Histoire du Bas-Empire. Tome 01
[Note latérale: Vorburg, Hist. Rom. Germ., t. 2, p. 138.]
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[Note 23: Depuis Spon ces ruines ont été visitées et décrites par plusieurs voyageurs.—S.-M.]
[Note 24: Aucun monument authentique ne prouve qu’on ait décerné à Dioclétien les honneurs de l’apothéose.—S.-M.]
[Note latérale: XXXV. Édit de Milan.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 10, c. 5.]
[Note latérale: Cod. Just. l. 2, tit. 13, leg. 21.]
[Note latérale: Noris, de num. Lic. c. 2 et 5.]
Quoique ce dernier prince n’ait jamais fait profession du christianisme, sa liaison avec Constantin, et sa haine contre Maximin, le disposait alors à favoriser la religion chrétienne. Il se joignit donc volontiers à Constantin pour dresser une déclaration qui fut publiée à Milan le 12 mars, et envoyée dans tous les états des deux empereurs. Elle confirmait et étendait l’édit qui avait été donné à Rome quelques mois auparavant: elle accordait aux chrétiens une liberté entière et absolue pour l’exercice de leur culte public, et levait toutes les conditions par lesquelles cette permission avait été auparavant limitée; elle ordonnait qu’on leur rendît sans délai, et sans exiger d’eux aucun remboursement ni dédommagement, tous les lieux d’assemblée ou autres fonds appartenant aux églises, et promettait d’indemniser aux dépens des deux empereurs ceux qui en étaient actuellement possesseurs à titre légitime. Elle donnait aussi sans exception à tous ceux qui professaient quelque religion que ce fût, la liberté de la suivre selon leur conscience, et d’en faire l’exercice public, sans être inquiétés de personne. Il n’était pas encore temps d’imposer silence à l’idolâtrie: révérée depuis tant de siècles, ses cris séditieux auraient soulevé tout l’empire. C’était assez d’ouvrir la bouche à la véritable religion, et de la mettre en état de confondre sa rivale par la sagesse de ses dogmes, et par la pureté de sa morale. Avant que de sortir de Milan, Constantin, pour ménager la modestie d’un sexe auquel il ne sied pas de s’aguerrir au tumulte des affaires et des jugements, fit une loi qui permet aux maris de poursuivre en justice les droits de leurs femmes, même sans procuration.
[Note latérale: XXXVI. Guerre contre les Francs.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 21 et seq.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
[Note latérale: Vorburg, Hist. Rom. Germ. t. 2, p. 154.]
Il partit ensuite, et prit le chemin de la Germanie inférieure. Il avait appris que les Francs, ennuyés de la paix, s’approchaient du Rhin avec l’élite de leur jeunesse, pour se jeter dans les Gaules. Il courut à leur rencontre, et sa présence les empêcha de tenter le passage. Constantin, qui voulait les attirer en-deçà pour les vaincre, fit répandre le bruit que les Allemans faisaient encore de plus grands efforts du côté de la Germanie supérieure, et se mit en marche comme pour aller les repousser. Il laissa en même temps de bonnes troupes commandées par des officiers expérimentés qui avaient ordre de se mettre en embuscade, et de charger les Francs dès qu’ils auraient passé le fleuve. Tout réussit selon ses desseins: les Francs furent battus; l’empereur les poursuivit au-delà du Rhin, et fit un si horrible dégât sur leurs terres, qu’il semblait que la nation fût exterminée. Il revint à Trèves en triomphe; il y entendit un panégyrique que nous avons encore, et dont l’auteur est inconnu. La liberté que le prince laissait aux idolâtres, paraît évidemment dans cette pièce; elle respire le paganisme. La gloire de cette victoire fut encore ternie par le spectacle inhumain d’une multitude de prisonniers, qui furent exposés aux bêtes, et qui périrent avec cette intrépidité naturelle à la nation.
[Note latérale: XXXVII. Constantin comble de bienfaits l’église d’Afrique.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 10, c. 6.]
[Note latérale: Optat. de schism. Donat. l. 1, c. 18.]
Constantin demeura à Trèves le reste de cette année et une partie de la suivante, occupé principalement à procurer de nouveaux avantages à la religion qu’il avait embrassée. Ses premiers regards se portèrent sur l’église d’Afrique, qui s’était le plus ressentie des rigueurs de la persécution, et qui était encore déchirée par le nouveau schisme des donatistes. La lettre de l’empereur à Cécilien, évêque de Carthage, mérite d’être rapportée. La voici telle qu’Eusèbe nous l’a donnée.
«Constantin Auguste à Cécilien évêque de Carthage: Dans le dessein que nous avons de donner à certains ministres de la religion catholique, cette religion sainte et légitime, dans les provinces d’Afrique, de Numidie et de Mauritanie, de quoi fournir aux dépenses, nous avons envoyé ordre à Ursus receveur-général de l’Afrique, de vous remettre trois mille bourses. Vous aurez soin de les faire distribuer à ceux qui vous seront indiqués par le rôle que vous adressera Osius. Si la somme ne vous paraît pas suffisante pour satisfaire à notre zèle, demandez sans hésiter à Héraclide, intendant de nos domaines, tout ce que vous jugerez nécessaire: il a ordre de ne vous rien refuser. Et comme nous avons appris que des hommes inquiets et turbulents s’efforcent de corrompre le peuple de l’église sainte et catholique, par des insinuations fausses et perverses; sachez que nous avons recommandé de vive voix à Anulinus proconsul, et à Patricius vicaire des préfets, de remédier à ces désordres avec toute leur vigilance. Si donc vous vous apercevez que ces gens persistent dans leur folie, adressez-vous aussitôt aux juges que nous venons de vous indiquer, et faites-leur votre rapport, afin qu’ils les châtient selon l’ordre que nous leur en avons donné. Que le grand dieu vous conserve pendant longues années.»
Il paraît que cet argent était destiné à l’entretien des églises, et à la décoration du culte divin. La somme passait cent mille écus de notre monnaie. Osius dont il est parlé dans cette lettre, était le célèbre évêque de Cordoue, qui connaissait parfaitement les besoins de l’église d’Afrique, et à qui Constantin s’en rapportait pour la distribution de ses aumônes, et pour les affaires les plus importantes de la religion. On voit ici que ce prince était déja instruit des cabales des donatistes, et qu’il songeait à étouffer ce schisme naissant. Ce qui mérite encore d’être observé, c’est qu’Annius Anulinus, personnage des plus illustres de l’empire, qui sous Dioclétien avait été un des plus violents persécuteurs de l’église d’Afrique, est ici employé à donner à cette même église un nouveau lustre; soit qu’il eût changé de religion avec l’empereur, soit qu’étant demeuré païen, il se vît obligé par obéissance de réparer les maux qu’il avait faits lui-même.
[Note latérale: XXXVIII. Exemption des fonctions municipales accordée aux clercs.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 10, c. 7.]
[Note latérale: S. Aug. ep. 88. t. II, p. 214.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 9.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 16, tit. 2 et tit. 5.]
[Note latérale: God. ad cod. Th. lib. 11, tit. 1, l. 1.]
Constantin lui adressa à peu près dans le même temps une lettre, dans laquelle après avoir relevé le mérite de la religion chrétienne, il lui déclare qu’il entend que les ministres de l’église catholique, dont Cécilien est le chef, et qui sont appelés clercs, soient exempts de toutes fonctions municipales; de peur, dit-il, qu’ils ne soient distraits du service de la Divinité, ce qui serait une espèce de sacrilége: car, ajoute-t-il, l’hommage qu’ils rendent à Dieu est la principale source de la prospérité de notre empire. Anulinus exécuta fidèlement ses ordres, et lui en rendit compte par une lettre, où il lui marque, qu’en notifiant à Cécilien et à ses clercs le bienfait de l’empereur, il en a pris occasion de les exhorter à réunir tous les esprits pour observer la sainteté de leur loi, et s’occuper du culte divin avec le respect convenable. Il lui envoie en même temps les plaintes des donatistes, dont je parlerai dans la suite. Ces schismatiques qui ne participaient pas à l’exemption, et peut-être aussi les autres habitants par un effet de jalousie, s’efforcèrent plusieurs fois d’anéantir ce privilége par des chicanes. Les fonctions municipales étaient onéreuses, et l’immunité des uns devenait une surcharge pour les autres. Aussi dès cette même année Constantin fut obligé de réitérer ses ordres à ce sujet par une loi du dernier d’octobre. Sozomène dit que cette exemption fut ensuite étendue à tous les clercs dans toutes les provinces de l’empire; et son témoignage est confirmé par une loi faite pour la Lucanie, et le pays des Brutiens. L’empereur lui-même déclare dans une loi de l’an 330, qu’il avait établi cet usage dans tout l’Orient, sans doute après la défaite de Licinius. Mais ce privilége ne fut nulle part accordé qu’aux ministres de l’église catholique; les hérétiques et les schismatiques qui prétendaient y participer, en sont exclus en termes exprès par une loi de l’an 326. Constantin en exemptant les clercs des charges personnelles, ne les exempta pas des tributs. Ils continuèrent de les payer à proportion de leurs biens patrimoniaux. Mais il en déchargea les biens des églises: ce qui ne subsista pas même sous ses successeurs, quand l’église fut devenue assez opulente, pour partager sans incommodité les charges de l’état, dont ses ministres font partie.
[Note latérale: XXXIX. Abus occasionés par ces exemptions et corrigés par Constantin.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 16, tit. 2.]
Ces avantages accordés aux clercs furent comme un signal, qui appela au service de l’église tous ceux qui voulaient se soustraire à des dépenses auxquelles les particuliers ne se prêtent qu’à regret, quoiqu’ils en recueillent les fruits. On se pressait d’entrer dans la cléricature; les fonctions municipales allaient être abandonnées faute de sujets; la cupidité appauvrissait l’état sans enrichir l’église qu’elle peuplait de ministres intéressés. L’empereur pour empêcher tout à la fois la trop grande multiplication des ecclésiastiques, et la désertion des fonctions nécessaires à l’état, ordonna en 320 qu’à l’avenir et sans rien changer pour le passé, on ne ferait des clercs qu’à la place de ceux qui mourraient, et qu’on ne choisirait que des gens à qui leur pauvreté donnait déja l’immunité. Il renouvela cette ordonnance six ans après, en déclarant que les riches devaient porter les fardeaux du siècle, et que les biens de l’église ne devaient servir qu’à la subsistance des pauvres. Il ordonnait même que si entre les clercs déja reçus, il s’en trouvait quelqu’un qui par sa naissance ou par sa fortune fût propre à soutenir les charges municipales, il serait retiré du service ecclésiastique et rendu à celui de l’état. Mais il paraît que les donatistes toujours jaloux des avantages de la vraie église, abusèrent de cette loi dans la Numidie, où ils étaient les plus puissants, et qu’ils arrachaient à l’église des clercs qui n’étaient pas dans le cas de l’ordonnance. Ce fut apparemment ce qui donna lieu à Constantin d’adresser en 330 à Valentinus, gouverneur de Numidie, une autre loi, dont le sens me paraît être que ceux qui seront une fois entrés dans la cléricature, ne seront plus sujets à un second examen de leurs facultés, mais qu’ils jouiront sans trouble de l’immunité cléricale.
[Note latérale: XL. Lois sur le gouvernement civil.]
[Note latérale: Cod. Just. lib. 1, t. 22, leg. 3.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 9, tit. 40.]
[Note latérale: Ibid. tit. 5.]
[Note latérale: Ibid. lib. 12, tit. 11.]
[Note latérale: Ibid. lib. 3, tit. 19.]
[Note latérale: Ibid. lib. 4, tit. 9.]
[Note latérale: Ibid. lib. 5, tit. 6.]
[Note latérale: Cod. Just. lib. 12, tit. 1.]
[Note latérale: Ibid. lib. 7, tit. 22.]
[Note latérale: Ibid. lib. 6, tit. 1.]
[Note latérale: Ibid. lib. 3, tit. 1.]
[Note latérale: C. T. lib. 4, tit. 8.]
[Note latérale: C. J. lib. 1, tit. 14; lib. 8, tit. 53.]
En s’occupant de l’honneur et de l’avantage de l’église, il ne perdait pas de vue le gouvernement civil. Il fit dans son séjour à Trèves plusieurs lois fort sages, pour prévenir les surprises qu’on pourrait faire à sa religion par de faux exposés, et pour empêcher les juges de précipiter la condamnation des accusés avant une conviction pleine et entière. Voulant décourager les accusations des crimes qu’on appelait alors de lèse-majesté, et qui s’étendaient fort loin, il soumit à la torture les accusateurs qui n’administraient pas de preuves manifestes, aussi-bien que ceux qui les auraient excités à intenter l’accusation; et il ordonna de punir du supplice de la croix, même sans être entendus, les esclaves et les affranchis qui oseraient dénoncer leurs maîtres et leurs patrons. Les villes avaient des fonds qu’elles faisaient valoir entre les mains des particuliers: il fit des réglements pour assurer ces rentes, et empêcher que les fonds ne fussent dissipés par la négligence des magistrats chargés des recouvrements. Il mit les mineurs à couvert de la mauvaise foi de leurs tuteurs et curateurs. Pour conserver l’honnêteté publique, il renouvela l’arrêt du sénat fait du temps de Claude, par lequel une femme de condition libre, qui s’abandonnait à un esclave, perdait sa liberté. Il fut pourtant obligé d’adoucir cette loi dans la suite, ce qui prouve la corruption des mœurs de ce siècle. Sous le règne de Maxence, beaucoup de sujets indignes étaient parvenus aux charges, et d’honnêtes citoyens avaient perdu leur liberté: dans l’horrible famine qui désola alors la ville de Rome, ils s’étaient vendus eux-mêmes, ou avaient vendu leurs enfants. Il remédia par deux lois à ce double désordre: par l’une il déclara incapables de posséder aucune charge tous les hommes infâmes et notés pour leurs crimes ou leurs déréglements; par l’autre il ordonna sous de grosses peines de remettre en liberté, sans attendre la contrainte du magistrat, tous ceux qui étaient devenus esclaves sous la tyrannie de Maxence; il étendit même cette punition sur ceux qui, bien instruits qu’un homme était né libre, dissimuleraient et le laisseraient dans l’esclavage. Il déclara encore qu’il ne pouvait y avoir de prescription contre la liberté, et qu’un homme libre ne perdait rien de ses droits, même après soixante ans de servitude; mais en même temps il soumit à des peines très-sévères les esclaves fugitifs. Plusieurs réglements qu’il fit encore dans la suite montrent son inclination à favoriser les droits de la liberté, sans blesser ceux de la justice. Quelques-unes de ses lois renferment de belles maximes de morale. Nous pensons, dit-il dans une, qu’on doit avoir plus d’égard à l’équité et à la justice naturelle, qu’au droit positif et rigoureux. Mais il réserva au prince la décision des questions où le droit positif paraîtrait en contradiction avec l’équité. Il déclara ailleurs que la coutume ne doit pas prescrire contre la raison ni contre la loi.
[Note latérale: XLI. Lois pour la perception des tributs.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 11, tit. 1.]
[Note latérale: Ibid. tit. 7.]
[Note latérale: Ibid. lib. 8, tit. 10.]
[Note latérale: Ibid. lib. 10, tit. 15.]
[Note latérale: C. T. lib. 10, tit. 1; lib. 4, tit. 13.]
Dès cette année et dans toute la suite de son règne, il paraît avoir donné une attention particulière à deux objets importants: à la perception des impôts, et à l’administration de la justice. Il prit tous les moyens que lui suggéra sa prudence pour assurer les contributions qu’exigeaient les besoins de l’état, et pour les rendre moins onéreuses à ses sujets. Il voulut que les rôles des impositions fussent signés de la main des gouverneurs des provinces. Pour accélérer les paiements, il ordonna que les biens de ceux qui par mauvaise volonté différeraient de payer, fussent vendus sans retour. Mais aussi il réprima par des peines rigoureuses les concussions des officiers, et permit de les prendre à partie; il défendit de dédommager le fisc des non-valeurs, en les reprenant sur les gens solvables; de mettre en prison les débiteurs du fisc, ou de leur imposer aucune punition corporelle: La prison, dit-il, n’est faite que pour les criminels ou pour les officiers du fisc qui excèdent leur pouvoir; quant à ceux qui refusent de payer leur part des contributions, on se contentera de leur envoyer garnison; ou s’ils persistent, de vendre leurs biens. Celui qui poursuivait les dettes du fisc, s’appelait l’avocat du fisc: Constantin veut que cet emploi soit exercé par des gens intègres, désintéressés, instruits; et il les avertit qu’ils seront également punis pour fermer les yeux sur les dettes qu’ils doivent poursuivre, et pour les poursuivre par des chicanes: L’intérêt de nos sujets, dit-il dans une de ses lois, nous est plus précieux que l’intérêt de notre trésor. Il suivit exactement cette belle maxime: on voit par plusieurs de ses lois qu’il ne donna au fisc aucun privilége, qu’il le réduisit au droit commun, et qu’il laissa aux particuliers plusieurs ressources pour se défendre contre les prétentions du domaine.
[Note latérale: XLII. Lois pour l’administration de la justice.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 11. tit. 29.]
[Note latérale: Ibid. tit. 30.]
[Note latérale: Ibid. tit. 36.]
[Note latérale: Ibid. lib. 2, tit. 7.]
[Note latérale: Ibid. lib. 9, tit. 10.]
Pour ce qui regarde l’administration de la justice, on ne peut assez louer le soin qu’il prit d’en bannir les longueurs, la mauvaise foi et les chicanes tant de la part des juges que de la part des plaideurs. Se regardant comme le lieutenant immédiat de Dieu même dans la fonction de juger ses peuples, il permit aux juges d’avoir recours à lui pour le consulter avant que de prononcer, quand ils seraient embarrassés sur le jugement d’une affaire: mais il les avertit aussi de ne s’adresser à lui que rarement et dans les cas qui n’étaient pas clairement décidés par les lois, pour ne pas interrompre ses autres occupations; d’autant plus que celui qui se trouverait lésé, avait la ressource de l’appel. De peur que ces rapports envoyés au prince ne servissent de prétexte pour prolonger les affaires, il y prescrit un terme fort court; il en règle la forme et écarte tous les obstacles qui pourraient en retarder l’effet. Comme les juges inférieurs, mécontents des appels qu’on interjetait de leurs sentences, faisaient quelquefois ressentir aux appelants leur mauvaise humeur, il censure par plusieurs lois ce procédé arrogant, et les menace de punition. Il recommande aux juges des tribunaux supérieurs la diligence dans l’expédition des causes d’appel. Il prévient les abus qui peuvent se glisser dans les appels, dans les évocations, dans les délais des jugements. Il déclare qu’on peut appeler de tous les tribunaux, excepté de celui des préfets du prétoire, qui sont proprement les représentants du prince dans l’exercice de la justice. Il ne permet pas d’appeler de la condamnation des crimes d’homicide, de maléfice, d’adultère, d’empoisonnement, quand la conviction est complète: à l’occasion des lois que fit Constantin dans son séjour à Trèves, j’ai rassemblé sous le même point de vue toutes celles de ce prince qui ont eu le même objet, quoiqu’elles aient été faites ensuite et en différentes années; et je continuerai d’en user de cette manière pour éviter les longueurs et les répétitions ennuyeuses, à moins que quelque circonstance particulière ne m’oblige d’interrompre cet ordre.
[Note latérale: XLIII. Maximin commence la guerre contre Licinius.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 10.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 45.]
Tandis que Constantin à Trèves s’appliquait à régler les affaires de l’état, Maximin profitant de son éloignement entreprit d’exécuter le dessein qu’il méditait depuis long-temps, de se rendre seul maître de tout l’empire. Cet homme fier et hautain, plus ancien César que les deux autres empereurs, ne pouvait souffrir leur supériorité qu’il regardait comme usurpée: il se donnait le premier rang dans ses titres; et comme il restait seul des deux Augustes et des deux Césars que Dioclétien et Maximien avaient nommés en quittant l’empire, il se portait pour légitime héritier de toute leur puissance. Plein de ces idées ambitieuses, il prit le temps que les deux empereurs célébraient à Milan les noces de Constantia, et quoique ce fût dans le fort de l’hiver, il mit ses troupes en campagne; et doublant les marches, il arriva bientôt de Syrie en Bithynie; mais ce fut aux dépens d’une grande partie de ses forces: il laissa sur les chemins presque toutes ses bêtes de charge, que les pluies, les neiges, la fange, le froid et les marches forcées faisaient périr. Parvenu au rivage du Bosphore, qui servait de borne à son empire, il passa le détroit, et s’approcha de Byzance, où il n’y avait qu’une faible garnison. Ayant en vain tenté de la corrompre, il attaqua la ville; elle se rendit après onze jours de résistance. De là il marcha à Héraclée, autrement nommée Périnthe, qui l’arrêta encore plusieurs jours.
[Note latérale: XLIV. Licinius vient à sa rencontre.]
Ces délais donnèrent le temps de dépêcher des courriers à Licinius, qui, s’étant séparé de Constantin au sortir de Milan, était revenu en Illyrie. Ce prince, à la tête d’une poignée de soldats accourt en diligence, arrive à Andrinople [_Hadrianopolis_] lorsque Périnthe venait de se rendre; et ayant rassemblé ce qu’il peut trouver de troupes dans le voisinage, il s’avance jusqu’à dix-huit milles de Maximin campé à une égale distance de Périnthe. L’intention de Licinius était d’arrêter l’ennemi, mais sans le combattre: il n’avait pas trente mille hommes, contre soixante et dix mille. Maximin, par la raison contraire résolu d’engager une action, fit vœu à Jupiter d’exterminer le nom chrétien, s’il était vainqueur. Lactance rapporte que pendant la nuit Licinius eut une vision miraculeuse: il songea qu’il voyait un ange qui lui ordonnait de se lever sur l’heure, et de prier avec toute son armée le Dieu souverain, lui promettant la victoire s’il obéissait; qu’à cet ordre il se levait aussitôt, et que l’ange l’instruisait d’une prière qu’il devait faire prononcer à ses soldats. Il faut avouer que la vérité de ce miracle n’est fondée que sur la bonne foi de Licinius, que la suite de sa vie rend sur ce point infiniment suspecte. Licinius à son réveil fit appeler un secrétaire, et lui dicta la formule de prière dont il disait avoir la mémoire toute récente. Elle était conçue en ces termes: Nous vous prions, Dieu souverain; Dieu saint, nous vous prions: nous vous recommandons notre salut et notre empire: c’est de vous que nous tenons la vie, la félicité, la victoire: Dieu suprême, Dieu saint, exaucez-nous; nous tendons les bras vers vous; exaucez-nous, Dieu saint, Dieu souverain. Il distribua aux préfets et aux tribuns plusieurs copies de cette prière, pour la faire apprendre à leurs soldats. Ceux-ci assurés d’une victoire, dont le ciel même se rendait garant, s’enflamment d’un nouveau courage. Licinius voulait livrer bataille le 1er de mai, pour flétrir par la destruction de son ennemi le jour même où ce prince avait été créé César, et pour mettre encore cette conformité entre la défaite de Maxence et celle de Maximin. Mais celui-ci se hâta de combattre dès la veille, pour honorer par les réjouissances de la victoire l’anniversaire de son élévation. Ainsi le dernier d’avril dès le point du jour il rangea ses troupes en bataille. Celles de Licinius prennent aussitôt les armes et marchent à l’ennemi. Entre les deux camps s’étendait une plaine stérile et toute nue, qu’on appelait le Champ serein. Déja les deux armées étaient en présence; les soldats de Licinius posent à terre leurs boucliers, ôtent leurs casques, et à l’exemple de leurs officiers, ils lèvent les bras au ciel, et prononcent après l’empereur la prière qu’ils avaient apprise. Après l’avoir trois fois répétée, ils reprennent leurs casques et leurs boucliers. Ces mouvements et ce murmure étonnent l’armée ennemie. Les deux empereurs confèrent ensemble, mais inutilement: Maximin ne voulait point de paix; il méprisait son rival. Comme il répandait l’argent à pleines mains, et que Licinius n’était rien moins que libéral, il s’attendait que celui-ci allait être abandonné de ses troupes; et que les deux armées réunies sous ses étendards marcheraient aussitôt pour aller accabler Constantin. C’était dans cette confiance qu’il avait entrepris la guerre.
[Note latérale: XLV. Bataille entre Licinius et Maximin.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 10. et Vit. Const. l. 1, c. 58.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 47.]
On s’approche, on sonne la charge. Les troupes de Licinius commencent l’attaque; selon Zosime elles furent d’abord repoussées: Lactance dit au contraire, que leurs ennemis, glacés de frayeur, n’eurent pas le courage de tirer l’épée ni de lancer leurs traits. Maximin courait à cheval autour de l’armée de Licinius, mettant en usage et les prières et les promesses: au lieu de l’écouter, on le charge lui-même, et il est obligé de regagner le gros de ses troupes. Elles se laissaient égorger presque sans résistance par des ennemis très-inférieurs en nombre: la plaine était jonchée de morts; la moitié de l’armée était taillée en pièces; les autres ou se rendaient ou prenaient la fuite: les gardes de Maximin l’abandonnent; il s’abandonne lui-même, et jetant bas la pourpre impériale, couvert d’un habit d’esclave, il se mêle dans la troupe des fuyards et repasse le détroit. Emporté par sa terreur, il arrive la nuit du lendemain à Nicomédie, à cent soixante milles du champ de bataille. Il y prend avec lui sa femme, ses enfants, un petit nombre de ses officiers, et continue sa fuite vers l’Orient. Enfin après avoir échappé à bien des périls, se cachant dans les campagnes et dans les villages, il gagne la Cappadoce, où ayant rallié ce qui lui restait de troupes, il s’arrêta et reprit la pourpre.
[Note latérale: XLVI. Licinius à Nicomédie.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 48.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 13, tit. 10, leg. 2.]
[Note latérale: God. ad hanc legem.]
Licinius, après avoir incorporé dans son armée les ennemis qui s’étaient rendus, passa le Bosphore; et peu de jours après la bataille entra dans Nicomédie, rendit graces à Dieu comme à l’auteur de sa victoire, et laissa reposer ses troupes. Dès le premier jour de juin il fit un acte de souveraineté en faveur de la Lycie et de la Pamphylie: il exempta par une loi le petit peuple des villes de ces provinces, de payer capitation pour les biens qu’il possédait à la campagne. C’était un nouveau joug, dont les simples particuliers habitants des villes avaient toujours été exempts, et que Maximin apparemment leur avait imposé. Le 13 du même mois il fit afficher l’édit qu’il avait dressé à Milan de concert avec Constantin, pour rendre à l’église une entière tranquillité. Il exhorta même de vive voix les chrétiens à faire librement l’exercice de leur religion. On peut placer ici la fin de cette persécution cruelle, qui, commencée en cette même ville le 23 février de l’an 303, avait pendant dix ans multiplié le christianisme en faisant périr des milliers de chrétiens.
[Note latérale: XLVII. Mort de Maximin.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 49.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 10 et 11 et Vit. Const. l. 1, c. 58 et 59.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
Maximin, couvert de honte et plein de désespoir, déchargea sa première fureur sur les prêtres de ses dieux, qui par des oracles imposteurs l’avaient assuré du succès de ses armes. Il les fit tous massacrer. Ensuite apprenant que Licinius venait à lui avec toutes ses forces, il gagna les défilés du mont Taurus, et essaya de les défendre par des barricades et des forts qu’il fit élever à la hâte. Enfin, comme le vainqueur forçait tous les passages, il se renferma dans la ville de Tarse, à dessein de se sauver en Égypte pour y réparer ses pertes. Eusèbe dit qu’il y eut un second combat, auquel Maximin ne se trouva pas, et que, caché dans la ville dont il n’osait sortir, il fut dans le temps même de la bataille frappé de la maladie dont il mourut. Selon Lactance, ce prince assiégé dans Tarse, sans espérance de secours, et sans autre ressource que la mort, s’il voulait ne pas tomber entre les mains d’un rival cruel et irrité, se remplit pour la dernière fois de vin et de viandes, et avala ensuite un breuvage mortel. Mais la quantité de nourriture dont il s’était chargé, amortit la force du poison, qui, au lieu de lui ôter la vie sur-le-champ, le jeta dans une longue et douloureuse agonie. Dans cet état il reconnut le bras de Dieu qui le frappait; il força sa bouche impie à louer celui à qui il avait fait une guerre sacrilége; il fit en faveur des chrétiens un édit, dans lequel ce prince malheureux, sous la main de Dieu qui l’écrase, veut encore conserver la fierté du trône, et pallier par un préambule imposant la mauvaise foi de ses édits précédents. Au reste, il accorde sans réserve aux chrétiens tout ce que Constantin leur avait donné dans ses états, c’est-à-dire, la permission de relever leurs temples, et de rentrer en possession de tous les biens des églises, de quelque manière qu’ils eussent été aliénés. Un repentir si forcé et si imparfait ne désarma pas la colère de Dieu. Pendant quatre jours il fut en proie aux plus affreuses douleurs. Il se roulait sur la terre, il l’arrachait à pleines mains, et la dévorait. Ses entrailles étaient embrasées par un feu intérieur, qui ne lui laissa au-dehors que les os desséchés. A force de se frapper la tête contre les murailles, il se fit sortir les yeux de leur orbite. Les chrétiens regardèrent cet horrible accident comme une punition de la cruauté exercée sur tant de martyrs, à qui il avait fait crever les yeux. Alors tout aveugle qu’il était, il croyait voir le Dieu des chrétiens, environné de ses ministres, et l’entendre prononcer son jugement: il s’écriait comme un criminel à la torture; il s’excusait sur ses perfides conseillers; il avouait ses crimes, implorait Jésus-Christ, lui demandait en pleurant miséricorde. Enfin au milieu de ces hurlements, aussi affreux que s’il eût été dans les flammes, il expira par une mort plus terrible encore que celle de Galérius, qu’il avait surpassé en impiété et en barbarie. Il était dans la neuvième année de son règne, à compter du temps où il avait été fait César, et dans la sixième depuis qu’il avait pris le titre d’Auguste. Il avait plusieurs enfants, déja associés à l’empire, et dont on ignore les noms.
[Note latérale: XLVIII. Suites de cette mort.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 11.]
[Note latérale: Vales. ibid.]
[Note latérale: S. Gregorius Naz. advers. Julian. or. 3. t. I, p. 92.]
La mort de Maximin ne fut pas la dernière punition qu’exerça sur lui la vengeance divine; elle s’étendit sur sa mémoire, sur ses officiers, sur toute sa famille. Il fut déclaré ennemi public par des arrêts infamants, où il était qualifié de tyran impie, détestable, ennemi de Dieu. Ses images et ses statues, ainsi que celles de ses enfants, auparavant honorées dans toutes les villes de ses états, furent les unes mises en pièces, les autres noircies, défigurées et abandonnées à toutes les insultes de la populace, qui dès qu’elle cesse de trembler triomphe des tyrans avec insolence. On mutila ses statues; on prit un plaisir inhumain à les transformer dans l’état horrible où l’avait mis la maladie. S. Grégoire de Nazianze, plus de cinquante ans après, dit qu’elles portaient encore les marques de son châtiment. Licinius ôta toutes les charges aux ennemis du christianisme. Ceux qui s’étaient fait un mérite de tourmenter les chrétiens, et que le tyran avait en récompense comblés de faveur, furent mis à mort. Peucétius trois fois consul avec Maximin, et surintendant de ses finances; Culcianus honoré de plusieurs commandements, et qui étant gouverneur de la Thébaïde, avait fait grand nombre de martyrs, furent punis des cruautés dont ils avaient été les conseillers et les ministres. Théotecnus, ce scélérat dont nous avons parlé, n’évita pas le supplice qu’il méritait. Maximin avait récompensé ses fourberies, par le gouvernement de la Syrie. Licinius, étant venu à Antioche, fit faire la recherche de ceux qui avaient abusé de la crédulité du prince; et entre les autres il fit mettre à la torture les prophètes et les prêtres de Jupiter Philius: il voulut s’instruire des supercheries dont ils s’étaient servis pour faire parler ce nouvel oracle. La force des tourments leur arracha l’aveu de toute l’imposture. Théotecnus en était l’artisan; ils furent tous punis de mort, et on commença par Théotecnus. La femme de Maximin fut noyée dans l’Oronte, où elle avait souvent fait précipiter des femmes chrétiennes. Licinius était sanguinaire: jusque-là il n’avait puni que des coupables; il y joignit des innocents, qu’il immola à sa cruauté. Il fit massacrer le fils aîné de Maximin qui n’avait que huit ans, et sa fille âgée de sept, et déja fiancée à Candidianus. Sévérianus fils du malheureux Sévère s’était retiré après la mort de Galérius, dans les états de Maximin. Fidèle à ce prince, il ne l’avait pas abandonné dans son désastre. Licinius le fit mourir, sous prétexte qu’après la mort de Maximin, il avait voulu prendre la pourpre. Candidianus eut le même sort: mais son histoire est mêlée avec celle de Valéria, dont je vais raconter les infortunes.
[Note latérale: XLIX. Aventures de Valéria, de Prisca et de Candidianus.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 15, 39, 40, 41, 50 et 51.]
[Note latérale: Baluzius, in Lact. p. 298.]
[Note latérale: Cuper, in Lact. p. 508.]
Elle était veuve de Galérius. Étant stérile, elle avait eu pour son mari la complaisance d’adopter Candidianus né d’une concubine, et que son père aimait au point de le destiner à l’empire. Ce prince en mourant avait remis sa femme et ce fils entre les mains de Licinius, en le priant de leur servir de protecteur et de père. Prisca femme de Dioclétien et mère de Valéria accompagna sa fille; elle s’était attachée à sa fortune; elle la suivit jusque sur l’échafaud. L’histoire ne nous dit point pourquoi elle vécut séparée de son mari, depuis qu’il eut quitté la puissance souveraine. Peut-être moins philosophe que Dioclétien, préféra-t-elle la cour de Galérius aux jardins de Salone, et voulut-elle rester du moins auprès du trône, dont elle était descendue à regret. Il paraît d’un autre côté que son mari l’oublia avec l’empire; et dans les traverses qu’essuyèrent ensemble ces deux princesses, l’histoire ne donne des larmes à Dioclétien que pour sa fille.
[Note latérale: L. Valéria fuit Licinius, et est persécutée par Maximin.]
Licinius ne se vit pas plus tôt maître du sort de Valéria, qu’il lui proposa de l’épouser: c’était un prince esclave de la volupté et de l’avarice. Valéria était belle, et elle donnait à un second mari de grands droits sur l’héritage du premier. Mais insensible à l’amour, et trop fière pour choquer la bienséance qui ne permettait pas aux impératrices de passer à des secondes noces, elle se déroba de la cour de Licinius avec Prisca et Candidianus. Elle crut se mettre à l’abri d’une poursuite importune en se réfugiant auprès de Maximin. Celui-ci avait une femme et des enfants: d’ailleurs comme il était fils adoptif de Galérius, il avait jusqu’alors regardé Valéria comme sa mère. Mais c’était une ame brutale et emportée, qui prit feu aussitôt avec beaucoup plus de violence que Licinius. Valéria était encore dans l’année de son deuil: il la fait solliciter par ses confidents; il lui déclare qu’il est prêt à répudier sa femme, si elle consent à en prendre la place. Elle répond avec liberté, qu’encore enveloppée d’habits de deuil, elle ne peut songer au mariage: que Maximin devait se souvenir que le mari de Valéria était son père, dont les cendres n’étaient pas encore refroidies: qu’il ne pouvait sans une cruelle injustice répudier une épouse dont il était aimé, et qu’elle ne pourrait se flatter elle-même d’un meilleur traitement: qu’enfin ce serait une démarche déshonorante et sans exemple, qu’une femme de son rang s’engageât dans un second mariage. Cette réponse ferme et généreuse, portée à Maximin, le mit en fureur. Il proscrit Valéria, s’empare de ses biens, lui ôte tous ses officiers, fait mourir ses eunuques dans les tourments, la bannit avec sa mère, la promène d’exil en exil; et pour ajouter l’insulte à la persécution, il fait condamner à mort, sous une fausse accusation d’adultère, plusieurs dames de la cour, liées d’amitié avec Prisca et Valéria.
[Note latérale: LI. Supplice de trois dames innocentes.]
Il y en avait une très-distinguée par sa naissance et d’un âge avancé. Valéria la respectait comme une seconde mère. C’était à ses conseils que Maximin attribuait le refus qui le désespérait. Il charge le président Eratinéus, de lui faire subir une mort déshonorante. Il en joignit à celle-là deux autres, également nobles, dont l’une avait sa fille à Rome entre les vestales, l’autre était femme d’un sénateur. Ces deux dernières avaient eu le malheur de plaire à Maximin par leur beauté; il les punissait de leur résistance. On les traîna toutes trois devant un tribunal, où leur condamnation était déja arrêtée. On n’avait trouvé pour se prêter à cette accusation qu’un juif accusé lui-même d’autres crimes, et qui se laissa suborner par la promesse de l’impunité. C’était à Nicée que se jouait cette sanglante tragédie. Le juge qui craignait l’indignation du peuple se transporta hors de la ville avec une nombreuse escorte de soldats, de peur d’être lapidé. On met l’accusateur à la torture; il persiste comme il en était convenu. Les accusées voulaient répondre; les bourreaux leur ferment la bouche à grands coups de poing; la sentence est prononcée; on les conduit au supplice entre deux haies d’archers: tout retentissait de sanglots et de gémissements; et ce qui redoublait la compassion et les larmes des assistants, c’était la vue du sénateur dont je viens de parler. Bien instruit de la fidélité de sa femme, qui en était la malheureuse victime, il eut la généreuse fermeté de l’assister au supplice, et de recueillir ses derniers soupirs. Après qu’on leur eut tranché la tête, on voulait les laisser sans sépulture, mais leurs amis enlevèrent leurs corps pendant la nuit; on ne tint pas la parole donnée à ce misérable juif, qui les avait accusées; ayant été mis en croix, par une perfidie dont la sienne était digne, il révéla à haute voix tout ce mystère d’iniquité, et mourut en protestant de leur innocence.
[Note latérale: LII. Dioclétien redemande Valéria.]
Cependant Valéria reléguée dans les déserts de Syrie, trouva moyen d’instruire de ses malheurs Dioclétien son père qui vivait encore. Il envoie aussitôt des exprès à Maximin pour le prier de lui rendre sa fille. On ne l’écoute pas: il redouble ses instances à plusieurs reprises, et toujours inutilement. Enfin il dépêche un de ses parents, officier considérable, pour rappeler à Maximin tout ce qu’il devait à Dioclétien, et lui demander cette justice comme un effet de sa reconnaissance. Cet officier ne peut rien obtenir. Ce fut alors que le malheureux père succomba à sa douleur, comme je l’ai déja raconté.
[Note latérale: LIII. Mort de Candidianus, de Prisca, et de Valéria.]
Maximin ne cessa point de persécuter Valéria. Cependant, même après sa défaite, lorsqu’il voyait sa perte inévitable, et que sa rage n’épargnait pas jusqu’aux prêtres de ses dieux, il n’osa lui ôter la vie. Candidianus s’était séparé d’elle pour quelque raison qu’on ignore: elle le crut mort pendant quelque temps. Mais ayant appris qu’il était vivant, et que Licinius était dans Nicomédie, elle vint avec sa mère rejoindre ce jeune prince; et, sans se faire connaître, les deux princesses sous un habit déguisé se mêlèrent parmi les domestiques de Candidianus, pour attendre ce que la révolution nouvelle produirait dans sa fortune. Candidianus, alors âgé de seize ans, s’étant présenté devant Licinius à Nicomédie, donna de la jalousie à ce vieillard défiant, qui crut s’apercevoir que le fils de Galérius s’attirait trop de considération, et le fit secrètement assassiner. Valéria prit aussitôt la fuite; le reste de sa vie ne fut qu’une course continuelle. Errante pendant quinze mois en diverses provinces, dans l’habillement le plus propre à cacher sa condition, elle fut enfin reconnue à Thessalonique vers le commencement de l’an 315, et arrêtée avec sa mère. Ces deux infortunées princesses, qui n’avaient d’autre crime que leur condition et la chasteté de Valéria, furent condamnées à mort par les ordres de l’injuste et impitoyable Licinius; et conduites au supplice au milieu des larmes inutiles de tout un peuple, elles eurent la tête tranchée: leurs corps furent jetés dans la mer. Quelques auteurs ont prétendu qu’elles étaient chrétiennes, et que Dioclétien les avait contraintes d’offrir de l’encens aux idoles: si cette opinion, qui n’a rien d’assuré, est véritable, leur religion a été pour elles la plus solide consolation dans leurs malheurs, comme leurs malheurs ont pu être le moyen le plus efficace pour expier la faiblesse avec laquelle elles avaient trahi leur religion.