Futurs en voie d’extinction

LE VIRAGE DE L’HOMME MORT : Terry Bisson (1994)

 

1

« Tu ne voudrais jamais croire ce que je vais te raconter, dit Hal.

— C’est bien possible.

— Mais je vais te le raconter quand même.

— C’est fort probable.

— Il existe bel et bien un autre monde.

— C’est fort possible.

— Arrête de faire l’andouille, Camilla. Si tu pouvais me voir à l’autre bout du téléphone, tu comprendrais que je ne plaisante pas. Un autre monde ! Parallèle à celui-ci.

— Comme Lechuguilla, dis-je. Comme les Ruwenzori.

— Non. Vraiment différent.

— Comme la lune ?

— La lune fait partie de notre monde. Ce dont je te parle est plus fort, plus étonnant. Habille-toi, je passe te chercher.

— La lune ne fait pas partie de notre monde. Et je ne circule pas dans mon appartement toute nue. Et je suis en train de regarder Les mystères de l’univers, alors à moins que tu ne parviennes à te taire jusqu’à la fin de l’émission, ce dont je doute, inutile d’arriver avant neuf heures. »

Hal était mon meilleur ami, et l’est toujours ; depuis l’école primaire et par intermittence ensuite. Onze années après la remise des diplômes, nous étions les seuls de notre classe à être encore célibataires. Du moins parmi ceux qui étaient restés à peu près normaux.

Hal alla étudier à l’université de Frankfort (Kentucky) et se fit dealer. Je travaillais au KwikPik et regardais Les mystères de l’univers.

Ha, ha.

Hal n’arriva qu’à 9 h 07 et me trouva assise sur les marches du Belle Meade Arms, où je l’attendais en fumant une cigarette. Mon dernier copain ne voulait pas que je fume dans l’appartement et, après que je me fus débarrassée de lui (et de l’appartement), je gardai cette habitude. La nuit de juillet était chaude, et je pus entendre arriver la Cavalier de Hal à deux rues de là. La transmission faisait un drôle de bruit. La Chevrolet Cavalier est sans doute la voiture la plus bancale jamais construite, et j’en sais quelque chose : mon ex bossait pour un vendeur de voitures.

Mais assez parlé de mon ex.

« Il existe un autre monde, fis-je en imitant la voix de Robert Stack présentant Les mystères de l’univers.

— Attends de l’avoir vu, rétorqua Hal. Rira bien qui rira le dernier.

— Où faut-il aller ? En Patagonie ? Au Tibesti ? Sur le Machu Picchu ? »

Nous connaissions tous les coins intéressants. Quand nous étions gamins, nous nous échangions nos collections de National Géographie. Je cherchais le monde d’Oz. Hal cherchait l’endroit où il pourrait retrouver son père. Nous n’avons trouvé ni l’un ni l’autre.

« Ce n’est ni la lune, ni Lechuguilla ; ni Machu Picchu. C’est quelque chose de tout à fait différent.

— Où est-ce que tu en as entendu parler ?

— Je n’en ai pas entendu parler, je l’ai trouvé. J’y suis allé. Camilla, tout cela est très sérieux. Je suis le seul qui sache où il se trouve. Ce n’est même pas un endroit précis. C’est un autre monde.

— Je croyais qu’il était bien réel. Viens, monte. On va faire un tour. »

Nous avons suivi la route 19 jusqu’au Virage de l’Homme Mort. C’est une grande courbe en épingle près de Caddy Bluff, surplombant la rivière Kentucky. Mais plus personne ne s’y tue. Dans le temps, avant qu’on ne construise une autoroute, on dit qu’il y avait des gens qui vivaient de ce qu’ils pouvaient arracher aux voitures accidentées, du moins tout ce qui ne tombait pas directement dans la rivière.

« Chaque fois que je viens ici, je pense à Wascomb », dis-je.

J’étais encore au lycée lorsque Johnny Wascomb aborda le Virage de l’Homme Mort à quatre-vingt-douze kilomètres heure. Pour autant que je sache, ce record restait inégalé. Ironie du sort, il ne s’est pas tué au volant, mais dans un accident lorsqu’il était dans l’armée. C’était le seul mort que j’aie connu.

« C’est marrant que tu parles de Wascomb, remarqua Hal. J’étais en train de voir si je pouvais attaquer la courbe aussi vite que lui lorsque c’est arrivé.

— Lorsque quoi est arrivé ?

— Tu vas voir. »

Hal traversa le virage, se dirigeant vers la colline, puis emprunta un ancien chemin de bûcherons.

« C’est pas une histoire à la Stephen King ? fis-je, inquiète.

— Mais non, Camilla. Je ne fais que virer. »

Hal recula sur la route et contourna le virage. En descendant, nous étions à l’extérieur de la courbe ; c’est ce qui en faisait le Virage de l’Homme Mort.

« En revenant de Frankfort, je passe par ici deux fois par semaine. J’ai essayé d’aborder la courbe à quatre-vingts, quatre-vingt-trois, quatre-vingt-six, en augmentant de trois en trois kilomètres heure, comme l’a fait Wascomb.

— Je ne savais pas qu’il avait procédé ainsi.

— Si. Il était du genre scientifique.

— Il est passé à quatre-vingt-douze avec une GTO, pas une Cavalier toute pourrie.

— Je suis à peine à quatre-vingts. Regarde ce qui m’est arrivé à quatre-vingt-trois. »

Hal aborda la courbe à cette vitesse précise. De ma position, on se serait cru à soixante. Les piquets de signalisation passaient dans le halo des phares pour disparaître aussitôt. La courbe se refermait lentement, mais Hal ne ralentit pas. Au tiers du chemin, les grands arbres s’éclaircirent et je sus que nous étions face à la falaise.

Les pneus crissèrent, mais assez peu. Les piquets défilaient, tous à la même distance l’un de l’autre, et vu notre vitesse constante, on aurait dit que tout était immobile. Le câble tendu entre eux ondulait comme une mer agitée ; puis la vague parut s’entrouvrir et, soudain, le monde se retourna comme une chaussette, et nous nous sommes retrouvés dans une chambre.

Plus de voiture. Rien qu’une chambre aux murs blancs. Nous étions assis l’un à côté de l’autre sur une sorte de banc. Je sentis la présence de Hal sur ma droite, mais ne le vis que lorsqu’il se leva.

J’en fis autant. Il se tourna et moi aussi. Devant nous, il y avait un mur. Non, une fenêtre. Au-delà, je pouvais voir tout un moutonnement de collines, blanches mais sombres comme de la neige reflétant la clarté lunaire. Puis Hal se retourna à nouveau et je fis de même. Un autre mur. Je voulais voir à travers, mais Hal se retira. Nous nous sommes retirés. Je vis des étoiles et la chambre blanche disparut. Ce que je croyais être des étoiles n’était que des feuilles dans la lumière des phares. Derrière le pare-brise. Le monde s’était retourné à nouveau et nous étions revenus dans la voiture, immobilisée en bas de la colline, là où la 19 croise la route de la rivière. Je reconnus le panneau indicateur percé de balles.

Hal était à nouveau à ma gauche et non à ma droite. Il me regardait.

« Alors ? dit-il.

— Alors ? C’était quoi, ça ?

— Tu l’as vu, toi aussi, pas vrai ?

— Je l’ai vu. J’étais là. Nous y étions tous les deux.

— Où étions-nous ? fit Hal, inquisiteur, comme un avocat ou un flic. À quoi ressemblait ce monde ? Comment était-ce pour toi ?

— Une… chambre blanche. Comme une salle d’attente.

— Alors c’est bien vrai. »

Il passa la vitesse de la Cavalier et vira sur la route de la rivière pour se diriger vers la ville.

« Il fallait que je sache qu’il existait bel et bien. J’espérais presque que tu n’aies rien vu du tout. Et maintenant, je ne sais pas quoi faire. »

2

Le lendemain, Hal vint me prendre au KwikPik après le travail. Avec vingt minutes de retard. Je m’assis et l’attendis.

« Désolé pour le retard, Camilla, me dit-il. Je voulais en parler à mon professeur. » Nous savions de quoi il s’agissait « Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il n’a pas eu le temps : il fallait qu’il s’en aille. Il a deux emplois. Il a dit qu’il pouvait y avoir un rapport avec la succession des poteaux blancs sous la lumière des phares. Ouais, ben, je l’avais déjà compris. Ma théorie à moi, c’est qu’ils créent une résonance et ouvrent une porte donnant sur un autre univers. »

Hal lit de la science-fiction. Je n’ai jamais pu m’y mettre.

Nous avons emprunté la 19.

« J’ai réessayé, plus ou moins vite, dit Hal. Avec la radio, etc. Ça ne marche qu’à quatre-vingt-trois kilomètres heure, seulement avec cette Cavalier, et de nuit exclusivement. La nuit dernière, c’était mon troisième voyage. Il fallait que je t’emmène avec moi pour me prouver que ce n’était pas une hallucination. » Hal attaqua le chemin de bûcherons.

« Un instant ! lançai-je. Comment sait-on qu’on trouvera toujours un moyen de revenir ?

— L’un des murs nous ramène ici. Tu n’as qu’à passer à travers. On ne peut plus simple. En faisant ça, tu brises le sort ou quelque chose dans ce style.

— Un sort. Pas très scientifique, tout ça. Et si on reste coincés ?

— Tu es restée coincée dans ce monde toute ta vie, Camilla.

— Ce n’est pas pareil et tu le sais très bien. D’abord, celui-là est plus grand.

— Tu te dégonfles ?

— Et toi ? »

Et voilà ; nous avons souri tous les deux. Comment pouvait-on renoncer à explorer un autre monde ?

Hal revint sur la route et partit vers la falaise.

« Dois-je attacher ma ceinture ?

— Je n’en sais rien. Je n’y ai jamais pensé. »

J’attachai ma ceinture.

Soixante-dix-sept. Quatre-vingts. Quatre-vingt-trois (on se serait toujours cru à soixante). Les pneus crissaient à peine. La transmission couinait.

« Comment savoir si ton compteur de vitesse est juste ? demandai-je.

— Peu importe. Tu n’as jamais entendu parler de la relativité ? Ne bouge pas. Regarde droit devant toi. »

Je fixai le cabochon de réservoir, un petit cavalier chromé, en collant avec un chapeau à plumes sur la tête. Deux petites fesses, comme des raisins. Les poteaux défilèrent, créant cette impression de vague, le câble se mit à onduler, et cette fois-ci, je vis le monde se retourner comme une chaussette. Et nous nous sommes retrouvés là, dans la chambre blanche.

C’était plus facile que d’entrer dans un cinéma. Ou d’en sortir. Tant que je ne regardais pas fixement le décor, il n’y avait rien. Puis tout parut se dessiner. Je baissai les yeux et vis le banc, blanc. Le sol, blanc. Je regardai mes mains et mes pieds. Je ressemblais à un personnage de jeu vidéo, ou de dessin animé. J’étais plate et n’existais que lorsque je bougeais. Lorsque j’immobilisai ma main, elle disparut. Mais si je la faisais bouger ou la regardais avec attention, elle était là.

J’essayai de faire rouler ma langue dans ma bouche. Il n’y avait rien là-dedans. Pas de salive. Pas de dents.

Mais je pouvais parler. Je regardai Hal et dis :

« Nous y voilà. »

Je n’aurais pas pu dire d’où venaient ces mots. Hal les répéta :

« Nous y voilà.

— Regardons autour de nous.

— D’accord. »

La lumière évoquait celle du KwikPik. Plus je fixais les choses, plus elles devenaient normales. Mais jamais vraiment « normales ». La chambre blanche n’était pas vraiment blanche. Je pouvais voir à travers les murs pour apercevoir les collines, ondulant à l’infini.

« Regarde ces collines, dis-je.

— Je crois que ce sont des nuages », fit Hal.

Je me tournai vers lui et, soudain, la peur me prit. Dans un rêve, on ne dévisage jamais les gens. J’espérais que tout cela s’avérerait n’être qu’un rêve. Raté.

« Nous y voilà », répéta Hal.

Il toucha le banc derrière nous. Moi aussi. Maintenant, je faisais la même chose que lui. Le banc paraissait normal. Mais pas « normalement » normal.

« Il est temps de repartir, dit Hal.

— Pas encore. »

Je me retournai et il en fit autant. On aurait dit que l’un d’entre nous décidait de ce que nous faisions tous les deux, et mon tour était revenu.

Nous nous retrouvions face à un autre mur. Maintenant que je le regardais, je pouvais voir au travers. Il y avait une infinité de chambres, comme autant de reflets. Sauf qu’elles ne devenaient pas de plus en plus petites. Toutes étaient vides, excepté la première.

« Il y a quelqu’un là-bas », dit Hal.

La personne dans l’autre pièce se tourna vers nous.

Je me sentis tomber en arrière, alors même que je ne pouvais pas bouger. Nous devions avoir traversé le mur, parce que nous nous trouvions face au panneau stop, dans la voiture. Trous de balles, ceintures de sécurité, la totale.

« Comment est-on revenus ici ? demandai-je.

— J’ai fait un pas en arrière. J’ai dû paniquer.

— Tu aurais du attendre que je sois prête !

— Camilla, pourquoi se disputer ? Tu as vu ce que j’ai vu ? Tu as vu ?

— Bien sûr. Mais n’en parlons pas. Assez de théories. Retournons-y.

— Demain soir.

— Non. Ce soir. Tout de suite. »

Nous avons viré de bord, sommes retournés vers le haut de la colline et avons tourné pour aborder le Virage de l’Homme Mort. C’était comme de rentrer (ou sortir) d’un cinéma. De plus en plus facile. Cette fois-ci, je me levai et Hal en fit autant, et je me tournai vers le mur (à notre droite) et il était là, là où nous l’avions laissé, nous regardant depuis l’autre chambre.

« Wascomb ? » chuchota Hal.

3

« Harold », répondit Wascomb.

Ce n’était ni une question ni un salut. Il ne semblait même pas étonné de nous voir.

« Camilla est là, elle aussi.

— Camilla comment ?

— Une amie…

— Laisse tomber », dis-je.

J’étais assise à côté de lui à l’école. Il était sorti avec ma cousine, Ruth Ann, lorsqu’il était en terminale.

« Où es-tu ? » demanda Wascomb.

Tout comme Hal, tout comme moi, il n’était là que si on lui prêtait attention. Pas de détails. Mais lorsqu’il parlait, sa voix résonnait dans ma tête comme un souvenir.

« Nous sommes au même endroit que toi, répondit Hal. Quoi qu’il soit. Où sommes-nous ?

— Sais pas. Je suis mort.

— Je sais. Désolé.

— Je ne me souviens pas de la façon dont je suis mort. Je devrais me la rappeler ?

— Dans une explosion.

— Tu étais dans la Navy, continuai-je. Tu as perdu la vie sur le pont d’envol du porte-avions Kitty Hawk.

— Tu es la cousine de Ruth Ann, reprit-il. Tamara. Je t’ai toujours trouvée mignonne.

— Camilla. »

Mais je lui pardonnais. Wascomb n’était pas très détaillé. Juste assez pour que l’on sache avec qui on parlait. Mais il semblait plus solide que Hal ou moi. J’avais l’impression qu’en tendant la main, je pourrais traverser le mur et le toucher.

Mais je ne voulais pas tendre la main.

« Vous êtes tous morts ?

— Non, dit Hal. Nous sommes… en visite. Nous sommes venus en voiture. Si l’on veut.

— Je sais. Le Virage de l’Homme Mort. Je l’ai découvert lorsque j’étais gamin. On le prend à une certaine vitesse, de nuit, et on se retrouve ici. Depuis que je suis là, vous êtes les seuls à l’avoir trouvé. Cela fait des éternités que je suis là. Vous êtes toujours des gamins ?

— De cœur.

— Je suis à l’université, renchérit Hal.

— Au moins, vous n’êtes pas morts. C’est la fin de tout.

— Mais non ! m’écriai-je. Tu étais mort, et te voilà.

— Je suis toujours mort et c’est toujours la fin de tout.

— Mais cela signifie qu’il y a une vie après la mort !

— Si l’on veut, admit Wascomb. Mais ça n’est pas grand-chose. Peut-être est-ce réservé aux gens qui prennent un virage de nuit à une vitesse donnée. Je crois que les poteaux éclairés par les phares créent un effet stroboscopique qui te transfère dans un autre univers. J’ai étudié l’électronique quand j’étais dans la Navy.

— À quelle vitesse es-tu passé ? demanda Hal.

— Quatre-vingt-onze. Dans ma GTO. Je voulais amener Ruth Ann. Mais j’ai vendu ma GTO. C’était déjà une voiture de collection. Cela fait combien de temps ?

— Dix ans.

— Combien doit-elle valoir aujourd’hui ? Ruth Ann sait que je suis mort ?

— Cela fait dix ans, dit Hal. Elle est mariée et heureuse.

— Comment le sais-tu ? » demandai-je.

En fait, Ruth Ann était en plein divorce, mais je ne voyais pas l’utilité d’en parler.

« Je n’aurais jamais dû vendre cette GTO, dit Wascomb. Cela n’a jamais marché avec une autre voiture. Comment y es-tu arrivé ?

— Une Cavalier.

— Cavalier ?

— C’est une sorte de Chevrolet.

— Et elle marche bien ?

— Je n’y crois pas ! dis-je. Même mort, tu continues à parler de bagnoles.

— À vrai dire, en général, je ne parle de rien du tout. C’est vraiment comme si j’étais mort. En légèrement mieux peut-être. Je n’aurais jamais cru revenir ici – enfin, après ma mort. De quoi suis-je mort, au fait ?

— Une explosion de chaudière, dis-je. Le Kitty Hawk. Tu étais en pleine Méditerranée.

— C’est quoi, la Méditerranée ?

— Il est temps de partir, intervint Hal. C’était… bien de te revoir.

— Vous voyez ? Vous, vous n’êtes pas morts. Vous pouvez entrer et repartir. Moi, je suis coincé ici. Je pense que j’y resterai à jamais. Vous reviendrez me voir ?

— Bien sûr. »

Simple formule de politesse. Tout comme Hal, j’étais prête à partir.

« Et amenez Ruth Ann.

— Quoi ? »

Nous nous sommes retournés tous les deux. « Elle est mariée, Wascomb.

— Je croyais qu’elle était en plein divorce.

— J’ai dit ça, moi ?

— Tu allais le dire.

— Elle te croit mort, Wascomb.

— Je suis mort. C’est pour ça que je veux la voir. Je ne vois jamais personne. »

4

Le lendemain, Ruth Ann eut la surprise de me trouver à sa porte.

« Et si tu me faisais entrer ? » dis-je.

Il faut préciser que j’avais les cheveux courts et portais un blouson de moto. Ruth Ann est exactement le contraire.

Et pourtant, j’étais sa cousine et elle devait me faire entrer. Les liens du sang. Elle m’apporta une canette de thé glacé et la posa sur la table.

« Tu viens me parler de tante Betty ? » me demanda-t-elle.

Ma mère, sa tante, est un peu alcoolique.

« Non, de Wascomb, mais pas ici. Je suis venue voir si tu accepterais… de venir faire un tour.

— Johnny Wascomb ? Camilla, tu as fumé ou quoi ? »

Je fumais une cigarette, que j’écrasai.

« C’est à propos de Wascomb et cela te concerne aussi. Il t’a laissé… un message. »

Son visage pâlit.

« Une lettre ?

— Un message, pas une lettre. »

Elle parut soulagée.

« Tu sais qu’il a continué de m’écrire lorsqu’il était dans la Navy. Je ne lui ai jamais répondu. Johnny Wascomb. Mais qu’est-ce qu’il pouvait avoir à me dire ? Peu importe. Ne me dis rien. Je te suis. »

« J’en ai parlé avec mon prof, dit Hal lorsqu’il vint me rejoindre au KwikPik. Il pense qu’il s’agit d’un univers artificiel créé par l’effet stroboscopique des poteaux. C’est très rare.

— J’espère bien. »

Je me voyais mal changer d’univers à chaque fois que je prenais un virage.

« Il dit que, si tout nous semble mal dégrossi, c’est que nos esprits sont formatés pour fonctionner dans cet univers. Quoi qu’ils voient, ils doivent en faire une version de celui-ci. Même s’il est très différent. Tu crois que Ruth Ann va venir ? »

À neuf heures six, elle arriva dans sa Volvo. Elle me fit signe de m’approcher de la vitre.

« Qu’est-ce qu’il fait là ?

— Il est dans le coup, répondis-je.

— Il ne faut pas qu’on me voie avec lui. C’est une sorte de dealer, n’est-ce pas ? »

Ervin, son mari, était sénateur d’État. (Pas le sénateur de l’État, un sénateur d’État.)

« C’était, mentis-je. D’ailleurs, je croyais que tu allais divorcer. Et puis, tu n’as pas le choix. J’ai promis que tu viendrais.

— Promis à qui ?

— Ne me force pas à te le dire. C’est bien trop dingue. Monte à l’avant. »

Nous nous sommes fourrés dans la Cavalier.

« Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus, remarqua Hal. J’imagine qu’on n’évolue plus dans les mêmes cercles.

— Je ne sais pas, dit Ruth Ann, je ne tourne pas en rond. »

J’avais oublié à quel point Ruth Ann peut se montrer odieuse.

Hal aborda la 19 vers le Virage de l’Homme Mort. J’aurais dû préparer Ruth Ann à ce qui allait arriver, mais je ne savais pas par où commencer. Et elle ne m’en laissa pas le temps.

« Explique-moi ce qui se passe, Camilla, dit-elle alors que nous escaladions la colline. Tout de suite, ou je descends. »

J’avais oublié à quel point elle pouvait se montrer autoritaire.

Hal passa sur le chemin de bûcherons.

« La nuit dernière, attaquai-je, nous avons parlé à Wascomb. Je sais, ça a l’air dingue.

— C’est pas une histoire à la Stephen King ? En ce cas, je descends tout de suite. »

Hal se pencha et ouvrit sa portière.

« Je t’en prie ! Je te préviens, Camilla, elle va tout gâcher. »

Je me penchai à mon tour pour fermer la portière.

« Suffit. Ce n’est pas du Stephen King. Plutôt… une histoire d’amour. »

Ce qui lui cloua le bec. Hal recula et vira.

« Le véritable amour, précisai-je. Celui qui dure par-delà la mort.

— Ben voyons. »

Au regard que Hal me jeta dans le rétro, je compris que j’étais peut-être allée un peu trop loin.

« Attache ta ceinture », concluai-je.

Hal descendit la colline en prenant de la vitesse. Ruth Ann repartit à l’attaque :

« Le Virage de l’Homme Mort ? Vous essayez de me fiche la frousse, tous les deux ?

— Ruth Ann…

— Si tu crois jouer les sportifs, c’est triste pour toi. Johnny Wascomb a attaqué ce virage à plus de cent, et plein de fois.

— Tais-toi, Ruth Ann, lançai-je. Contente-toi de regarder le bouchon de réservoir. Le cavalier.

— C’était quatre-vingt-douze », fit Hal. Marmonna Hal.

Vint la vague, cette sinusoïde de piquets ondulants, puis le monde se retourna comme une chaussette et nous nous sommes retrouvés là, dans la chambre blanche. J’aurais poussé un soupir de soulagement si j’avais pu respirer. Si cela ne clouait pas le bec de Ruth Ann, son cas était désespéré.

« Où sommes-nous ? demanda Ruth Ann.

— Dans un autre monde, répondit Hal.

— C’est comme dans cette histoire sur la Navy et cet accident qu’ils ont étouffé ? »

Je me levai et entraînai Hal et Ruth Ann à ma suite. Je savais qu’ils feraient comme moi. À travers le mur, nous pouvions voir une infinité de collines.

« À qui appartient tout ça ? » demanda Ruth Ann.

Je me tournai et, à nouveau, ils en firent autant. Nous nous sommes retrouvés face au mur et aux autres chambres. Wascomb était là, et on aurait dit qu’il nous attendait.

« Mon Dieu ! Johnny, c’est vraiment toi ?

— Pas vraiment. Je suis mort. Qui es-tu ?

— C’est moi !

— Tu nous as demandé de te l’amener, dis-je.

— Qui a dit quoi ?

— Tu nous as demandé de te l’amener, répéta Hal. Tu ne t’en souviens pas ?

— Comme je vous l’ai expliqué, je suis mort. J’ai du mal à me rappeler quoi que ce soit. Non, ce n’est pas difficile. Je n’y arrive plus, c’est tout.

— Tu veux qu’on s’en aille ? fit Hal, plein d’espoir. Nous pouvons l’emmener avec nous.

— L’emmener où ?

— Arrête, Johnny ! » hurla Ruth Ann.

Son cri parut secouer l’univers entier.

« Ruth Ann ? dit Wascomb. Je voulais t’amener ici, mais j’ai vendu ma GTO. Tu t’es fâchée parce que j’ai montré aux potes ton soutien-gorge dans la boîte à gants. Pourquoi ai-je bien pu vendre cette bagnole ?

— Johnny, tu es vraiment mort ? Lors des funérailles, le cercueil était fermé. Je n’ai pas répondu à tes lettres, excuse-moi.

— Quelles lettres ?

— Tu m’en envoyais une par jour. Ça a duré des semaines entières. Ou une par semaine pendant des mois ? Tu t’en souviens ?

— Je me rappelle la façon dont j’arrivais à dégrafer ton soutien-gorge d’une seule main. Mais je n’arrive pas à me souvenir de toi. Tout ce dont je me souviens, c’est d’être mort. Une fois que tu es ici, c’est pour toujours. Je pense.

— Partons, dit Hal.

Je ne pouvais qu’acquiescer. Lui et moi nous nous sommes tournés vers l’autre mur. Ruth Ann fit de même. Le ciel était noir et néanmoins brillant, comme un négatif. Les collines étaient blanches, mais sombres.

« Qu’est-il arrivé à Johnny ? demanda Ruth Ann.

— Je ne sais pas », mentis-je.

Je regardai Hal, et il se pencha vers le banc, mais c’était un mur au travers duquel nous sommes passés, dans des ténèbres qui s’avérèrent être des feuilles et des arbres, et nous nous sommes retrouvés face au panneau stop. Troué de balles.

« Je veux rentrer chez moi tout de suite », dit Ann, et de la façon dont elle parlait, je ne pus dire si elle était en colère ou pas.

5

Le lendemain était un dimanche ; le jour où je travaille douze heures d’affilée. Lorsque j’arrivai au KwikPik, à sept heures du matin, Hal m’y attendait, la mine soucieuse.

« Je te l’avais bien dit : elle est cinglée. Qu’est-ce qu’elle va faire, d’après toi ?

— Ruth Ann ? Rien du tout.

— Tu veux rire ? Quand on l’a ramenée, elle sanglotait. Elle est entrée chez elle comme une zombie. Tu crois que son mari va s’apercevoir de quelque chose ? Il pourrait me faire virer de la fac.

— De toute façon, ils sont en plein divorce. Et comment peux-tu te faire virer alors que tu ne suis qu’une UV ?

— Deux. »

Dans l’état où il était, raisonner ne servirait à rien. Je préférai changer de sujet.

« Au fait, tu as parlé à ton prof ?

— Oui, je te l’ai dit. Il pense à un univers de poche. C’est comme des bulles, des prolongations de l’univers principal.

— L’univers principal ?

— Il s’est fait porter pâle à son autre boulot pour pouvoir venir avec nous ce soir.

— Ce soir ?

— Il ne veut pas attendre. Il craint que le microunivers ne disparaisse ou quelque chose comme ça. Il veut voir de lui-même ce qu’il en est. Ça me vaudra peut-être des points en plus.

— Ce type est prof de quoi ? Je croyais que tu étais en éco.

— Son cours s’intitule Stratégies non spatiales. À la base, c’est un cours de marketing, mais il y ajoute un peu de physique parce qu’il l’avait prise en seconde matière. Il veut tourner une vidéo.

— Te retourne pas. »

Ruth Ann venait d’arriver, au plutôt son mari venait de l’amener dans leur belle Volvo 740 Turbo Intercooler toute neuve. Quoi que puisse être un Intercooler, ça en jetait.

« Ruth Ann descend de voiture, continuai-je. Vu comme elle est fringuée, ils doivent se rendre à l’église. Elle s’approche de la porte.

— Mais c’est Camilla, fit-elle. Et toi, là. On ne peut donc pas se débarrasser de vous ? J’ai dit à Ervin que j’allais acheter des cigarettes. »

Et sur ce, elle fondit en larmes.

« Bon sang, Ruth Ann, qu’est-ce qu’il y a ? »

Ervin, de derrière son volant, me fit un signe amical et j’en fis autant. C’est un politicien. Ils saluent tout le monde.

« Tu oses me demander ce qu’il y a ? Alors que, hier soir, j’ai parlé au seul type que j’aie jamais vraiment aimé ? Je l’ai trouvé là, au pays où l’amour ne meurt jamais.

— On dirait une chanson à la radio », remarquai-je.

Et ce n’était pas un compliment.

« Ce n’est qu’un micro-univers, remarqua Hal.

— Et il se trouve qu’y vit un type qui se trouve être mon premier amour.

— Je te signale que tu l’as plaqué, fis-je. Et de plus, Ruth Ann, il est mort. »

Sur ce, elle fondit à nouveau en larmes. Cette fois-ci, elle laissa tomber son porte-monnaie. Hal se pencha pour le ramasser, comme le gentleman qu’il est.

« Je t’avais bien dit qu’elle était cinglée, marmonna-t-il.

— C’est de moi qu’il parle ? Camilla, il ne faut pas qu’Ervin me voie pleurer. Fais comme si on riait. Fais-lui un sourire. Comme ça. »

Et, tout en me donnant ces ordres, elle ne cessait de pleurer. Hal lui rendit sa monnaie.

« Quand y retournons-nous ? Ce soir ?

— On n’y retourne plus, répondit Hal. La Navy interdit l’accès.

— Hal, laisse-moi m’en occuper », repris-je.

Et il s’en alla sans même dire bonjour à Ervin. Ils vivaient dans deux mondes distincts. Ruth Ann alluma une cigarette.

« Il est interdit de fumer dans le magasin, remarquai-je, mais elle m’ignora.

— Où est Johnny, Camilla ? Comment peut-on y retourner ? »

Je lui expliquai de mon mieux la théorie du microunivers.

« C’est comme un monde artificiel. Apparemment, si tu y es allé une fois, tu y restes ou tu y retournes après ta mort. Quelque chose comme ça. Wascomb est le seul habitant. On peut dire que cet univers lui appartient.

— Alors est-ce qu’à notre mort, nous irons là-bas, nous aussi ?

— Je ne sais pas, dis-je (et j’espérais bien que non). On y entre par le Virage de l’Homme Mort.

— Non. La nuit dernière, j’ai essayé avec la Volvo, à différentes vitesses.

— Après qu’on t’a ramenée ?

— Bien sûr. J’y suis retournée. Je voulais être seule avec Johnny. J’ai essayé dans les deux directions. En bas, en haut.

— Cela ne marche qu’avec certaines voitures. À cause des phares et, sans doute, des bruits. La Cavalier de Hal a la direction qui couine. Pour la GTO de Wascomb, je ne sais pas.

— Moi si. Camilla, je ne l’ai jamais dit à personne, mais j’ai laissé ma virginité dans cette voiture. »

Je ne savais que dire. Ce n’était pas un secret. Ceux à qui Wascomb n’en avait pas parlé avaient certainement deviné par eux-mêmes.

« Hal me louerait-il sa Cavalier ? Je peux la lui acheter. J’ai mes propres fonds.

— C’est dingue.

— Camilla, il ne t’est jamais arrivé de plaquer quelqu’un, puis de vouloir qu’il revienne ? Réponds-moi. Tu n’as jamais pensé que tu donnerais n’importe quoi pour…

— Ruth Ann, Wascomb est mort.

— Tu veux vraiment me faire hurler ? Si tu crois que j’y regarderai à deux fois parce que nous sommes dans un magasin…

— C’est bon, c’est bon. Hal vient me chercher à huit heures. Si tu es là, nous trouverons bien un compromis. »

6

« Qu’est-ce qu’elle fout là ? demanda Hal.

— C’est lui, ton professeur ? » rétorquai-je.

Un énorme type engoncé dans une Geo Métro venait de s’arrêter derrière la Cavalier. Son visage avait quelque chose de familier.

« Viens, je vais te présenter. Professeur (un nom que j’ai oublié), voici ma collègue, Camilla Perry.

— Et c’est ma cousine Ruth Ann Perry qui est assise dans la Volvo, renchéris-je.

— Elle ne vient pas avec nous. Il n’y a pas la place pour quatre.

— Hal, elle est tout autant impliquée que moi. Après tout, ce monde appartient à Wascomb, et il a demandé à la voir.

— Le monde de Wascomb ? fit-il, soudain furieux.

— Si c’est le monde de Wascomb, comment se fait-il que seul ma voiture arrive à y rentrer ? »

Ruth Ann sortit de la Volvo. Elle portait un blouson en jean. Je dois admettre que, quoi qu’elle porte, elle restait élégante.

« Pas de place pour quatre ? fit le professeur. Vous parlez de la voiture ou de cet univers ? En théorie, un micro-univers peut contenir un nombre infini de personnes. Le tout, c’est d’y entrer. »

Son problème, c’était surtout d’entrer dans la Cavalier. Il jeta un regard torve au siège arrière.

« Ruth Ann et moi monterons à l’arrière », dis-je.

Il s’installa donc à l’avant, à côté de Hal. Nous avons attaqué la 19.

« Hal vous a-t-il expliqué ma théorie du microunivers ? demanda le professeur.

— Vous pouvez nous la redire, répondit Ruth Ann.

— D’après moi, il y a des formes stroboscopiques accidentelles générées par des schémas interférentiels visuels et auditifs et qui poussent comme des bubons à partir de cet univers. Elles ont la taille d’un ballon de basket.

— Maintenant, je sais où je vous ai vu. Vous n’étiez pas directeur du terrain de golf près de Oldham Road ?

— Je le suis toujours. »

Mon ex était dingue de golf. Ses clubs sont toujours sous mon lit. Mais assez parlé de lui.

« Si cet univers est de la taille d’un ballon de foot, dit Ruth Ann, comment allons-nous y rentrer ?

— D’un ballon de basket. Et ce n’est que vu de l’extérieur. À l’intérieur, il est bien assez grand pour contenir ce qui s’y trouve. Vu de l’extérieur, notre univers est lui aussi de la taille d’un ballon de basket. En admettant qu’on puisse le voir de l’extérieur. C’est là le nœud du problème : comment sortir d’un univers sans rentrer immédiatement dans un autre ? Vous me suivez ?

— Non.

— D’après le professeur, tout est de la taille d’un ballon de basket », dit Hal.

Ce qui fait de lui l’être le plus gros de toute la création, pensai-je.

Nous escaladions la colline.

« Pourquoi mets-tu du rouge à lèvres ? demandai-je à Ruth Ann. Et pourquoi est-ce que vous la filmez ? ajoutai-je à l’adresse du professeur.

— Je mets tout sur vidéo, répondit-il. Ceci est une expérience scientifique. Il faut que je garde une trace de tout ce qui s’est passé. »

Il s’était retourné sur son siège, caméscope en batterie. Ruth Ann se peignait. Hal vira sur le chemin de bûcherons. Sous les arbres, il faisait très sombre.

« Pourquoi s’arrête-t-on ? demanda le professeur. Est-ce une histoire à la Stephen King ?

— Je commence à le croire », marmonna Hal.

Il était furieux d’avoir dû emmener Ruth Ann, je le savais.

« Nous y voilà. »

Le professeur se retourna et filma à travers le pare-brise. Nous avons pris le virage à quatre-vingt-trois. Les poteaux défilaient à toute allure. Ruth Ann se mit à tripoter les boutons de son blouson en jean. Puis vint la vague en sinusoïde et le monde se retourna comme une chaussette, et nous nous sommes retrouvés là, dans la chambre blanche.

« Où est le professeur ? » demandai-je.

Je me levai. Ruth Ann et Hal firent de même. Il n’y avait que nous trois.

« Peut-être qu’il n’a pas pu passer », suggéra Ruth Ann.

Je voulus regarder les collines qui s’étendaient de l’autre côté de la fenêtre, mais je me retournai pour faire face à l’autre pièce. C’était Ruth Ann qui nous guidait. Wascomb était exactement là où nous l’avions laissé.

« Maman ? fit-il.

— Ruth Ann, dit-elle. Tu ne te souviens pas de moi ? Peu importe. Je suis venue te chercher.

— Pour aller où ?

— Il existe un autre monde, dit Hal. Le vrai.

— Hal, il est mort, intervins-je. Pourquoi remuer le couteau dans la plaie ?

— Vous mêlez pas de ça, vous deux ! ordonna Ruth Ann.

— Qu’est-ce qu’il a de si vrai ? fit Wascomb. Vous êtes de la Navy ?

— Johnny, je t’ai apporté quelque chose, dit Ruth Ann. Deux vieux amis. »

Je crus qu’elle parlait de Hal et moi. Puis je réalisai qu’elle avait fini de déboutonner son blouson. J’essayai de voir son corps, mais il n’y avait rien. Je le fixai attentivement, et il finit par se dessiner, mais restait trop vague.

« Tu t’en souviens ? Tu les appelais Ben et Jerry.

— Ruth Ann ! m’écriai-je.

— Ruth Ann, je suis mort depuis un certain temps déjà.

— Quand j’en aurai fini avec toi, tu te souviendras de moi. »

Elle fit un pas en avant, vers l’autre chambre – et Hal et moi, comme un seul homme, fîmes un pas en arrière, alarmés. Et nous avons glissé dans les ténèbres.

« Tuuuuut ! Tuuuuut ! »

Une voiture passa, manquant de peu la calandre de la Cavalier qui pointait au-delà du panneau stop pour déborder sur River Road.

« Que s’est-il passé ? » demanda Ruth Ann.

Elle reboutonnait son blouson. Le professeur se penchait par-dessus le dossier de son siège et filmait ses moindres gestes.

« Ce qui est arrivé, c’est que tu as failli nous tuer ! » hurla Hal.

Nous avons ramené Ruth Ann au KwikPik pour qu’elle récupère sa Volvo. Elle descendit de voiture sans un mot. Je proposai de la ramener, mais elle fit non de la tête et s’en alla.

« Que vous est-il arrivé ? demanda Hal au professeur.

— Je suis resté en arrière. Mais j’ai ce que je voulais. Des documents. »

Nous sommes allés chez Hal pour passer la cassette sur son magnétoscope :

Ruth Ann mettait du rouge à lèvres. Hal conduisait, l’air ennuyé. Puis il y eut les piquets défilant dans la lumière des phares. Un autre plan de Hal au volant. Puis Ruth Ann et moi sur le siège arrière. Ruth Ann déboutonnait son blouson en jean. Elle ne portait rien en dessous, pas même un soutien-gorge. La caméra fit un zoom sur ses seins. L’écran clignota, puis montra le panneau stop.

« Pour une reine de la fac, elle n’a pas des seins de déesse, remarqua Hal.

— Laisse tomber, fis-je. Cinglée ou pas, c’est ma cousine. Et puis je croyais que c’était une expérience scientifique.

« C’en était une, affirma le professeur. Et elle a réussi. »

Il revint en arrière jusqu’au moment où Ruth Ann déboutonnait son blouson.

« Cette fois-ci, regardez les chiffres en bas de l’écran. »

La caméra zooma à nouveau sur les seins de Ruth Ann. Cette séquence dura sept secondes. Dont trois étaient vides.

8 : 04 : 26 (seins)

8 : 04 : 27 (seins)

8 : 04 : 28 (vide)

8 : 04 : 29 (vide)

8 : 04 : 30 (vide)

8:04:31 (seins)

8 : 04 : 32 (seins)

« Pendant trois secondes, elle a disparu, conclut le professeur.

— Ce qui veut dire que nous aussi, dis-je.

— Je ne vous filmais pas. Ce qui compte, c’est qu’elle a disparu et que la vidéo en est la preuve, du moins pour moi. Ce qui prouve, du moins indirectement, l’existence du micro-univers. Néanmoins, il me faut plus de documentation. Le problème, c’est : comment puis-je y entrer, moi ?

— Suivez les nichons, suggéra Hal.

— Je t’ai dit de laisser tomber, lançai-je. Il faut regarder la vague blanche. Les poteaux. Le cavalier sur le capot. C’est ce que vous auriez dû filmer avec votre caméra.

— Mon caméscope.

— Peu importe. Et d’ailleurs, comment cela n’a-t-il pu durer que trois secondes ? Ce moment m’a paru durer bien plus longtemps que ça.

— Tu as entendu parler de la théorie de la relativité ? demanda Hal.

— Dans un micro-univers, le temps se déroule de façon différente, expliqua le professeur. Il pourrait aussi bien avoir enlevé une microseconde ici, puis l’avoir divisé en un million de parties là-bas qui, toutes, vous paraîtraient durer une vingtaine de minutes. C’est une notion subjective. Voilà pourquoi votre ami pense y avoir passé une éternité alors que le tout n’a sans doute duré que deux ou trois minutes. Vous me comprenez ?

— Non. Vous voulez dire qu’il y a une vie après la mort, mais qu’elle ne dure que deux minutes ?

— Maximum. Mais ce temps paraît infini. En attendant, pouvons-nous recommencer demain soir ? »

J’étais partante. Tout comme Hal, tant que Ruth Ann ne nous accompagnait pas. Je les laissai tous les deux en train de se repasser les seins de Ruth Ann et rentrai chez moi pour regarder Les mystères de l’univers. Ensuite, j’allai m’asseoir dehors pour fumer une cigarette. Je me demandai si mon ex reviendrait un jour. Je me demandai ce que pouvait bien faire Wascomb. Sans doute la même chose que moi. Je décidai de m’arrêter après un dernier voyage.

7

Je finis à huit heures. Hal m’attendait dans le parking du KwikPik. À huit heures quatre, le professeur arriva dans sa Geo Métro. À huit heures cinq, devinez qui se pointa dans sa Volvo.

« Pas question ! » brailla Hal depuis l’arrière de sa Cavalier.

Il m’envoya lui parler. Il préparait un trépied pour le caméscope, installé sur le dossier du siège arrière.

Le professeur s’extirpa de sa voiture. Ruth Ann était déjà descendue de sa Volvo. Elle portait toujours son blouson en jean. Plus un pantalon de toréador et du mascara. J’avais envie de la faire coller en prison.

« Tu ne viens pas avec nous.

— Camilla, inutile de vouloir m’arrêter. Et puis, tu es censée être ma cousine. La loi du sang.

— Ça, du sang, il va y en avoir.

— C’est ce qu’on va voir ! »

Et, d’un pas furieux, elle alla aider le professeur à descendre de voiture, se penchant plus que de raison. Sans doute voulait-elle lui montrer ce qu’elle portait sous son blouson. Ou ce qu’elle ne portait pas.

« Pourquoi devrait-elle rester en arrière ? demanda le professeur. C’est elle qui connaît quelqu’un de là-bas.

— On connaît tous quelqu’un de là-bas, rétorquai-je, vu qu’il n’y a qu’une seule personne.

— Quoi qu’il en soit, elle vient avec nous. Et elle monte devant avec moi.

— Trois à l’avant ? Et depuis quand est-ce vous qui décidez de tout ? »

Je regardai Hal en attendant qu’il dise quelque chose. Il fixait ses chaussures. Le professeur tendit la main et Hal y posa les clefs de sa Cavalier. Soudain, je commençais à comprendre.

« Hal, tu es un crétin intégral. »

J’entrai dans la boutique pour prendre un V-8. Lorsque je suis écœurée, je bois du V-8. Il n’y a que ça qui me fasse du bien.

Lorsque je ressortis, la Cavalier était partie. Tout comme Ruth Ann, et le prof. Hal était assis dans la Métro.

« Ils ont décidé qu’ils se débrouilleraient mieux sans nous, dit-il. Ma nouvelle voiture te plaît ? »

Nous savions très bien où ils allaient. Nous avons pris la 19 vers le Virage de l’Homme Mort. Nous montions la colline de notre côté au moment où ils la descendaient et nous avons donc tout vu. Les poteaux se sont brisés comme des dents gâtées et la Cavalier s’est envolée. Un instant, elle parut rester suspendue en l’air, et je pensai – espérai – que le monde allait se retourner comme une chaussette et l’attraper au vol. Mais non.

La Cavalier se mit à dévaler la colline, à travers les herbes et les buissons, puis rebondit sur les rochers avec un froissement de ferraille, et disparut. Nous avons longtemps attendu l’impact.

Puis nous l’avons entendu.

« Bon Dieu de merde », fit Hal.

Il se gara et nous sommes sortis de la voiture. En me retenant au câble cassé qui avait relié les poteaux, je pus me pencher et voir la Cavalier, coincée entre un rocher et un sycomore, le capot juste au-dessus de l’eau.

Hal restait là, une main sur la portière de la Métro, comme paralysé.

« Va chercher de l’aide ! » dis-je.

Je commençai à descendre la colline. Je m’aidai du câble jusqu’à ce que je puisse me laisser glisser. Les portes de la Cavalier étaient bloquées et le professeur était mort. Tout comme Ruth Ann. Je passai la main à travers la vitre pour reboutonner son blouson. Je pris le caméscope sur le siège arrière et le cachai dans les buissons pour l’y récupérer plus tard. Puis j’attendis l’arrivée de la police. Nous étions en été, mais il faisait froid.

Le lendemain, la police vint m’interroger à mon travail. Le KwikPik n’accorde qu’une journée en cas de décès d’un parent. Je leur dis que je ne savais rien. Ils dirent qu’ils reviendraient. Cette nuit-là, j’allai voir Ervin et lui racontai tout.

« Ils faisaient une expérience. Le professeur était certain que les ondulations des poteaux lui permettraient de voir l’avenir ou quelque chose comme ça. Vous savez, Ruth Ann aimait le mystère.

— Vraiment ? »

C’est sans doute Ervin qui rappela les flics. S’il y eut une enquête, ce fut Hal et moi qui la conduisîmes. Nous avons attendu deux nuits pour ne pas paraître insensibles (ou nous faire repérer). Nous avons récupéré le caméscope et l’avons emmené à son appartement.

La vidéo était prise depuis le trépied sur le siège arrière. On les voyait attaquer le virage. Le professeur était à quatre-vingt-trois, la bonne vitesse. Ruth Ann déboutonnait son blouson. Le professeur la lorgnait. La voiture fit un écart et Ruth Ann saisit le volant, soit pour les sauver ou les faire dévaler la colline, impossible de le savoir.

Hal et moi avons regardé la cassette encore et encore. C’était notre boîte noire. Notre moniteur de vol. Je pouvais voir les seins de Ruth Ann dans le rétro, mais pas son visage.

Elle disparut au moment où la voiture fauchait les poteaux. Pas le professeur.

« Cela veut-il dire qu’il ne verra jamais le microunivers ? demandai-je.

— Sais pas, répondit Hal. Et je ne vois pas comment nous pourrions le découvrir. Même si je pouvais trouver la bonne voiture avec le bon bruit et tout ça, les poteaux ne seront plus là. »

Ervin se remaria dans les quatre mois. Dès que Hal eut son diplôme de seconde année, il s’installa à Louisville. Je suis toujours au KwikPik et, le dimanche, je fais des heures sup. Mon ex n’est jamais revenu. Je ne m’attendais pas à le revoir. Mais assez parlé de lui. Et Ruth Ann ? Nous n’avons jamais été des proches, mais j’espère qu’elle est dans son micro-univers avec Wascomb. Qu’ils y vivent heureux. Ou quoi qu’ils puissent y faire.

titre original :

Deadman’s Curve

Traduit par Thomas Bauduret

OceanofPDF.com