Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance
Chapitre III
LA FÊTE DE L’ANE
On conserve, à la bibliothèque de Sens, un manuscrit de Pierre de Corbeil, renfermant la prose de l’âne, telle qu’elle se chantait dans les églises au treizième siècle.
[Illustration]
Ce texte, les symbolisateurs en ont donné des interprétations si particulières, qu’on ne saurait se lasser de le remettre sous les yeux de ceux qui cherchent la vérité historique.
L’officiant débitait les quatre premiers vers:
Orientis partibus, Adventavit asinus, Pulcher et fortissimus, Sarcinis aptissimus.
Le chœur répondait:
Hez, sir asne, hez.
Hic, in collibus Sichem Enutritus sub Ruben, Transiit per Jordanem, Saliit in Bethleem.
Hez, sir asne, hez.
Saltu vincit hinnulos, Dagmas et capreolos, Super dromedarios Velox madianeos.
Hez, sir asne, hez.
Aurum de Arabiâ Thus et myrrham de Sabâ, Tulit in Ecclesiâ Virtus asinaria.
Hez, sir asne, hez.
Dum trahit vehicula, Multâ cum sarcinulâ, Illius mandibula Dura terit pabula.
Hez, sir asne, hez.
Cum aristis hordeum Comedit et carduum; Triticum a paleâ Segregat in areâ.
Hez, sir asne, hez.
Amen dicas, asine, Jam satur ex gramine. Amen, amen itera; Aspernare vetera.
Hez, sir asne, hez.
Une telle litanie, si excessive et si pompeuse en l’honneur de l’âne, offre quelque chose de burlesque, et le refrain: Hez! sir asne, hez! répété entre chaque couplet par des milliers d’assistants, indique suffisamment que le peuple poussait l’âne à faire retentir les voûtes sacrées de ses braiments.
Il s’est pourtant trouvé un archéologue, M. Clément, qui a vu dans cet âne le symbole de Jésus-Christ. Un âne a-t-il droit à tant de pompeuses images? Peut-il être appelé beau et plein de courage (_pulcher_ et fortissimus), la meilleure bête de somme (_sarcinis aptissimus_), dont les bonds surpassent ceux des chevreaux (_saltu vincit capreolos_)[24]?
[Note 24: F. Clément, l’Ane au moyen âge. (Annales archéologiques de Didron, vol. XV et XVI.)]
Le premier vers d’abord a attiré l’attention du symbolisateur: Orientis partibus. «C’est de l’Orient que nous vient la lumière, dit l’archéologue que je cite mot à mot: l’Orient est le berceau de l’humanité; c’est aussi de l’Orient que sont venus les mages avec les présents dont l’âne était chargé; c’est du côté de l’Orient que parut l’étoile qui les guida. Saint Bernard, dans le Patrem parit filia, autre pièce du même manuscrit, appelle Jésus-Christ Oriens in vespere.»
La liturgie et le prophète Zacharie viennent également au secours de M. Clément, qui ne s’arrête pas en si beau chemin. «_Adventavit_ vient d’adventus, mot qui s’applique au temps qui précède l’avénement du Sauveur. Asinus ne peut être ici pris qu’en bonne part. La suite de la prose prouvera avec évidence que cet âne est le symbole de Jésus-Christ.»
On doit à M. Félix Clément de curieux travaux sur la musique ancienne, et je n’oublie pas qu’il faut compter avec l’érudit qui a publié un Choix des principales séquences du moyen âge tirées des manuscrits. Dans ce choix, au numéro 4, est gravée la séquence qui fait partie de l’Office de la Circoncision composé par Pierre de Corbeil, et qu’on appelle vulgairement Prose de l’âne. La mélodie de l’Orientis partibus quoiqu’elle soit grave, carrée et pompeuse comme la plupart des séquences de l’époque, ne change rien à mon sentiment. Jusqu’à la fin du dix-septième siècle, même les mélodies des chansons à boire sont solennelles. Tout ivrogne convoite les «présents de Bacchus» sur le ton d’un chantre de cathédrale.
Les gens qui entonnaient la prose de l’âne parodiaient les litanies saintes sur un air grave. Il n’en existait pas d’autres, d’ailleurs, et les compositeurs ne se doutaient pas des rhythmes sautillants et spirituels de nos futurs opéras-comiques; mais le principal argument dans cette question vient d’une note manuscrite écrite par Sainte-Beuve sur son exemplaire des Séquences, que j’ai sous les yeux. Sur le titre du livre le judicieux critique a écrit au crayon: «Toute musique n’est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le sanctuaire.» (La Bruyère, chap. des Esprits forts.) Sainte-Beuve jugeait donc trop profane la prose de l’âne chantée dans les églises.
[Illustration: Frise archivolte de l’église Saint-Pierre d’Aulnay (XIIe siècle).]
D’après Pierre Louvet, auteur de l’Histoire du diocèse de Beauvais (1635), les chanoines se rendaient au-devant de l’Ane recouvert de la chape ecclésiastique, à la grande porte de l’église, bouteille et verre en main, tenentes singuli urnas vini plenas cum scyfis vitreis. Les encensements se faisaient avec du boudin et des saucisses: Hâc die incensabitur cum boudino et saucitâ.
Demander quel symbole cache cette charcuterie semble du domaine du Tintamarre; mais les symbolisateurs ne perdent jamais leur gravité doctorale. «Quoique, continue M. Clément, il ne soit pas nécessaire de faire un grand effort d’imagination pour appliquer au Sauveur le vers de cette première strophe, toutefois nous ne serions pas éloigné de proposer une seconde interprétation.»
Voyons la seconde interprétation: «Nous pourrions voir dans cet âne qui vient de l’Orient, plein de force et de bravoure, le type de la nation juive, dépositaire de la foi au vrai Dieu.»
M. Mérimée, à qui on en faisait accroire difficilement en matière archéologique, étudiant les caprices prétendus symboliques du moyen âge, parle de «la bonhomie innocente des sculpteurs du douzième et du treizième siècle, qui n’entendaient pas malice quand ils représentaient un péché tout crument, comme il se fait[25].»
[Note 25: Notes d’un voyage dans le Midi de la France. Paris, Fournier, 1835, in-8.]
La fête de l’âne peut être expliquée aussi simplement. Comme dans l’antiquité, l’Église accordait un jour de saturnales aux fidèles et ne croyait pas le temple déshonoré par l’âne qui parodiait le prêtre[26]. Il faut songer à la grossièreté de la joie à cette époque, et non pas raisonner avec la pruderie et la délicatesse que nous ont données sept ou huit siècles de civilisation.
[Note 26: Voy. dans le Bibliophile français, de juillet 1869, un article sur le Dyptique de Sens, de M. Cocheris qui, avec Duchalais et Bourquelot, partage la même opinion. «Les évêques, dit également M. Viollet-le-Duc, aimaient mieux ouvrir de vastes édifices à la foule, sauf à lui permettre parfois des saturnales, plutôt que de laisser bouillonner au dehors les idées populaires.»]
Celui qui veut se rendre compte de l’état des esprits au moyen âge devra se faire peuple, mettre son âme d’accord avec l’âme de ces siècles barbares, courber la tête, se faire petit avec les petits, simple avec les simples, croire avec le clergé d’alors qu’il n’y avait pas danger à ces divertissements, rire des symbolisateurs d’aujourd’hui et ne pas s’enfoncer avec eux dans les ténèbres du Psalterium glossatum[27].
[Note 27: «La hauteur d’une cathédrale est l’espérance; sa largeur est la charité; sa longueur est la persévérance. Les fenêtres d’une cathédrale sont les paroles des saints; les piliers sont les vertus spirituelles; les colonnes sont les bons évêques et les prêtres; le toit est la figure d’un intendant fidèle,» etc. Traduction d’un texte latin du dixième ou onzième siècle, inscrit sur une feuille volante en tête du Psalterium glossatum, manuscrit de la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer.]
Les paysans sont moins crédules et surtout plus gausseurs que certains archéologues; si le symbolisme a pénétré chez eux sous forme de catéchisme, ils en tirent une singulière interprétation. M. Jérôme Bugeau, dans son beau livre des Chansons populaires des provinces de l’Ouest[28], a recueilli de la bouche même des petits enfants de l’Angoumois les demandes et les réponses suivantes:
[Note 28: Niort, 1866, 2 vol. grand in-8.]
Le prêtre.—Que signifient les deux oreilles de l’âne?
L’enfant.—Les deux oreilles de l’âne signifient les deux grands saints patrons de notre ville.
Le prêtre.—Que signifie la tête de l’âne?
L’enfant.—La tête de l’âne signifie la grosse cloche, et la longe fait le battant de cette grosse cloche qui est dans le clocher de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
Le prêtre.—Que signifie la gueule de l’âne?
L’enfant.—La gueule de l’âne signifie la grande porte de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
Le prêtre.—Que signifie le corps de l’âne?
L’enfant.—Le corps de l’âne signifie tout le bâtiment de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
Le prêtre.—Que signifient les quatre pattes de l’âne?
L’enfant.—Les quatre pattes de l’âne signifient les quatre grands piliers de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
Le prêtre.—Que signifient le cœur et la pire de l’âne?
L’enfant.—La pire et le cœur de l’âne signifient les grandes lampes qui sont au mitant de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
Le prêtre.—Que signifie la panse de l’âne?
L’enfant.—La panse de l’âne signifie le grand tronc où les chrétiens vont mettre leurs offrandes aux saints patrons de notre cathédrale.
Le prêtre.—Que signifie la peau de l’âne?
L’enfant.—La peau de l’âne signifie la grande chape du bon curé de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
Le prêtre.—Que signifie la queue de l’âne?
L’enfant.—La queue de l’âne signifie le goupillon du bon curé de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
*
Il serait peut-être prudent de s’arrêter ici. La dernière question, qui découle logiquement de la précédente, est si gauloise, que je suis obligé d’en laisser la responsabilité aux petits enfants de l’Angoumois.
Le prêtre.—Que signifie le tr.. du c.. de l’âne?
L’enfant.—Le tr.. du c.. de l’âne, monsieur, signifie le beau bénitier de la cathédrale des saints patrons de notre ville. Amen.
La réponse de l’enfant, qui ne se pique pas de science archéologique, vaut bien ce symbolisme qui se dit religieux et paraît plutôt soufflé par le diable pour remplir les esprits de trouble et de confusion.
[Illustration: D’après une miniature des Tragédies de Senèque (fin du XIIIe siècle).]