Futurs en voie d’extinction

Chapitre 6 sur 8 · partie 1/3

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Futurs en voie d’extinction

PROTECTION : Maureen F. McHugh (1992)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

 

Quand le train arrive au camp, je suis complètement paniquée mais j’essaie d’avoir l’air détendu, vous voyez. J’étais censée aller à Green River, un camp de femmes dans le Wyoming, mais il y a eu comme une erreur d’aiguillage et me voilà embarquée pour Protection au Kansas. Un camp dont je n’ai jamais entendu parler – Green River, bien sûr, je connais. Je crois que ça m’a mise en rogne. J’étais censée partir pour ce fameux camp de travail pourri du Wyoming et, à la place, ils m’expédient dans ce bled perdu. Comme si c’était une sorte d’épreuve, vous voyez. Du reste, qu’est-ce que les gens en auront à foutre dans quel camp je finis par échouer ? Voilà que je continue à penser au monde du dehors, alors que je suis en prison. Mais ça, je ne le sais pas encore.

Laissez-moi vous dire, je me considère comme une nana plutôt chatouilleuse. Je me trouve dure. Pendant tout le trajet de Wichita à Protection, je ne fais rien si ce n’est simplement occuper un siège dans le train, côté fenêtre. Personne ne va s’aviser de me déplacer, même s’il y a plein de gens dans le couloir qui se marchent les uns sur les autres. Et cela, parce que je me suis arrangée pour planquer un stylo dans le bas de la couture d’un des trois pantalons que je porte, et qu’ils savent tous que le premier qui s’approche, je le lui fourre dans le bide. De sorte que tout le monde me fiche la paix.

Il n’y a pourtant rien à voir par la fenêtre, sinon toute cette herbe morte de couleur brunâtre. Le voyage dure quelque cinq heures, parce que le train n’avance pas très vite, et le paysage qui défile n’est que prairies arides et, de temps à autre, nous croisons ce qui était une route avant que le Couloir soit frappé par la sécheresse, à l’époque où l’Ouest avait encore des pluies et des fermes. Les gens continuent à se marcher les uns sur les autres parce qu’il faut bien qu’ils aillent aux toilettes. Pour ma part, je crois que je peux me retenir encore pas mal de temps car je sais que, dès l’instant où je me lèverai, quelqu’un va me prendre ma place.

On fait tous bonne impression. Ils nous ont laissé nos vêtements, ce qui m’a quand même étonnée, je pensais qu’ils allaient nous faire porter des combinaisons grises ou des trucs dans ce genre. Mais non, ils se sont contentés de nous raser la nuque et de nous coller ces implants. J’ignore à quoi ça peut servir. Peut-être pour qu’ils puissent à tout moment nous localiser – merde, ils lisent peut-être dans nos pensées. Et puis, toute personne susceptible d’avoir son métabolisme équilibré s’est vue déstabiliser. Le sort qui nous attend est de devenir un surplus dans un camp de travail, et je crois que cela n’inquiète personne. J’ai des démangeaisons dans la nuque, et ça fait deux semaines que je porte ces vêtements. Je mets tout en trois exemplaires, ça a l’air vraiment idiot et j’ai chaud là-dedans. Ça m’embêtait, vous voyez, on voudrait se faire une allure décontractée, mais quand ils nous ont dit qu’on ne pourrait garder que ce qu’on avait sur nous, je me suis dit que ça pourrait prendre quelque temps avant que je me tire de là-bas. Je veux dire, je vais probablement me faire la malle avant l’hiver, vous voyez. Mais juste au cas où. Et puisque je ne sais pas ce que je vais faire une fois dehors, il vaut mieux, je pense, avoir des vêtements en réserve. Non que les commissaires ne se doutent de rien, ils doivent bien savoir que tout le monde n’a qu’une envie, se tirer d’ici. Et le moment venu, ils ne vont pas me laisser tout bonnement prendre un billet retour en train ; ça risque d’être plutôt long pour rentrer à Cleveland. Il se peut que je doive marcher une partie du chemin » et ça pourrait prendre un bail, et je serais alors peut-être bien contente d’avoir gardé ces fringues.

Voilà donc que nous arrivons à Protection. Ce n’est rien, pas même une palissade, seulement ce quai de béton aussi long que le train, et un chemin de terre et la prairie aride. Le train s’arrête et nous restons assis. Je présume qu’il s’agit de Protection, que pourrait-il y avoir d’autre ici ? Dans quel autre endroit enverrait-on un convoi de détenus ?

Nous attendons un moment, peut-être vingt minutes, entassés dans le train avec la ventilation coupée, et au loin j’aperçois ce panache de fumée brune. Sauf que ce n’est pas de la fumée, c’est de la poussière, et ça vient de la route. Des autobus, par dizaines. Toute une colonne éléphantesque d’autobus vert foncé traînant leur carcasse le long des collines « ondulées ». Jusqu’ici, j’ignorais ce qu’on entendait par « collines ondulées » ; mais celles-ci évoquent bel et bien des ondulations, recouvertes d’une herbe morte couleur de poussière. Les autobus s’immobilisent sur le chemin ; le premier à l’avant presque collé contre le quai. C’est un bus fonctionnant au gaz, avec une grosse poche de méthane sur le toit, à moitié dégonflée, comme une chose flasque tassée dans une cage. C’est la première fois que j’en vois un, on n’en a pas à Cleveland. Des autobus, sortent des gardes en treillis, équipés d’une véritable artillerie. Des fusils irradiants, je ne m’attendais pas à ça, je pensais qu’ils auraient des armes à projectiles, mais qu’est-ce que j’y connais ? Les fusils disruptifs font peut-être moins de saletés, c’est pourquoi les flics en ville les utilisent. Quoique ici, dans un camp de travail, qu’est-ce que ça peut bien foutre si on éclabousse le paysage ?

Ils traînent un moment, ouvrent brusquement la porte de notre wagon où trois d’entre eux font irruption, nous criant de ne pas bouger, agitant leurs fusils sous notre nez. Holà, je ne vais pas me sauver, pas avant que je sache ce qui se passe.

« Vous allez sortir sur le quai, sur deux rangs ! Vous comprenez ce que je dis, espèces de trouducs ? nous hurle cette femme. Ça fait cinq ans que je bosse ici, dans ce putain de bled, et peut-être bien que si j’en bute assez du ramassis que vous êtes, ils vont se dire qu’on peut me faire confiance et me transférer quelque part ailleurs. Alors, je ne cherche qu’un prétexte. Maintenant, bougez-vous ! »

Nous commençons donc à évacuer le wagon par flots successifs ; tout le long du quai, il en va de même pour les autres wagons. Quand c’est à mon tour de descendre, un garde me fait signe d’aller dans la file de gauche, et je me garde bien de le contrarier. Il ne semble pas y avoir de différence entre les deux files. Nous sommes tous là, alignés, et il fait chaud, et j’ai besoin d’aller aux toilettes.

Ils nous font rester là, en plein soleil, tandis qu’ils traînent leurs regards menaçants le long du quai. Oui, la trouille me gagne. Je sais ce qui se passe, je sais ce que je ferais en pareille situation. Si j’avais un ramassis de rebuts à surveiller, la première chose que je ferais serait de leur montrer quel pourri je suis. Donc on poireaute, et je me demande ce qu’ils vont nous faire.

Finalement, la gueularde en chef s’arrête devant nos deux files. « Helga », c’est le nom qui me vient à l’esprit.

« Toi. »

Elle pointe ce putain de fusil sur un type dans la file de droite. Une grande perche à l’aspect maigrichon, le genre à ne pas avoir eu de siège dans le train. Il n’a aucune expression sur le visage, presque comme s’il s’attendait à ce qui lui arrive.

« AMÈNE-TOI ! » hurle-t-elle.

Il s’avance en traînant les pieds. Il a des chaînes aux chevilles ; ils font ça uniquement aux psychopathes et aux militants politiques. Ils ne sortiraient pas un psychopathe de la file, sinon pour le rôtir sur place. D’ailleurs, il n’a pas l’air d’un psychopathe, je présume donc que le gars est un politique. Ça ne doit pas non plus les gêner de dessouder un politique.

« Tourne-toi », braille la femme.

Il obéit, de sorte qu’il nous tourne le dos.

« Alors, les trouducs, elle vous plaît, sa coupe de cheveux. Bon, laissez-moi vous dire une chose, le périmètre du camp est électrisé. (Le même discours se répète devant chaque wagon. Je reviens au type, dont les cheveux sont assez longs pour lui couvrir la nuque.) Je vais vous montrer ce qui arrive si vous franchissez le périmètre. »

Elle met la main contre le dos du type et le pousse du quai. Il tombe, paumes ouvertes, et s’aplatit dans la poussière qui entoure le béton.

« MARCHE ! » lui crie la femme.

Je passe sous silence le tas de jurons qu’elle nous a assénés, simplement parce que ce sont toujours à peu près les mêmes qu’elle rabâche. Quoi qu’il en soit, le type se relève péniblement et la regarde.

« Pourquoi je marcherais si de toute façon vous devez me tuer ? » dit-il de cette voix tout à fait normale, naturelle.

Il a peur, ça se voit, et il s’exprime pourtant avec cette belle voix mûre.

Insolent, comme je les aime.

« MARCHE ! » hurle la femme en lui fourrant le canon de son fusil dans la figure, ce qui le fait trébucher en arrière.

Et soudain son corps se raidit. Comme une planche. Tous les muscles de son cou ressortent et ses mains dessinent des griffes, et il s’abat comme un putain d’arbre. Droit. Puis il devient tout mou.

Je regarde ce qui se passe le long du quai. À part un seul qu’ils doivent pousser, il y a tous ces autres étendus dans l’herbe brune. Deux gardes sautent en bas, et je retiens ma respiration, m’attendant qu’ils tombent dans les pommes eux aussi. Mais non, ils prennent juste le type par les bras et les jambes, puis le balancent dans l’autobus.

« Traversez-moi ça à plusieurs fois, et votre putain de cerveau va frire comme un œuf, dit la femme avec un ton de satisfaction. Enfin, pour autant qu’un seul des trouducs que vous êtes a un cerveau. »

On ne remonte dans le bus qu’après que Helga nous a signifié les règlements, ce qui prend une éternité. Quand nous embarquons, personne ne veut s’asseoir à côté de « Politique ». Mais il est vers l’avant, et je m’y mets aussi. L’autobus me rend malade, plus je suis devant, mieux c’est. Le gars est encore inconscient, la tête contre la vitre, et je dois le bouger pour m’installer. Il a de beaux vêtements, de vraies loques mais beau tissu, chinois ou quelque chose comme ça. Il porte pull-over et pantalon qui, avec la poussière, ont cette couleur marron avec de petites taches de gris. On lui a ôté ses chaînes qu’on a rapportées dans le train. Le type a des doigts vraiment longs. Il y a quelque chose qui me plaît chez lui, peut-être la façon dont il s’est tourné et a parlé à Helga. Je pourrais comprendre s’il était fou ou défoncé, mais non, il était tout ce qu’il y a de plus normal.

Tout le monde me regarde parce que je suis assise à côté de Politique. Tout le monde sait qu’il porte d’ores et déjà la marque de désagréments à venir. J’imagine qu’en montrant que je m’en fous, ça me pose comme une vraie dure, et personne ne devrait venir m’emmerder.

Du reste, quelque chose en lui m’attire réellement. Par conséquent, je considère qu’il est à moi.

Durant le temps où nous roulons vers le camp, il ne retrouve pas vraiment ses esprits. Je dois donc passer son bras autour de mes épaules et pratiquement le porter hors de l’autobus. Je ne suis pas tellement grande. Il a beau être maigre, il fait bien un mètre quatre-vingts, peut-être quatre-vingt-dix, et pèse plus que moi. Il n’est pas complètement inconscient, et je lui fais la conversation. Il a les yeux à peine ouverts.

« Allez, dis-je, marche, tiens-toi sur tes pieds, espèce de con, ou c’est sur moi qu’ils vont se défouler. »

Continuant à le presser, je lui fais descendre les marches et le fais avancer jusqu’aux baraquements. Un bâtiment neuf en béton. Les lits ressemblent étrangement à des étagères en métal. Je flanque le type sur une couchette du bas et en prends une intermédiaire. Je regarde les autres s’affairer avant de m’installer.

La trouille, mec, j’ai la trouille. C’est sûr et certain que je ne voulais pas me retrouver dans un camp mixte. Dans un camp de femmes, je ne risquais pas d’être dépassée en poids par plus de la moitié des détenus. Dans le bus, il y avait environ deux gars pour une fille. Les hommes sont plus costauds ; le seul espoir que j’ai, c’est de me faire une réputation de cinglée, ou alors d’imaginer un truc dont tout le monde a besoin. Me préoccuper de stratégie, voilà qui me donne quelque chose d’autre à faire que de me tourmenter sur mon sort. La seule fois où je m’absente, c’est pour aller au seau. Je n’ai jamais pissé dans un seau en métal avant cela, c’est une expérience, sans compter que ça fait du bruit. Ils éteignent les lumières avant que je regagne ma couchette, ce qui est aussi fort excitant comme expérience.

Cette nuit-là, je ne dors pas. J’ai envie d’être dans un vrai lit. J’ai envie de me brosser les dents. Je sais que ce n’est pas bien d’avoir ce genre de pensées, parce que, dans les deux années de redressement que j’ai faites quand j’étais mineure, j’ai appris la leçon : on ne pense pas à ce qu’on n’a pas. Et de toute façon, ce n’est pas tellement mieux d’évoquer ces souvenirs. Merde, la plupart du temps, je dormais sur un canapé chez quelqu’un. Ou sur le plancher. Mais ce n’est pas pareil.

Il fait encore nuit quand les lumières se rallument. Helga nous annonce que nous avons une demi-heure avant l’appel, puis le petit déjeuner. J’ignore à quoi doit servir cette foutue demi-heure, la plupart la passent à dormir. Je saute de ma couchette – enfoirés de Marx et Lénine, à pioncer sur une étagère en métal, j’en ai tous les os endoloris – et je jette un œil sur Politique. Il a passé la plus grande partie de la nuit étendu dans la position où il a atterri, une jambe à moitié dehors. À présent, cependant, il est recroquevillé comme s’il avait froid. Il a bougé, j’imagine que c’est bon signe.

« Hé ! dis-je en le secouant doucement. Allons, réveille-loi. »

Pour la première fois, il me vient à l’esprit qu’il a peut-être le cerveau amoché. Helga a laissé entendre qu’il fallait faire ça deux ou trois fois, mais qu’est-ce que j’en sais ? Je ne veux pas qu’il ait le cerveau abîmé. J’ai besoin de lui.

« Allons, dis-je, regarde-moi. Politique, regarde-moi. »

Il gémit et ouvre les yeux. J’insiste :

« Allez, réveille-toi. »

Il se redresse et prend sa tête entre ses longs doigts. Des pattes d’araignée.

« C’est quoi, ton nom ? je demande.

— Paul », répond-il.

Bon, au moins il comprend ce qu’on lui dit.

« Moi, c’est Janee, et on va rester ensemble, O.K., Paul ? »

S’il a le cerveau atteint, je le virerai plus tard.

Il me regarde. Il a affreusement mal au crâne, mais la façon dont il me regarde, comme s’il me jaugeait, m’évaluait, je me dis, bon, s’il a le cerveau fêlé, ce type a dû être un génie avant.

« Janee, dit-il d’une voix qui sonne rauque. O.K., Janee. »

Je longe le mur de la chambrée. Dehors, dans la cour, il y a un robinet comme on en voyait autrefois. Je n’ai rien qui puisse servir de récipient, pas même une flasque de gnôle. Néanmoins, j’ouvre la porte – la nuit est claire, les étoiles brillent encore, excepté à l’est – et j’observe les alentours. Le périmètre est très bien éclairé, mais la porte n’étant pas fermée et comme je ne vois personne faire sa ronde, je me faufile jusqu’au robinet.

Il y a des mauvaises herbes tout autour de la base ; quant au reste du sol, c’est sec et craquelé. Le robinet est vachement dur, et il ne s’en écoule qu’un filet d’eau. Je mouille la chemise que je porte sur les deux autres, la trempe abondamment et la rapporte à l’intérieur. Je me glisse sur la couchette de Paul et lui tends la chemise.

« C’est mouillé », dit-il d’un air surpris.

Il s’en frotte le visage, puis la tient contre son front.

« Merci, Janee.

— Je te l’ai dit, on est ensemble.

— Tu ne tiens pas vraiment à être avec moi, réplique-t-il. Je suis un politique.

— Oui, je sais. Je te dirai quand ça me posera un problème. »

Le gars sur la couchette du bas en face de celle de Paul nous observe. Je le regarde droit dans les yeux, puis lui adresse un long sourire, appuyé, provocant. Il détourne les yeux le premier. Petites victoires.

Le camp, c’est l’enfer. C’est aussi simple que ça. Et il paraîtrait que Protection n’est pas aussi moche que Green River, ou du moins c’est ce qui se dit. Je ne vois pas comment ça pourrait être vrai. J’ai tout le temps faim, et trop chaud ou trop froid. J’ai mal partout à dormir sur une étagère. Je comprends pourquoi les lumières restent allumées une demi-heure au petit matin ; comme ça, on reste là, tenaillés par la faim, à appréhender les heures qui viennent. Tous les matins, on se lève et on poireaute une demi-heure avant de sortir pour l’appel. Celui-ci prend vingt minutes quand on est dispensés de sermon, et on a ensuite vingt autres minutes pour le petit déjeuner. Le premier jour, on nous distribue chacun une tasse, un bol et une cuillère. Nous marchons au pas et en rangs jusqu’à la cantine, qui consiste en un toit et c’est tout, pas de murs. Pour le petit déjeuner, on a droit à une mixture qui comprend surtout de l’eau et à un petit pain cuit à la vapeur. Et du café, si on peut appeler ça comme ça. Quand ils versent dans mon bol le truc censé être de la soupe, ça me fait l’effet d’être une espèce de levure, un bouillon marron, ni plus ni moins. Ça n’a pas beaucoup de goût. Au fond de mon bol, je trouve l’équivalent d’une ou deux cuillerées d’orge ou quelque chose comme ça. Le café, lui, est tellement clair qu’on dirait du thé.

Je regarde ma tasse. Dix ans à me taper ce machin si je ne trouve pas un moyen de franchir ce foutu périmètre. On est le jour un. J’en ai 3650 à tirer, plus deux ou trois avec les années bissextiles.

Paul prend son rata et se dirige vers un des poteaux soutenant le toit ; il s’y appuie, se laisse glisser et s’accroupit. Il n’a pas voulu de café, je ne comprends pas, j’ai le gosier tellement sec que je pourrais en ingurgiter trois litres, et encore j’ai bu de l’eau au robinet ce matin. Il me tend son bol.

« Quoi ? fais-je.

— Je ne peux pas avaler ça, dit-il.

— Il le faut.

— Je vais être malade, explique-t-il. Puis il ajoute, avec ce pâle sourire qu’il a : de toute façon, moi, je l’aime avec du lait et du sucre.

— C’est quoi, ce truc ? je demande.

— Flocons d’avoine. »

Des flocons d’avoine ? Je renifle. Ça pourrait être ça, effectivement. Je prends sa tasse et y verse une partie du liquide.

« Il faut te mettre quelque chose dans l’estomac.

— Je vais vomir, insiste-t-il.

— Bon, tu vas vomir. Peut-être qu’après tu te sentiras mieux.

— Ce n’est pas une gueule de bois », dit-il.

Néanmoins, pendant que j’avale notre petit déjeuner, il boit. Je fourre les pains dans ma poche. Je pourrais les manger mais, à mon avis, il va finir par avoir faim.

Ce premier jour, nous allons à la « fabrique » où on nous montre comment piquer des édredons sur ces vieilles machines à coudre noires avec « Singer » écrit dessus en lettres dorées. Je présume que le nom se veut une référence au bruit qu’elles font, que j’aurais quand même du mal à qualifier de doux chant. Je m’assois près de Paul. On pique les revers, les pans de toile écrue, blanc sale. On est censés en faire trois à l’heure. Je ne connais foutrement rien à la couture, je veux dire, je n’ai pas passé mon temps à ça, vous voyez. Je cochonne donc le premier, grand moment dans ma vie, et le deuxième a une drôle de gueule. Le troisième, cependant, n’est pas trop mal. Ce n’est pas difficile, tu fais juste ziiip, sur un côté, ziiip, sur le haut, ziiip, ziiip, l’autre côté et le bas. Un grand carré.

Le premier jour, Paul est tellement mal qu’il est veinard de pouvoir en faire un dans l’heure. À partir du troisième jour, on en fait six à l’heure, mais ce premier jour j’arrive à en torcher deux de plus pour Paul. Le problème, c’est de les mettre dans son panier sans se faire attraper. Il me laisse faire sans piper. Son panier est toujours le premier qu’ils vérifient.

Je me trouve plutôt preste à la besogne. Ça ne fait jamais de mal de se savoir bonne à quelque chose. Ce jour-là, toutefois, et le suivant, je ne force pas. Il n’y a aucune raison de travailler plus qu’il ne faut.

Au troisième jour, Paul se débrouille aussi bien que les autres. Les longs doigts d’araignée ne tremblent plus.

Nous travaillons jusqu’à quatorze heures trente, puis une pause de vingt minutes, et on reprend jusqu’à dix-neuf heures. Au moment de déjeuner, je suis tellement vidée que j’ai la tête qui résonne. On reste dans l’aile, avec nos assiettes et nos bols. Le repas, c’est deux petits pains chacun, des haricots sans couleur dans un peu de graisse de porc et du café au goût amer.

Le second jour, Paul suggère que nous ramassions de l’herbe pour la fourrer dans nos couchettes, mais on n’en trouve pas beaucoup dans le camp. C’est le problème avec les politiques, ces types-là sont constamment en train de penser, mais dans la réalité le truc ne marche jamais.

Le troisième jour, ils nous laissent nous mêler aux autres, ceux qui sont ici depuis un certain temps.

Quand Paul et moi nous accroupissons contre notre poteau, je comprends qu’il y a du souci à se faire. Alors que je promène mes regards alentour, je m’aperçois que la plupart des gardes ne sont plus là ; il ne reste qu’un cordon pour protéger les cuisiniers, occupés à tourner le truc nauséabond dont ils se servent pour rincer les chaudrons à même le sol.

« Hé ! » fais-je.

Paul lève les yeux.

Les zombies se dirigent vers nous. Des squelettes ambulants en guenilles terreuses, peut-être cinquante. La première fois, j’ignore tout de ces zombies ; je m’imagine que tout le monde doit ressembler à ça après un certain temps passé dans cet enfer, et j’en ai la nausée. Je projette toujours de me tirer d’ici avant l’hiver, sauf que l’opération consistant à franchir le périmètre pose un réel problème. En plus, je commence à entrevoir qu’il ne faudra plus compter me rendre tout bonnement à pied jusqu’à Saint Louis pour ensuite prendre un routier.

« Continue à manger », je souffle à Paul.

C’est ce qu’on fait. Quand les autres atteignent la limite de la cantine, je note que les derniers gardes et les cuisiniers sont en train de s’éclipser. Je continue à manger. Le premier des zombies s’approche d’un type qui tient son bol à moitié vide et, sans autre forme de procès, lui balance un coup de pied dans les côtes, avant que deux autres lui tombent dessus et lui piquent sa nourriture.

Ils commencent alors à circuler parmi nous, en sautant sur les gens. Ils ne sautent pas sur tout le monde, si le gars a l’air costaud, ils se contentent de tourner autour. Mec, j’ai un truc à faire. Certains ont des bâtons, et je me dis en moi-même : il faut que je sache où ils ont eu ces bâtons. Les zombies ne font pas beaucoup de bruit. Ou bien ils sont tous cinglés, ou bien ils essaient de flanquer la trouille aux gens. Ça fout les jetons de les voir se promener comme ça parmi nous. J’ai le sentiment que Paul et moi, on fait partie des cibles probables.

Il faut que je trouve quelque chose. Quoi qu’on fasse, on va perdre notre dîner de toute façon. Je pourrais simplement poser mon bol, et peut-être qu’à ce moment-là ils ne nous toucheraient pas, mais ce n’est pas une bonne solution. Tu ne cèdes pas, sinon tu te fais enfoncer. Il faut donc que je passe pour une telle teigne qu’après ça ils n’aient plus envie de se frotter à moi.

Aussi, je plante mon regard sur l’un de ces charognards décharnés qui avance vers moi et je souris. Puis je me mets à hurler et à courir, droit sur lui, simplement en criant aussi fort que je peux, et en le frappant avec mon bol, envoyant voler les haricots. Ce n’était pas exactement ce qu’il avait prévu, il n’était pas préparé à tomber sur une folle, et j’en profite pour le jeter à terne, une main pressée contre sa gorge, et je continue à le frapper au visage avec le bol.

Alors, l’un d’eux me saisit le bras et essaie de m’écarter. Ce sont de vrais squelettes, ces zombies, et moi je suis gonflée à bloc ; autant dire que le type a vraiment du mal, même avec l’autre sous moi qui se débat comme un possédé. Puis voilà Paul qui se met de la partie en tentant d’empoigner celui qui me tire, et un gars du nom de Carlos qui commence à taper sur celui-là même que tire Paul (ce qui est une bonne chose car Paul est zéro pour la bagarre).

Ce doit être à ce moment-là, je pense, que les gardes décident que ça suffit comme ça et qu’ils s’amènent en brandissant la crosse de leur fusil. Je m’en sors avec une lèvre fendue et un œil au beurre noir, et le lendemain matin, tous ceux qui ont pris part à la mêlée doivent faire le pied de grue une heure de plus et sauter le petit déjeuner. Plus le fait qu’on n’est pas censés prendre du retard sur notre quota d’édredons, même si on a manqué quarante minutes. Mais j’ai aussi récupéré un bâton qu’un des zombies a laissé tomber. Et j’ai comme dans l’idée que les gens devraient plutôt me laisser tranquille.

Mon Paul. Mon Paul. Il a de longs doigts d’araignée et la peau si fine qu’on peut voir la tache vert cuivré des fiches neurales à ses poignets. Jamais il ne me questionne sur ce que j’ai bien pu faire pour me retrouver dans un camp de reconditionnement par le travail.

« Tu ne veux pas savoir ? je lui demande, blottie contre lui sur notre couchette.

— Non, dit-il. C’était dehors, on est dedans. »

Il enseignait l’histoire, au collège ou au lycée, je crois. Il est plus âgé que moi, j’ai vingt ans, il a presque la trentaine. Il a vingt ans à tirer, moi dix. Sans moi il n’aurait pas une chance. Il n’a pas la plus petite idée de la façon de se protéger, et c’est un politique, ce qui fait de lui une cible toute trouvée parce que les gardes n’ont rien à fiche de ce qui peut arriver à un politique. Personne n’ose plus s’en prendre à lui, parce qu’ils savent tous que Janee est fêlée. Parfois, si je suis bien consciencieuse dans mon travail, je peux décrocher un petit pain en rabiot et je le partage avec lui. Je me pose des questions sur sa vie avant le camp.

« Avais-tu une amie ? je demande. Où vivais-tu ? Comment était ton appartement ? (Il vient de Pennsylvanie, je crois.) Avais-tu des frères et sœurs ?

— C’était dehors, Janee. Ici, ça n’a aucune importance. »

Quand il dit des trucs comme ça, je me croirais à une de nos séances d’instruction politique. Nos anciennes vies sont au-dehors ; aujourd’hui, au camp, nous avons une chance de nous bâtir de nouvelles existences.

On a des séances d’instruction politique deux ou trois fois par semaine. Les douze règles sont peintes sur le mur de la chambrée.

Règle n°1.

Nous ne sommes pas assez forts par nous-mêmes,

nous devons nous en remettre à un pouvoir supérieur à nous.

Un pouvoir supérieur à nous, c’est la société, naturellement. Lors de la première séance, on a droit à la leçon, comme quoi nous sommes tous des inadaptés et que nous refusons de l’admettre. Et la première chose que nous devons faire, c’est d’admettre cette réalité. On doit donc se mettre tous autour de la salle, et chacun doit se lever pour décliner son prénom et dire quel est son problème.

Rien que de très banal pour les deux ou trois premiers qui se présentent. Du genre : « Je m’appelle Derrick et je suis un voleur. »

Mais après, ça devient un concours. Le type se lève, et on retient son souffle pour l’écouter révéler quel vilain crime il a commis. Si le type dit qu’il est un voleur, un maquereau ou qu’il est ici pour voies de fait, personne ne bronche. Et puis, il y a ce gars qui se lève, un type à l’air tout à fait normal, pas très grand, et qui dit :

« Je m’appelle Vincent, pas Vinny, Vincent. Je suis un terroriste. »

Tout le monde se tient coi. Alors que le type est censé se rasseoir, il a une espèce de sourire et il ajoute :

« J’ai détourné un autobus et j’ai buté le chauffeur.

— Ça suffit », intervient Natalie.

C’est une détenue, comme nous, mais ça fait des années qu’elle est ici et, à ce titre, c’est elle qui dirige le groupe de discussion. Elle sait que Vincent ne cherche qu’à nous mettre des bâtons dans les roues, et elle inscrit une petite note dans le carnet qu’elle a avec elle.

Certains se lèvent, énoncent leur crime à toute allure et se rassoient. Une femme, entre autres, elle est ici pour prostitution, mais on voit bien qu’elle n’a rien d’une dure. Ce n’est peut-être qu’une fille qui dérange dans la ville de province où elle vit, une fille qui gêne quelqu’un. Elle se lève et elle pleure. Et elle dit de cette toute petite voix, très, très vite : « Jem’appelleNancyetjesuisuneprostituée ». et elle se rassoit.

Mais Natalie la fait se relever – et la fille est là qui pleure – et lui fait répéter, plus lentement. Personne ne comprend ce qu’elle dit, tellement la peur lui met des sanglots dans la gorge. C’est tout simplement dégueulasse de l’obliger à se lever, un petit bout de chair blanche comme ça, car elle sait, la petite fille, et elle ne se trompe pas, qu’une fois les lumières éteintes elle va avoir tous ces types sur le dos.

Et moi, pendant ce temps, je pense à ma réputation. Je suis détenue pour de simples vols et voies de fait, ce qui ne va guère impressionner la galerie. Et j’ai une réputation à défendre, qui me tient à l’écart des emmerdes.

Paul n’a pas à se lever et à dire quoi que ce soit. Les politiques sont interdits de parole en instruction politique pendant les deux premières années, ce qui est encore un bien curieux règlement. On aurait tendance à penser qu’ils en ont davantage besoin que nous.

Donc je réfléchis, tandis que mon tour se rapproche de plus en plus, jusqu’au moment où, finalement, je dois me lever. Je me lève et reste plantée là plusieurs secondes, à me demander si j’ai vraiment envie d’endurer ça, et juste avant que Natalie ouvre la bouche, parce que je vois qu’elle va le faire, je dis :

« Je m’appelle Janee, et mon problème c’est que je suis coincée dans ce foutu camp. »

Et je me rassois.

Ma sortie déclenche un tas de rires, et même deux ou trois sifflets, pendant que je reste imperturbable, ni sourire ni quoi que ce soit. Catalano, le garde, retourne son fusil et commence à s’avancer vers moi. Aussi, je me relève et déclare :

« Je suis ici pour vol et voie de fait. »

Ce qui laisse sous-entendre qu’il pourrait y avoir d’autres trucs qu’ils n’ont jamais découverts. Et puis je me rassois, et Natalie gribouille sur son carnet.

Le lendemain matin, à l’appel, Vincent et moi devons faire le poireau quarante minutes de plus. La sentence griffonnée par cette chère Natalie. Heureusement, Paul dégote un petit pain supplémentaire au déjeuner et me refile le sien plus l’extra. Je suis vraiment fière de lui, il apprend, lui aussi. Un petit peu.

Durant la pause, il me raconte que le cours de politique est basé sur les Alcooliques anonymes.

« Arrête ton char, je rétorque. Les Alcooliques anonymes, ça n’a rien à voir avec la politique.

— Non. Ça a à voir avec le changement de comportement. Ils utilisent la plupart des règles connues, en les modifiant peut-être un peu. Règle n°1, s’en remettre à un pouvoir supérieur à nous, voilà qui vient en droite ligne des A.A. Sauf que, traditionnellement, le pouvoir supérieur à nous, c’était Dieu, pas la société.

— Je savais qu’ils parlaient de la société », dis-je.

Il me croit sans doute idiote, et je ne le suis pas. J’en sais beaucoup plus sur la manière de rester en vie qu’un fichu prof d’histoire. Mais il ne prête aucune attention à ce que je dis.

« Ça a bien foiré hier soir, balance-t-il. Toi et Vincent. »

Il me décoche un grand sourire. Moi qui le pensais incapable de comprendre ce que je faisais – il n’a rien dit la veille quand on s’est glissés dans notre couchette – mais oui, il comprend. D’après lui, ce n’est pas grave.

Il faut que je trouve un moyen de mettre les bouts. Chaque fois que j’aborde le sujet, je vois Paul secouer la tête.

« Comment comptes-tu franchir le périmètre ? demande-t-il.

— Je suis entrée, dis-je.

— Vas-tu attendre un prochain convoi de détenus en espérant tout bonnement te glisser au milieu ? »

Il marque un point. J’ignore si le périmètre est désactivé quand les prisonniers entrent.

« Je peux tester, je suggère.

— Pour te faire griller la cervelle ?

— Non. Je pousse un des zombies. »

Il rit, et pourtant je suis très sérieuse. Les zombies, ça leur est bien égal ce qui peut arriver à l’un d’eux. Tout leur est égal. Je peux bien en abîmer un, les autres vont rester là sans broncher.

J’attends donc. Le seul problème, c’est qu’il n’est pas dans les habitudes de la maison d’afficher le calendrier des arrivées. La première fois qu’il nous vient de nouveaux détenus, on est à l’intérieur, occupés à piquer nos édredons. On sort déjeuner, et tiens, des nouveaux. De sorte qu’on est obligés de poireauter parce qu’il nous est interdit de nous mêler à eux. Et on reste là en plein vent, tremblant de froid, tandis que les autres ballots, qui ont l’air encore plus ballots avec leurs nuques rasées de frais, reçoivent leurs rations.

Mais voilà, on est au début octobre, il me semble, et on fait la pause dehors. Et quelqu’un dit :

« Regardez. »

Il y a deux des gros autobus verts qui s’amènent vers le périmètre. Je me lève aussitôt, scrute les alentours. Ai-je le temps d’arriver jusqu’à un des zombies avant que le périmètre soit à nouveau bouclé ? Ils errent à proximité de leur atelier. Je ne peux même pas en imaginer un seul au travail. La plupart d’entre eux sont dans le groupe six qui, officiellement, est le groupe réservé aux irrécupérables. Il y a de la marge entre le six et nous, on est le trente-six.

Je ne vois pas comment je pourrais en approcher un et revenir. Je reporte mon attention sur le périmètre. Le premier bus ralentit, puis accélère et franchit le passage. Il y a plein de gardes et de fusils irradiants sur le chemin, mais rien entre le périmètre et nous. Si je tentais le coup ? À en croire Helga, il faudrait deux ou trois décharges avant que les dommages deviennent permanents.

Et là, il y a ce gars du groupe trente-trois qui prend sa décision avant moi, qui se met à courir vers le périmètre, à l’opposé des bus et des gardes. Je tourne la tête vers les gardes, m’attendant qu’ils ouvrent le feu. Les irradiants ne sont pas très précis quand la cible est trop éloignée ; le type pourrait encore réussir son coup.

Mais les gardes ne bronchent pas. Je sais tout de suite à quoi m’en tenir. J’aurais dû deviner, ils surveilleraient tout le périmètre si celui-ci était totalement désactivé. On s’assoit, les regards tournés vers le type. Il atteint le périmètre ; c’est juste des piquets blancs avec un fil à hauteur de cheville, histoire de marquer la limite. Le type saute par-dessus le fil et tombe à terre. On le voit se convulser dans l’herbe, juste après le fil.

Les gardes ne se pressent pas. Au bout d’un moment, il y en a deux qui finissent par quitter le chemin pour traverser l’enclos et marcher jusqu’au type.

Il est l’heure pour nous d’être rappelés à l’intérieur pour aller coudre quelques édredons de plus. Cependant, les haut-parleurs restent muets, juste ce bourdonnement qui indique qu’ils sont allumés. Je jette un œil sur Natalie qui est censée nous rappeler à l’intérieur ; elle regarde ses pieds.

Bon, c’est parti pour la leçon. Ils vont faire griller le type, je présume.

Les gardes avancent comme si de rien n’était. Le périmètre de sécurité, eux, ça ne les touche pas. Ils empoignent le type par les bras et le balancent en travers du fil. Et ils repartent en l’abandonnant là.

« Qu’est-ce qu’ils…», je commence à dire.

Mais je sais.

« Ils le laissent griller », dit Paul.

C’est exactement ça.

« Est-ce qu’il sent quelque chose ? » je demande.

Durant quelques secondes, Paul ne dit rien. Puis :

« Non, répond-il. Sans doute que non. »

Nous restons assis là un long moment, Natalie les yeux toujours rivés à ses pieds, certains d’entre nous contemplant le spectacle. De temps à autre, le type est agité de soubresauts qui durent quelques secondes, puis ça s’arrête. Finalement, on retourne travailler jusqu’à l’heure du dîner, et lorsqu’on ressort pour la soupe, le pauvre bougre n’est plus là.

Ce n’est pas ça qui va m’arrêter, vous voyez. Il y a toujours un moyen. Une fois sortie de Protection, tout ce que j’ai à faire, c’est de gagner Saint Louis, puis je trouve un routier et je suis à Cleveland en un rien de temps. À Cleveland, je connais des gens qui me cacheront.

On entre, on peut sortir.

Je commence toutefois à entrevoir que ce ne sera pas avant l’hiver et je ne suis pas tellement sûre de mes chances de pouvoir gagner Saint Louis pendant l’hiver. Par ailleurs, si je passe l’hiver à Protection, mes cheveux auront commencé à bien repousser et j’aurais moins l’air d’une fichue évadée. Côté fringues, ce sera pire que maintenant, mais je pourrais peut-être, le printemps prochain, piquer celles d’un nouvel arrivant. Et en plus, je peux mettre l’hiver à profit pour observer et échafauder un plan d’évasion.

En tout cas, si je dois passer l’hiver ici, il faut que je commence à jouer la partie différemment. Je dois jouer davantage avec le système, marquer des points avec les gardes et les échelons supérieurs, vous voyez. Quand j’étais en maison de redressement, ils faisaient tout un plat de l’instruction politique. Aussi, je m’efforce d’être attentive.

Ce qu’il y a, c’est que tout ce baratin sur l’idéologie, l’infrastructure et toutes ces conneries, me passe droit au-dessus de la tête. Et Natalie qui n’arrête pas de me poser des questions du genre : « Pourquoi sommes-nous à Protection ?

— Parce qu’on a foutu la merde », je réponds.

Natalie secoue la tête et demande à quelqu’un d’autre, et tous répondent avec un de ces slogans à propos de la société et de l’i-na-dap-ta-tion bourgeoise. Et moi, je regarde Paul et je roule les yeux. Je n’arrive pas à retenir ces trucs-là. Je veux dire, ce ne sont que des mots qui ne signifient rien. Je ne m’explique pas comment on peut avoir envie de se plonger dans la politique alors que tout ça n’a apparemment aucune signification. Peut-être que si j’avais terminé le lycée ce me serait plus facile.

Premièrement, je n’arrive pas à comprendre ce qu’il y a de si terrible dans le capitalisme. Avant, quand l’Amérique avait le capitalisme, nous étions riches et puissants. Maintenant, non. Alors, ne vaut-il pas mieux le capitalisme ?

Continuer : partie 2 sur 3