Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance

Chapitre II

LES ANIMAUX MUSICIENS

[Illustration]

Elle est claire l’influence de Pline et des naturalistes de l’antiquité sur certaines sculptures du moyen âge dont vainement on a cherché le sens ailleurs. Qu’on se rappelle les peuples à têtes de chien, ceux dont le nombril est remplacé par un œil et autres monstruosités auxquelles Pline, trompé par les récits des voyageurs de son temps, accordait gravement croyance. De telles légendes eurent cours en Europe jusqu’au seizième siècle; les aventuriers qui revenaient de loin, les esprits chimériques, même un Marco Polo, homme de bonne foi, prirent pour des réalités les visions des brumes et, sous le coup des récits des naturalistes de l’antiquité, ravivèrent ces traditions tératologiques en y joignant à l’appui des images bizarres.

Ces étrangetés étaient admises par le peuple; et comme les esprits étaient particulièrement frappés par la pompe des habits sacerdotaux des dignitaires de l’Église, les matelots, gens pieux pour la plupart, se souvenant dans leurs voyages des hommes qui peut-être les avaient bénis, soudaient de religieux souvenirs à ceux de monstres maritimes inconnus.

[Illustration: Les habitants de l’isle de Seilan. Voyage de Marc-Paul, miniature du manuscrit des Merveilles du Monde (1336). Bibliothèque nationale.]

Au seizième siècle, on croyait au poisson-évêque, c’est-à-dire à un animal marin revêtu des principaux ornements épiscopaux: mitre, camail[16].

[Note 16: On trouve cette figure gravée dans nombre d’ouvrages; ainsi, dans Descerpz, Recueil de la diversité des habits, sous la gravure on lit:

La terre n’a evesque seulement Qui sont par bule en grand honneur et tiltre; L’evesque croist en mer semblablement Ne parlant point, combien qu’il porte mitre. ]

Si la Renaissance accepta de pareils faits, combien les croyances de même nature furent plus développées et plus robustes au moyen âge! Non-seulement elles avaient cours dans le peuple, mais parmi les hautes classes. Les moines, en appelant les animaux fantastiques à contribuer à l’ornementation des manuscrits, prouvent qu’eux aussi, quoique les plus lettrés de la nation, laissaient volontiers courir leur imagination vers des êtres chimériques auxquels de vives couleurs et une exécution patiente ajoutaient une sorte de caractère de réalité.

On conserve à la bibliothèque de Poitiers un manuscrit où sont représentés des lévriers à tête d’aigle, des chimères mi-scorpion, des sauterelles à tête d’oiseau d’où sortent des défenses de sangliers. L’analogie avec le bestiaire fantastique de l’antiquité est frappante. Dans un autre manuscrit de la bibliothèque du séminaire de la même ville, on voit un loup à cheval sur un coq, poursuivant une grue effarée, qui fait penser à certaines pierres gravées antiques de la décadence[17]. Ces motifs décoratifs, quoique retournés sous toutes leurs faces par les commentateurs, sont restés inexpliqués.

[Note 17: Voy. mon Histoire de la Caricature antique, 1 vol. in-18, 2e édit., Dentu, 1872.]

La pénurie intellectuelle de la plupart des artistes étonne comme l’absolue sincérité chez l’homme. Un penseur veut voir plus de complication dans les arts, de même qu’un être tortueux cherche les motifs cachés dans les actes d’un caractère droit.

Je tiens ces peintures de manuscrits pour de simples caprices se rattachant à de confuses légendes.

L’enfantement de l’art est obscur comme la création. Ce sont d’abord, je l’ai dit déjà, des sortes de larves grouillant sur les sculptures des temps confus qui précèdent le moyen âge, pour être suivies jusqu’à la Renaissance d’un excès de développement hybride et monstrueux. Le rêve alors a plus de part ornementative que la réalité; les croyances fantastiques, grimpant sur le corps des observations qu’elles étouffent, laissent une impression semblable à celle d’un cauchemar: de l’élément chrétien soudé à l’élément païen s’échappent des courants ennemis qui se combattent et ne peuvent se fondre en un seul. Monstres fantasmagoriques, gnomes et démons rampent au onzième siècle en attendant que, sous le coup d’une révolution artistique, ils se transforment aux siècles qui suivront.

Après les monstres vinrent les animaux imitant certaines actions de l’homme: des truies, des sangliers, des ours, des singes et des ânes jouant de l’orgue, de la vielle, du biniou, de la viole.

Dans ces caprices appliqués au fronton des églises, le reflet de l’art égyptien et de l’art romain est visible. Sur les papyrus du musée de Turin comme sur les pierres gravées de la décadence romaine, les animaux singent l’homme et se font musiciens.

Ces animaux, introduits dans l’art chrétien, comprennent certains groupes, tels par exemple que le chapiteau de l’église de Meillet, où se voit un lion jouant de la viole, tandis qu’à côté un âne pince de la lyre; à la même classe appartiennent les sculptures de l’église de Vézelay, le singe jouant du violon en face d’un âne qui tient dans ses pattes un cahier de musique.

[Illustration: Chapiteau de la cathédrale de Magdebourg.]

Je donne, d’après Otte[18], une femme nue assise sur un bouc, non loin d’un aigle tenant un hibou dans ses serres, drame bizarre qui a pour orchestre un singe jouant d’une sorte de vielle.

[Note 18: Manuel de l’archéologie et de l’art religieux au moyen âge, 1854, in-8.]

Les Bibles historiales, les Heures latines manuscrites de nos bibliothèques doivent être consultées à ce sujet; sur chaque feuillet des animaux de toute espèce, chats, rats, loups, renards, ours, s’ébattent en compagnie de fous, et il n’est pas rare de trouver un De profundis ou un Miserere encadré entre des singes et des figures grotesques.

Dans la même série peuvent être classés la truie qui joue de la vielle, de l’église Saint-Sauveur à Nevers; la truie qui file, représentée sur un chapiteau de l’église de Chalignac (Charente); le porc qui joue du biniou, sur le portail de l’église de Ploërmel; les cochons ou boucs tenant un violon, comme il s’en rencontre à la cathédrale de Rouen et à l’église d’Aulnay (Charente-Inférieure); le sanglier touchant de l’orgue, tandis que son compère, de la même famille, fait mouvoir les soufflets. On joindrait à ces représentations le chien qui pince de la harpe de la cathédrale de Poitiers, l’ours jouant de la viole du même monument, le singe qui, sans pincer les lèvres, sonne de la trompette, de la chapelle du château d’Amboise[19], et enfin les nombreux ânes qui s’accompagnent de la harpe ou de la lyre, sculptés sur tant d’édifices religieux.

[Note 19: «Au-dessus de l’autel de la chapelle du château d’Amboise, un singe embouche la trompette, et nous ne sommes pas assez hardi pour dire de quelle manière ce sale musicien tire les sons de son instrument.» (Gustave Brunet, Sculptures des monuments religieux du département de la Gironde.)]

Un archéologue distingué disait à propos de semblables figures: «Certains ménages de basse-cour offrent l’image de la plus édifiante harmonie; tandis que la truie file en allaitant ses petits, le porc touche de l’orgue pour récréer son intéressante famille. Il n’est pas rare non plus de rencontrer des ours danseurs, des singes joueurs d’instruments, des guenons travaillant avec la quenouille ou le fuseau. Quand on cherche le sens de toutes ces figures bizarres, on éprouve souvent un embarras extrême à faire la part du caprice et de la fantaisie, à réserver celles qui appartiennent au symbolisme sérieux, à la satire ou à la caricature[20].»

[Note 20: Baron de Guilhermy, Iconographie des Fabliaux. (Annales archéologiques, t. VI, 1847.)]

De symbolisme sérieux il ne saurait être question. Ce qui touche à la satire ou à la caricature proprement dite, dans ces représentations, me paraît également problématique. Ces sculptures étant de la même époque que celles dirigées contre les moines, qui eût empêché les imagiers de préciser par un détail que ces animaux personnifiaient des gens d’Église? Les tailleurs de pierre ne se gênaient pas quand ils voulaient l’affirmer[21]. J’incline à voir dans de semblables sculptures d’innocentes parodies des musiciens de profession, bohêmes vivant au jour le jour, de mœurs peu recommandables, dissipant au cabaret le peu qu’ils gagnaient.

[Note 21: «L’âne s’est fait musicien, maître d’école, même ecclésiastique; il a pris quelquefois une tête de moine en gardant ses grandes oreilles,» dit encore M. de Guilhermy.]

[Illustration: Sculpture en bois d’une maison à Malestroit (Bretagne).]

Qui ne sait combien est contagieuse l’imitation dans les arts? Le premier sculpteur qui s’imagina de représenter un joueur de viole en porc, un souffleur de biniou en chien ou en âne, fit rire, par cette comique interprétation, le peuple du moyen âge, facile à amuser. D’autres imagiers s’emparèrent de cette idée, la propagèrent, et les animaux musiciens furent répétés à l’infini sur les murs des cathédrales. Aussi, à propos des singes, des ânes et des porcs parodiant des musiciens, ne saurais-je voir avec quelques archéologues «un des symboles de l’orgueil qui porte l’homme à s’élever au-dessus de la position dans laquelle la Providence l’a placé.»

L’âne mérite toutefois une mention spéciale. Avec le bœuf il fait partie de la symbolique dans quelques monuments. C’est en mémoire de ses services qu’il est sculpté sur un des piliers de la nef de Saint-Germain, à Argentan: l’animal patient et laborieux a transporté des pierres et des fardeaux pour la construction de l’église.

L’âne est particulièrement biblique. Au jour des Rameaux, Jésus monte une ânesse, suivant la prédiction de Zacharie: «Dites à la fille de Sion: Voici votre roi qui vient à vous plein de douceur, monté sur une ânesse et sur l’ânon de celle qui est sous le joug.»

Ces souvenirs expliquent pourquoi de tous les animaux musiciens l’âne est celui que l’on rencontre le plus fréquemment sur les monuments religieux, jouant de la vielle, de la harpe ou de la lyre, ce qui l’a fait appeler: l’âne qui vielle, ou l’âne qui lyre ou l’âne harpant[22].

[Note 22: L’âne qui vielle se voit à Notre-Dame de Tournay; l’âne qui pince de la harpe à l’église Saint-Agnan, près Cosné-sur-Loire; même sujet à la crypte de Saint-Pariz-le-Châtel, du diocèse de Nevers; l’âne qui joue de la lyre, à Notre-Dame de Chartres; également sur un bas-relief de la salle capitulaire de Saint-Georges de Bocherville (près Rouen), construite au douzième siècle. De nombreux exemples pourraient être ajoutés à cette nomenclature.]

De l’antiquité à la Renaissance, l’âne occupa les imagiers; mais ce fut au treizième siècle plus particulièrement que l’animal joua un rôle important, étant mêlé, en qualité d’acteur principal, à la fête qui portait son nom.

Ce jour-là, revêtu d’une chape, l’âne officiait dans l’église à la place du prêtre, pour le plus grand amusement de la foule. Sous le museau on lui brûlait des vieilles savates en guise d’encens. C’était une joie grosse et grossière, dont ne peuvent avoir idée ceux qui n’ont pas été entraînés dans les rondes des filles et des matelots de la kermesse de Rotterdam. Il s’échappe alors, de telles manifestations populaires, quelque chose d’énorme et de dangereux pour les gens des villes accoutumés à des spectacles plus policés. Une caresse de femme semble un coup de poing, un baiser une morsure. L’ivresse est lourde, enflammée, menaçante. Les danseurs s’élancent les uns vers les autres comme des trombes.

Je me trompe fort si la gaieté du moyen âge n’offre pas quelques analogies avec ces violentes expansions hollandaises, aux grandes fêtes populaires de l’année.

L’âne étant de nature rustaude nécessitait des divertissements grossiers: du boudin pour mets, de vieilles chaussures pour encens, quelque terrible eau-de-vie pour rafraîchissement de ses adorateurs. C’est de la sorte que longtemps le peuple s’est amusé.

Ici, loin de manquer, les documents sont peut-être trop nombreux, les écrivains sacrés et laïques ayant tiré, chacun de leur côté, cette chape symbolique qui, suivant les uns, profane l’Église, et, selon les autres, la condamne.

Les écrivains qui ont des attaches étroites avec le clergé disent: «Il serait bien téméraire de supposer que les saints prélats qui ont gouverné l’Église avec tant de sagesse pendant le moyen âge, aient prêté leur concours à l’introduction de bouffonneries et d’absurdités telles que les ennemis de la religion n’en auraient pu imaginer de plus inconvenantes et de plus burlesques[23].»

[Note 23: Clément, le Drame liturgique. (Annales archéologiques, 1856.)]

Je ne prétends pas que l’Église régla au début ces fêtes avec le caractère licencieux qu’elles offrirent plus tard. Il est presque certain que l’Église laissa faire et usa de tolérance; mais je ne partage pas non plus la joie des voltairiens quand même qui, à propos de l’introduction de l’âne dans les églises, veulent que cette parodie du culte annonce la révolte du peuple contre le clergé.

Ces deux opinions offrent un écart tel qu’il convient de remonter aux premiers siècles et d’étudier par quel enchaînement de coutumes l’Église toléra la fête de l’âne sous ses voûtes sacrées.

[Illustration]