Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance

Chapitre II

Depuis la fin de la Restauration, époque à laquelle l’archéologie posa ses premiers jalons, de nombreuses affirmations contradictoires et empreintes d’exagération furent portées devant un tribunal où ne devrait siéger que l’impartialité.

Je me suis efforcé de ramener à leur juste valeur les affirmations de partisans d’un symbolisme effréné; il fallait nettoyer le terrain de polémiques sans résultat entre ceux que plaisamment Voltaire appelait «antiquaires à capuchon» et d’ardents esprits qui ne regardent les faits qu’à travers la lunette révolutionnaire.

Ce serait toutefois faire acte d’énorme vanité que de prétendre avoir raison, seul, dans les matières si controversables de symbole, d’emblème, d’allégorie, qui ont donné naissance à ce que les uns appellent symbolique chrétienne indirectement dogmatique; les autres, iconographie hiératique; certains, langage figuratif et populaire.

Si l’analogie était une science, elle devrait être le plus utile instrument au service de l’archéologue. Les monuments des divers siècles, mis en regard, fournissent tout à coup des lumières inattendues; mais il faut avoir beaucoup vu, beaucoup voyagé: il est bon surtout de consulter sans cesse des cartons bourrés de dessins, car en archéologie l’image prime le texte.

Pour prendre un exemple, on peut comparer les dessins des manuscrits d’un Térence du neuvième siècle avec certaines figures du Roman de Fauvel, du quatorzième siècle.

[Illustration: Figure détachée d’une miniature du Roman de Fauvel (XIVe siècle).]

Il y a là certains rapprochements curieux à établir avec ces masques d’élément païen; mais l’inspiration chrétienne, quoique confuse au début, se dégagea bientôt de ces ressouvenirs; les masques des anciens n’influencèrent que médiocrement les auteurs des mascarons des édifices gothiques. Par une sorte de génération spontanée dont les produits grouillent à l’ombre des monuments comme des vers dans un coin de terre humide, ces larves informes s’agitent, dressent la tête, remuent la queue, commencent par ramper au pied des statues, et, semblables à de mauvaises herbes, envahissent les sommets les plus élevés des cathédrales; elles n’ont rien de commun avec les manuscrits historiés du poëte latin.

[Illustration: Miniature du Térence de la bibliothèque du Vatican (IXe siècle).]

A partir du dixième siècle, un certain développement se fit sentir, marchant vers la réalité qui jusque-là n’avait paru qu’une lueur lointaine. C’est alors qu’il est intéressant de lire la bizarre écriture que traçait le peuple sur la pierre. On démêle les pensées confuses qui emplissaient son esprit: terreur, sentiment égalitaire, raillerie qu’exprime une trilogie qui, du moyen âge, va jusqu’à la Renaissance: le Diable, la Danse des Morts, Renart.

De ces héros, qui occupèrent une si grande place dans la poésie et l’art, on peut encore tirer quelques enseignements, quoique aujourd’hui ils semblent archaïques.

[Illustration: D’après un manuscrit flamand de la bibliothèque de Cambrai.]

Le diable est usé; le peuple n’y croit plus depuis longtemps, et les Flamands se raillent de lui, qui lui font jouer du violon avec un soufflet de cuisine et une cuillère à pot pour archet. L’esprit moderne l’a dépouillé de sa défroque et de ses accessoires de convention. Au diable le diable!

Il n’en est pas de même de la Danse des Morts; jusqu’à la fin de l’humanité elle restera actuelle, et plus d’un artiste reprendra le thème du grave Holbein.

J’ai beaucoup songé au Roman de Renart pendant la guerre de 1870. Dans les manœuvres des Allemands, dans la politique prussienne, je retrouvais le même esprit de ruse qui circule à travers le poëme: on comprend l’enthousiasme excessif qu’excite encore Renart en Allemagne.