Futurs en voie d’extinction

L’EMPLACEMENT ARBITRAIRE DES MURS : Martha Soukup (1992)

 

 

Le trajet jusqu’à la cuisine comme suit : Se lever du pliant à un mètre cinquante du fond de la salle de séjour sur la gauche. Décrire un large cercle autour du fauteuil rouge. La télé est allumée. Elle fait beaucoup de bruit. Du basket. Laura ne connaît rien au basket ; le désordre du jeu la réconforte un peu.

Traverser le plancher du séjour en quatre grandes enjambées. Décrire un large demi-cercle pour éviter la table basse. La table basse avait été remplacée il y a un an, mais ça n’avait fait aucune différence. Elle l’avait su tout de suite.

Le long du couloir : à gauche, à gauche, à droite, à gauche, à droite, à droite, à droite, à gauche. Un murmure au quatrième pas. On n’y peut rien.

Mieux vaut ignorer la salle à manger. Passer devant la chambre du fond qu’il vaut mieux ignorer aussi : encore des murmures, nombreux ; elle resserre ses conduits auditifs pour créer un vrombissement qui les étouffe. Dans la cuisine enfin. La fine ligne bleue sur le linoléum autour de la cuisinière est l’une des premières qu’elle ait peintes. Il y avait aussi des rubans, des cordes, des ficelles autour des coins, des chaises, des endroits, de couleurs différentes, avec un code de couleurs. Elle les a enlevés. Parfois elle n’arrive pas à empêcher des intrus d’entrer dans l’appartement, et de toute manière elle sait maintenant où sont tous les fantômes. Elle contourne la ligne pour atteindre le réfrigérateur. Elle sort un Pepsi et l’ouvre d’un coup d’ongle. C’est le Coca qu’elle aime. Pareil pour Éric.

Elle regarde la ligne qui entoure la cuisinière et elle se demande combien il faudrait d’acétone pour l’effacer. Peut-être qu’elle pourrait se contenter de peindre des lignes autour du frigo, du meuble où était posé le micro-ondes, de la table de la cuisine. Pour que ça ait l’air déco.

En pensant à la déco, elle fait un faux pas en longeant la cuisinière, elle marche sur la ligne. Les spectres bleus. Des souvenirs de Donald. Donald en train de faire cuire du bacon, tout nu, évitant les projections de graisse avec des pas de danse. Elle se rappelle qu’elle lui criait de ne pas faire l’idiot, qu’elle se moquait de lui. Elle a oublié depuis longtemps ce qu’elle a dit exactement. Donald est toujours là pour dire ce qu’il a dit.

« Il faut être un vrai mec pour braver ainsi les éléments, le feu, pour la femme qu’on aime », dit Donald. Il s’interrompt, écoute. Une traînée de poils blonds brillants vers son ventre. « Tu crois qu’un peu de graisse me fait peur ?

— Ça devrait, connard, dit Laura d’un air impassible. J’aimerais le voir avec tes parties préférées cautérisées. » Mais elle n’arrive pas à sembler aussi hostile qu’elle le voudrait.

« Oui, je suis dingue, et je t’aime aussi », dit Donald. Soudain, et sa mémoire resitue parfaitement le moment, il crie de douleur, se saisit la fesse et bondit. « Mon Dieu, ils m’ont eu ! » Un temps. Il rit. Il éteint le feu. « C’est ça. Un baiser et je suis guéri. » Il s’écroule de rire. Un baiser.

La boîte de Pepsi tremble dans sa main, aspergeant Laura de soda froid et poisseux. En serrant la main, elle a écrabouillé le milieu de la boîte. Elle rompt avec la zone bleue de Donald, et essuie sa main sur son jean nerveusement.

Elle revient par le couloir : droite, gauche, gauche, gauche, droite, gauche, droite, droite.

Elle s’assied sur le canapé, plus près de l’extrémité droite que de la gauche, et elle fixe l’écran de télé en prenant un peu de son Pepsi, trop sucré. Michael Jordan bondit en tournoyant. Elle essaye de prêter attention aux commentaires, de remarquer les subtilités du jeu. C’est Donald qui lui a appris le football, Frank lui avait appris le hockey, c’est elle qui a appris le baseball à Éric. Le basket, c’est nouveau. Rien qu’à elle.

On sonne à la porte. Si c’est l’employé du gaz, il attendra bien que les Martin à l’étage viennent lui ouvrir. Si ce n’est pas le gaz, c’est un témoin de Jéhovah avec un gosse. Personne ne vient la voir.

« Laura, je sais que tu es là. Je t’ai vue à travers les rideaux. »

Et zut. La vie est assez compliquée comme ça. Elle va vers la porte d’entrée en décrivant un grand arc de cercle, ne revenant sur ses pas qu’une fois, quand elle arrive près de Frank. Elle ouvre la porte de l’appartement, traverse en deux pas l’étroit hall d’entrée et regarde par le judas de la porte de l’immeuble. Si elle plisse les yeux vers le bas, appuyée à gauche du trou, c’est à peine si elle arrive à regarder. Ce n’est pas Éric avec un gros bouquet de roses. Elle voit sa mère, avec deux sacs à provision qui lui distendent le bras.

Que faire ? Laura ferme les yeux et ouvre la porte.

« Je ne me sens pas très…», commence-t-elle, mais sa mère, une femme robuste et énergique, avec une permanente que Laura ne lui a jamais vue auparavant, est déjà dans le hall. « Tu n’arrêtes pas de me dire que tu vas venir dîner et tu ne viens jamais, dit sa mère. Alors j’ai pris un beau poulet au supermarché – et elle soulève un sac – et un petit quelque chose à boire – et elle soulève l’autre. Tu ne discutes pas. Laisse-moi aller dans la cuisine et je te mets ça au four en un rien de temps. Et puis on bavardera pendant que ça cuit. »

Très fort elle pense. « C’est tellement de travail, maman. Je t’invite au restaurant plutôt.

— Ne dis pas de bêtises. Je pourrais faire cuire un poulet les yeux fermés, après quarante ans de vie ménagère. Qu’est-ce que tu manges ? Ces saletés de préparations pour micro-ondes ? Tu pourrais bien permettre à ta mère de te faire un vrai repas une fois par an en plus de Thanksgiving. »

Sans issue. En marchant sur les carreaux de céramique usés du hall, sa mère fait un petit bruit avec ses pieds robustes chaussés de chaussures de jogging roses. Tout d’un coup, Frank est bien posé entre elles, courant sur place, avec le petit couinement de ses chaussures de sport. « Tu es déjà en forme, pourquoi tu cours autant ? » lui avait-elle demandé quatre ans plus tôt.

Frank sourit et saisit une poignée d’amour imaginaire sous son tee-shirt. « Quand ce corps sera parfait. Votre Altesse, c’est alors que vous serez vraiment en mon pouvoir. » Il se penche en avant pour l’embrasser, la rate, chancelle, accompagné à nouveau du petit bruit de ses chaussures neuves. « Tu vois ? J’suis pas encore irrésistible. Mais bientôt, bientôt tu me supplieras à genoux et alors ce sera à moi de rire…», et en pouffant d’un air de traître de mélodrame, il fait demi-tour et sort en courant à travers sa mère. Encore adieu, Frank.

« Laura ? » Elle sursaute. « Mais ma parole, tu rêves encore toute éveillée, chérie. On rentre ou bien on va passer la journée dans le hall ?

— Désolée, maman. Je me sens un peu fatiguée depuis quelque temps. » Elle lutte avec la clef dans la serrure. En voyant sa mère regarder autour d’elle, elle sent son estomac se nouer car elle se rend compte de quoi son appartement doit avoir l’air pour les yeux d’une bonne ménagère bien ordonnée. Seigneur. Quelle pagaille ! Des tas de vieux journaux disposés apparemment au hasard pour obstruer des endroits néfastes, des traces de vieux dessins à la craie qui subsistent sur une vieille moquette où elle n’a plus passé l’aspirateur depuis des mois, les meubles placés à des endroits bizarres – le canapé dans un coin, la télé sur la cheminée, les chaises à des angles erratiques, le gros fauteuil rouge presque au centre de la pièce.

« Tu as été souffrante ? On dirait que ça fait des siècles que tu ne fais plus le ménage. Tout l’appartement est dans cet état ? »

Une liste d’endroits néfastes et autour l’emplacement arbitraire des murs : séjour, véranda, la grande chambre, la petite chambre, le bureau (la pièce la plus nue, la moins confortable, où elle dort sur un matelas défoncé qu’elle a trouvé dans une décharge), la salle de bains, et le hall dont elle n’a plus lavé ni même balayé le sol…

« J’ai bien peur d’avoir eu de meilleurs jours. On a trop de choses à faire au travail. Beaucoup d’heures supplémentaires. »

Elle s’empare du fauteuil rouge et le repousse avec effort dans l’angle le plus proche, son ancien coin, et elle est tellement mortifiée qu’elle voit à peine le kaléidoscope de fantômes sur lesquels elle passe dans ce geste. Revenu à sa place, Éric émet un léger ronflement. Pelotonné dans le velours rouge, il se frotte les yeux, lève vers elle un visage endormi et souriant et murmure : « J’t’adore, ma petite Laura…»

Elle s’éloigne en trombe.

« Mais vraiment, d’habitude ce n’est pas du tout comme ça…

— J’espère bien que non, ma chérie. Tu vas finir par tomber malade en vivant comme ça. » Sa mère retrousse ses manches, faisant apparaître ses bras robustes. « Alors, c’est dit. On va faire le grand nettoyage de printemps dans cette maison. J’ai toute la soirée de libre. »

Toute la soirée ? Mon Dieu ! pense Laura.

« Mais moi non, ment-elle. Il faut que je sorte pour aller faire des courses.

— Vas-y, je t’en prie. » Et sa mère est déjà en train de ramasser des journaux. « Laisse-moi simplement ici toute seule et tu verras à quel point ça aura meilleure allure quand tu reviendras.

— Non, c’est impossible…

— Ne discute pas avec ta mère. Qu’est-ce que tes grands-parents auraient dit, s’ils avaient su que tu laisserais leur appartement se dégrader comme ça ? »

On ne peut plus l’arrêter. Laura ne peut pas la laisser seule.

Alors c’est bien toute la soirée que ça dure, trois bonnes heures de tourbillon domestique irrésistible, dans le sillage troublé d’une bonne humeur hyper-active. Sa mère sort de leur cachette les balais, l’aspirateur, les sacs-poubelle, et Laura la suit, ne pouvant l’empêcher de renverser sa forteresse de boîtes, de journaux et de meubles soigneusement disposés, pour tout restructurer selon un ordre mortellement normal. Sa mère connaît l’ancienne place de chaque chose. Car c’est elle qui avait aidé Laura à emménager ici après la fac, il y a des années de cela.

Complice impuissante de la destruction de ses espaces, si Laura tente d’éloigner une chaise d’un point dangereux, elle se retrouve face à face avec Donald Frank Éric, et elle doit battre en retraite pour aller tenir ouverts les sacs-poubelle où sa mère jette les boîtes de Pepsi, ou pour balayer violemment le sol, où ses yeux fixes ne peuvent voir que des pieds. L’air se remplit de poussière. Les fenêtres s’ouvrent en grand. Rien n’arrête la désolation. Elle ressent un malaise, comme si on la traînait implacablement au bout d’une corde, sur une glace glissante et dangereuse, à une vitesse folle. La seule chose en son pouvoir, c’est de prier que ça s’arrête.

Soudain elle se sent prise par l’épaule et projetée sur le canapé, et on lui fourre une bouteille froide et mouillée dans la main.

« Et voilà ! C’était pas si terrible, hein ? » Sa mère sort une autre bouteille de vin blanc allongé de soda – Laura n’a plus bu d’alcool depuis Éric – et en dévisse le couvercle. Sa mère s’assied dans le fauteuil rouge, et bien qu’assise elle-même à deux mètres, Laura arrive à voir faiblement Éric qui remue encore endormi et sourit en se redressant, amenant ses lèvres à quelques centimètres à peine de celles de la mère de Laura. La musique d’un big band, choisie par sa mère comme musique d’ambiance pour le nettoyage, noie les murmures amoureux d’Éric. Sa mère se verse un peu de vin. L’odeur du poulet rôti arrive doucement de la cuisine.

Laura prend une bonne rasade de sa bouteille et se ressaisit. Sur sa langue la légère morsure de l’alcool qu’elle avait oubliée.

« J’espère que tu aimes cette marque, chérie, dit sa mère en prenant une gorgée. Rien de meilleur qu’un verre bien frais après une journée de ménage intensif. »

Rien de plus douloureux que le vieux bonheur où elle est prise au piège.

« Tu devrais faire plus attention aux choses que les gens te laissent. Tes grands-parents t’ont légué cette maison parce qu’ils t’aimaient, chérie. Tu devrais mieux la traiter.

— C’est si grand pour une personne seule, dit Laura. Il y a tellement à faire. Si les Martin à l’étage ne s’occupaient pas du jardin, je ne sais pas comment je me débrouillerais.

— Eh bien alors, mets-la en vente. Ça aurait brisé le cœur à tes grands-parents, mais enfin ils ne sont plus là pour l’apprendre…

— Je ne peux pas. » Il y a tellement de raisons, usées aux entournures : les réparations qui auraient été nécessaires avant de pouvoir la mettre sur le marché, le temps que ça aurait pris, les Martin qui étaient de vieux amis de ses grands-parents et qui n’auraient jamais un loyer aussi bas d’un nouveau propriétaire. Comment aurait-elle pu penser mettre les Martin à la rue ?

Et pas le moindre argent pour se livrer au genre de réparations dont la baraque avait besoin, ne serait-ce que pour la couche de peinture claire qui aurait servi de cache-misère à sa vétusté. Les investissements de Donald s’en sont chargés ; éternellement, là-bas dans le bureau, il lui explique les colonnes de chiffres qui prouvent que l’usine de gadgets de son cousin triplera son argent, et leur rapportera assez pour leur lune de miel en Suisse. Il le croyait. Chaque fois qu’elle se hasarde à jeter un coup d’œil dans le bureau, elle lit l’excitation dans ses yeux. Malgré elle, elle l’avait encore vue il y a une heure. Elle continue à éponger les dettes.

« Tu feras pour le mieux », dit sa mère. La main sur la bouche, elle bâille avec Éric. « Excuse-moi ! Tout cet exercice. » Elle reboutonne prestement ses manches. « Ça faisait des années que je n’avais pas déplacé autant de meubles. Je faisais ça tout le temps autrefois, tu sais, chaque fois qu’il y avait quelque chose qui me mettait dans tous mes états. Quand on était en retard sur les factures, ou que je m’étais disputée avec ton père, ou quand tu me manquais trop, chérie, après ton départ à la fac. Je relevais mes manches et je me mettais à changer les meubles de place. C’est la bonne façon de faire fuir les fantômes.

— Les fantômes ? dit Laura en sursautant.

— Oh, tu sais, tous ces vieux souvenirs idiots. Ça aide bien de se tenir occupée. Enfin, maintenant on peut prendre notre temps pour papoter. »

Agréablement assise, sa mère attend ce qu’elle a à lui dire. Laura ne trouve rien.

« Alors, est-ce que tu vois quelqu’un ?

— Non, répond-elle.

— Oh, ma chérie. Je sais bien que ce n’est pas à moi d’insister pour avoir des petits-enfants, et je ne vais pas commencer maintenant. Mais tu ne crois pas que tu travailles trop ? Ça ne pourrait pas te faire de mal de sortir de temps en temps. Il n’y a donc pas des jeunes gens gentils à ton travail ?

— Ils sont tous mariés.

— Oh, c’est dommage. Tu sais, j’ai été tellement déçue quand cet Éric est parti dans le Wisconsin. Il était tellement délicieux. Tu sais qu’il m’a appelée l’autre jour ? »

Ah, Seigneur ! Éric se redresse l’air endormi à travers sa mère et se frotte les yeux. Sa mère l’avait toujours bien aimé. Tout le monde l’aimait bien. Il était très fort pour ça. Après Donald et Frank, elle ne pouvait plus se fier à aucun homme, et il avait fallu qu’arrive le gentil, le délicieux Éric, poli avec les mamans, qui savait si bien écouter, qui était si doux au lit. Quel salaud ! Elle détourne le regard pour ne plus voir son sourire et sa bouche qui chuchote.

« Je l’ai à peine reconnu. Il est à l’hôpital là-haut, le pauvre.

— À l’hôpital ? Pourquoi ?

— Il n’a pas voulu me le dire. Il a dit que ce n’était pas sérieux, mais, tu sais, il n’avait pas l’air si reluisant. Il ne t’a pas appelée ? Peut-être que c’est toi qui devrais le faire. Je vais te donner son numéro. » Elle sort son petit carnet d’adresses de son sac et un petit bloc sur lequel elle commence à noter ses coordonnées.

Je ne lui parlerai jamais, pense Laura. Puis elle se dit : c’est le sida, ce salaud m’a filé le sida et il s’est taillé, bon sang !

« Et voilà, chérie. Je n’ai jamais bien compris ce qui s’était passé entre vous deux. S’il n’est pas gravement malade, c’est peut-être une grande chance, arrangez-vous pour vous retrouver, parler un peu, et qui sait ce qui pourrait arriver ? »

Ce salaud, c’est bien de lui de continuer à lui mentir.

« Maman…

— Tu sais bien que je ne veux pas faire pression sur toi, ma chérie. C’est seulement que je voudrais vous voir redevenir des amis.

— Maman…»

La minuterie du four sonne. Sa mère se lève.

« Maman – et bondissant elle saisit sa mère par le bras –, maman, je suis incapable de manger maintenant. » Sa mère a l’air stupéfaite. « Tu comprends. Ça me bouleverse. De ne pas savoir. Il faut que j’appelle l’hôpital, O.K. ?

— Il a dit que ce n’était rien de grave, ma chérie. »

Il mentait tout le temps.

« N’oublie pas ton sac. On aura d’autres occasions. Merci pour tout. »

Elle pousse sa mère vers la porte de l’appartement, lui fait traverser le hall jusqu’à la porte de la maison.

« N’oublie pas le numéro de l’hôpital…»

Elle le lui arrache des mains et le fourre dans sa poche.

« Merci, je t’appelle, au revoir ! »

La porte claque sur le visage inquiet de sa mère. Laura recule de trois pas et ferme aussi la porte de son appartement, contournant l’espace où la petite table tenait naguère Donald à distance. Elle fait une erreur. Il a fait ses valises et il fulmine sans même la regarder. « Salaud ! » lui crie-t-elle. Elle fait des gestes violents dans l’air puis se force à s’arrêter.

Elle est debout au milieu des ruines de sa défense, un appartement bien net, rationnel, plus de cachettes. Chaque table, chaque chaise, tous les détails, se servant de sa mère comme d’instrument, ont retrouvé leur ordre sinistre. Elle est au pied du mur.

Elle a déjà survécu à tout le reste. Elle va s’en sortir.

Elle laissera le bout de papier roulé en boule dans sa poche.

Le poulet se carbonise lentement dans le four.

Les fantômes.

Frank fait de la muscu dans la pièce du fond, dans le coin marqué naguère à la craie marron. Elle lui hurle : « Tu n’es qu’un connard narcissique. Je ne sais pas ce que j’ai jamais pu te trouver ! » Il rajoute du poids sur la barre et lui envoie un large sourire. « Tu ne crois pas que je peux soulever ça ? Ah, mais tu oublies combien tu m’inspires, ma beauté. Regarde !

— Je m’en fous ! »

Elle lui lance son verre qui le traverse sans lui faire de mal. Il se fracasse sur le mur. Frank n’a pas arrêté de sourire. La barre se tord sous la masse des poids tandis qu’il la soulève au-dessus de sa tête.

« Et en récompense, j’ai quoi ? » dit-il en reposant la barre avec un halètement et il tend le bras…

Par terre, contre la table basse, Donald est tassé, il se tient les genoux contre le visage où coulent des larmes exceptionnelles, les seules qu’il ait versées. Son père est mort. En pleurs, les yeux bouffis, il tend la main vers elle pour qu’elle le console…

Éric met la table dans la salle à manger : de l’oie rôtie, une espèce de soufflé aux asperges, du vin d’Allemagne. Elle a presque le goût dans la bouche.

Tout sourire, satisfait de lui, il tend le bras pour l’attirer à lui…

La douche est une horreur : sa mère a jeté le tuyau qu’elle avait bricolé de l’autre côté de la baignoire, avec des signes de tête, pour dire à Laura qu’elle ferait mieux d’appeler un plombier si elle ne pouvait pas se sortir des branchements de la douche. Laura ne peut pas prendre de bain sans avoir autour d’elle à tourner dans l’eau Donald Frank Éric. Elle se passe une éponge sous les aisselles, elle se lave les cheveux dans le lavabo, évitant de lever les yeux sur qui se rase dans la glace…

Elle essaye de dormir dans son lit à la place où il a été remis. (Sa mère a jeté aux ordures le matelas moisi de la pièce du fond.) Donald fait l’amour à côté d’elle. Son torse maigre bouge lentement, avec sensualité ; la sueur perle sur sa mâchoire lisse ; de sa main large, il lui caresse les cheveux. Il lui chuchote des choses qu’elle pouvait à peine entendre la première fois, qu’elle peut à peine entendre maintenant. Des âneries.

Elle tourne le dos, ferme les yeux très fort. Encore ce chuchotement indéchiffrable. Elle se lève, prend deux somnifères, s’enfonce l’oreiller bien serré sur les oreilles. Impossible de bloquer les murmures. Jusqu’au lit qui semble osciller, lentement, avec sensualité…

Sanglotant de rage, elle traîne le lit pesant jusqu’au milieu de la pièce. Il lui faut cinq bonnes minutes pour y arriver, en laissant quatre stries larges et plus pâles sur le parquet. Elle a mal aux épaules. Elle en tremble.

Même quand le lit n’est plus l’endroit où Donald avait touché une fille qui était Laura, elle ne peut toujours pas dormir. La maison est pleine du chuchotement des cent spectres de ces trois hommes encore en vie.

Ce bout de papier en boule dans sa poche.

La journée de travail semble ne plus finir quand elle est au bureau. Elle croit entendre des commérages quand elle a le dos tourné. Personne ne lui dit plus que bonjour, sauf son chef. Bob, qui passe un peu trop de temps près d’elle à son bureau. Il est tellement sûr de lui avec ses avances qu’elle sent la bile lui monter aux lèvres ; elle serre les dents jusqu’à ce qu’il se décide à passer à la suivante. Elle ventile des imprimés, des piles et des piles d’imprimés, en essayant de se perdre dans l’absurdité de ce travail. La routine est abyssale, les murmures insupportables, et la journée interminable ; et enfin il lui faut rentrer chez elle.

Pour une nouvelle nuit infinie, insoutenable.

Elle finit par appeler le numéro sur le papier quadrillé.

Éric pose une grosse boîte de chocolats Godiva sur la petite table à côté du téléphone, sollicitant son attention avec un nouveau cadeau. Il y a deux sonneries à l’autre bout du fil.

« Oui, pourriez-vous me parler d’un patient qui est chez vous, Éric Kennelly ?

— Je peux vous le passer. »

Éric retire la boîte de chocolats et montre ses lèvres du doigt d’un air languissant.

« Non, je ne veux pas lui parler. Je voudrais seulement savoir comment il va. Pourriez-vous me dire pour quel problème il est à l’hôpital ? » Elle sait que ce n’est pas le sida. Éric était trop malin, trop maître de lui pour oublier de prendre ses précautions – mais elle se dit qu’il faut qu’elle sache. Elle en a le droit.

« Je crains que ce ne soit pas dans les habitudes de l’hôpital, madame. Je peux vous le passer, si vous voulez. »

Il défait deux boutons de sa chemise, découvre une de ses épaules et pose un chocolat en équilibre sur sa peau blanche.

« Madame ? »

Elle raccroche.

Une heure plus tard, elle se rend à pied à l’agence de location de voitures qui est à huit pâtés de maisons de chez elle et pose sa carte de crédit sur le comptoir.

Il ne l’avait même pas quittée pour une autre. Il ne faisait que tuer le temps à Chicago en attendant de décrocher un poste d’assistant à l’université du Wisconsin, à Madison. Elle avait été une occupation pour lui en attendant. Rétrospectivement, elle s’en rend compte. « Tu sais combien de diplômés en histoire travaillent comme chefs du personnel, démarcheurs en assurances, ou simples balayeurs ? Et puis, là il ne s’agit pas d’une quelconque petite fac chez les ploucs. C’est ma grande chance ! » Mais il ne lui avait pas demandé si elle voulait aller dans le Nord avec lui. Il avait fait ses bagages et avait filé avant qu’elle ne puisse le lui proposer.

Seulement deux heures de voiture jusqu’à Madison, beaucoup trop peu. Il faut qu’elle s’arrête à une station-service pour demander où est l’hôpital. Elle en fait deux fois le tour avant d’entrer et de se garer près du panneau « Visiteurs ».

« Ce n’est probablement pas l’heure des visites, dit-elle à la femme à l’accueil. Je peux m’en aller si ce n’est pas le bon moment.

— Non, vous avez encore une demi-heure, répond la femme en souriant. Qui êtes-vous venue voir ?

— Ce n’est pas la peine, j’ai son numéro de chambre. » 258. Elle sent presque le numéro qui se grave dans sa main où elle serre la boule de papier. Elle entre dans l’ascenseur, le couloir à droite presque jusqu’au bout ; elle est devant la porte. La main sur la poignée. Elle ouvre.

Une forme pâle, très amaigrie, gît à moitié lovée sur un lit d’hôpital. Des tuyaux partout. Ça ne ressemble à personne qu’elle ait connu, c’est à peine une forme humaine. La forme se retourne et ouvre les yeux gris-vert d’Éric.

« Laura, eh bien… Qu’est-ce qui t’amène ? »

Derrière elle, par la porte grande ouverte, l’air rentre en bourrasque, la glaçant au passage comme si elle était nue. Elle la referme soigneusement.

« Je dirais que ça fait deux semaines que je n’ai pas eu de visite. » La voix est un chuchotement rauque, rien à voir avec la douce voix de ténor d’Éric. Il arrive à faire une sorte de sourire bancal. « Les gens, ça les ennuie de voir mourir quelqu’un. On peut pas leur en vouloir. Un cancer du foie, ça n’est pas très glamour comme mort. »

Elle se tait.

« Je savais que tu finirais par venir. Mais heureusement que tu n’as pas encore laissé passer trop de temps, ma poule. »

Elle le fixe de ses grands yeux. Elle ne peut pas se laisser aller à éprouver de la pitié pour cet Éric si délicieux, si menteur qui hante ses jours et ses nuits, alors il ne faut pas qu’elle fasse ressembler ce lamentable épouvantail à un de ses Éric.

Sauf les yeux. C’est dur de ne pas regarder les yeux.

« Laura ? Tu vas me dire quelque chose ? » L’épouvantail déglutit avec difficulté. « J’ai l’impression de recevoir la visite d’un spectre. Tu n’es pas allée me battre au poteau pour arriver de l’autre côté avant moi, hein ? » Il a un petit rire, et tousse longuement. « Désolé, c’est de l’humour noir. Mon psychiatre dit que c’est normal. »

Un épouvantail, c’est tout, se dit-elle. En elle, quelque chose se meut, comme des ailes brisées. O.K. ! pense-t-elle. Éric ! Malade. Malade à mourir. Mais qu’il n’aille pas te mener en bateau encore une fois, qu’il n’aille pas…

« Laura ? »

— Pourquoi tu as appelé ma mère ? Qu’est-ce que tu veux ? »

L’épouvantail cligne les yeux d’Éric. « Je ne sais pas. Rien. N’importe quoi. C’est tellement chiant, de mourir. Je voulais voir si t’étais toujours aussi coincée qu’avant. C’est incroyable, t’es encore davantage coincée. »

Si elle bouge ne serait-ce que d’un pouce, elle sera fichue, il aura gagné ; par deuil, par sympathie, par amour, elle fera tout pour lui. Elle fait un effort pour rester ferme, immobile. Alors quoi, il se servirait d’elle. Est-ce mal ? Est-ce qu’avant il n’avait vraiment fait que se servir d’elle ?

Il sourit encore, dans une parodie du sourire qui était autrefois ce qu’il avait de mieux. « C’est pour m’occuper. » Pourquoi es-tu venu vivre chez moi si tu comptais bien partir dans quatre mois ? lui avait-elle demandé, avec désespoir, au moment où sa voiture sortait du garage. C’était pour m’occuper, avait-il dit en démarrant.

« Tu n’as jamais eu besoin d’être très motivé », dit Laura. Elle se demande s’il y a des traces d’anesthésique dans l’air de l’hôpital. Son cœur bat plus lentement et elle se sent engourdie.

C’est de l’antiseptique qui doit piquer les yeux jusqu’à lui tirer des larmes. Mais elle renfonce en elle-même cette part infirme. Les choses meurent dans les hôpitaux.

L’épouvantail fronce les sourcils. « Laura…

— Tu savais comme Donald et Frank m’avaient blessée, et tu t’es mis dans la tête d’obtenir que je te fasse confiance. Et puis tu t’es tiré. » Elle suffoque presque sur quelque chose, mais elle réussit à surmonter ce moment. « Ça empêchait la vie d’être chiante, je suppose. Je ne sais pas mais je ne me suis jamais fait chier au point de faire ça. »

L’épouvantail tousse, il commence à parler mais tousse encore. Un sourire bancal. « Est-ce des manières de parler à un mourant ?

— Je m’en moque pas mal de ce que tu peux faire. Tu as été le pire des trois. Je n’ai absolument rien à te dire. » Elle fait demi-tour pour partir avant que l’impression anesthésiante ne lui donne des pieds en plomb, avant que les morceaux brisés en elle ne la clouent sur place. Tant qu’elle peut encore bouger.

L’épouvantail pousse un soupir qui ressemble à un râle et laisse retomber sa tête sur l’oreiller. « Alors pourquoi as-tu fait tout ce chemin pour venir me voir ? »

Laura s’arrête mais ne tourne pas la tête. « Pour aucune raison. Ça ne suffit pas. Elle se retourne – ah, ses yeux gris-vert si profonds – et elle doit se forcer à prononcer les mots qu’elle a préparés : « Pour te donner un petit conseil d’ami. »

Un soupir profond : « Crève. »

Elle referme la porte après elle dans un silence parfait.

Après sa sortie brillante, si tranchante, quel choc pour elle de voir Éric, le teint vermeil, riant sur le porche d’entrée !

« Tu es mourant », lui dit-elle et à la table de la salle à manger, et dans le fauteuil rouge, et dans la chambre du fond, et devant l’évier. « Meurs donc. » Éric rit et lui montre comment il arrive (en faisant des saletés) à laver d’une main et à essuyer de l’autre. Elle ne peut que s’enfuir à nouveau.

Une semaine passe.

Elle a beau essayer, elle n’arrive pas à oublier Éric qui agonise à l’hôpital, trop pitoyable pour une haine durable. Pour entretenir sa haine, elle rend visite à tous les spectres vraiment affreux. Ils ne blessent pas autant que les fantômes heureux, les amoureux, mais elle avait toujours passé moins de temps avec eux.

Dans la pièce du fond avec Donald : « Si tu avais eu la moindre jugeote, tu ne m’aurais pas encouragé à risquer tout mon patrimoine ! » Le mien aussi, a-t-elle pensé, mais elle était impuissante contre sa colère outragée. « J’y ai laissé ma chemise, et tu crois toujours qu’on va se marier ? Rends-moi cette putain de bague et au moins ça me fera mille dollars pour recommencer ma vie. » Ce n’est pas juste, mais la bague tinte à ses pieds, là où elle l’avait lancée. Il la ramasse sans un mot et s’en va ; elle attendra des mois qu’il reprenne ses esprits, qu’il l’appelle, qu’il s’excuse, il ne le fera pas. Il la laisse dans les dettes, solitaire, seule.

La chambre avec Frank : « J’y ai réfléchi, dit-il. Je retourne avec ma femme. » Sa femme ? Il n’avait jamais parlé d’une femme. Elle n’aurait jamais été assez idiote pour s’enticher d’un homme marié. C’étaient ses deux emplois et son éternelle gym qui faisaient que ses visites étaient toujours aussi irrégulières. « Bien sûr que je ne t’ai jamais dit que j’étais marié, j’allais divorcer. Ce n’était pas la peine de te mettre au courant. » Il enfile son pantalon, sans la regarder. Il a la peau encore trempée de sueur après l’amour. « Mais Sheila est enceinte maintenant. Je ne peux pas la quitter. » Trop ébahie pour faire un geste, sur ses cuisses à elle les poils se raidissent en séchant. Elle l’a regardé partir.

Et Éric. Encore et encore Éric. « On s’est bien amusés, Laura, mais ça c’est un boulot. Mon avenir. Ne commence pas à devenir hystérique pour ça, O.K. ? C’était bien marrant. »

Difficile de faire que ces spectres-là blessent autant que ceux du bonheur. Elle veut les beaux fantômes, même si elle les connaît trop bien. Ces lâcheurs sont des inconnus, des inconnus. Elle les fixe des yeux encore et encore.

Le même sentiment qu’elle a toujours ressenti dans les lâchages : elle est engourdie. Engourdie simplement.

Elle ne regrette pas les hommes qui sont partis. Elle regrette ceux qu’elle aime et qu’elle déteste : les amants qui ont vécu avec elle. Si seulement ils voulaient bien partir maintenant. Partir, la laisser tranquille.

La douleur dure.

Elle pense à ce qu’a dit Éric, qu’elle l’a battu au poteau pour arriver de l’autre côté avant lui. Elle sort le samedi suivant, achète un petit revolver chez le prêteur sur gages du coin et elle le contemple pendant une bonne heure. Frank endormi coude à coude avec elle à l’endroit où était le lit deux ans plus tôt. Elle le contemple jusqu’à ce que le plastique façon nacre de la poignée colle entre ses doigts, poisseux. Mais la mort est un pays de spectres, et comment quelqu’un qui ne s’en sort pas avec les spectres de la vie va-t-il s’en sortir avec tous les spectres de la mort ?

Ou peut-être c’est simplement qu’elle est lâche.

Incapable de pointer l’arme sur sa tête, elle la braque sur Frank endormi.

« Pan », fait-elle. Frank ronfle doucement.

Elle traverse la pièce vers l’endroit où Donald est en train de démolir le store vénitien en tentant en vain de le raccrocher. Elle vise. « Pan. » Le store s’écrase par terre et Donald le ramasse en riant. Elle passe dans le séjour et vise le fauteuil rouge.

Éric n’y est pas.

Laura laisse tomber l’arme. Et, mystérieusement, elle ne part pas.

Mystérieusement, Éric n’est pas là.

Elle s’approche du fauteuil lentement, terrifiée par des choses qu’elle ne peut deviner.

Un simple fauteuil. Vide.

Elle court à la salle à manger, trop vite pour suivre l’itinéraire en ligne brisée. Elle passe en un clin d’œil devant deux Donald et un Frank. Elle arrive à la table.

Vide.

La chambre du fond. Le lit de la chambre d’amis qu’elle n’a jamais partagé qu’avec une seule personne.

Vide.

L’évier où Donald et Frank n’ont jamais fait la vaisselle.

Vide.

Prise de panique, elle sort en courant sur le porche de l’entrée. Là des roses ne l’attendent plus.

Retour au fauteuil. Elle arrache le coussin, cherchant elle ne sait quoi. Elle secoue le fauteuil vide. Elle le secoue, le secoue, le secoue. Elle le fait basculer d’avant en arrière et d’arrière en avant avec des éclats de voix hystériques qui résonnent.

Le téléphone sonne. Laura sursaute comme si son arme faisait feu. Elle serre de ses deux mains les accoudoirs en velours, appuie son front sur le dossier et respire profondément. Le téléphone continue à sonner. En tremblant, elle décroche.

« Madame Hampton ? » demande une voix inconnue. Pas Éric. Pas Éric.

« Oui ? » Sa voix s’étrangle en un couinement. Deuxième tentative. « Oui.

— Je suis navré de vous déranger. Je m’appelle Bill Chang. Vous ne me connaissez pas. Je partageais l’appartement d’Éric Kennelly.

— Oui ?

— Euh, eh bien, j’ai votre nom sur cette liste des gens qu’il voulait que j’appelle quand… Madame Hampton, j’appelle pour vous dire qu’il est décédé cet après-midi.

— Oui.

— Euh, je suis navré d’avoir à vous dire ça comme ça. Je voudrais pouvoir vous parler, mais il avait tous ces cousins et il voulait vraiment que j’appelle tous ces gens…

— Oui.

— Je sais que c’est affreux d’apprendre une chose pareille d’un inconnu…

— Quand est-ce arrivé ?

— Quoi ? Oh, désolé. Il y a moins d’une heure. Je viens de parler à ses parents. Vous voulez savoir quand les obsèques auront lieu ?

— Non. Merci, monsieur Chang. Au revoir. »

Elle raccroche. Le fauteuil rouge est un peu déplacé.

Elle remet le coussin et pousse doucement le siège jusqu’à son bout de mur attitré. Elle s’assied. Si confortable. Si vide.

Le petit revolver acheté chez le prêteur sur gages est à ses pieds. Elle le ramasse et essuie la sueur, froide, sur la poignée. Vraiment, c’est une belle petite arme ; elle l’a très bien en main.

Assise dans le fauteuil vide avec le joli petit revolver, elle se sent bien, comme ça ne lui est plus arrivé depuis un an. Plus longtemps encore. Elle ferme les yeux et se prélasse dans l’émerveillement qui est le sien d’avoir récupéré pour elle-même un tiers de sa maison. Plus d’assiettes en carton – elle peut utiliser l’évier. Elle peut manger à table. Elle peut dormir dans le lit de la chambre d’amis. Ces possibilités réapparues la réchauffent, de son cœur elles jaillissent pour produire des picotements dans tous ses membres, et de sa main elles vont réchauffer le joli petit revolver.

Un peu plus tard elle prend le téléphone et compose un numéro mis en mémoire qu’elle n’avait jamais appelé avant.

« Madame Prescott ? demande-t-elle d’une voix agréable. Bonjour. Vous ne me connaissez pas. Je suis une vieille amie de votre mari Frank. Pourriez-vous lui dire que je suis tombée sur quelques vieux trucs à lui que j’avais chez moi et que j’aimerais qu’il vienne les prendre ? Quand ça l’arrangera. Merci beaucoup. »

Elle s’étire dans le fauteuil rouge, écoutant la voix de Mme Prescott qui lui dit quand Frank pourra passer, la main droite confortablement enroulée autour de la crosse en plastique toute chaude.

« Oui, ça me rendra bien service, fait Laura en souriant. J’essaye simplement de faire place nette dans ma maison. »

Titre original :

The Arbitrary Placement of Walls

Traduit par Simon Lhopiteau

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