Futurs en voie d’extinction
BARNABÉ : Mike Resnick (1994)
Barnabé est assis dans sa cage, attendant l’arrivée de Sally dans le labo.
Elle lui donnera le puzzle, celui sur lequel il a travaillé hier. Mais aujourd’hui, il ne la décevra pas. Il a réfléchi au puzzle toute la nuit. C’était amusant de réfléchir. Aujourd’hui, il le réussira, elle éclatera de rire et le félicitera pour son intelligence. Il se couchera sur le dos et elle lui chatouillera l’estomac, en disant : « Tu es vraiment un brillant jeune homme, Barnabé ! » Puis, Barnabé fera une grimace et une pirouette.
Barnabé, c’est moi.
Je me sens seul après le départ de Sally. Quand il fait noir, Bud arrive, il nettoie ma cage, mais il ne dit jamais rien. Parfois, il oublie d’éteindre la lumière. Alors, j’essaye de parler à Roger et à sa famille, mais ce ne sont que des lapins et ils ne peuvent pas faire de signes. De toute façon, je ne crois pas qu’ils soient très intelligents.
Chaque soir, quand Bud arrive, je m’assieds et je lui souris. Je fais toujours le signe pour « Salut », mais il ne répond pas. Parfois, je me dis que Bud n’est pas plus intelligent que Roger. Il se contente de me tapoter la tête. Parfois, il laisse les dessins animés quand il a fini.
Mon dessin animé préféré, c’est Fred et Barney(2). Tout est brillant et ça va vite. J’ai souvent demandé à Sally de m’amener Dino au laboratoire pour que je puisse jouer avec lui, mais elle ne le fait jamais. J’aime Barney parce qu’il n’est pas aussi gros et bruyant que Fred, et que moi non plus je ne suis pas gros et bruyant. Et puis, mon nom est Barnabé et ça ressemble à Barney. Quelquefois, quand il fait noir et que je suis seul, j’imagine que je suis Barney et que je ne dors plus dans une cage.
Aujourd’hui, c’était blanc dehors, et Sally avait du même blanc sur elle lorsqu’elle est arrivée au labo, mais tout s’est transformé en eau.
Aujourd’hui, nous avons eu un nouveau jouet. Cela ressemble à la chose qui est sur le bureau du Docteur, avec un tas de petites choses qui ressemblent à des grains de raisin plats. Sally me dit qu’elle allait me montrer des choses et que je devrais toucher le grain qui porte la même image. Elle m’a montré un soulier, une balle, un œuf, une étoile, et un carré.
Je me suis trompé pour l’œuf et la balle, mais demain je réussirai. Je réfléchis de plus en plus chaque jour. Comme dit Sally, je suis un jeune homme très brillant.
Nous avons passé plusieurs jours avec le nouveau jouet, et maintenant je peux parler à Sally simplement en touchant les bons grains.
Elle arrivera au labo et elle dira : « Comment vas-tu ce matin, Barnabé ? »
Et je toucherai les grains de raisin qui disent : « Barnabé va bien », ou « Barnabé a faim ».
Ce que je veux vraiment dire, c’est : « Barnabé est seul », mais il n’y a pas de grain de raisin pour « seul ».
Aujourd’hui, j’ai touché les grains qui disent : « Barnabé veut sortir.
— Sortir de ta cage ? » demande-t-elle.
Je dis : « Sortir dehors. Dehors dans le blanc.
— Tu n’aimeras pas.
— Je n’aime pas le noir quand je suis seul. J’aimerai le blanc.
— Il fait très froid, et tu n’y es pas habitué.
— Le blanc est très joli. Barnabé veut sortir.
— La dernière fois que je t’ai laissé sortir, tu as fait mal à Roger, me rappelle-t-elle.
— Je voulais seulement le toucher.
— Tu ne connais pas ta force. Roger n’est qu’un lapin et tu lui as fait du mal.
— Je ferai doucement, cette fois, dis-je.
— Je croyais que tu n’aimais pas Roger, dit-elle.
— Je n’aime pas Roger. J’aime toucher. »
Elle passe le bras dans la cage et me chatouille l’estomac et me gratouille le dos, c’est la récréation et je me sens mieux, mais après, elle arrête.
« C’est l’heure de ta leçon, dit-elle.
— Si je réussis, pourras-tu m’amener quelque chose à toucher ?
— Quelle sorte de chose ? »
Je réfléchis un moment. « Un autre Barnabé », dis-je.
Elle devient triste et ne répond pas.
Un jour, Sally m’apporte un livre plein d’images. Je le renifle et je le goûte. Je finis par comprendre qu’elle veut que je le regarde.
Il y a toutes sortes d’animaux. J’en vois un qui ressemble à Roger, mais il est marron et Roger est blanc. Et il y a un chat comme celui que je vois par la fenêtre. Et un chien, comme celui que le Docteur amène quelquefois au labo. Mais il n’y a pas de Dino.
Puis je vois l’image d’un garçon. Il a les cheveux plus courts que ceux de Sally, ils ne sont pas gris comme ceux du Docteur ou jaunes comme ceux de Bud. Mais il sourit et je sais qu’il doit avoir beaucoup de choses à toucher.
Quand Sally revient le lendemain, j’ai beaucoup de questions à lui poser à propos des images. Mais avant que je puisse la questionner, c’est elle qui me questionne.
« Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle en levant une image.
— Roger.
— Non, Roger, c’est un nom. Comment appelle-t-on cet animal ? »
J’essaye de me souvenir.
« Lapin, dis-je enfin.
— Très bien, Barnabé, dit-elle. Et ça ?
— Un chat », dis-je.
Nous faisons le livre entier.
« Où est Barnabé ?
— Barnabé est un singe, répond-elle. Il n’y a pas d’image de singe dans le livre. »
Je me demande s’il y a d’autres Barnabé dans le monde, et s’ils se sentent seuls aussi.
Plus tard, je demande : « Est-ce que j’ai un père et une mère ?
— Bien sûr, dit Sally. Tout le monde a un père et une mère.
— Où sont-ils ?
— Ton père est mort, dit Sally. Ta mère est dans un zoo très loin d’ici.
— Barnabé veut voir sa mère, dis-je.
— J’ai peur que cela ne soit pas possible.
— Pourquoi ?
— Elle ne te reconnaîtrait pas. Elle t’a oublié, tout comme tu l’as oubliée.
— Si je pouvais la voir, je lui dirais : "Je suis Barnabé", et elle me reconnaîtrait. »
Sally secoue la tête. « Elle ne comprendrait pas. Tu es très spécial ; mais pas elle. Elle ne sait pas faire de signes, et elle ne sait pas utiliser un ordinateur.
— Est-ce qu’elle a d’autres Barnabé ?
— Je ne sais pas, dit Sally. Je pense que oui.
— Comment parle-t-elle avec eux ?
— Elle ne leur parle pas. »
Je réfléchis à ça un long moment.
« Mais elle les touche, dis-je finalement.
— Oui, elle les touche, répond Sally.
— Ils doivent être très heureux », dis-je.
Aujourd’hui, j’en découvrirai plus sur les Barnabé.
« Bonjour, dit Sally en entrant dans le labo. Comment vas-tu aujourd’hui, Barnabé ?
— C’est quoi un zoo ?
— Un zoo est un endroit où vivent les animaux.
— Je peux voir un zoo par la fenêtre ?
— Non. C’est très loin d’ici. »
Je réfléchis longtemps à la question suivante.
« Est-ce que les Barnabé sont des animaux ?
— Oui.
— Est-ce que les Sally sont des animaux ?
— Dans un certain sens, oui.
— Est-ce que la mère de Sally vit dans un zoo ? »
Sally éclate de rire. « Non.
— Est-ce qu’elle vit dans une cage ?
— Non. »
Je réfléchis encore un long moment.
« La mère de Sally est morte, dis-je.
— Non, elle est vivante. »
Je me mets en colère, parce que je ne sais pas comment demander pourquoi la mère de Sally est différente de la mère de Barnabé, et plus j’essaye, moins j’y arrive, et Sally ne me comprend pas. Je finis par taper du poing sur le sol. Roger et sa famille sursautent, et le Docteur ouvre la porte. Sally me donne un petit jouet qui couine quand je le frappe, j’oublie rapidement que je suis fâché et je commence à m’amuser avec le jouet. Sally dit quelque chose au Docteur, il sourit et s’en va.
« As-tu quelque chose à me demander avant le début de notre leçon ? demande Sally.
— Pourquoi ?
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi Barnabé est un singe et Sally un être humain ?
— Parce que c’est ainsi que Dieu nous a faits », dit-elle.
Je commence à me sentir très excité, parce que je pense que je suis tout près d’en apprendre plus sur les Barnabé.
« Qui est Dieu ? »
Elle essaye de répondre, mais une fois encore, je ne comprends rien.
Il fait noir et je suis tout seul, hormis Roger et sa famille, Bud a déjà nettoyé ma cage, je m’assieds et je réfléchis à Dieu, Réfléchir peut être très intéressant.
S’il nous a faits, Sally et moi, pourquoi ne m’a-t-il pas fait aussi intelligent que Sally ? Pourquoi peut-elle parler et faire des choses avec ses mains que je ne peux pas faire ?
Je n’y comprends rien. Je décide que je dois rencontrer Dieu et lui demander pourquoi il a fait ces choses, et pourquoi il a oublié que même les Barnabé aiment être touchés.
Dès que Sally rentre dans le labo, je la questionne, « Où vit Dieu ?
— Au paradis.
— C’est loin d’ici ?
— Oui.
— Plus loin que le zoo ?
— Beaucoup plus loin.
— Est-ce qu’il arrive à Dieu de venir au labo ? »
Elle éclate de rire. « Non. Pourquoi ?
— J’ai beaucoup de questions à lui poser.
— Je peux peut-être répondre à certaines, dit-elle.
— Pourquoi est-ce que je suis tout seul ?
— Parce que tu es très spécial, dit Sally.
— Si je n’étais pas spécial, je serais avec d’autres Barnabé ?
— Oui.
— Je n’ai jamais fait de mal à Dieu, dis-je. Pourquoi m’a-t-il fait spécial ? »
Le lendemain matin, je lui ai demandé de m’en dire plus sur les autres Barnabé.
« Barnabé n’est qu’un nom, explique Sally. Il y a d’autres singes, mais je ne sais pas s’il y en a qui s’appellent Barnabé.
— Qu’est-ce que c’est un nom ?
— Un nom, c’est ce qui le rend différent de tout le monde.
— Si je m’appelais Fred ou Dino, je serais comme tout le monde ?
— Non, dit-elle. Tu es spécial. Tu es Barnabé le Bonobo. Tu es très célèbre.
— Qu’est-ce que c’est célèbre ?
— Beaucoup de gens savent qui tu es.
— Qu’est-ce que c’est les Gens ?
— Les hommes et les femmes.
— Il y en a d’autres que toi, le Docteur et Bud ?
— Oui. »
Puis, c’est l’heure de mes exercices, mais je les fais très mal, parce que je continue à réfléchir à un monde où il y a plus de gens que Sally et le Docteur et Bud. Je suis si occupé à me demander qui les laisse sortir de leurs cages quand le noir s’en va, que j’oublie complètement Dieu et que je ne pense plus à lui pendant plusieurs jours.
J’entends Sally parler au Docteur, mais je ne comprends pas ce qu’ils disent.
Le Docteur ne cesse de répéter que nous n’avons plus de candi, et Sally ne cesse de répéter que Barnabé est spécial, et puis ils disent des tas de choses que je ne peux pas comprendre.
Lorsqu’ils ont fini et que le Docteur est parti, je demande à Sally pourquoi nous ne pouvons plus avoir de candis.
« De candis ? répète-t-elle. Que veux-tu dire ?
— Le Docteur a dit qu’il n’y aura plus de candis. »
Elle me regarde pendant un long moment. « Tu as compris ce qu’il a dit ?
— Pourquoi ne pouvons-nous plus avoir du candi ?
— Crédits, dit-elle. Le mot est crédits. Cela signifie quelque chose de différent.
— Alors Sally et Barnabé peuvent encore avoir des candis ?
— Bien sûr, nous pouvons. »
Je me couche sur le dos et je lui fais signe : « Chatouille-moi. »
Elle tend le bras dans la cage et me chatouille, mais je vois de l’eau dans ses yeux. Les Humains font de l’eau avec leurs yeux lorsqu’ils sont malheureux. Je fais semblant de lui mordre la main et je cours tout autour de la cage comme je faisais quand j’étais bébé, mais cette fois cela ne la fait pas rire.
J’entends des voix derrière la porte. C’est de nouveau Sally et le Docteur.
« Eh bien, nous ne pouvons pas le mettre dans un zoo, dit le Docteur. S’il se met à utiliser le langage sourd-muet avec les spectateurs, en moins d’un mois, il y aura un million de personnes qui demanderont sa libération, et à ce moment-là qu’arriverait-il ? Qu’adviendrait-il de lui ? Vous imaginez le pauvre bougre dans un cirque ?
— Nous ne pouvons pas le supprimer simplement parce qu’il est trop brillant, dit Sally.
— Et qui prendra soin de lui ? Vous ? Il n’a que huit ans pour l’instant. Que se passera-t-il lorsqu’il aura atteint sa maturité sexuelle, quand il sera un mâle adulte et irascible ? Il pourrait vous mettre en pièces en quelques secondes.
— Oh, non ! Pas Barnabé.
— Votre propriétaire vous permettra-t-il de le garder ? Voulez-vous vraiment sacrifier les prochaines vingt années de votre vie à vous en occuper ?
— Notre budget sera peut-être renouvelé au début de cet automne, dit Sally.
— Soyez réaliste, dit le Docteur. Si cela arrive, ce ne sera pas avant des années. Ce programme a été reproduit dans une demi-douzaine de labos à travers le pays, et certains d’entre eux sont bien plus avancés. Barnabé n’est pas le seul singe qui a appris à utiliser les articles et les adjectifs, vous savez. Il y a aussi un gorille de vingt-cinq ans et trois autres chimpanzés Bonobo qui sont déjà largement adolescents. Il n’y a aucune raison de penser que qui que ce soit soit prêt à renflouer notre budget.
— Mais il est différent, dit Sally. Il pose des questions abstraites.
— Je sais, je sais… il a demandé une fois qui était Dieu. Mais j’ai écouté la cassette et c’est vous qui avez d’abord mentionné Dieu. Si vous aviez parlé de Michael Jordan et qu’il ait demandé qui il était, cela n’aurait pas signifié qu’il s’intéresse au basket.
— Laissez-moi au moins parler au comité, leur montrer des cassettes.
— Ils savent à quoi ressemble un chimpanzé, dit le Docteur.
— Mais ils ne savent pas à quoi ressemble un chimpanzé qui pense, dit Sally. Ça aidera peut-être à les convaincre…
— Il ne s’agit pas de les convaincre, dit le Docteur. Les crédits sont épuisés. Tous les programmes en souffrent.
— S’il vous plaît…
— D’accord, dit le Docteur. J’organiserai une réunion. Mais ça ne changera rien. »
J’entends tout, mais je ne comprends rien. Avant qu’il fasse clair aujourd’hui, j’ai rêvé d’un endroit plein de Barnabé et je suis assis dans un coin, les yeux fermés, essayant de m’en souvenir avant que tout ne disparaisse.
Nous continuons les exercices chaque jour, mais je sais que Sally est malheureuse, et je me demande ce que j’ai fait pour la fâcher.
Ce matin, Sally ouvre la porte de ma cage et me serre contre elle pendant un long moment.
« Je dois te parler, Barnabé », dit-elle.
Et je vois que ses yeux font encore de l’eau.
Je touche les grains qui disent :
« Barnabé aime parler.
— C’est important, dit-elle. Demain tu vas quitter le labo.
— Je vais aller dehors ?
— Tu pars très loin.
— Au zoo ?
— Plus loin. »
Soudain je me souviens de Dieu.
« Je vais aller au paradis ? »
Elle sourit mais ses yeux font encore plus d’eau. « Pas si loin. Tu vas aller dans un endroit où il n’y a pas de labo et de cage. Tu vas être libre, Barnabé.
— Il y a d’autres Barnabé, là-bas ?
— Oui, dit-elle. Il y a d’autres Barnabé là-bas.
— Le Docteur s’est trompé. Sally et Barnabé pourront encore jouer ensemble.
— Je ne peux pas aller avec toi, dit-elle.
— Pourquoi ?
— Je dois rester ici. C’est ma maison.
— Si tu es gentille, peut-être Dieu te laissera sortir de ta cage », dis-je.
Elle fait un drôle de bruit et me serre de nouveau contre elle.
Ils me mettent dans une cage plus petite qui n’a pas de lumière. Pendant deux jours, je sens de mauvaises odeurs. Presque toute mon eau tombe, et de grands bruits me font mal aux oreilles. Parfois des Gens parlent, et une fois un homme qui n’est pas Bud ni le Docteur me donne de la nourriture et de l’eau. Il le fait par un petit trou en haut de la cage.
Je lui touche la main pour lui montrer que je ne suis pas fâché. Il hurle et retire sa main.
Je continue à répéter : « Barnabé est seul », mais il fait noir ici et personne pour le voir.
Je n’aime pas mon nouveau monde.
Le troisième matin, ils bougent ma caisse et ils la bougent encore. Finalement ils la soulèvent et la portent, quand ils la posent, je sens des choses que je n’ai jamais senties avant.
Ils ouvrent la porte, et je sors sur l’herbe. Le soleil est très brillant, et je regarde de côté et je vois des Gens qui ne sont pas Sally ou le Docteur ou Bud.
« Tu es chez toi, mon garçon », dit l’un d’entre eux.
Je regarde autour de moi. Le monde est un endroit beaucoup plus grand que le labo, et j’ai peur.
« Allez, vas-y, mon vieux, dit un autre. Renifle partout. Il faut t’habituer à l’endroit. »
Je renifle partout. Je ne me suis pas habitué à l’endroit.
J’ai passé de nombreux jours dans le monde. Je connais tous les arbres, les buissons et la grande barrière tout autour. Ils me donnent des fruits, des feuilles et de l’écorce. Je n’y suis pas habitué et pendant un moment je suis malade, puis après je vais mieux.
J’entends beaucoup de bruit au-delà du monde – des hurlements, des grognements et des glapissements. Je sens beaucoup d’animaux bizarres. Mais je n’entends, ni ne sens d’autres Barnabé.
Puis un jour les Gens me remettent dans ma caisse, et je reste seul pendant longtemps, et puis ils ouvrent la caisse et je ne suis plus dans le monde, mais dans un endroit avec tant d’arbres que je ne vois presque pas le ciel.
« Voilà, mon vieux, dit un Gens. Te voilà tout seul dans la forêt, maintenant. »
Il fait un geste avec ses mains, mais c’est un signe que je ne reconnais pas.
Je réponds : « Barnabé a peur. »
Le Gens me tapote la tête. C’est la première fois que quelqu’un me touche depuis que j’ai quitté le labo.
« Je te souhaite une belle vie et d’avoir beaucoup de petits Barnabé. »
Puis il monte dans sa cage et roule loin de moi. J’essaye de le suivre, mais il est trop rapide, et bientôt je ne le vois plus.
Je regarde la forêt et j’entends des bruits bizarres, et le vent m’apporte la douce odeur d’un fruit.
Il n’y a personne autour pour me voir, mais je fais un signe quand même :
« Barnabé est libre. »
Barnabé est libre.
Barnabé est seul.
Barnabé a peur.
J’apprends à trouver de l’eau et à monter aux arbres. Je vois de petits Barnabé avec des queues qui babillent, mais ils ne savent pas parler avec des signes, et je vois de gros chats avec des taches, ils font des bruits terribles et je me cache.
J’aimerais me cacher dans ma cage, où j’étais toujours en sécurité.
Aujourd’hui, quand le noir est parti, je me lève et je vais à l’eau, et je trouve un autre Barnabé.
« Salut. Je suis aussi un Barnabé. »
L’autre Barnabé grogne vers moi.
« Tu vis dans un labo ? Où est ta cage ? »
L’autre Barnabé fonce vers moi et commence à me mordre. Je glapis et je roule sur le sol.
« Qu’est-ce que j’ai fait ? »
L’autre Barnabé fonce encore vers moi, et je pousse des cris perçants et je monte en haut d’un arbre. Il s’assied au pied et me regarde tout le jour jusqu’à ce que le noir revienne. Il fait très froid, puis humide, je frissonne toute la nuit et j’aimerais que Sally soit là.
Au matin le Barnabé est parti, et je redescends. Je flaire l’endroit où il était et je suis son odeur, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. Finalement, j’arrive à un endroit où il y a plus de Barnabé que j’ai jamais imaginé qu’il en existait. Puis je me suis souvenu que Sally m’a appris à compter, et je compte. Ils sont vingt-trois.
Un d’eux m’a vu et hurle, et avant que je puisse faire un signe tous me chargent et je m’enfuis. Ils me poursuivent pendant longtemps, mais finalement ils s’arrêtent et je suis de nouveau seul.
Je suis seul pendant longtemps. Je ne reviens pas vers les Barnabé, parce qu’ils m’auraient fait mal s’ils pouvaient. Je ne sais pas ce que j’ai fait pour les fâcher, alors je ne sais pas comment arrêter.
J’ai appris à sentir les gros chats quand ils sont encore assez loin et à grimper aux arbres pour qu’ils ne puissent pas m’attraper, et j’ai appris à me cacher des chiens qui rient comme Sally quand je faisais des galipettes, mais je suis seul et parler me manque, et j’oublie déjà des signes que Sally m’a appris.
La nuit dernière j’ai rêvé de Fred, de Wilma, de Barney et de Dino, et quand je me suis réveillé, mes yeux faisaient de l’eau.
J’entends des bruits le matin. Pas des bruits comme font les gros chats ou les chiens, mais des bruits bizarres. Je vais voir qui les fait.
Dans une petite clairière, je vois quatre Gens – deux hommes et deux femmes – et ils ont apporté de petites cages marron. Les cages ne sont pas aussi bien que ma vieille cage parce qu’on ne peut pas voir à travers.
Un des hommes a fait un feu et ils se sont assis autour sur des chaises. J’ai envie de m’approcher, mais j’ai appris ma leçon avec les Barnabé, et j’attends jusqu’à ce qu’un des hommes me voie.
Comme il ne hurle pas et ne me chasse pas, je lui fais signe.
« Je suis Barnabé.
— Qu’est-ce qu’il a dans tes mains ? demande une des femmes.
— Rien, dit un homme.
— Barnabé est un ami. »
Une femme met quelque chose devant son visage et soudain, il y a un grand pop ! C’est si brillant que je ne vois plus. Je me frotte les yeux et je marche vers eux.
« Ne le laissez pas trop approcher, dit l’autre homme. Allez savoir le genre de maladie qu’il trimballe.
— Voulez-vous parler avec Barnabé ? »
Le premier homme prend une pierre et la lance vers moi.
« Pschhhh ! hurle-t-il. Va-t’en. »
Il lance une autre pierre et je m’enfuis dans la forêt.
Quand il fait noir et qu’ils sont assis près du feu, je me glisse aussi près que je peux, je m’allonge et j’écoute le bruit de leurs voix et je fais semblant d’être revenu au labo.
Le matin, ils me jettent des pierres jusqu’à ce que je parte.
Et puis un jour, après qu’ils m’ont jeté des pierres, je vais à l’eau et quand je reviens, ils sont partis. Ce n’étaient pas de très bons amis, mais c’étaient les seuls que j’avais.
Qu’est-ce que je vais faire maintenant ?
Finalement, après beaucoup de jours, je trouve un Barnabé tout seul, et c’est une femelle. Les autres Barnabé lui ont laissé de terribles cicatrices, et quand elle me voit, elle montre les dents et elle grogne. Je reste assis tranquillement et j’espère qu’elle ne partira pas.
Après un long moment, elle se rapproche de moi. J’ai peur de bouger, parce que je ne veux pas l’effrayer ou la mettre en colère. Je l’ignore et regarde au loin à travers les arbres.
Finalement, elle tend la main, attrape un insecte sur mon épaule et le met dans sa bouche, et bientôt elle est assise à côté de moi, mangeant les fleurs et les feuilles tombées par terre.
Enfin, quand je suis sûr qu’elle ne partira pas, j’utilise les signes pour lui dire :
« Je suis Barnabé. »
Elle m’attrape les mains comme si je jouais avec un fruit ou un insecte, puis montre les dents quand elle voit que je ne tiens rien.
Elle n’est pas vraiment plus intelligente que Roger, mais au moins elle ne s’enfuit pas.
Je l’appellerai Sally.
Titre original :
Barnaby in Exile
Traduit par Maryvonne Ssossé
OceanofPDF.com
1 La Communauté Oneida était une secte de perfectionnistes religieux fondée par John Humphrey
Noyes en 1848 à Oneida dans l’État de New York. Les Shakers, ou Trembleurs, membres de
l’Église millénariste, apparus en Angleterre au milieu du XVIIIe siècle, se sont établis aux États-
Unis en 1774. Les premiers avaient pour doctrine que le péché peut être éliminé par la réforme
sociale. Les seconds prônaient le célibat, la propriété commune et un strict mode de vie. (N.d.T)
2 Personnages de La Famille Pierrafeu qui se déroule pendant la préhistoire.
OceanofPDF.com