Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) / I. Les origines, les races et les langues
Livre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Asie-Mineure, où sa première station fut, dit-on, dans l'Ascanie, mais
ayant laissé en arrière quelques tribus de même nom dans les
cantons entre la Macédoine et la Thrace.
Note 141: (retour) Jerem., LI, 27.
Riphath, d'après l'ancienne tradition juive recueillie par Josèphe, est
la Paphlagonie. Il n'y a rien de sérieux à objecter à cette donnée, qui
s'accorde parfaitement avec la position de Riphath entre Aschkenaz,
c'est-à-dire la Phrygie septentrionale, et Thagarmah, l'Arménie
occidentale. «On a rapproché avec raison, dit M. Maury, le nom de
Riphath de celui des monts Riphées, attribué par les Grecs à une
chaîne qu'ils représentaient comme s'élevant aux extrémités
boréales de l'univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement
transporté à des montagnes de plus en plus éloignées vers le nord-
est, à mesure que leurs connaissances géographiques s'étendaient.
Lorsque le Caucase apparaissait aux Hellènes comme le point le
plus reculé de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphée.
Encore au temps de Pline, cette chaîne était supposée se rattacher
aux montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s'avançait
presque jusqu'au pied du Caucase, et d'où l'on apercevait ses cimes
les plus hautes, a donc pu être jadis connue des Grecs, qui y
envoyèrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des
Riphées, lequel aura ensuite passé chez les Phéniciens.»
Thogarmah est plusieurs fois encore mentionné dans la Bible. Le
prophète Ye'hezqel (Ëzéchiel) le qualifie de contrée voisine de
l'aquilon et en parle comme étant voisin de 142 Gomer. D'où il suit
que le pays de Thogarmah devait être situé au nord de l'Assyrie.
Ailleurs 143, le même prophète nous dit que Thogarmah envoyait à
Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contrée de ce nom
ne pouvait, par conséquent, être prodigieusement éloignée de la cité
phénicienne, d'où l'on devait s'y rendre par terre. La tradition des
Arméniens et des Géorgiens leur attribue pour ancêtre Thargamoss
ou Thorgom, père de Haigh, qui est visiblement Thogarmah. Josèphe, en avançant que, de ce même Thogarmah, était issue la
nation des Phrygiens, s'éloigne peu de l'identification que cette
tradition entraîne, puisque Hérodote, et avec lui l'unanimité des
écrivains grecs, nous apprend que les Arméniens étaient une
colonie des Phrygiens. Thogarmah représente donc l'Arménie, mais
au sens le plus ancien de ce mot, restreint à l'Arménie occidentale,
et laissant de côté les pays de l'Ararat et de Minni ou Manni (la
Minyade des auteurs classiques, du côté de l'actuel Van), que
jusqu'au e siècle avant J.-C. habitait un peuple tout à fait différent
de race et de langage, les Ourarti des documents cunéiformes,
Alarodiens d'Hérodote. C'est seulement à la fin du e siècle et dans
le e que les Arméniens proprement dits, apparentés étroitement
aux Phrygiens, firent la conquête de ces dernières contrées, où plus
tard une infiltration lente de nouveaux éléments ethniques, sous la
domination perse, en fit un peuple entièrement iranien de langue et
même de type physique, comme le sont les Arméniens modernes.
Note 142: (retour) Ezech., XXXVIII, 6.
Note 143: (retour) XXVII, 14.
On donne généralement au nom de Magog une étymologie aryenne
qui le décomposerait en Ma-gog et lui attribuerait le sens de «grande
montagne,» que l'on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses
objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de chercher
la situation de Magog sans s'occuper de l'origine, encore inconnue,
de son appellation. Pour la plupart des interprètes depuis Josèphe,
ce nom désigne les Scythes proprement dits ou Scythes européens,
peuple qui appartenait certainement à la race aryenne, iranien
suivant les uns, germanoslave suivant d'autres. Il n'est pas, en effet,
douteux que ce ne soit aux Scythes passés au sud du Caucase
dans la seconde moitié du e siècle avant J.-C., ayant leur quartier-
général dans le canton de la vallée du fleuve Kour, au nord de
l'Arménie, canton auquel leur séjour valut le nom de Sacasène, et
promenant pendant un certain nombre d'années la dévastation sur
toute l'Asie antérieure, comme nous le raconterons en traitant de
l'histoire d'Assyrie, que font allusion deux des prophéties de
Ye'hezqel 144. Elles s'adressent à Gog, du pays de Magog, prince et
chef de Meschech et de Thoubal. Ce sont ces oracles qui ont donné
lieu à tant de bizarres et fantastiques légendes sur les peuples
fabuleux de Gog et Magog. En réalité, il y est question d'un
personnage parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par
les documents assyriens; car les inscriptions du roi Asschour-bani-
abal, à très peu d'années de distance de la prophétie de Ye'hezqel,
parlent de Gagi, roi des Sakha ou Scythes habitant au nord de
l'Ararat. Voilà bien le Gog du prophète, qui reprend sa place légitime
dans l'histoire, et s'il est dit «prince de Meschech et de Thoubal,»
c'est qu'à ce moment les hordes scythiques tenaient sous leur
domination les deux peuples désignés par ces derniers noms. Mais
Magog est-il bien le nom de son peuple, des Scythes? Ceci n'est
pas possible, car l'apparition des Scythes au sud du Caucase n'a été
qu'un fait passager et récent. C'est au nord de cette grande chaîne
de montagnes qu'est leur habitation normale, et certainement son
interposition les met en dehors de l'horizon du tableau
ethnographique de la Genèse. Magog, les termes employés par
Ye'hezqel sont formels à cet égard, est le pays où le roi Gog et son
peuple résidaient au temps du prophète, c'est-à-dire celui qui
comprenait la Sacasène. Ceci s'accorde parfaitement avec la place
de Magog dans le tableau ethnographique, où il occupe l'intervalle
entre Thogarmah et Madaï, entre l'Arménie orientale et la Médie.
Son territoire est donc, comme l'a très bien vu le grand géographe
allemand, M. Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans
l'empire perse par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils
d'Hystaspe), laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les
Matiens, en y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du
Caucase. Ethniquement, Magog représente les habitants de cette
contrée jusqu au VIe siècle, c'est-à-dire non pas les Scythes, qui y
firent seulement une apparition temporaire, mais les blancs
allophyles du Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de
façon à comprendre l'Ararat et le pays de Manni ou Minni.
1 D'après les sculptures de Persépolis.
Note 144: (retour) XXXVIII et XXXIX.
La synonymie de Madai avec les Mèdes est si évidente qu'elle n'a
pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la Genèse,
les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir aussi les
documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans le pays de
Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou Médie
propre, où ils ne pénétrèrent qu'au VIIIe siècle. Madai est dans le
texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et de toute la
grande division orientale des Aryas.
Les trois fils aînés de Yapheth forment une première série,
énumérée d'ouest en est et reculée à l'extrême plan septentrional.
Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud,
énumérée dans le même ordre géographique régulier; il est
important de tenir grand compte de cette circonstance dans la
recherche de leurs assimilations.
Yavan 145 est le nom des Grecs dans toutes les langues de l'Orient;
il correspond à Iones, dont la forme primitive était Iavones. Dans le
tableau ethnographique de la Genèse, ce nom constitue la
désignation générique la plus étendue de l'ensemble des peuples
helléno-pélasgiques avec leurs deux divisions primitives,
européenne et asiatique, si bien définies par M. Ernest Curtius. «La
migration aryenne qui s'était déversée dans l'Asie-Mineure, dit le
savant berlinois, peupla le plateau de cette presqu'île de tribus de
race phrygienne. Le peuple grec, en s'en séparant, constitua, par le
développement de ses institutions et de sa langue, un rameau
distinct, qui se subdivisa à son tour en deux branches. L'une
traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre demeura en Asie et
s'avança graduellement du plateau de l'intérieur, en suivant les
vallées fertiles que forment les rivières, jusque sur la côte, où elle
s'établit à leur embouchure, rayonnant de là au nord et au sud. On
n'observe nulle part plus qu'en Asie-Mineure le contraste de la
région de l'intérieur et de celle du littoral. Sur la côte, c'est comme
une terre d'une autre constitution et soumise à un autre régime. La
côte de l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa
population et son histoire particulière. C'est sur le littoral que s'établit
l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hellespont et mettait
définitivement le pied dans les vallées fermées et les plaines de
l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues par des
montagnes. Ainsi déjà, sur la terre d'Asie, s'étaient séparées les
deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs occidentaux,
autrement dit les Ioniens et les Hellènes, dans le sens strict du mot.
Dès une époque fort reculée, ce peuple occupa la région
environnant la mer Égée, qui devait devenir le théâtre de son
histoire. Les Ioniens s'avancèrent dès le principe jusqu'au bord le
plus extrême du continent asiatique, d'où ils se répandirent dans les
îles; les Hellènes, au contraire, se cantonnèrent dans la vaste
contrée montagneuse située plus avant en Europe, et dans les
vallées fermées où ils se fixèrent; ils adoptèrent, par suite du
développement de leurs moeurs, un système de constitution
cantonale. Plus tard, inquiétés dans leurs défilés par de nouvelles
migrations, repoussés au sud, ils vinrent s'abattre par masses
successives dans la presqu'île européenne, sous les noms
d'Éoliens, d'Achéens et de Doriens.»
Note 145: (retour) Voy. plus haut, à la page 225, le type idéal de
la race grecque.
Yavan, dans le chapitre X de la Genèse, a quatre fils, Elischah,
Tharschisch, Kittim et Dodanim ou Rodanim. Ici encore nous avons
un ordre géographique d'ouest en est.
Etischah, d'après l'emploi de ce nom dans d'autres passages
bibliques, est sûrement la Grèce européenne. Quelques
commentateurs ont cherché à rapprocher cette appellation de celle
des Hellènes ou de l'Elis; mais la philologie repousse l'un et l'autre
rapprochement, car la forme la plus antique d'Hellènes est Selloi et
celle d'Éleioi est Valeivoi. Le nom grec qui a été ainsi transcrit dans
le document sacré est celui des Éoliens, qui constituèrent, en effet,
la plus ancienne couche des Grecs européens ou Hellènes, et à qui
se rattachaient les Achéens, entre les mains desquels fut
l'hégémonie des populations helléniques du Péloponnèse jusqu'à
l'invasion dorienne. On doit noter que la transcription de Aiolievs en
Elischah est tout à fait parallèle à celle du nom des Achéens dans les documents égyptiens de la e dynastie, Akaiouscha, de
Achaivos, forme primitive de ce nom grec.
Tharschisch est à partir d'une certaine époque le nom de l'Espagne,
où les Tyriens allaient commercer à Tartesse, dans le pays des
Tardétans. Mais il est impossible que ce nom ait un tel sens dans le
tableau ethnographique de la Genèse. En effet, Tharschisch y est un
fils de Yavan, c'est-à-dire un pays colonisé par la race helléno-
pélasgique, et de plus, sa position est entre Elischah et les Kittim,
entre la Grèce et Cypre, ce qui nous reporte vers l'Archipel. C'est là,
d'ailleurs, un de ces noms de pays lointains qui ont successivement
reculé à mesure que les connaissances géographiques s'étendaient.
Tharschisch est l'extrême ouest des navigations phéniciennes,
comme Ophir est leur extrême est. D'abord beaucoup plus voisin de
la côte de Kena'an, il a été reporté toujours davantage dans
l'occident, jusqu'en Espagne, en se localisant là où des assonances
de noms le permettaient. Dans l'ethnographie de la Genèse, il n'y a
pas moyen de ne pas assimiler Tharschisch aux Touirscha des
inscriptions hiéroglyphiques, d'hésiter à y voir, avec Knobel, les
Tursanes ou Pélasges Tyrrhéniens. Et d'après la place que le
document biblique leur assigne, ils y occupent encore leurs
premières demeures sur les côtes occidentales de l'Asie-Mineure et
dans les îles de la mer Égée, où quelques-unes de leurs tribus,
restées en arrière dans la migration générale du peuple vers l'Italie,
subsistaient encore isolément à l'aurore des temps classiques. Ici
donc les documents mis en oeuvre par le rédacteur de la Genèse
remontaient certainement à une époque antérieure à la migration
des Tyrrhéniens dans l'Occident, dont les monuments égyptiens
nous permettront de déterminer la date.
1 Figures empruntées aux sculptures historiques de Médinet-Abou, à Thèbes,
datant du règne de Ramessou III ( e dynastie). Les premiers guerriers sur la
droite, appartiennent à la nation des T'akkaro ou Teucriens; ceux qui viennent
ensuite, à la nation des Touirscha ou Tyrrhéniens.
L'assimilation des Kittim est tellement certaine qu'elle ne demande
pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'île de Cypre, désignés d'après la grande ville de Kit ou Cition, qui était le principal
port de communication des Phéniciens avec cette île. Les
découvertes récentes de la science ont établi que la population de
Cypre, où l'on a fait dans les quinze dernières années des fouilles si
fructueuses pour l'histoire et l'archéologie, était dès la plus haute
antiquité de la souche helléno-pélasgique, parlant un dialecte grec,
qu'elle écrivait avec un système graphique particulier.
Pour le quatrième fils de Yavan, au contraire, la question qu'il
soulève reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est même pas
sûr de la forme exacte de son nom. Notre texte hébreu de la Genèse
porte Dodanim; mais dans celui que les Septante et les auteurs de la
version - samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait Rodanim, et
c'est la leçon que fournit le texte hébreu du livre des Chroniques (ou
Paralipomènes, dans la Vulgate latine), à l'endroit où le tableau
ethnographique de la Genèse y est reproduit. C'est donc Rodanim
qui a pour soi le plus d'autorités, et en même temps il se prête à une
assimilation beaucoup plus vraisemblable que Dodanim. Les
commentateurs qui ont adopté cette dernière leçon y ont vu Dodone
d'Épire, ce qui est impossible historiquement et géographiquement
reporte beaucoup trop loin dans le nord-ouest, ou bien les
Dardaniens de la Troade, qui sont aussi trop au nord, d'autant plus
que pour les retrouver ici il faudrait corriger arbitrairement Dodanim
en Dardanim. Rodanim, au contraire, nous fournit le nom de l'île de
Rhodes, dont l'importance historique est si ancienne et dont la
mention à côté de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste,
que sous ce nom sont aussi englobés les Cariens, au territoire
desquels touchait Rhodes; car la population de l'île et celle du
district continental voisin paraissent avoir été identiques.
Les deux fils de Yapheth qui succèdent à Yavan, sont accouplés
étroitement dans le tableau ethnographique, Thoubal et Meschech,
comme aussi dans presque tous les autres passages bibliques,
assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se présentent
habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples de
l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui
habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs depuis
Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens de la
géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les
Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans
d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis
qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une extension
bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud. Ici encore, les
documents cunéiformes assyriens sont venus apporter les plus
heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils nous
montrent, en effet, dans les peuples de Tabal et de Mouschki deux
nations puissantes, presque toujours associées, qui du e e au
siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce, venant toucher au
pays de Khilakki, c'est-à-dire à la Cilicie, et au Koummoukh ou
Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au reste, l'ancienne
extension des Moschiens dans la Cappadoce a été connue de
Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait son nom, et
du temps de Cicéron il y avait encore des clans de Tibaréniens dans
le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus au nord, dans les
pays Pontiques..
Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, Thiras, la
presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe,
y a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement
impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. Thiras,
avec un i long entre le th et le r et une sifflante à la fin, au lieu d'une
gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque d'un nom dont le
radical était thrak. En outre, la race thraco-phrygienne est déjà
représentée dans la famille japhétique par Gomer. Enfin Thiras,
géographiquement, n'est pas reculé dans le nord-ouest comme les
Thraces; c'est un voisin de Thoubal et de Meschech, qui doit être
plus oriental qu'eux ou un peu plus méridional. Ceci donné, c'est au
nom de la grande chaîne du Taurus que j'identifie le sien. Et de cette
façon je vois en lui le représentant de la population de la Cilicie,
vaste contrée qui ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la
géographie du chapitre X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne
correspond aucune des appellations que nous avons jusqu'ici
passées en revue. Quelques érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir chercher la Cilicie dans Tharschisch,
dont ils rapprochaient le nom de celui de Tarse. Mais cette
conjecture a été définitivement écartée une fois qu'on est parvenu à
lire la véritable forme sémitique du nom de la ville de Tarse, Tarz
dans les légendes araméennes des monnaies qui y ont été frappées
sous les Achéménides, Tarzi dans les textes assyriens. La Cilicie
n'est pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible,
mais on y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est
Thiras.
On le voit par ce qui précède, la grande majorité des peuples
classés dans la descendance de Yapheth appartiennent à cette
grande race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute
l'humanité, que l'on connaît sous le nom d'aryenne ou indo-
européenne, et dont la science contemporaine, en se guidant sur les
affinités physiologiques et linguistiques, est parvenue à reconstituer
l'unité originaire. En Europe, les Grecs et les Romains, les
Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves; en Asie, les
Perses, l'aristocratie des Mèdes, les Bactriens et les castes
supérieures de l'Inde; telles sont les principales nations de cette
race, divisée depuis une très haute antiquité en deux grandes
branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les Européens, ainsi
désignés d'après la partie du monde où ils terminèrent leur migration
et trouvèrent leur demeure définitive, et les Aryas, comme ils
s'intitulaient eux-mêmes. Ces derniers, réunis d'abord sous ce nom
commun, restèrent longtemps concentrés dans les contrées
arrosées par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est-à-dire dans la Bactriane et la
Sogdiane, région qui avait été le berceau premier de la race. De là
un de leurs rameaux se dirigea vers le midi, franchit l'Hindou-Kousch
et pénétra dans l'Inde en détruisant, ou subjuguant les populations
antérieures, de souche thibétaine, kouschite et dravidienne. L'autre
s'établit dans le pays qui s'étend entre la mer Caspienne et le Tigre,
et dans les montagnes de la Médie et de la Perse.
L'auteur inspiré du chapitre X de la Genèse n'a donc compris dans
son énumération ethnographique qu'une faible partie du vaste
développement de cette race et, sauf Madaï, tous les représentants qu'il en nomme appartiennent à la branche occidentale.
Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples
aryens qui pouvaient être connus des Hébreux de son temps, ceux
qu'il connaissait lui-même; et il n'y a pas à hésiter pour reconnaître
que ceux de ses commentateurs qui ont prétendu trop élargir son
horizon géographique, l'étendre au même degré que celui des Grecs
et des Romains, se sont absolument trompés. Mais pour ce qu'il a
connu de peuples aryens, l'auteur sacré a discerné de l'oeil le plus
sûr leur étroite parenté, et il leur a assigné une origine commune, ce
qui est déjà merveilleux, car chez aucun ancien l'on ne rencontre
une vue ethnographique de cette profondeur et de cette justesse.
C'est bien la race aryenne ou indo-européenne dans son ensemble
qu'il a voulu représenter comme issue de Yapheth, et si la science
actuelle trouve ici à élargir son cadre, elle n'a pas à le modifier. Cette
race est celle à laquelle nous appartenons. C'est la race noble par
excellence, celle à qui a été confiée la mission providentielle de
porter à un degré de perfection inconnu de toutes les autres les arts,
les sciences et la philosophie. «Béni soit Yapheth, dit Noa'h suivant
la Bible, que Dieu étende au loin sa postérité, qu'il habite dans les
tentes de Schem et que 'Ham soit son serviteur!» Cette bénédiction
et cette prophétie se sont accomplies, car la descendance de
Yapheth n'est pas devenue seulement la plus nombreuse et la plus
étendue; elle est aussi la race dominatrice du monde, celle qui
chaque jour encore s'avance vers la souveraineté universelle.
1 D'après les sculptures de Persépolis.
Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la
Genèse a placé les populations caucasiennes et les peuples de
Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont
là ceux qui pouvaient être connus de lui parmi les peuples que l'on
appelle «les blancs allophyles,» autrement dit ceux qui, sans
différence notable et facilement appréciable dans le type physique
avec les nations européennes, parlent des idiomes radicalement
différents, qui semblent éloigner leur origine de la souche aryenne. Il
est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a basé son classement et non sur
les idiomes, ce que le simple bon sens indique, du reste; car certainement, si la parenté des différentes langues de la famille
sémitique ou syro-arabe était de nature à être appréciable pour la
philologie si imparfaite des anciens, il n'en était pas de même de
l'affinité des dialectes iraniens et du grec, de l'idiome de Madaï et de
celui de Yavan; et personne ne prétendra, je pense, que les
écrivains bibliques aient eu une révélation spéciale ou même
simplement une inspiration divine en matière de linguistique. «Sans
leur langue si spéciale, dit M. de Quatrefages, personne n'eût hésité
avoir dans les Basques les frères des autres Européens
méridionaux. Leur dolichocéphalie spéciale eût-elle été découverte,
comme elle l'a été par M. Broca, on n'aurait pas eu l'idée d'en faire
des blancs allophyles. Il en est de même des peuples du Caucase,
si longtemps regardés, précisément à cause de leurs caractères
physiques, comme la souche pure des populations blanches
européennes.» Remarquons, du reste, que précisément ces peuples
présentent pour l'anthropologiste et l'ethnographe un problème des
plus obscurs et des plus complexes, par suite du contraste même
qui existe entre les affinités d'origine que semblent indiquer leur type
et l'isolement où les placent leurs idiomes. Mais le langage
coïncidant mal avec les caractères physiques peut être chez eux le
résultat de faits historiques qui resteront pour nous à jamais
inconnus, par exemple un héritage de populations antérieures d'une
toute autre race, dont le type aura fini par s'effacer sous l'afflux
toujours prédominant du sang blanc qui devait s'y mêler. C'est ainsi
que les Ottomans ont fini, à force de métissages, opérés surtout par
le choix de femmes européennes et caucasiennes, par devenir un
peuple de race formellement blanche, tout en gardant la langue
turque de leurs ancêtres d'un autre type. Bien téméraire serait donc
celui qui oserait affirmer, sur la foi exclusive de la différence
linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans la
famille de Yapheth, l'écrivain biblique n'a pas suivi des traditions
formelles et autorisées, et que ce n'est pas lui qui est ici dans le vrai,
aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les classant avec les
Aryens dans la même division de la race blanche, toutes réserves
faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont donné à cette grande
division ethnique.
La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est
si bien exposée et définie dans la Genèse, ne comprend, on vient de
le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont elle
nous présente les deux divisions principales, sémitique ou syro-
arabe et aryenne ou indo-européenne, avec la sous-race égypto-
berbère, qui est certainement sortie de son métissage avec la race
noire, et chez qui les caractères anatomiques, ainsi que tout ce qui,
sauf la couleur, constitue le type physique extérieur, montre que
c'est le sang blanc qui prédomine, qu'il s'agit en réalité de blancs
modifiés par des alliances étrangères et des influences de milieu.
Les trois autres races, jaune, noire et rouge, n'ont pas de place dans
le tableau que donne la Bible des peuples issus de Noa'h. On ne
saurait s'en étonner pour ce qui est de la première et de la troisième.
Le rédacteur inspiré du livre de la Genèse ne pouvait parler aux
hommes de son temps que des nations dont ils avaient
connaissance.
1D'après les sculptures de Médinet-Abou.
Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à
Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race
rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement
connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de l'Asie;
l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si sûres notions
146 , les voyait surtout ramener par milliers à l'état de captifs dans
ses cités et dans ses campagnes, à la suite des grandes razzias
décorées du nom d'expéditions militaires, que les Pharaons
poussaient périodiquement dans le Soudan; des représentations de
vaincus de race noire étaient sculptées sur les murailles de tous ses
temples; de nombreuses tribus de cette race, dans les régions du
Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie politique et obéissaient aux
gouverneurs qu'elle envoyait en Éthiopie. Sur plusieurs des points
où s'étendaient leurs navigations, les Phéniciens abordaient dans
des pays habités par des nègres et commerçaient avec eux.
L'auteur du tableau ethnographique, si parfaitement renseigné sur
les populations kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de
l'Afrique, ne pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs. Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu
le système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races
des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent
si exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses
trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il
n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le
nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par
ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans son
énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne saurait
douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec une intention
formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer avec certitude.
2D'après les sculptures de Médinet-Abou.
Note 146: (retour) J'évite ici de tirer un argument de la rédaction
mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans
la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh
(Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on sait
que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon très
sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une nature trop
grave pour être tranché en passant et pour ne pas imposer une
grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les raisons qui y font
prendre parti dans tel ou tel sens. Nous l'examinerons dans le
livre de cette histoire qui traitera des Israélites. Disons seulement
dès à présent que, quelle qu'en soit la solution, cette question de
date et d'auteur ne porte en réalité aucune atteinte à la valeur
historique et religieuse, non plus qu'à l'inspiration des livres au
sujet desquels elle est soulevée.
1 Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de celle où nous résumons
l'ethnographie du chapitre X de la Genèse.
Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races humaines
admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques. Les noms en
minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens représentent avec des
traits étroitement analogues à ceux de leur propre race.
Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique
de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu
être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan
septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au nord-
est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour duquel
son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble opposer un
obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher absolument les
peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que tout indique
comme ayant été sa principale source d'informations, entretenait
avec ces peuples un commerce actif et constant; on les y
connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un nom
pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre, touchant aux
nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il mentionne le
pays de 'Elam, ce foyer de civilisation prodigieusement ancien qui en
occupait la partie méridionale, c'est uniquement pour y placer un fils
de Schem. Il ne l'envisage donc qu'au point de vue de l'aristocratie
peu nombreuse qui s'y était absolument dénationalisée, en adoptant
l'idiome et la civilisation de l'élément prédominant dans la population
à laquelle elle s'était superposée, et il ne tient aucun compte de la
masse principale des habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et
en Chaldée, il ne parle que des Kouschites et il passe sous silence
l'antique peuple de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si
prépondérant dans la création première de la civilisation de ces
contrées.
Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez
l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son
tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples situés
à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race, dans la
formation de laquelle le sang jaune avait eu une part considérable,
sinon la principale. Les différentes nations de cette race particulière
parlaient toutes des langues, plus ou moins étroitement apparentées
entre elles, et qui ont avant tout ceci de commun qu'elles
appartiennent à la grande classe des idiomes agglutinatifs, que leur
structure et leur mécanisme grammatical offrent une analogie fort
rapprochée, d'une part avec ceux des langues altaïques, de l'autre
avec ceux des langues dravidiennes. C'est pour l'ensemble de ces
nations que nous adoptons l'appellation de Touraniens, sans
prétendre trancher d'une manière formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état actuel impossible à résoudre
d'une façon affirmative, de savoir si leurs affinités décisives sont
plutôt avec les Altaïques ou avec les Dravidiens, ou s'ils ne forment
peut-être pas une sorte de transition et comme des chaînons entre
eux, de même que leur position géographique est intermédiaire
entre les uns et les autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à
l'occasion des origines de la métallurgie, en les envisageant surtout
au point de vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples
altaïques. Il importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens
dans lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens
dont on a tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des
principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du
rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il
a mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien
connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites, et
peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de
Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y
ont été leurs institutrices.
1 Têtes de captifs des guerres de Médie, représentés dans les bas-reliefs du
palais de Sinakhe irib, à Koyoundjik, comme employés aux travaux pénibles
des grandes constructions du roi.
La Médie reste tout entière touranienne, habitée par une population
dont la langue offre un des types les mieux étudiés jusqu'ici des
idiomes du groupe, jusqu'au e siècle avant notre ère, date de
l'établissement des Mèdes proprement dits, de race iranienne, dans
la contrée dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et même
après cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste
dominante et peu nombreuse; du temps des Achéménides, la masse
du peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise à l'honneur
de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois de
Perses. La Médie touranienne ne garde pas seulement sa langue,
mais son génie propre, et elle ne cesse que très tard de lutter, avec
des chances diverses, contre le dualisme de la religion de
Zarathoustra; ses croyances particulières s'infiltrent jusque chez les
conquérants de race iranienne et produisent, par leur amalgame avec les idées religieuses de ces conquérants, le système du
magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse
elle-même, la fortune du mazdéisme pur.
Plus au sud, les Touraniens se montrent à nous comme formant une
portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam,
foyer d'une culture antérieure à celle de la Babylonie même, et
assez puissant pour entreprendre de lointaines conquêtes vingt-trois
siècles avant notre ère. Ce curieux pays, placé à la limite commune
de toutes les races diverses de l'Asie occidentale, les voyait, comme
nous l'avons déjà dit (p. 280 et suiv.), confondues et enchevêtrées
sur son sol à l'époque historique. Mais depuis les temps les plus
reculés, c'est à l'élément touranien qu'y appartenait la suprématie
ethnique et morale; c'est lui qui avait imposé sa langue aux autres,
du moins dans l'usage officiel et comme idiome commun.
1 D'après les sculptures de Persépolis.
Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en
Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et
les traditions, nous nous trouvons en présence de deux populations
juxtaposées et dans bien des endroits enchevêtrées, appartenant à
deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les
Sémito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad,
apparenté aux Touraniens de la Médie et du 'Elam. Laquelle des
deux précéda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire,
car aux périodes les plus reculées où puisse atteindre notre regard,
nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut dire d'une
manière positive, c'est que Schoumer et Akkad constituaient un
rameau particulier dans le groupe des Touraniens, rameau dont la
langue s'était fixée et cristallisée à un état encore plus primitif de
développement que celle des autres peuples de la même famille.
Comme nous le ferons voir en traitant spécialement de l'histoire des
Chaldéens et des Assyriens, c'est la fusion des génies et des
institutions propres aux deux races opposées de Kousch et de
Schoumer et Akkad, réunies sur le même territoire, qui donna
naissance à la grande civilisation de Babylone et de la Chaldée, appelée à jouer un rôle si considérable sur toute l'Asie antérieure,
qu'elle pénétra de son influence.
Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif
montueux d'où descendent les deux grands fleuves de la
Mésopotamie, nous y trouvons encore les Touraniens, établis en
maîtres exclusifs jusqu'au e e et au siècle avant notre ère. La
parenté des noms géographiques et des noms propres d'hommes,
cités en très grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous
permet de rétablir une chaîne de populations de même race que les
premiers habitants de la Médie, qui, à partir de ce dernier pays,
s'étend dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure.
Ce sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatène,
rejetées plus tard par les Mèdes iraniens dans les montagnes qui
bordent la mer Caspienne, et désignées dans cette retraite jusqu'aux
temps classiques par l'appellation de non-aryens (Anariacæ).
Viennent ensuite les nombreuses populations qui habitent, au sud
des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le pays désigné par
les Assyriens sous le nom de Nahiri, c'est-à-dire les montagnes où
le Tigre prend sa source, et où leurs descendants, complètement
aryanisés dans le cours des siècles, gardent du moins encore
aujourd'hui le nom de Kurdes, qui témoigne de leur parenté primitive
avec les Chaldéens de race touranienne, de même que le nom
d'Akkad, appliqué quelquefois par les Assyriens à cette région aussi
bien qu'à une partie de la Chaldée. De là, toujours en marchant vers
l'occident, nous atteignons les peuples de Meschech et de Thoubal,
chez lesquels on discerne un vieux fond touranien, auquel s'est
superposé et mêlé une couche de blancs allophyles caucasiens, qui
justifie l'inscription de ces deux noms dans la descendance de
Yapheth, tandis que nous avons déjà soupçonné que le substratum
touranien des peuples en question était indiqué par le Thoubal-Qaïn
de la lignée qaïnite.
1 Plaquette de terre-cuite découverte dans la Chaldée méridionale et
conservée au Musée Britannique. «Le nez creux, et comme on dit
vulgairement en pied de marmite, la bouche large et épaisse, la pommette
saillante et représentée relativement haut et en dehors, dit M. le docteur
Hamy, distinguent aussi profondément le personnage ici représenté de Dans le système de l'ethnographie des livres sacrés de l'Iran,
l'Assyrien de race sémitique que nos paysans du plateau central des Juifs et
des Arabes. La tête est raccourcie dans ses diamètres postérieurs, et l'on sait
que le crâne syro-arabe est, au contraire, très allongé.» Nous avons déjà
donné plus haut côte à côte (p. 283) les deux types différents, l'un sémitique
et l'autre touranien, que les monuments prêtent à la population de la
Babylonie.
exprimé par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110), ces
Touraniens ont leur place; ils y sont associés au rameau turc des
Altaïques proprement dits et personnifiés avec eux par Toura, tandis
que Çairima correspond au Schem biblique et Arya à Yapheth. En
même temps la population méridionale et brune des Pairikas, qui
figure dans les mêmes récits mythologiques, mais n'est plus
rattachée à la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec
certitude aux Kouschites orientaux de la Genèse, c'est-à-dire à la
division ethnique de 'Ham.
Voilà donc deux grandes classes de peuples que l'auteur biblique n'a
pas pu ne pas connaître et qu'il a exclu systématiquement de la
progéniture de Noa'h. Mais il faut encore pousser plus loin ces
observations. Il est impossible de ne pas remarquer, en y attachant
une véritable importance, qu'au milieu de tant de détails minutieux
sur les populations de la Palestine et de l'Arabie, pas un nom du
tableau ethnographique ne s'applique aux peuples primitifs qui
habitaient ces contrées avant l'invasion kenânéenne, et dont tant de
tronçons isolés subsistaient encore au milieu des nations de
Kena'an à l'époque où les Benê-Yisraël firent la conquête de la
Terre-Promise, 'Enaqim, Emim, Rephaïm, 'Horim, Zouzim,
Zomzommim, peuples dont la stature était beaucoup plus grande
que celle des Hébreux et des Kenânéens (on les représente comme
des géants) et dont le langage, absolument différent de celui de ces
derniers venus, leur paraissait une sorte de balbutiement barbare et
inintelligible.
Il est très souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque
et dans le livre de Yehoschou'a (Josué), mais sans que jamais on les
y relie à la généalogie d'un des fils de Noa'h; au contraire, ils y
apparaissent toujours comme isolés de la souche de Schem et de
celle de 'Ham. Il en est de même du grand peuple de 'Amaleq, que
le livre des Nombres 147 appelle «l'origine des nations,» c'est-à-dire
le peuple le plus anciennement constitué, auquel les Hébreux se
heurtèrent mainte fois dans le désert entre l'Égypte et la Palestine, jusqu'au moment de son anéantissement par Schaoul (Saül); qui
tient enfin, sous le nom de 'Amliq, une place si considérable dans les
traditions les plus antiques des Arabes, lesquelles lui prêtent une
très grande extension dans leur péninsule. L'omission de son nom
dans les généalogies du chapitre X de la Genèse est encore plus
extraordinaire. Elle ne peut manquer d'être significative, et cela
d'autant plus que dans les noms, également fort nombreux, donnés
pour l'Arabie méridionale par le tableau ethnographique et répartis
entre les familles de Kousch et de Yaqtan, il n'en est pas un qui
corresponde à celui du peuple prodigieusement antique,
gigantesque et impie de 'Ad, frappé par un châtiment terrible de la
colère céleste, dont les vieilles traditions arabes racontent tant de
légendes, en le représentant comme la nation des aborigènes du
Yémen et en même temps comme un fils de 'Amliq. Nous avons
encore là tout un vaste groupe de peuples, qui précéda ceux de
'Ham et de Schem dans la Palestine et l'Arabie, et auquel il est
difficile de ne pas admettre que le rédacteur de la Genèse a refusé,
avec une intention voulue et réfléchie, d'assigner un rang dans son
tableau de l'humanité Noa'hide.
Note 147: (retour) XXIV, 20.
Le fait me paraît incontestable, et on peut le poser hardiment. Mais
autre chose est d'en pénétrer la cause et l'intention. À ce sujet on ne
peut émettre que des conjectures, et encore en les environnant de
grandes réserves.
Remarquons cependant qu'ici se pose de nouveau, presque
nécessairement, un problème d'une gravité singulière, que nous
avons déjà rencontré sur notre route, au cours du livre précédent, et
sur lequel nous avons été amené à nous expliquer avec entière
franchise et liberté, mais en même temps avec les ménagements
qu'impose un sujet aussi délicat. C'est celui de savoir si, dans la
pensée de l'auteur inspiré de la Genèse, le fait du Déluge avait eu
toute l'extension que l'on a jusqu'ici conclu de certaine de ses
expressions, prises au pied de la lettre; si le chrétien était obligé de
le tenir pour réellement universel, soit au point de vue de la surface
terrestre, soit au point de vue des contrées habitées par les hommes et de l'anéantissement complet de la primitive humanité adamique.
Nous avons déjà dit que l'interprétation affirmative, tout en ayant
pour elle le poids bien considérable de l'unanimité de la tradition,
n'était pas obligatoire de foi, et que des autorités religieuses
considérables reconnaissaient aujourd'hui que la thèse contraire
pouvait être soutenue sans se mettre en dehors de l'orthodoxie.
Nous avons ajouté que, dans notre conviction personnelle, le fait du
Déluge, en s'attachant même aux données de la Bible, devait être
restreint, qu'à le bien peser et à le scruter jusqu'au fond, l'ensemble
du texte de la Genèse, si l'on n'y prend pas isolément le récit
diluvien, mais si l'on y met en parallèle quelques expressions très
significatives de la généalogie des Qaïnites, donne l'impression que
pour son auteur une partie des descendants du fils maudit de Adam
avait échappé au cataclysme, et était encore représentée par des
populations existantes au temps où il écrivait.
Ce serait là, il faut bien le reconnaître, l'explication la plus naturelle
et la plus simple des lacunes volontaires du tableau ethnographique
du chapitre X. L'écrivain sacré y aurait tenu certains groupes de
peuples bien déterminés en dehors de la généalogie des fils de
Noa'h, parce qu'il les aurait regardés comme n'en dérivant pas, mais
bien se rattachant à la souche antérieure des Qaïnites. Parmi les
nations connues des Hébreux et de leurs voisins, ce sont trois
groupes ethniques aussi nettement définis et aussi distincts que
ceux de Schem, 'Ham et Yapheth, qui sont ainsi omis, et la division
des fils de Lemech dans la lignée qaïnite, parallèle à celle des fils de
Noa'h dans la lignée de Scheth, est précisément tripartite. Peut-on
attribuer cette coïncidence au simple hasard? Je ne le crois pas, et
d'autres indices, d'une incontestable valeur, viennent corroborer une
telle hypothèse. J'ai déjà signalé plus haut (p. 203 et suiv.) le
rapprochement si naturel que l'on est induit à faire entre Thoubal-
qaïn ou «Thoubal le forgeron» et les Touraniens métallurgistes,
d'autant plus que c'est aux domaines de la race jaune que paraît
bien appartenir la ville de 'Hanoch, fondée par Qaïn lui-même. D'un
autre côté, les deux fils de Lemech, que les expressions formelles
du texte biblique désignent comme chefs de races pastorales,
naissent d'une mère dont le nom, 'Adah, n'est autre que la forme féminine de celui du peuple aborigène arabe de 'Ad. Nous
retrouvons encore une autre 148 'Adah dans la Genèse comme une
des femmes indigènes que 'Esav, le frère de Ya'aqob, épouse en
s'établissant au milieu des 'Horim; et le petit-fils de cette 'Adah est
appelé 'Amaleq, autrement dit est le chef et la personnification d'une
tribu qui participe du sang d'Edom et de 'Amaleq, et se confond dans
le peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l'histoire de Moscheh
(Moïse) nous offre une tribu, dont 'Hobab, le beau-père du
législateur des Israélites, était le phylarque, tribu dite formellement
du sang de 'Amaleq 149, bien qu'habitant au milieu de Midian; et son
nom est Qaini ou Qeni, c'est-à-dire «le Qaïnite.»
Note 148: (retour) XXXVI, 2 et 4.
Note 149: (retour) I Sam., XV, 6.
Maintenant, pour ceux qu'effraierait la hardiesse de cette manière de
voir et ce qu'elle a de contraire aux opinions jusqu'ici généralement
reçues, ils n'auront qu'à constater que le texte de la Bible ne contient
rien qui s'oppose à une autre hypothèse, celle-là d'accord avec la
thèse de l'universalité du Déluge. C'est celle que Noa'h aurait eu,
postérieurement au cataclysme, d'autres enfants que Schem, 'Ham
et Yapheth, d'où seraient sorties les races qui ne figurent pas dans la
généalogie de ces trois personnages. Il ne contredit pas non plus
une troisième hypothèse, encore soutenable, que certaines familles
issues des trois patriarches Noa'hides aient pu s'éloigner du centre
commun avant la confusion des langues et la dispersion générale
des peuples mentionnés au chapitre X de la Genèse, et aient pu
donner naissance à de grandes races, lesquelles, se développant
dans un isolement absolu, auraient pris une physionomie tout à fait à
part et seraient demeurées en dehors de l'histoire du reste des
hommes. En un mot, il y a bien des manières possibles de concilier,
suivant les tendances personnelles des esprits, la foi à l'unité de
l'espèce humaine, descendue d'un seul couple premier, le respect
religieux du texte biblique, poussé même jusqu'à en prendre toutes
les expressions dans le sens littéral le plus étroit, et la croyance à
l'universalité la plus absolue du Déluge, avec ce fait scientifique et
positif que le rédacteur de la Genèse n'a compris et voulu comprendre, dans son tableau généalogique de la postérité des fils