Ce n’est pas celle de Bobby, mais elle dit que c’est l’intention qui compte.

Elle ne m’adresse plus guère la parole : j’imagine qu’elle croit que je l’ai tué.

Il est quatre heures et demie du matin, et la Porsche, d’un noir de jais, atterrit mollement sur un monticule à Forrest Lawn, comme une casquette de base-ball emportée par une rafale de vent. Bobby sort de la voiture. Il connaît bien le chemin, nous avons passé suffisamment de temps parmi les morts, à fumer des joints et à penser à ceux de nos amis qui se sont fait descendre et qui n’ont pas les moyens de reposer en paix dans un tel cimetière, à méditer également sur notre mort future, à se demander comment ce sera… La lune est pleine et l’herbe, sombrement argentée. Partout, des tombeaux. L’endroit est paisible, les pierres tombales sont entretenues, tout est propre. Pas comme notre quartier.

Une sorte de temple grec s’élève non loin, je crois savoir qu’il s’agit de la dernière demeure d’un producteur de cinéma. Tandis que nous le regardons faire, Bobby s’approche d’une colonne ionienne et, d’un geste sec et précis de son poignet osseux, il trace NOVA à l’aide d’un Posca. L’image nous est retransmise sur la douzaine d’écrans qui se trouvent à l’intérieur du vaisseau spatial déguisé en Porsche, et nous l’entendons même respirer en Dolby Stéréo. Ses grommellements nous parviennent, amplifiés : « Allez tous vous faire foutre, bande de morts ! » Soudain, le bruit du rotor d’un hélicoptère. On voit les rayons des projecteurs qui balaient l’obscurité, et qui éclairent Bobby, brutalement crucifié dans la lumière. Le hurlement des sirènes et des alarmes. Tout autour de nous. Blancs et Noirs se pressent sans doute, mais on ne les aperçoit pas encore. La courbe du monticule les dérobe probablement à notre vue.

« Allez, les mecs, dis-je, foncez, faut le ramener. » La Porsche avance dans l’herbe, mais Bobby ne fait pas mine de vouloir monter. Au contraire, il se met à courir en direction de l’autoroute.

Nous le suivons, et les voitures de police lui emboîtent également le pas, en se gardant bien de rouler sur le gazon, vous comprenez, c’est Forrest Lawn. Ici, c’est un endroit réservé aux morts qui ont de l’argent. Pas de traces de pneus sur la pelouse des riches, sinon, c’est le tribunal… Bobby, qui court maintenant à toute vitesse, n’est plus qu’une minuscule silhouette. Il saute par-dessus les pierres tombales, s’immobilisant soudain à côté d’un ange de marbre aux ailes déployées, le temps d’un NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA, puis il repart de plus belle… Gros plan sur son visage, suspendu dans l’air devant moi, un visage si serein, une expression si concentrée que j’en ai un frisson de peur.

« Les indicateurs de tension sont au maximum, dit le gros extraterrestre. Je crois que nous allons avoir un enregistrement extraordinaire, finalement.

— Je vous l’avais dit, que je lui ai répondu. Laissez-le faire, vous verrez, il vous donnera tout ce que vous voulez. »

Nous le suivons. Il enjambe un parapet et retombe sur le trottoir de l’autre côté sans cesser de courir. Nous le suivons toujours. Les flics aussi. À Glendale, la circulation est détournée. Quant à l’hélico, c’est celui d’une putain de télé, pas de la police. Bobby parvient à échapper aux projecteurs. Soudain, il a disparu.

« Où est-il… bredouille le croque-mort.

— Le pont », dis-je dans un souffle.

Aucune voiture sur ce tronçon d’autoroute, le trafic ayant été refoulé sur la 5 ou la 101. Un peu plus loin, il y a un échangeur sur lequel se rejoignent toutes les voies de circulation, pour devenir ensuite la 134. Quatorze d’entre elles convergent et divergent ainsi, avec, au-dessus, une rangée de grands panneaux de signalisation verts, où sont indiqués les directions et les kilométrages. Je devine que nous allons y retrouver Bobby. Après avoir évité le barrage de police, la Porsche se mêle au convoi de voitures de flics qui cernent l’échangeur. À quatre pattes, Bobby est penché au-dessus des panneaux, une bombe de peinture verte dans une main, et une de peinture blanche dans l’autre. Avec la verte, il recouvre les inscriptions, et avec la blanche, il écrit NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA.

À l’aide de haut-parleurs, ils lui hurlent des choses. Rendez-vous, Jetez vos armes, ce style de conneries. Une équipe de reporters est là aussi, armés de caméras vidéo. Le Santa Ana souffle fort, mais on perçoit quand même le grondement d’un hélico. Des tireurs d’élite ont leur arme pointée sur Bobby. Une ambulance vient d’arriver. Les extraterrestres et moi, on est sortis de la Porsche, mais personne ne nous voit, grâce au brouillard qui nous dissimule toujours. Nos yeux se portent sur Bobby, et sur ce qu’il écrit furieusement.

Sur les panneaux, on ne lit plus aucun chiffre, plus aucun Burbank, pas le moindre Pasadena, Ventura, Los Angeles, Golden State Freeway… Au lieu de tout ça, tous indiquent à présent NOVA NOVA NOVA NOVA NOVA. Toutes les routes mènent à NOVA. Bobby, lui, est perché sur l’un des panneaux, celui qui indiquait la direction de Pasadena Freeway. Il se tient en équilibre, les bras levés vers le ciel. Et là encore, on lit NOVA : le N est formé par un ruban d’acier tordu, le O, par la lune, le V, par ses bras levés, et le A est tracé en noir sur le béton… Toute la ville fait partie de son nom. La lune elle-même. Il est devenu plus grand que le monde entier.

« Qu’est-il en train d’essayer de dire ? demande le gros.

— Il nous dit qui il est, fais-je. C’est le seul langage qu’il puisse parler. Il vit malgré lui, comme je vous l’ai déjà dit. »

Les flics ont dû renoncer à dévier la circulation, parce que soudain, elle reprend. Des semi-remorques, des bus et quelques voitures font leur apparition, inondant l’autoroute, à l’exception de l’îlot constitué par les voitures de police, juste au-dessous de l’endroit où se tient Bobby.

Éclairé par la lune, Bobby Donahue sourit. Son corps frêle est enveloppé par la lueur pâle, et même de là où je me trouve, je vois que ses yeux brillent intensément. Il est debout, tout droit, en équilibre sur la fin de l’enfance, entre innocence et désillusion, et sa grâce et son innocence sont telles que seul un tagger peut les comprendre ; il est satisfait, l’harmonie est totale. Pour la première fois depuis qu’il a surgi en hurlant dans ce monde de souffrance, il s’aime. Il est libre.

Et c’est à ce moment-là qu’ils l’ont abattu.

Aujourd’hui, Margaret Yao tient entre ses mains un exemplaire du National Enquirer. J’ignore comment elle s’est débrouillée pour payer son achat à la caisse sans mourir de honte. Elle s’est peut-être déguisée pour aller l’acheter.

À la une, un gros titre : DE NOUVELLES TRACES DE VIE SUR LA LUNE.

Sur la photo, retouchée par ordinateur, on distingue un mot, tracé en lettres d’une centaine de kilomètres de long sur la poussière lunaire… NOVA.

Bobby Donahue n’est jamais tombé. Ma sœur persiste à dire que je l’ai tué et elle ne m’adresse plus la parole. Même à l’école primaire, elle l’aimait bien.

«… Mais, me dit le Dr Yao, vous êtes en train de me dire que… quand on va aller sur la lune… on va trouver, je ne sais pas, moi, des fragments d’ADN… c’est-à-dire quelque chose susceptible d’évoluer un jour en…»

Je lui dis que je ne veux plus coucher dehors. Je lui demande si son lit à Tarzana est assez grand pour deux. Elle sourit bizarrement. Je crois bien qu’elle est amoureuse ; je ne sais pas si c’est de moi, ou tout simplement de ce que je représente.

J’étais recroquevillé sur la banquette arrière de la Porsche, tandis que nous foncions dans la ville endormie. « Où est-il ? dis-je. Qu’avez-vous fait de lui ?

— Nous lui avons rendu tout les honneurs qui lui étaient dus », répondirent les extraterrestres.

J’ai regardé la comète. Ce n’était pas une comète, sinon elle n’aurait pas troué le brouillard en filant droit sur la lune.

« Je ne comprends pas, ai-je dit. Si vous êtes vraiment d’importants personnages dans la galaxie, pourquoi vous embêtez-vous à nous rendre visite ? »

Ils m’ont répondu. « Disons que nous revenons sur les lieux du crime. Nous aimons à revoir nos créations, de temps en temps.

— Mais… Si vous êtes réellement des putains d’extraterrestres et si vous venez d’une autre planète, pourquoi ne faites-vous pas irruption chez nous sous votre véritable apparence, en exigeant de parler à notre chef, par exemple ? Pourquoi perdez-vous votre temps avec des déchets comme nous ? Pourquoi vous efforcez-vous d’avoir l’air humain et de copier jusqu’à nos voitures de sport ? Vous n’avez donc rien d’autre à faire que nous imiter ? »

Pour la première fois, le gros éclata de rire. J’avais l’impression qu’ils se foutaient de ma gueule en me traitant comme un gosse. C’était bizarre, considérant qu’une heure auparavant, ils s’étaient comportés comme si j’étais un putain de gourou qui connaissait tous les secrets de l’univers.

« Vous avez tout compris à l’envers, Todd, me dit alors le grand en me tapant dans le dos. Nous ne vous imitons pas, au contraire. C’est seulement que…

— … Nous vous avons faits à notre image », reprit le gros.

Ils me déposèrent à côté de chez moi. Et tandis qu’ils repartaient en direction du soleil levant, une rafale de vent, le vent de Santa Ana, vint me geler le cul.

Titre original :

Tagging the Moon

Traduit par Claude Califano

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