Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance
Chapitre XIX
ÉRASME ET L’ÉLOGE DE LA FOLIE
[Illustration]
Vingt-cinq ans plus tard, un autre érudit, Érasme, reprit l’idée pour la transformer. Le Navire des Fous du vieux Brandt était trop chargé, Érasme l’allégea considérablement. Le sujet était le même; pourtant le Hollandais échappa aux reproches de plagiat que les érudits se jettent volontiers à la tête.
Brandt, quoique ayant publié diverses éditions classiques, était plutôt jurisconsulte de profession; il avait même rempli des fonctions politiques en Allemagne. La vie d’Érasme au contraire fut vouée tout entière au service des belles-lettres, et, s’il scrutait le sens d’in-folios dont le format ferait fuir aujourd’hui un chroniqueur bien appris, c’était plus particulièrement les secrets de la langue d’Aristophane et de Lucien qu’il demandait aux anciens textes. Ces sortes d’études, qui marquent d’un sillon austère les traits des véritables penseurs, allégent l’esprit si elles alourdissent le corps. La parole de l’homme peut être lourde et embarrassée, sa plume est fine et légère. Le vieil Érasme, penché sur son pupitre, les yeux plongeant entre les lignes des textes antiques, paraît sans doute aux curieux qui visitent les musées un savant grave et dogmatique; l’Éloge de la Folie lui donne droit d’entrer dans le panthéon des humoristes où bientôt trônera Rabelais.
Ce fut en latin qu’Érasme cacha ses railleries contre l’humanité dont la folie est le partage. «L’homme, disait la Folie (c’est elle qui prend la parole tout le long du livre) n’est pas plus misérable pour être fou que le cheval pour n’être grammairien.» Dans la société, tous les hommes sont conduits par la Folie; ce que la Rochefoucault plus tard rapportera à l’intérêt, Érasme l’attribue à des grelots sonnant sans cesse aux oreilles, qui empêchent l’humanité d’entendre et de penser sainement.
La piquante humeur d’Érasme fit la fortune du livre. Le savant, dont la vie laborieuse avait chassé les passions et les vices, jugeait ses contemporains sans fiel ni colère: «Le singe sur la pourpre n’est jamais qu’un singe, et la femme est toujours femme, c’est-à-dire une folle.»
[Illustration: La Folie, d’après Holbein.]
Toutefois du badinage de l’érudit se détachent quelques traits fortement accentués comme dans cette esquisse de vieillards:
«Plus ils sont près de la mort, moins ils sont ennuyés de vivre. Remerciez-moi, dit la Folie, si vous voyez encore tant de vieux patriarches qui ont à peine figure d’hommes, qui bégayent, qui radotent, qui n’ont plus ni dents ni cheveux; restes hideux, rechignés, maussades, grondeurs, écourtés, dont la triste machine est faite en demi-cercle… Tels qu’ils sont, ils aiment la vie, ils essayent de se rajeunir en peignant les quatre poils qui leur restent, ou en les cachant sous une chevelure postiche. Ils empruntent les dents, peut-être d’un cochon. Il en est même qui deviennent amoureux d’une jeune beauté et qui font auprès d’elle plus de bêtises qu’un jeune homme.»
On accuserait certainement aujourd’hui Érasme de réalisme pour son vieillard amoureux qui «emprunte les dents d’un cochon». La touche n’est pas moins forte dans son portrait de vieilles coquettes.
«Tout cela n’est rien, en comparaison de ces vieux bouquins de femmes si cadavéreuses qu’on les croirait échappées des enfers, qui ne cessent de répéter rien de tel que de vivre; qui brûlent, qui hennissent comme des cavales; qui payent cher un jeune Adonis, se barbouillent le visage de céruse et de plâtre, ne quittent pas le miroir, étalent une gorge à cent replis, et, par des cris lascifs, essayent de ranimer la nature épuisée. Elles boivent, elles dansent, elles écrivent des billets doux. On se moque d’elles, on les traite d’archifolles; on a raison.»
Quoique Érasme, qui n’aimait pas, disait-il, la «vérité séditieuse», s’éloignât de Luther, les portraits qu’il trace des moines de son temps n’en concordent pas moins avec les violences du réformateur d’Eisleben contre la gent monacale.
«Après les théologiens, dit la Folie, viennent ceux qu’on appelle religieux ou moines, c’est-à-dire reclus, deux expressions fort impropres, car la plupart n’ont pas de religion et on les trouve partout… Ils sont tellement en horreur, qu’on regarde comme un présage sinistre de les rencontrer sur son chemin… Leur haute piété consiste à ne savoir rien, pas même lire. Lorsqu’ils braient dans leurs églises des psaumes qu’ils ont bien comptés et jamais entendus, ils croient que c’est une musique qui charme la Divinité. Il en est qui s’enorgueillissent de leur crasse et de leur mendicité, qui vont de porte en porte, dans les auberges, sur les grands chemins, sur les rivières, demander effrontément l’aumône, au grand préjudice des vrais pauvres. C’est ainsi que ces prédestinés croient qu’avec leur saleté, leur ignorance, leur grossièreté, leur impudence, ils sont l’image des apôtres.
«J’admire surtout leur minutieuse régularité. Ils croiraient être damnés s’ils ne soumettaient tout à la règle et au compas. Il faut tant de nœuds au soulier; telle couleur, telle étoffe, telle largeur pour la ceinture; la robe bigarrée de tant de pièces; telle forme et telle capacité pour le coqueluchon; tant de doigts pour la tonsure, etc… Tout fiers de ces niaiseries, non-seulement ils méprisent les gens du monde, mais encore un ordre méprise tous les autres. Ces hommes, qui affichent la charité apostolique, font un bruit enragé pour une différence d’habit et de couleur. Pieusement fidèles à leurs statuts, il en est qui aimeraient mieux manier une vipère que de toucher de l’argent; mais ils ne craignent pas tant le vice et les femmes.»
Ce ne sont pas seulement les moines qu’Érasme crible de ses traits:
«Quelle folie plus grande, et en même temps plus consolante, que celle de ces braves gens qui se promettent l’éternelle félicité, pourvu qu’ils récitent tous les jours sept vers du psautier… Ces extravagances, si pitoyables, ont pourtant l’approbation non-seulement du peuple, mais encore de nos docteurs. N’oublions pas ici que chaque pays a son saint, et chaque saint son culte et sa vertu. L’un guérit du mal de dents, etc…»
Érasme dut être mal vu des dévots; il ne respectait ni les fidèles, ni les prédicateurs: «Allez au sermon. Si c’est une pièce solide, l’auditoire s’ennuie, bâille et s’endort. Si au contraire le crieur ou plutôt le brailleur fait, comme ils font tous, des contes de bonne femme, on ne dort pas, on écoute, on admire.»
Érasme est véritablement plus «séditieux» qu’il ne le croit. Il importe peu qu’il ne procède ni par colère, ni par violence dans ses écrits; sous la forme pleine de bonhomie de son style se cache un grand mépris pour la race encapuchonnée, et, s’il est peu de conditions qui échappent à sa verve, les moines reviennent sans cesse comme dans le portrait du marchand:
[Illustration: Le moine, fac-simile d’un dessin d’Holbein.]
«Les plus grands et les plus misérables Fous sont les marchands. S’il y a quelque chose de plus vil que leur profession, c’est la manière dont ils l’exercent: le mensonge, le parjure, le vol, l’astuce, la mauvaise foi, sont leurs moyens; et cependant ils se croient des personnages parce qu’ils ont des doigts chargés d’anneaux d’or… Il y a de petits moines qui leur rendent hommage public pour avoir quelque part à leurs voleries.»
Érasme ne s’attaque pas seulement aux petits. Courtisans, princes, rois, cardinaux et papes sont touchés de sa marotte qui, quoique tenue par la Folie, rend des sons satiriques mais graves. Sur le compte des courtisans, la Folie s’exprime ainsi, et le trait n’a guère perdu de son actualité: «Ces braves gens de cour dorment jusqu’à midi. Ils déjeunent. Le dîner suit de près. Au dîner succèdent le jeu, les charlatans, les bouffons, les filles de joie, les fades quolibets. Il est juste de goûter au moins une fois. Le souper vient et on passe la nuit à boire. C’est ainsi qu’ils chassent les ennuis de la vie et que s’écoulent les heures, les jours, les mois, les années, les siècles. Pour moi, leur faste me fait quelquefois soulever le cœur.»
A ce dernier trait,—leur faste me fait quelquefois soulever le cœur,—on voit que ce n’est plus la Folie qui parle; son masque mal attaché tombe et laisse paraître Érasme lui-même.
Il n’existerait pas de courtisans sans rois. L’impitoyable Folie continue: «Les rois n’écoutent que leurs flatteurs. Ils croient que, pour être véritablement rois, il ne faut que chasser, avoir de bons chevaux, faire argent des magistratures et des gouvernements, inventer de nouveaux moyens de pomper la substance du peuple en alléguant des raisons spécieuses pour donner couleur de justice à la vexation, et en faisant dans le préambule quelque compliment au peuple pour l’amadouer.»
Ne semble-t-il pas qu’on lise un la Bruyère, moins épuré, mais plus libre et sans attaches?
Érasme avait été élevé par les moines. On voulut en faire un moine. Et c’est une remarque banale de dire qu’il n’y a pas d’adversaires plus hostiles à l’Église que ceux qui, ayant été élevés dans les couvents et les séminaires pour y prononcer leurs vœux, déchirent tout à coup leurs robes pour rentrer dans le monde.
Érasme fut un de ces révoltés, quoique restant catholique: «J’ai toujours évité, écrivait-il à un ami, d’être l’auteur d’aucun tumulte et le prédicateur d’aucun dogme nouveau. Je serai avec Luther, tant que Luther restera dans l’union catholique.»
Comment Érasme fait-il concorder cette déclaration avec le portrait que la Folie trace des papes: «Il n’y a pas d’hommes sur la terre qui mènent une vie plus délicieuse, plus exempte de soucis. Ils croient faire assez pour Jésus-Christ lorsque leur sainteté, leur béatitude étale l’appareil pontifical et presque théâtral, pour faire quelques cérémonies, pour donner des bénédictions ou lancer des anathèmes. Faire des miracles, le temps est passé. Instruire le peuple, cela donne de la peine. Expliquer l’Écriture sainte, c’est l’affaire de l’école. Prier, c’est perte de temps. Verser des larmes, cela ne convient qu’aux femmes. Vivre dans la pauvreté, on la méprise. Céder, c’est lâcheté; c’est indigne de celui qui n’admet que par grâce les plus grands rois à l’honneur de baiser ses bienheureux pieds. Mourir, la mort est si triste! La croix, c’est la potence.»
A la vivacité de ce morceau, on voit qu’Érasme ressentait une irritation contre la papauté, quoiqu’il s’en défende.
Il faut cependant fermer le livre, pour ne pas être tenté d’y puiser encore. Détailler la folie d’autres personnages est inutile. Tous les hommes appartiennent à la Folie et en sont tributaires, même les sages. Je veux toutefois citer un dernier fragment, dans lequel Érasme apparaît à chaque ligne:
«La sagesse rend les hommes timides. Aussi voyons-nous les sages croupir dans la misère, dans l’oubli, dans le mépris et l’obscurité, et les Fous jouir de l’opulence, du pouvoir et de l’éclat.
«Si vous faites consister le bonheur à plaire aux grands, à vivre avec ces dignités chamarrées d’or et chargées de pierreries, quoi de plus inutile que la sagesse? Ils la détestent.
«Aspirez-vous aux dignités et aux bénéfices de l’Église? Un âne, un bœuf y parviendra plutôt qu’un sage.
«Tournez et retournez tant qu’il vous plaira, adressez-vous aux papes, aux princes, aux magistrats, à des amis, à des ennemis, aux grands et aux petits: partout, pour réussir, il faut de l’argent, et, comme c’est un métal que le sage méprise, toutes les portes lui sont fermées[86].»
[Note 86: Ces citations sont empruntées à la traduction de Barnett, en tête de laquelle M. Désiré Nisard a placé une intelligente étude d’Érasme. 1 vol. in-18; 1842, Gosselin.]
N’est-ce pas lui-même, le savant rendu timide par la science, le pauvre Érasme qui s’est adressé aux grands, espérant en tirer quelque subside nécessaire pour la continuation de ses travaux, et qui a été repoussé, laissé dans l’obscurité parce qu’il était sage, parce qu’il avait le malheur de penser. Lisez ce morceau sur la sagesse, allez au Louvre revoir le portrait peint par Holbein, alors vous comprendrez ces traits émaciés, cette discrète résignation, ce détachement de toutes choses vaines, cette attache à l’étude, ce mépris de l’orgueilleuse humanité, ces lèvres minces amincies encore par les humiliations venues de haut, cette mélancolie railleuse.
Dans le Salon carré où sont étalés tous les chefs-d’œuvre de l’art, une modeste toile représentant un vieux savant éclipse les richesses de couleur qui l’environnent. Du cadre se détache une figure de penseur, un homme qui en apprend plus que l’étalage des pompes de la Cène de Véronèse. Celui-là est un courtisan qui, dans une scène religieuse, ne songe qu’aux habits dorés et aux colonnades de marbre des princes de son temps; Érasme a osé, du fond de son cabinet, dire la vérité aux grands. Je ne crois pas que les souverains manifestent un vif enthousiasme en face d’un portrait si parlant.
[Illustration: D’après Scheible.]