Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance
Chapitre XVII
DÉROUTE DU SYMBOLISME
[Illustration]
Le premier chapitre de cet ouvrage énonçait la vanité du symbolisme. Il est utile qu’un des derniers soit consacré à sa défaite. J’ai donné avec des preuves gravées les inductions et les déductions si particulièrement ingénieuses des symbolisateurs; il faut leur porter les derniers coups, montrer quelles fumées remplissent leur imagination, et s’appuyer sur le terrain de la réalité, le seul qui ne fonce pas sous les pieds.
Les défenseurs du symbolisme chrétien se trouvant parfois en face de figures satiriques ou obscènes dont le sens est trop clair, avouent alors qu’il y a «_aberration_ de la symbolique»; mais d’habitude ils se piquent de ne jamais être pris sans explication, et rappellent un certain Gobineau de Montluisant, gentilhomme chartrain, qui avait appliqué aux sculptures de la façade de Notre-Dame un système, suivant lui, fort ingénieux.
Ces sculptures étaient, disait-il, un hommage rendu à la science hermétique du moyen âge.
Le triomphe de saint Marcel écrasant le dragon, bas-relief du portail de droite, témoignait de la découverte de la pierre philosophale. La gueule et la queue du dragon représentaient le fixe et le volatil. Le Père éternel, étendant les mains vers deux anges, c’était le Créateur tirant du néant le souffle incombustible et le mercure de vie.
Voilà ce qu’avait trouvé Gobineau de Montluisant, à lui seul.
L’étymologie moderne, qui a fait irruption dans la langue hébraïque, donne quelquefois des résultats semblables à ceux obtenus par Gobineau de Montluisant. Je prendrai pour exemple le mot magot; quoiqu’il ne soit pas employé habituellement en archéologie, les révérends Pères Cahier et Martin s’en servent pour désigner les figures grimaçantes qui se voient au haut des églises.
«Magot vient de magog, disentils; c’est le gog et le magog de l’Écriture sainte, mots mystérieux qui désignent les auxiliaires de Satan contre Jésus-Christ. Ce mot magog est hébraïque…
«Les commentateurs de l’Écriture au moyen âge ont souvent observé que, décomposé dans sa signification hébraïque, magog signifie du toit.
«Cette décomposition grammaticale se prêtait aux idées des architectes chrétiens sur l’exacte traduction en langage architectural du double sens moral et matériel que renferme le mot église pour les peuples catholiques.
[Illustration: Gargouille de l’abbaye de Saint-Denis (XIIIe siècle).]
«Rapprochée d’un texte où saint Paul parle du démon sous le nom de prince de l’air, cette expression hébraïque de magog conduisit à peupler de monstres fantastiques les chéneaux et la galerie aérienne des églises. Là, ces magots, grimaçant du haut des toits ou des clochetons, figurèrent les légions de l’ennemi du salut qui planent sur la tête du fidèle pour l’écarter du droit chemin, et contre lesquelles il n’est de vrai refuge ou de remède que dans l’Église[78].»
[Note 78: Mélanges d’archéologie, d’histoire et de littérature, par Ch. Cahier et A. Martin. In-4º, t. Ier.]
Le malheur est que cette science étymologique tombe devant une observation faite par M. de Salies, qui a remarqué à l’église de la Couture, au Mans, des corniches intérieures garnies d’un bout à l’autre de semblables magots. (Il en est de même, d’ailleurs, dans un certain nombre d’autres monuments, où le magot fait d’aussi singulières grimaces sur les piliers, dans les nefs ou les chœurs des églises, qu’à l’extérieur.)
Un magot sculpté à l’intérieur d’un monument ne signifierait donc plus du toit; magot ne dériverait plus de magog. Accroc, d’un côté, à la manie hébraïsante de notre temps. Accroc, de l’autre, au système du symbolisme néo-catholique.
La comparaison des monuments de diverse nature, la simplicité, le terre-à-terre, si on veut, à la place d’imaginations compliquées, l’ingénuité plutôt que l’ingéniosité des artistes du moyen âge et de la Renaissance, m’empêchent de me rallier à la savante interprétation proposée par les Pères Cahier et Martin.
Le magot-gog me semble se rattacher au symbolisme quand même de Gobineau de Montluisant; le magot-magog fait pendant au limaçon-_Christ_ de M. de Bastard.
Nous avons trop vécu, depuis une cinquantaine d’années, sous l’influence des lourdes et épaisses imaginations de Creutzer. Combien de travaux archéologiques sont-ils aujourd’hui déjà démodés par l’abus de troublantes interprétations? Combien d’importants ensembles négligés pour d’inutiles détails? Le besoin d’expliquer, l’avidité de découvertes quelconques, la vanité scientifique jointe à des tendances mystiques, ont favorisé le développement d’un symbolisme à outrance toujours aux aguets, en quête d’interprétations à tout prix.
Notre époque a soif de faits rationnels plus que de phrases. S’entêter dans le symbolisme, c’est se refuser à voir, comme ces figures de cathédrales qui se bouchent les yeux, semblant craindre la réalité, la lumière.
[Illustration: Modillon du XIIe siècle.]