Futurs en voie d’extinction
LE MUR VERT : Andrew Weiner (1993)
1
Cette nuit, j’ai encore rêvé du mur, le mur vert, dressé sur la plaine rocheuse, légèrement chatoyant dans les ténèbres.
Je ne devrais plus tarder à le traverser, comme tant d’autres avant moi. À commencer par Zoé, bien sûr.
2
Je me souviens du jour où ils sont revenus sur Terre, Zoé Jensen et tout l’équipage du premier vaisseau interstellaire de l’histoire. Comme des milliards d’autres, je les ai regardés, à la vid, descendre de la navette en clignant des yeux.
L’Alpha avait quitté la Terre quinze mois auparavant pour s’ouvrir un tunnel à travers l’holospace vers le système de Tau Ceti et la planète connue sous le nom de Monde de Foster. La mission avait duré un an. À leur retour, les membres de l’équipage avaient passé trois mois en quarantaine, dans une capsule d’isolement en orbite haute autour de la Terre. Là, pendant que le monde attendait impatientaient de pouvoir saluer ses héros, des équipes médicales les avaient suivis et examinés à fond par monitoring et télésurveillance.
L’équipage de L’Alpha avait déduit de ses observations que le Monde de Foster était rigoureusement dépourvu de vie. Cette quarantaine avait néanmoins été jugée nécessaire afin de permettre d’affirmer avec une certitude absolue que ses membres ne présentaient aucun danger de contagion. Et ils avaient fini par recevoir un certificat de bonne santé.
Ils avaient l’air radieux, extatiques, divins, en descendant de la navette.
Nous ne le savions pas encore, mais c’est là que le monde a pris fin, juste à ce moment-là.
3
Je n’avais jamais vu autant de monde à une conférence. Le grand amphi de l’université était plein à craquer, et des milliers d’autres spectateurs assistaient à l’événement sur des écrans géants, à l’extérieur de la salle. Mais c’était la première fois que nous recevions une voyageuse des étoiles.
Et pas n’importe laquelle : Zoé Jensen, le plus jeune membre de l’expédition, la seule Américaine, l’astrophysicienne dont les théories originales avaient tant fait pour nous ouvrir la voie des étoiles.
La conférence eut un succès phénoménal. Les vids qu’elle nous montra – l’étrange paysage désolé du Monde de Foster avec ses montagnes vertigineuses et ses plaines interminables sous un ciel violet – étaient passées un nombre incalculable de fois sur les réseaux d’infos du monde entier. Ses commentaires ne faisaient que reprendre ceux qu’elle avait déjà fournis à des douzaines de médias et lors de ses précédentes apparitions publiques. Mais ça n’avait pas d’importance. Tout ce qui comptait, c’est qu’elle était là, avec nous.
Les autres personnages assis sur l’estrade, hommes politiques et savants, lauréats du prix Nobel et vedettes de la vid, artistes et industriels prestigieux, faisaient pâle figure à côté d’elle. Elle avait un charisme, elle était auréolée d’un prestige qu’elle partageait uniquement avec ses compagnons d’aventure. Elle seule, dans cette immense salle, avait fait ce voyage de rêve, à travers l’espace, entre les étoiles. Grâce à elle, par procuration, nous établissions une sorte de contact avec l’inconnu.
4
Au cocktail suivant la conférence, je regardai Ernest Tompkins, le chef du département de physique, la cornaquer parmi l’assistance. Plusieurs grands gaillards en costumes mal coupés les suivaient de près.
Je profitai de ce qu’ils passaient devant moi en allant rejoindre un amas de savants atomistes pour me dresser sur leur chemin.
« Dr Jensen, le Dr Baker, chef de notre département de neuropsychologie », fit Tompkins, à contrecœur.
Nous échangeâmes une poignée de main. Elle avait la peau fraîche, légèrement moite, mais normale à part ça. Et pourtant, j’éprouvai comme un léger choc électrique.
« Ah oui, répondit-elle. J’ai lu vos travaux. »
Allons bon ! J’avais peine à croire qu’une astrophysicienne puisse s’intéresser à l’activité synoptique du cerveau en train de rêver. Elle disait ça par politesse, pensai-je. Enfin, ça faisait toujours plaisir…
Elle avait les cheveux plus longs que sur les vids de leur arrivée. Elle était vêtue sans grande recherche, peu maquillée. De près, elle avait l’air pâle, presque tendue, et des cernes noirs sous les yeux. Et pourtant, je lui trouvai une présence encore plus forte de près que tout à l’heure, sur l’estrade. Je dus faire un effort sur moi-même pour retrouver ma voix.
« Sensationnel, votre exposé, dis-je. On s’y serait vraiment cru. »
Elle écarta mon compliment d’un geste. « Je ne puis que donner un vague aperçu de la réalité. Les mots, les images n’y suffiront jamais », déclara-t-elle, et j’eus l’impression que Tompkins se renfrognait imperceptiblement, comme s’il désapprouvait cette observation quasi métaphysique. « J’ai cru vivre un rêve, là-haut. Un rêve qui aurait duré une année.
— Et vous vous êtes réveillée.
— Oui. Enfin, presque. »
Tompkins la prit par le coude, manifestement déterminé à la propulser vers les physiciens atomistes qui les attendaient, mais elle l’ignora.
« À propos de rêves, poursuivit-elle, j’ai entendu dire que vous aviez un merveilleux laboratoire du sommeil, ici. Vous pourriez peut-être m’en faire les honneurs, un jour.
— Avec grand plaisir, acquiesçai-je en péchant une carte de visite dans ma poche. Appelez-moi quand vous voulez », ajoutai-je, sans imaginer qu’elle le ferait.
5
« C’est une magnifique installation, Phil », commenta Zoé alors que je lui faisais visiter le labyrinthe de salles de sommeil.
Nous en étions maintenant à nous appeler par notre prénom. Elle s’était montrée raide et réservée lors de son arrivée, mais elle avait laissé son garde du corps à la réception et s’était dégelée à vue d’œil.
« En tout cas, nous avons des jouets magnifiques.
— J’ai entendu parler du petit dernier, dit-elle d’un air détaché. Une sorte d’analyseur de rêves. »
Je la dévisageai, surpris.
« Nous n’avons rien publié encore.
— J’ai mes sources d’information, répondit-elle en souriant.
— Eh bien, c’est exact. Nous avons en effet un nouveau jouet. Mais je ne peux pas vous le montrer. Je n’ai même pas le droit d’en parler, en fait. Pas avant publication.
— Je voudrais vraiment le voir. »
6
« Voici les données de base, dis-je en levant le disque optique.
— Le rêve, traduisit-elle.
— Peut-être, répondis-je prudemment. Peut-être est-ce un rêve. Nous ne l’avons pas encore établi. Contentons-nous de dire pour l’instant que c’est une représentation d’activité neurologique dans le cortex visuel au cours du sommeil paradoxal. »
J’introduisis le disque dans le lecteur du vidéo-processeur et allumai le moniteur.
« C’est un peu lent, repris-je d’un ton d’excuse. Il faut un paquet d’opérations pour décompresser les fichiers.
— Pour procéder aux conversions équipotentielles », rectifia-t-elle.
Elle avait manifestement lu ma communication avec beaucoup d’attention. Je me demandai encore quel intérêt elle pouvait bien porter au procédé. C’était un beau travail de recherche en neurosciences, et il ferait pousser des cris admiratifs à une poignée de gens dans le microcosme scientifique où j’évoluais. Mais à côté du voyage dans les étoiles, c’était de la gnognote.
L’image commença enfin à se former. Une image vague, à la définition médiocre, mais qui montrait à l’évidence une jeune femme blonde en pull jaune vif. Zoé battit des mains, ravie.
« Incroyable ! » s’exclama-t-elle.
La blonde passa son pull par-dessus sa tête, exhibant des seins prodigieux. Je cherchai précipitamment la séquence suivante.
« Désolé, dis-je. On récupère beaucoup de matériau de ce genre avec les plus jeunes étudiants de sexe mâle. »
Sur l’écran apparut un ciel nuageux, vivement éclairé par la lune. L’observateur donnait l’impression de traverser les nuages à toute vitesse, en regardant la Terre tout en bas.
« Il vole, commenta Zoé. Il rêve qu’il vole.
— Nous avons beaucoup de ça aussi.
— C’est stupéfiant. Voir vraiment les rêves !
— Reste à prouver que ce sont des rêves, comme je vous disais.
— Et qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?
— Vous connaissez la règle du jeu scientifique, Zoé. N’avancez rien que vous ne puissiez démontrer.
— Et s’il y a des choses indémontrables ? Des choses impossibles à démontrer et néanmoins vraies ?
— Que voulez-vous dire ? » lui demandai-je, intrigué.
7
Je regardais les vidinfos quand j’entendis la voiture s’arrêter devant chez moi. Il y avait un reportage sur l’un des compagnons d’aventure de Zoé, le géologue russe Boris Vigotsky. Il s’était enfermé dans un monastère italien pour « faire une retraite et méditer », sans autre explication, mais les images de Vigotsky filmées à l’aéroport de Milan en disaient plus long qu’un discours. Il avait vraiment l’air dans un sale état avec sa mine de papier mâché et ses yeux bouffis, tout rouges.
J’entendis Zoé marcher dans l’allée et j’allai lui ouvrir la porte. La voiture était encore le long du trottoir, un garde du corps au volant. Il y resterait toute la nuit.
Elle posa son baise-en-ville sur le seuil de la porte, me serra contre elle et m’embrassa rapidement sur la bouche. Je fus surpris, puis électrisé. Elle avait les lèvres fraîches, sèches, et en même temps brûlantes.
Elle me repoussa doucement à l’intérieur, ramassa son sac et referma la porte derrière nous. Elle jeta un coup d’œil dans mon living-room meublé dans le style minimaliste et dit : « Joli. »
N’importe quel salon lui aurait sûrement paru « joli » après l’exiguïté de L’Alpha, En réalité, je ne m’étais pas beaucoup occupé de chez moi depuis que j’avais emménagé. Je vivais seul, sauf quand ma fille venait pour les vacances.
« J’espère que vous ne m’en voudrez pas, dit-elle. Je leur ai raconté que nous étions amants. Que nous avions eu une relation, et que nous avions renoué.
— Ça ne m’ennuie pas du tout. Mais pourquoi leur dire quoi que ce soit ? Vous ne pouvez pas leur demander de vous fiche la paix, tout simplement ?
— Ce n’est pas ça qui les empêcherait de me suivre. Nous faisons tous encore maintenant l’objet d’une certaine surveillance. Personne n’a jamais fait ce que nous avons fait. Ils se demandent quelles conséquences à long terme ça peut avoir sur nous, et ils ne nous lâchent pas d’une semelle. »
Elle s’approcha de la fenêtre et jeta un coup d’œil à la voiture garée devant la maison puis elle ferma les rideaux.
« Ils se croient aussi obligés de me protéger. Et ils ont peut-être raison. Ce ne sont pas les dingues qui manquent, dehors. J’ai parfois peur, quand je regarde tous ces visages pleins d’adoration. J’ai l’impression qu’ils attendent quelque chose de moi, et qu’ils n’hésiteraient pas à me dépecer pour l’obtenir.
— Vous êtes une héroïne, Zoé, dis-je. Cette adoration est assez normale, non ?
— Je ne suis ni une héroïne ni une sainte, Phil. Je n’ai rien de spécial. Je ne suis qu’une chercheuse qui a réussi, dans le cadre de son travail, à prendre un vaisseau qui allait dans les étoiles. Pour être honnête, je ne sais pas très bien combien de temps je vais encore tenir le coup.
— J’ai l’impression que vous n’êtes pas seule à être sous tension, fis-je en opinant du chef, sincèrement compréhensif. Il y avait un sujet, aux infos, sur un de vos collègues.
— Boris, acquiesça-t-elle. Je ne lui ai pas parlé depuis le débriefing final, mais Janine est restée en contact avec lui. Elle m’a dit qu’il était en train de sombrer. Exactement dans ces termes. »
Janine Lafleur était la pilote de L’Alpha et la représentante de la CommEurope parmi les membres de la mission.
« Vous voulez dire…
— Ça ne peut être que ça, approuva-t-elle. Ça ne peut être que les rêves. »
8
Je regardai Zoé dormir, étendue sous les couvertures de mon lit. Elle portait une chemise de nuit en coton toute simple. Les disques des électrodes collés au coin de ses yeux suivaient les mouvements de ses globes oculaires. Deux autres électrodes fixées à l’arrière de son crâne envoyaient des données à l’électroencéphalographe posé par terre. Le bandeau de métal qui lui entourait la tête enregistrait ses rêves.
J’aurais aimé contrôler le rythme de son cœur et de sa respiration et suivre les mouvements de son corps, mais je ne pouvais mettre qu’une quantité limitée de matériel dans ma voiture et Zoé avait catégoriquement refusé de mettre les pieds au labo.
D’après tous les tracés, elle était profondément plongée dans un sommeil paradoxal. Elle y était entrée avec une rapidité remarquable, les ondes alpha laissant place aux ondes delta, longues et lentes, et revenant au stade ascendant caractérisé par de rapides mouvements d’yeux, ou sommeil paradoxal. Le sommeil des rêves. Elle était dans cet état depuis une heure maintenant, ce qui était anormalement long, et rien n’indiquait qu’elle s’apprêtait à repasser dans une plage de sommeil normal.
Un voyant rouge clignotait doucement sur l’analyseur de rêves, comme si la machine continuait à encoder son activité neuronale. Je quittai Zoé et allai dormir sur le canapé de mon bureau.
Je rêvai, moi aussi, cette nuit-là. Je rêvai que je traversais les nuages et que je montais jusqu’au toit du monde. Je rêvai que j’embrassais les étoiles.
9
Je fus réveillé par un vacarme invraisemblable émanant de la chambre. Je m’y précipitai pour trouver Zoé assise dans mon lit, des fils pendouillant de la tête, en train de fouiller dans son sac de voyage. Elle le renversa sur le lit, en faisant tomber une demi-douzaine de réveils qui sonnaient à tout rompre.
Zoé m’avait dit qu’elle se lèverait tôt parce qu’elle avait un petit déjeuner de travail en ville. Elle ne m’avait pas dit combien de réveils elle comptait remonter.
« Drôle de collection, remarquai-je en l’aidant à les éteindre.
— Depuis un certain temps, j’ai du mal à me réveiller.
— Vous manquez peut-être de sommeil.
— Ce n’est pas une question de temps de sommeil. Je n’arrive plus à me lever.
— Vous avez vu un docteur ? Il y a peut-être une cause physique…»
Elle secoua la tête.
« La cause, je la connais. »
J’arrachai la bande de l’imprimante et la laissai s’habiller. Je regardais toujours le tracé, déconcerté, quand elle me rejoignit dans le salon.
« Eh bien ? demanda-t-elle.
— Soit l’appareil déconne complètement, soit vous avez rêvé toute la nuit.
— Et ça ne devrait pas arriver ?
— Il faut croire que c’est possible, bien que je n’aie jamais vu ça, mais ce n’est pas tout, fis-je en lui indiquant la ligne en dents de scie de l’électroencéphalogramme. Regardez ce tracé. »
Elle l’examina un moment.
« On dirait qu’il est récursif. »
Je hochai la tête.
« Il se répète toutes les quarante minutes à peu près. J’aimerais établir le relevé des données et les comparer les unes aux autres pour vérifier qu’elles sont isomorphes. En attendant, c’est bien l’impression que ça donne.
— Et ça aussi, c’est inhabituel ? demanda-t-elle d’un ton presque indifférent.
— J’avais toujours pensé jusque-là que c’était impossible. Ce genre de régularité a quelque chose de… surnaturel.
— Nous devrions peut-être jeter un coup d’œil à mon rêve. »
10
L’image médiocre, tremblotante, donnait une piètre idée du rêve de Zoé. Mais ce que j’en vis me coupa le souffle.
Des pierres. Une plaine rocailleuse s’étendant à perte de vue sous un ciel violet. La rêveuse se frayait un chemin dans la plaine. Elle marchait régulièrement, respirait librement. Elle était nue.
Je me rendis compte que c’était le Monde de Foster. Mais en même temps, ça ne pouvait pas être ça. L’atmosphère n’était pas respirable sur le vrai Monde de Foster, et la température moyenne diurne y était de moins trente degrés. C’était le Monde de Foster vu à travers le prisme du rêve.
Au début, la rêveuse parut marcher seule. Puis je m’aperçus qu’elle était entourée de petits points lumineux qui dansaient autour d’elle dans le crépuscule sans fin, la guidant vers l’avant.
Et c’est là que je vis le mur, le grand mur vert qui s’élevait sur la plaine, lisse, ininterrompu, vaguement luminescent. On n’en voyait pas le bout, ni d’un côté ni de l’autre.
À côté de moi, j’entendis Zoé étouffer un petit hoquet de surprise.
« C’est ça. C’est le mur. »
Sur l’écran, la rêveuse se rapprochait, accompagnée par les lumières dansantes, et je vis que le mur n’était pas lisse mais doucement ridé. La rêveuse appuya la main dessus, et il céda légèrement sous la pression.
Elle resta debout là pendant quelques minutes, les deux mains appuyées sur le mur. Et puis, sans transition, elle se retrouva dans la plaine rocailleuse, avec les petits points lumineux.
« Vous pouvez éteindre, maintenant, dit Zoé. Il n’y a plus rien. Enfin, c’est toujours la même chose.
— C’est tout ce que vous rêvez ?
— Toutes les nuits. Sans arrêt. Comme je vous le disais cet après-midi. »
11
« Je fais de drôles de rêves, Phil. » Voilà ce qu’elle m’avait dit au laboratoire. « Des rêves vraiment bizarres. Ça commence à me faire peur. »
Le rêve avait commencé sur le Monde de Foster. Mais seulement de façon occasionnelle. Elle le faisait une ou deux fois par mois, pas davantage. Plus tard, pendant le voyage de retour, puis dans la capsule d’isolement, il était revenu avec une fréquence croissante, une ou deux fois par semaine, peut-être. Mais ça ne l’inquiétait pas encore. Elle trouvait même plutôt agréable ce rêve mystérieux de grand mur vert.
Mais depuis son retour sur Terre, le rêve s’était mis à foisonner, chassant tous ses autres rêves, envahissant tous ses moments de sommeil.
Je n’avais pas cru cette partie de son histoire. Je m’étais dit qu’elle faisait forcément d’autres rêves, même si elle ne s’en souvenait pas. Et ce qui était certain, c’est qu’elle ne rêvait pas toute la nuit. Personne ne rêvait toute la nuit.
« Vous seul pouvez m’aider, m’avait-elle dit au Laboratoire du Sommeil.
— Mais je ne travaille pas sur le contenu des rêves. Ce n’est pas du tout de mon ressort. Peut-être qu’un psychologue clinicien, ou un psychiatre…»
Elle avait vigoureusement secoué la tête.
« Ce n’est pas d’un psy que j’ai besoin. C’est de vous.
— Et qu’attendez-vous de moi au juste ?
— Je veux le voir. Voir mon rêve. Votre analyseur peut me montrer que c’est vrai. Que je ne suis pas en train de devenir folle. »
Je n’étais pas convaincu que ça nous confirmerait quoi que ce soit de la sorte. Mais je finis par consentir à son plan.
Comment aurais-je pu lui opposer une fin de non-recevoir ? C’était impossible. Je ne pus le lui refuser ni à ce moment-là ni plus tard. Elle venait à moi des étoiles, porteuse d’une étrange sagesse. De quelle étrangeté, c’est ce que j’ignorais encore. Mais j’en avais peut-être déjà l’intuition.
12
Elle revint chez moi, ce soir-là, après avoir passé la journée à remplir diverses obligations. Elle ne tenait pas en place. Je la laissai faire les cent pas dans mon salon pour aller dans la cuisine préparer quelque chose à boire. Quand je revins, elle regardait la photo d’Érica placée sur le bureau.
« Ma fille, dis-je. Elle vit dans l’Est avec sa mère.
— Elle est très jolie, commenta Zoé. Quel âge a-t-elle ?
— Presque sept ans. »
J’avais parlé avec Érica sur le téléterminal un peu plus tôt dans la soirée. Elle avait été tout excitée d’apprendre que j’avais rencontré la fameuse voyageuse des étoiles.
« Est-ce qu’elle a rencontré Dieu ? » m’avait-elle demandé. J’avais ri. « J’ai oublié de lui poser la question », avais-je répondu.
Zoé prit le verre que je lui tendais et but avec avidité.
« J’ai été mariée, moi aussi.
— Je sais. »
Le monde entier le savait.
« Nous nous sommes séparés un an et demi avant L’Alpha. Il est allé vivre avec une étudiante de licence. S’il n’avait pas fait ça, il est probable que je n’aurais jamais posé ma candidature à cette mission. »
Je hochai la tête avec compassion.
« Je l’ai revu à New York, poursuivit-elle. Juste après notre retour. Il m’a appelée pour m’inviter à déjeuner. Il m’a dit qu’il voulait reprendre la vie commune.
— Et alors ?
— Alors, c’est ce que je rêvais d’entendre. Ce que je m’étais dit que je voulais, depuis toujours. Mais quand je l’ai revu… ça ne m’a rien fait. Rien du tout.
— Ça n’a rien d’étonnant.
— Vraiment ?
— Les gens changent.
— Ils changent, oui. Mais en quoi ? »
Je reconnus l’intensité de sa voix, mais je ne savais pas très bien comment y répondre.
« J’imagine qu’ils mûrissent, répondis-je. Qu’ils deviennent plus aptes à gérer leur passé. »
Elle secoua la tête avec frustration.
« Non. Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Et que vouliez-vous dire ?
— Qu’est-ce qui me prouve que je suis toujours la même Zoé Jensen ?
— Et que pourriez-vous être d’autre ?
— Une version différente. Modifiée d’une certaine façon.
— Modifiée par quoi ?
— Je n’en sais rien, répondit-elle, et il y avait une note d’hystérie dans sa voix. Par quelque chose, sur le Monde de Foster, je ne sais pas quoi au juste. Tout ce que je sais, c’est que je ne me sens plus moi-même.
— Ça n’a rien d’étonnant. Après être allée si loin, après avoir vu tant de choses, il est naturel que vous vous sentiez troublée, aliénée, étrangère à…
— Non, coupa-t-elle. Je ne parle pas par métaphore.
— Alors de quoi parlez-vous, Zoé ? »
Elle inspira profondément.
« Des extraterrestres, répondit-elle. Ou quelque chose comme ça. C’est eux qui m’ont fait ça. Qui m’ont changée. »
Je me pris la tête à deux mains comme pour l’empêcher de tourner telle une toupie.
« Des extraterrestres ? Mais il n’y a pas de vie sur le Monde de Foster. C’est ce que démontrent vos propres observations.
— Peut-être s’agit-il d’une forme de vie indétectable selon les moyens habituels.
— Et de quelle forme de vie s’agirait-il ?
— Une forme de vie supérieure, j’imagine.
— Vous avez réponse à tout, dis-je en hochant la tête, désemparé. Mais vous vous trompez d’un bout à l’autre. Vous faites de mauvais rêves. Vous êtes très tendue. Vous en avez vu de dures et vous n’avez pas complètement repris le dessus. Mais c’est la seule explication, Zoé, il n’y a pas d’extraterrestres.
— Alors, d’où viennent les rêves ? »
Elle se mit à trembler de tout son corps, agitée par d’énormes sanglots déchirants. Je m’assis près d’elle, sur le canapé, et passai mon bras autour de ses épaules. Elle enfouit sa tête au creux de mon épaule et continua à pleurer.
13
Je ne me fais pas d’illusions ; je ne crois pas que Zoé Jensen m’ait aimé, même si, vers la fin, il me semble qu’elle ait éprouvé une certaine affection pour moi. Il n’y eut de sa part, cette nuit-là, que le besoin d’une sorte de contact avec un autre être humain, et avec sa propre humanité qui fuyait à toute vitesse.
En ce qui me concerne, je suppose que je l’aimais, et je l’aime encore. Mais l’amour n’était que l’un des sentiments qu’elle m’inspirait. Il y avait aussi une espèce de crainte. Et un malaise croissant.
Après, elle s’endormit rapidement. Incapable d’en faire autant, je me levai et allai dans la cuisine chercher un verre d’eau. Je m’assis à la table et regardai distraitement par la fenêtre.
La lune était presque pleine et éclairait le magnolia qui végétait dans le petit jardin, derrière chez moi. Il y avait des étoiles, aussi, beaucoup plus que dans mes souvenirs d’enfance. Le ciel était infiniment plus dégagé, à présent. L’économie mondiale était mieux organisée, et dépendait moins des énergies fossiles.
Des tas de choses, en fait, allaient bien mieux que dans mon enfance. Le monde était à peu près en paix. La croissance démographique était enfin stabilisée. La science, la technologie nous fournissaient sans cesse de nouveaux jouets satisfaisants. L’utopie, ainsi qu’aimaient à nous le dire nos politiciens, était à portée de main. Mais l’utopie n’était pas ce que nous voulions.
Un millénaire avait passé, puis un autre, et nous étions toujours prisonniers de la condition humaine. Nous avions une faim insatiable de merveilles, nous étions las de la vulgarité de nos propres réalisations. Nous voulions laisser la condition humaine derrière nous. Nous voulions les étoiles, ou nous pensions les vouloir. Et voilà que Zoé et ses compagnons nous les avaient données. Mais à quel prix ?
Je ne suis ni psychologue ni clinicien. Mais il ne fallait pas sortir de l’école de médecine pour reconnaître chez Zoé les germes d’une illusion paranoïde de toute beauté. Et pourtant, et pourtant… Elle avait bel et bien changé. Elle avait été changée, d’une façon ou d’une autre, par son voyage sur le Monde de Foster. Ses rêves me le disaient.
Et si Zoé avait été affectée, quid de ses compagnons de voyage ? Elle avait laissé entendre, la veille au soir, que Boris Vigotsky devait souffrir des mêmes symptômes. J’allai dans mon bureau et parcourus le compilateur d’infos, en sélectionnant les articles sur les « voyageurs des étoiles » enregistrés au cours des dernières vingt-quatre heures sur les principaux services télétextes.
Plusieurs infos des réseaux locaux relataient les allées et venues de Zoé. Une dépêche Reuter concernant Vigotsky confirmait, sans rien y ajouter, ce que j’avais appris la veille au soir. L’AP parlait de la conférence que le savant planétaire chinois Li Wu avait donnée à Paris. Janine Lafleur était en voyage d’agrément au Sénégal. Garcia Lopez, le commandant argentin de la mission, était pressenti comme candidat pour la présidence de la Confédération d’Amérique du Sud. Et Irma Hassan, la biologiste de l’IPR, était entrée dans une clinique pour « dépression nerveuse ».
J’appuyai sur les touches à la recherche d’infos supplémentaires. Il y avait une dernière nouvelle de l’office crétois d’Informations du Moyen-Orient, captée sur les vidinfos israélo-palestiniennes. Irma Hassan, quarante-deux ans, la biologiste récemment rentrée du Monde de Foster, est entrée aujourd’hui à la clinique Baruch de Jérusalem pour un problème d’« asthénie psychique » selon le diagnostic médical, La clinique Baruch est un petit établissement exclusivement spécialisé dans le traitement des problèmes psychologiques.
D’après un porte-parole de la clinique, le Dr Hassan ne devrait pas y rester plus de quelques jours. Un bref communiqué écrit diffusé par l’office du Caire de l’Agence spatiale des Nations unies confirme que le Dr Hassan était « très éprouvée » par ses déplacements incessants au cours des semaines suivant son retour du Monde de Foster.
14
Le lendemain était un samedi, un jour de congé pour nous deux. Zoé n’avait pas remonté sa batterie de réveils. Elle dormait encore quand je me réveillai, vers dix heures. Je pris une douche, m’habillai et pris le temps de savourer mon petit déjeuner. Je parcourus les gros titres de la presse du matin ; il n’y avait rien de nouveau ni sur Irma Hassan ni sur Boris Vigotsky.
À midi, Zoé ne s’étant toujours pas réveillée, j’allai voir comment elle allait. Elle dormait toujours, mais d’un sommeil agité. Elle remuait la tête d’un côté et de l’autre en marmonnant, à ce qu’il semblait. Je me penchai sur elle.
« De l’autre côté, disait-elle. De l’autre côté.
— Zoé, appelai-je. Zoé, réveille-toi ! » insistai-je. Sans résultat. Je tendis la main et la pris par l’épaule.
« Zoé ! » criai-je.
Elle ouvrit les yeux d’un seul coup. « Le mur, dit-elle.
— Pardon ?
— Il faut que je traverse le mur. »
15
Je préparai le petit déjeuner de Zoé. Elle grignota en pensant à autre chose et finit par repousser son assiette après y avoir à peine touché.
Je lui montrai le tirage de l’info concernant Irma Hassan. Elle le lut et pâlit.
« Ce coup-ci, ça y est, dit-elle. Ils vont venir me chercher.
— Te chercher ?
— Ils ne vont pas tarder à faire le rapprochement. D’abord Boris, puis Irma. Et ils vont venir me chercher pour un check-up.
— Quand ça ?
— Le temps qu’ils reçoivent le rapport de Jérusalem, qu’ils tirent Boris de son monastère et se fassent une idée de son état. Mettons que j’aie une journée devant moi. Enfin, ça suffit peut-être, ajouta-t-elle pensivement.
— Pour quoi faire ?
— Pour leur échapper. Me cacher quelque part.
— Et pourquoi ferais-tu une chose pareille ?
— J’ai besoin de rêver encore, Phil. J’ai au moins compris ça. Il faut que je continue mon rêve. Il faut que je traverse le mur.
— Je ne suis pas du tout sûr que ce soit indiqué.
— C’est là que je vais, Phil, que ça te plaise ou non. »
Je la regardai, déconcerté.
« Je pensais que tu voulais que je t’aide à lutter.
— Tu m’as aidée. Tu m’as aidé à faire face. À voir que c’était vrai, que ça m’emmenait à un endroit où j’avais besoin d’aller. Et que je n’avais pas le choix, que je devais aller jusqu’au bout.
— Les médecins de l’Agence Spatiale…»
Elle esquissa un geste d’impuissance.
« Que pourraient-ils faire ? Retarder l’inévitable, c’est tout. Me réveiller chaque fois que j’en approcherai. Mais je finirai par y arriver. Alors le plus tôt sera le mieux.
— Avez-vous vu, sur le Monde de Foster, quelque chose qui ressemble à ce mur ?
— Non. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien. Si nous n’avons rien vu, c’est peut-être qu’ils ne voulaient pas que nous le voyions. »
Ils.
« Tu penses toujours qu’il y a des extraterrestres sur le Monde de Foster. Des extraterrestres qui vous auraient inoculé ce rêve, si l’on peut dire.
— Oui, répondit-elle. Des extraterrestres. Ou quelque chose dans ce genre-là.
— Mais pourquoi ? Pourquoi auraient-ils fait une chose pareille ? »
Elle haussa les épaules.
« Je suppose que je le saurai quand je serai de l’autre côté.
— Que crois-tu qu’il y ait de l’autre côté ? De l’autre côté de ton mur ? »
Elle hésita.
« Peut-être l’achèvement d’une chose qui a commencé sur le Monde de Foster. L’aboutissement d’une sorte de transition.
— De transition ?
— Vers un autre état d’existence. »
Qu’aurais-je pu répondre à ça ? Rien de ce que j’aurais pu dire, à ce moment-là ou plus tard, n’aurait pu la détourner de ses intentions.
En attendant que Zoé se réveille, j’avais cherché le numéro du bureau local de l’Agence spatiale des Nations unies. Il était gravé dans ma mémoire. Mais je n’essayai même pas de m’approcher du téléterminal.
Je voulais faire ce qui valait le mieux pour Zoé. L’ennui, c’est que j’ignorais ce que ça pouvait bien être.
« Alors, tu vois bien, continua-t-elle. Il faut que je leur échappe. Il faut que j’aille jusqu’au bout.
— Et comment comptes-tu t’y prendre ?
— Je pensais que nous pourrions aller quelque part à la campagne, avec ta voiture.
— Nous ? »
Elle se pencha sur la table de la cuisine et me prit la main.
« J’ai encore besoin de ton aide, Phil, dit-elle. À part toi, il n’y a personne en qui je puisse avoir confiance. Je t’en prie…»
La peau me picotait à son contact. Je retirai ma main et la regardai dans les yeux, désarmé.
« Très bien, répondis-je. Je vais t’aider. »
16
Nous fîmes lentement le tour du campus, le chauffeur de Zoé à la remorque. Je me faisais l’impression de jouer dans un vid de seconde zone. Je mis ma connaissance des lieux à profit pour semer notre ange gardien en coupant à travers le parking de la bibliothèque et en remontant à rebrousse-poil un tunnel à sens unique.
« Ils vont te chercher partout », notai-je alors que nous nous engagions sur la rampe d’accès à l’autoroute.
« Pas vraiment. Pas tout de suite, du moins. Ils vont s’imaginer que nous voulions juste être un peu tranquille. »
Nous partîmes vers le nord à la recherche d’un refuge convenable, en prenant des routes secondaires et des chemins de terre. Nous finîmes par trouver une enfilade de bungalows délabrés bordant un petit lac. Ça devait être le paradis des pêcheurs, mais la pêche était fermée depuis des mois et seules quelques-unes des cabanes étaient occupées.
Après avoir retenu un cabanon, nous allâmes à la petite ville qui se trouvait un peu plus loin, le long de la route, et mangeâmes à l’unique restaurant. Nous mîmes notre plan au point en faisant un sort à un pâté impérial et à un chow mein graisseux.
« Laisse-moi dormir, c’est tout, me dit Zoé. Laisse-moi dormir aussi longtemps qu’il faudra.
— Jusqu’à ce que tu meures d’inanition ? Sûrement pas. »
Nous discutâmes ainsi pendant un moment, puis Zoé finit par accepter ma proposition de programme par étapes. Je la laisserais dormir douze heures cette nuit-là, quatorze le lendemain, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle ait franchi son mur. Ou qu’on nous retrouve, selon le cas.
17
Je me réveillai un peu après l’aube, conscient d’avoir fait un rêve qui s’estompait rapidement. Des pierres. Une lumière étrange. J’eus beau faire, je ne pus le retenir.
À côté de moi, Zoé dormait toujours. Il était prévu qu’elle dorme jusqu’à une heure.
La cabane était pour le moins rustique. Elle n’était raccordée ni au réseau infotextes ni à la vid. Il n’y avait même pas de branchement audio. Et je n’allais pas rester éternellement assis là à regarder les tracés de l’électroencéphalogramme de Zoé.
Je la laissai dormir et allai en ville faire quelques provisions et acheter une pile de tirages infotextes à l’unique magasin local. En revenant, je me préparai du café et des céréales dans le coin-cuisine, puis je m’assis et repris contact avec la civilisation.
On ne parlait pas de la disparition de Zoé. Peut-être les autorités considéraient-elles notre escapade comme un week-end passé loin des regards indiscrets. Mais peut-être savaient-elles à quoi s’en tenir.
J’appris qu’Irma Hassan se reposait confortablement à la clinique Baruch, son mari à son chevet.
Boris Vigotsky avait mis fin à sa retraite – qu’il décrivait, selon l’ASNU, comme « immensément rafraîchissante » – et devait regagner Moscou pour y recevoir une Médaille d’Honneur votée par les députés du parlement russe.
Janine Lafleur avait annulé tous ses engagements la veille, et on disait qu’elle souffrait d’une petite grippe. Il n’y avait rien sur Li Wu ou Garcia Lopez. Mais dans mon état d’esprit du moment, même l’absence de nouvelles les concernant avait quelque chose de sinistre.
Je me rendis compte que je commençais à penser comme Zoé, à sombrer dans la paranoïa.
Peut-être Vigotsky voulait-il seulement se retirer pour méditer. Peut-être Irma Hassan était-elle simplement à bout de nerfs.
Peut-être Janine Lafleur avait-elle vraiment la grippe. Je me faisais sûrement des idées, je voyais des choses qui n’existaient pas dans ces informations, ce tissu fin comme une toile d’araignée de faits à moitié digérés et de soupçons extravagants.
Pour me changer les idées, je parcourus la page des sports. Arthur Gomez, des Vikings de Vancouver, l’un des lanceurs les mieux payés de l’American League, avait été mis sur la liste des invalides. Gomez s’était blessé à la main – celle avec laquelle il lançait. Il avait même failli se sectionner un tendon avec un miroir de salle de bains.
Selon le communiqué officiel, l’accident s’était produit alors que Gomez faisait une crise de somnambulisme. Certains commentateurs sportifs, songeant sans doute à ses records de consommation d’alcool passés et l’enthousiasme avec lequel il faisait le coup de poing dans les bars, accueillirent cette explication avec un profond scepticisme.
Mais Gomez niait toute récurrence de ses problèmes antérieurs. Et ses dernières performances étaient assurément remarquables. Pas plus tard que la semaine d’avant, il avait réalisé un double lancer superbe contre les Havana Sugar Kings au SeaDome de Vancouver, où l’invitée d’honneur spéciale, la voyageuse des étoiles Zoé Jensen, avait effectué le premier lancer.
Je posai le papier un moment et regardai Zoé. Elle donnait toujours paisiblement.
« C’était vraiment un truc dingue, mon vieux », avait raconté Gomez au journaliste. « Je n’arrête pas de faire ce rêve terrifiant où je me vois marcher dans la caillasse, et il faut que je traverse ce mur, cette grande mer de mur verte. Et là, je poussais dessus, je poussais dessus de toutes mes forces quand tout à coup, patatras, je me suis réveillé dans la salle de bains, avec du sang et des bouts de verre partout. Quel gâchis mon vieux ! »
Je reposai l’article avec l’impression affreuse d’avoir un hérisson de glace dans l’estomac.
Oui, me dis-je. Quel gâchis, vraiment !
18
« J’en étais si près, me dit Zoé. J’étais sur le point de m’enfoncer dans le mur, j’allais le traverser, et puis…
— Je t’ai réveillée.
— Oui, dit-elle, et je voyais bien qu’elle faisait de son mieux pour ne pas me donner l’impression de m’en vouloir. Tu m’as réveillée. »
Nous faisions le tour du lac. Je m’arrêtai, ramassai une pierre plate et tentai de la faire ricocher sur l’eau. La pierre rebondit une fois et coula.
« J’y arrivais bien, dans le temps, dis-je.
— On voit quelque chose ? s’enquit Zoé. Sur l’électroencéphalogramme, je veux dire ?
— Le tracé fait apparaître un léger changement au bout de neuf heures à peu près. Après ça, les ondes sont plus prononcées.
— Parce que le rêve change, expliqua-t-elle. Parce que je m’en rapproche sans arrêt.
— C’est une explication possible.
— Peut-être cette nuit, reprit-elle. Peut-être que j’arriverai à traverser cette nuit.
— Peut-être. Et après ?
— Je ne sais pas.
— Tu ne penses pas que tu devrais savoir ? Et si tu y arrivais et que tu ne puisses pas revenir ? »
Je ramassai une autre pierre et la lançai. Cette fois, elle ne ricocha pas une seule fois. Elle coula à pic.
« Alors ? insistai-je.
— Je ne reviendrai peut-être pas.
— Génial, répondis-je. Vraiment génial. »
Elle posa sa main sur mon bras.
« Le problème n’est pas ce que j’ai envie de faire, Phil. Quand j’y réfléchis, ça me fout la trouille. Je ne veux pas quitter tout ça…, fit-elle en englobant le lac, les arbres, le ciel, dans un ample geste du bras. Ni toi non plus. Seulement il faut que je le fasse, c’est tout. »
C’est là que je me fâchai.
« Arrête de me dire qu’il faut que tu le fasses, Zoé. Avoue que tu en as envie. Bien sûr que ça te fait peur. Mais tu en as envie aussi. Envie à crever. »
Elle réfléchit un instant, puis hocha lentement la tête.
« Oui, dit-elle. J’en ai envie. »
19
Janine Lafleur avait repris l’avion pour Lyon afin de suivre un traitement contre ce qu’on décrivait comme « une maladie tropicale sans gravité ».
Garcia Lopez avait annulé tous ses rendez-vous pour la semaine suivante – y compris une audience avec le pape – à cause d’un « problème de famille », sans autre précision.
Li Wu repartit pour la Chine après avoir semé un vague malaise dans le public lors du Congrès international de Sciences planétaires.
« Notre destin n’est pas dans les étoiles mais en nous-mêmes », aurait-il dit en conclusion d’un discours délirant et assez incohérent sur les origines du système de Tau Ceti. « Nous ne voyageons vers l’extérieur que pour effectuer le voyage intérieur. Le danger n’est pas que nous échouions à nous réaliser pleinement mais que nous y réussissions trop bien. »
Les autorités chinoises contestaient la justesse de la traduction.
Selon d’autres articles, des douzaines de fans de base-ball, dans des endroits parfois aussi éloignés que la République Dominicaine, avaient pris contact avec le bureau des Vikings de Vancouver pour raconter des rêves similaires à celui que faisait Arthur Gomez. Appelés pour commenter ce phénomène particulier, des professionnels de l’hygiène mentale de Vancouver et d’autres villes d’Amérique du Nord citèrent des cas semblables confiés par un certain nombre de patients. L’incidence de ces rêves était sans corrélation avec l’âge, le sexe ou l’affiliation sportive des sujets.
Des rumeurs non confirmées faisaient part d’incidents de même nature à Moscou et à Tel-Aviv.
« C’est l’équivalent de cette année des Ovnis, avait déclaré un psychologue social. Ou du jet de pierres sur les pare-brise. Une sorte d’hystérie collective. Ça ne devrait pas tarder à se dissiper.
— Pour moi, ils rêvent du Grand Monstre Vert, suggéra Joe Harris, l’outfielder des Red Sox, en faisant allusion au mur d’enceinte du Fenway Park de Boston, qu’on venait de démolir.
— Je me demande si ce ne serait pas une sorte de virus, aurait dit un fonctionnaire resté anonyme du Centre pour le Contrôle et la Prévention des Maladies infectieuses. Mais un virus qui donne des rêves ? J’ai du mal à imaginer ça. Enfin, même si c’est un virus, ce n’est pas ça qui m’empêchera de dormir. »
À l’autre bout de la pièce, Zoé dormait toujours.
20
Ils ne nous trouvèrent que le mardi, en fin d’après-midi.
J’étais assis dans le fauteuil à regarder le dernier électroencéphalogramme de Zoé quand les agents du gouvernement franchirent la porte. Il y avait des heures que j’étais assis là, et le soleil commençait à descendre derrière l’horizon.
Je me levai lentement, avec raideur.
« Vous venez trop tard, leur annonçai-je.
— Comment ça, trop tard ? répéta le premier agent en fronçant les sourcils.
— Elle est partie. »
L’agent regarda, en ouvrant de grands yeux, Zoé allongée sur le lit. Il traversa la pièce, s’agenouilla près d’elle et l’écouta respirer.
« Que voulez-vous dire ? releva-t-il. Elle dort, c’est tout.
— Je vous dis qu’elle est partie. Regardez, fis-je en lui tendant l’électroencéphalogramme.
— Qu’est-ce que vous voulez que je regarde ? »
Je lui montrai les ondes delta, énormes et lentes.
« Elle ne rêve plus. Elle est passée de l’autre côté. Elle a traversé.
— Ça vous ennuierait de m’expliquer ce que vous racontez ? »
Zoé dormait depuis onze heures du soir, la veille. Et quand je repense à la façon dont elle m’avait serré contre elle juste avant, je crois qu’elle savait. Elle savait qu’elle ne reviendrait pas, et je crois que je le savais aussi.
Elle était passée de l’autre côté vers midi, enfin pour autant que je puisse le savoir. J’étais à côté d’elle, à ce moment-là, mais il m’avait fallu quelques minutes pour constater le changement dans l’électroencéphalogramme. Et après, malgré mes promesses, j’avais essayé de la réveiller. En vain.
« Ils ne vous ont rien dit ? » demandai-je à l’agent.
Il me regarda d’un air parfaitement ahuri.
« Ils ne m’ont rien dit du tout. Juste de la ramener. Et vous avec.
— Moi ? Pourquoi moi ?
— Vous êtes soupçonné d’enlèvement. C’est sûrement des histoires, mais on éclaircira tout ça quand la dame se réveillera.
— Ouais, fis-je. Évidemment. »
21
Ma cellule est assez confortable. Il y a un tapis par terre, une salle de bains attenante, et même un moniteur vidéo. La nourriture est correcte. Question lecture, on me donne à peu près tout ce que je veux. Je ne peux pas me plaindre de la façon dont je suis traité.
On ne m’a pas autorisé à consulter un avocat, mais ce n’est vraiment pas grave. Je ne pense pas devoir jamais répondre des faits qui me sont reprochés. Et même si l’affaire venait devant la justice, je me contenterais de réaffirmer ce que j’ai déjà dit et répété : que je ne pouvais rien lui refuser. Rien du tout, à aucun moment.
Comment aurais-je pu lui refuser quoi que ce soit ?
On ne me laisse pas recevoir de visites. Mais je ne vois pas avec quel personnage de ma vie antérieure je pourrais avoir envie de parler, en dehors peut-être de ma fille. Et elle n’y comprendrait rien pour l’instant. Enfin, il se peut qu’elle ne comprenne que trop bien par la suite.
Ils m’ont emmené voir Zoé une fois, dans une chambre située à un autre étage de ce bâtiment. Peut-être voulaient-ils voir ma réaction. Ou bien peut-être espéraient-ils aussi qu’elle réagirait à ma présence, d’une façon ou d’une autre.
Je n’ai pas demandé à la revoir, et on ne me l’a pas proposé. Elle n’est plus là, de toute façon. Il n’y a plus que sa coquille, sa chrysalide.
Fragile, belle Zoé. Elle nous a donné ce que nous voulions. Elle nous a donné les étoiles. Et davantage. Bien davantage.
J’ai cru comprendre que tous les compagnons de voyage de Zoé l’avaient suivie dans cet état de sommeil dépassé, certains en quelques jours, d’autres au bout de quelques semaines.
Pour l’instant, Zoé n’a pas besoin d’être maintenue artificiellement en vie. Les docteurs s’attendent néanmoins que ce soit bientôt nécessaire.
« Ne perdez pas votre temps, leur ai-je dit. Elle est trop loin. Elle ne reviendra plus jamais. »
Mais je ne doute pas que, le moment venu, ils tenteront héroïquement de maintenir l’illusion de la vie. Je me demande tout de même ce qu’ils feront pour les hordes de rêveurs à venir.
Il n’y en a que quelques-uns, pour l’instant, dans le pays, peut-être un millier dans le monde entier. Mais il y en aura bientôt beaucoup, beaucoup d’autres. Parce que le rêve contamine de plus en plus de gens, et de plus en plus vite.
Les autorités prétendent, naturellement, avoir réussi à contenir l’extension du mal dans des limites restreintes, qu’on trouvera bientôt un remède et que tous les dormeurs finiront par se réveiller. Je ne suis pas sûr que beaucoup de gens croient à ce discours. Mais jusqu’à présent, tout au moins, les manifestations de panique sont remarquablement rares.
Peut-être les rêveurs sont-ils encore relativement peu nombreux. Peut-être les autorités ont-elles réussi à endormir les gens. Mais je crois aussi que beaucoup d’entre eux aiment le rêve, que leur seule envie est de dire adieu à la condition humaine.
Les savants s’efforcent encore, nuit et jour, d’isoler l’origine du problème. J’ai passé je ne sais combien d’heures avec eux, en pure perte. Je leur ai exposé dans tous les détails les données dont je disposais sur le rêve de Zoé, je leur ai montré comment utiliser l’analyseur de rêves sur leurs cobayes. Mais pour l’instant, rien n’est très clair.
« Ce n’est pas un virus, m’a confié le directeur des recherches. Nous sommes au moins sûrs de ça. Dans bien des cas, nous n’avons pu retrouver trace de contact physique ni avec Zoé Jensen ni avec aucun des rêveurs consécutifs.
— Alors comment le rêve se transmet-il ?
— Nous pensons que c’est une sorte de phénomène de résonance, répondit le chercheur, l’air mal à l’aise. Il y a quelques jours, je n’aurais pas cru ça possible.
— De résonance ?
— Zoé Jensen a transmis son rêve à d’autres rêveurs. Et ainsi de suite.
— Alors pourquoi tout le monde ne rêve-t-il pas ? »
C’était la question à un million de dollars. L’inoculation du rêve se fait de façon erratique, sans logique aucune. Arthur Gomez a été contaminé, mais pas les autres membres de son équipe. Un spectateur qui assistait au match dans les places découvertes l’a attrapé, mais pas un qui se trouvait juste derrière la plaque de but.
« Si c’est un phénomène de résonance, reprit le chercheur, nous pouvons écarter tous les procédés classiques de dépistage des épidémies. Il ne faut plus penser en termes de proximité mais de contact psychique ou quelque chose dans ce genre-là. Peut-être ces rêveurs ont-ils des antennes psychologiques très sensibles qui les rendent plus réceptifs.
— Alors les gens qui seraient moins sensibles seraient plus à l’abri ?
— Pour l’instant en tout cas.
— Comment ça, pour l’instant ?
— Ce serait un phénomène ondulatoire, dit-il. D’après nos constatations, ce rêve se propagerait par vagues, chacune se nourrissant de la précédente, et plus puissante que celle d’avant. Au fur et à mesure que le nombre de rêveurs augmentera, la résonance s’amplifiera. Et plus le signal prendra de force, plus nombreux seront les gens qui entreront en vibration harmonique.
— Jusqu’où cela ira-t-il ? »
Le chercheur se rembrunit.
« Pour l’instant, ça évolue selon une progression mathématique. Nous ne voyons pas de limites au phénomène.
— Vous voulez dire que tout le monde va faire le rêve ?
— Nous ne le savons pas encore, mais c’est possible, en effet.
— Et tout le monde va traverser le mur ? »
Il y eut un bref silence. J’imaginai un monde plein de rêveurs. Et le chercheur aussi, sans nul doute.
« Nous ne le savons pas non plus », répondit-il enfin, mais son expression laissait peu de place à l’espoir.
Je ne saurai probablement jamais quelle part de vérité comportent ces conjectures. Je pense que j’aurai moi-même échappé à la condition humaine depuis longtemps avant qu’on la connaisse.
« Vous croyez que Zoé avait raison ? demandai-je. Vous pensez que c’est une forme de vie étrangère qui est derrière tout ça ?
— Nous n’avons pas exclu cette hypothèse. Nous n’avons rien exclu. Mais s’il y avait des extraterrestres sur le Monde de Foster, pourquoi nous auraient-ils fait un coup pareil ?
— Je n’en sais rien, répondis-je. Ils pensaient peut-être nous faire un cadeau. »
22
Cette nuit, j’ai encore rêvé du mur, le mur vert, dressé sur la plaine rocheuse, légèrement chatoyant dans les ténèbres.
Des étincelles de lumière dansaient autour de moi. Elles effleuraient ma peau, et j’éprouvais des picotements délicieux. Elles se posèrent sur mes oreilles, et j’entendis un joli bourdonnement fantomatique.
L’une des lumières était Zoé. Ce ne sera plus long, maintenant. D’ici peu, je vais traverser le mur, comme tant d’autres avant moi. D’ici peu, je rejoindrai Zoé de l’autre côté.
Titre original :
In Dreams
Traduit par Dominique Haas
OceanofPDF.com