Histoires de moine et de robot T2 : Une prière pour les cimes timides
1. La grand-route
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LA GRAND-ROUTE
Le truc, quand on envoie chier toutes ses obligations pour aller crapahuter dans la forêt, c’est qu’à moins d’être vraiment l’exception on comprend très vite pourquoi les êtres humains ont quitté les forêts. Ce n’est pas par hasard qu’on a inventé les maisons ; de même que les chaussures, le tout-à-l’égout, les oreillers, les radiateurs, les lave-linge, la peinture, les lampes, le savon, les frigos et tout ce dont on imagine mal avoir à se passer. Frœur Dex avait eu besoin – un besoin vital – de découvrir le monde tel qu’il était une fois dépouillé de toutes les constructions, de comprendre viscéralement que la vie ne se résumait pas à ce qui se passait entre quatre murs, que les gens n’étaient au bout du compte que des animaux habillés, soumis aux lois de la nature et aux caprices du hasard, au même titre que toutes les créatures qui vivaient et mouraient dans l’univers. Mais à l’instant où son chariot sortit des bois, au coup de pédale qui lea ramena sur la route, Dex sentit un soulagement indescriptible : iel passait de l’autre côté de l’équation, celui où les humains s’étaient bâti une existence aussi douillette que le permettaient la technologie et le respect de l’environnement. Les roues du vélo de Dex ne butaient plus sur les caillasses de la vieille route à pétrole. Sa roulotte lourdement chargée ne bringuebalait plus sur des surfaces chaotiques déchiquetées par les racines et les mouvements du sol. Il n’y avait plus de branches pour s’accrocher à ses vêtements, plus d’arbres abattus pour lui bloquer le passage, plus d’embranchements mystérieux où prendre une décision à l’aveugle. Non, maintenant il y avait des pavés beiges, lisses et doux comme du beurre, et des panneaux que des gens avaient fabriqués pour indiquer aux autres par où passer pour trouver du repos, un bon repas et de la compagnie.
Non que frœur Dex manquait vraiment de compagnie. Omphale l’escortait ; ses jambes mécaniques suivaient sans peine le rythme du vélo. « C’est tellement… manucuré », dit le robot. Émerveillé, il contemplait la lisière entre route et forêt. « Je m’y attendais, mais je ne l’avais jamais vu de mes yeux. »
Dex jeta un coup d’œil aux épaisses fougères et aux fleurs sauvages que la route peinait à contenir. S’il trouvait ça manucuré, iel avait hâte de le voir réagir devant une roseraie ou un jardin public.
« Oh ! Regarde un peu ça ! » Omphale partit en avant. Il cliquetait à chaque pas. Les mains calées sur ses hanches en métal brossé, il s’arrêta devant un panneau indicateur et lut le texte à mi-voix. « Je n’en avais jamais vu d’aussi lisible ! cria-t-il par-dessus son épaule. Comme il est brillant !
— On n’est plus dans un champ de ruines, quoi. »
Dex, le souffle court, parvint au sommet de la côte. Iel se demandait si Omphale réagirait de la sorte devant tous les objets manufacturés qu’ils allaient croiser. Mais, au fond, sans doute était-il souhaitable d’apprécier le labeur investi dans une route de campagne ou un panneau imprimé. Alors que les créer demandait autant d’efforts et de réflexion que des objets moins ordinaires, on ne prenait jamais le temps de les admirer. Voir leur beauté, c’était une mission idéale pour quelqu’un qui n’était pas une personne.
Omphale se tourna vers Dex avec le plus grand sourire dont était capable son visage métallique. « C’est charmant », dit-il en examinant le texte. SOUCHE : 30 KM. « D’une précision délicieuse. Mais un peu normatif, tu ne trouves pas ?
— Comment ça ?
— Ça prive ton voyage de sa spontanéité. Si tu ne penses qu’à atteindre le panneau suivant, tu ne laisses plus leur place aux heureux hasards. Bon, bien sûr, avant aujourd’hui je ne m’étais presque jamais fixé de destination précise. Dans la forêt, je vais quelque part, sans plus.
— Nous, on ne voyage pas souvent sans raison.
— Pourquoi donc ? »
Dex ne s’était jamais posé la question. Iel tourna le guidon dans la direction indiquée par le panneau, Omphale toujours à son côté. « Si on a tout ce qu’il faut à portée de main, on n’a pas de raison d’aller ailleurs. Voyager, ça demande beaucoup de temps et d’efforts. »
Omphale pencha la tête en direction de la roulotte qui suivait sagement le chariot-vélo. « Dirais-tu que tu as là-dedans tout ce dont tu as besoin ? »
La formulation n’avait pas échappé à Dex. De quoi les humains ont-ils besoin ? était la question impossible qui avait poussé Omphale à quitter la forêt au nom des autres robots, et Dex ne voyait pas comment il allait trouver une réponse satisfaisante. Depuis le début, iel s’attendait à l’entendre en boucle tout le temps qu’ils mettraient à traverser les territoires humains, mais Omphale avait déjà embrayé.
« D’un point de vue matériel, oui, à peu près. Pour ma vie quotidienne, du moins. »
Le robot tordit le cou vers les caisses fixées au toit du véhicule, dans lesquelles bringuebalait encore une foule d’objets. « Je n’aurais guère envie de voyager, s’il me fallait trimballer tout ça.
— Tout n’est pas indispensable, à condition de savoir exactement où on va. Si on est certain de trouver un toit et de quoi manger. C’est à ça que servent les panneaux. » Iel jeta à Omphale un regard entendu. « Sinon, on se retrouve à passer la nuit dans une grotte. »
Omphale hocha la tête, compatissant. L’escalade de Froncerf remontait à plus d’une semaine, mais Dex avait encore mal partout et ne s’en cachait pas.
« À ce propos, frœur Dex, je n’ai pu m’empêcher de remarquer que, d’après le panneau, Souche est encore à trente kilomètres, et…
— Oui, il se fait tard. » La distance n’était pas excessive mais, grand-route impeccable ou non, ils étaient toujours en pleine forêt et n’avaient encore croisé personne.
Hormis leur impatience, ils n’avaient aucune raison de continuer dans le noir. Dex avait hâte de retrouver la civilisation, oui, mais en cet instant iel avait envie de calme et de repos.
Ils s’arrêtèrent dans une petite clairière aménagée dans ce but exact et, ensemble, montèrent le camp. Au fil des jours, ils avaient établi une routine muette. Dex bloquait tout ce qui avait des roues, Omphale dépliait la cuisine au flanc de la roulotte, Dex installait les chaises, Omphale s’occupait du feu. Ils n’avaient plus besoin de se parler.
Pendant qu’Omphale s’appliquait à relier le réservoir de biogaz au baril à feu, Dex sortit son ordinateur de poche pour relever son courrier. « Ouh là !
— Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Omphale en vissant le flexible sur la valve.
Dex faisait défiler les messages. Ça ne s’arrêtait pas. Iel n’avait jamais reçu tant de courrier.
« Il y a beaucoup de gens qui veulent faire ta connaissance. » Ça n’avait rien de vraiment inattendu. À l’instant où Dex avait retrouvé un signal satellite, une fois au pied de la montagne, iel avait contacté les conseils de village, la garde naturelle, le réseau monastique et tout le monde. Aux yeux de Dex, le premier robot à vouloir parler aux humains depuis l’Éveil ne pouvait ni rester un secret ni débouler sans prévenir. Omphale était venu à la rencontre de l’humanité entière, et c’était à l’humanité entière que Dex avait écrit.
Bien sûr, l’humanité entière avait répondu.
« Il y a beaucoup d’invitations en ville… dit Dex, qui s’adossa à la roulotte pour faire défiler les messages. L’université, naturellement, et le musée d’histoire et… oh, merde. » Iel haussa les sourcils.
Omphale approcha une chaise du baril toujours éteint et s’y assit. « Oui ?
— Il est question d’organiser une convergence.
— C’est quoi ?
— C’est une réunion solennelle de tous les moines et moniales des Six divinités. Ça dure plusieurs jours. » Dex eut un geste vague. « Une cérémonie, des discours, tout le tralala. » Iel continua de lire le message enthousiaste. « On n’en fait pas souvent.
— Je vois. » Mais Omphale avait la voix distraite et le regard ailleurs. « Ne crois pas que je m’en fiche, frœur Dex, mais…
— Je sais. » Dex n’avait pas besoin que le robot en dise plus long. « Fais-toi plaisir. »
Omphale se pencha sur le baril, presque trop près. Ses yeux lumineux étaient fixés sur le mécanisme à l’intérieur.
Il enclencha l’interrupteur et la flamme prit vie avec un ronflement doux. « Ah ! » Omphale était ravi. « C’est merveilleux. Vraiment merveilleux. » Il se rassit en croisant les mains pour regarder le feu. « Je crois que je ne m’en lasserai jamais. »
L’arrivée de la chaleur et de la lumière était un signal : le campement était installé, et Dex décida que les messages pouvaient attendre. Iel rangea son ordinateur et, enfin, put accomplir le rêve qui l’obsédait depuis des heures.
Iel ôta ses vêtements sales, imprégnés de sueur, de feuilles et de terre, déplia la douche, tourna le robinet et se plaça sous le jet.
« Par les dieux alentour ! » Des traînées de sel et de poussière se décollaient de sa peau pour s’enfoncer en spirales crasseuses dans la cuve de récupération. L’eau propre brûlait ses égratignures encore à vif et calmait les piqûres de sanginore qu’iel n’avait pas pu s’empêcher de gratter. La pression était tout juste correcte et la température, limitée par l’énergie que le revêtement thermovoltaïque avait pu tirer de la pénombre des bois, mais pour Dex cette douche représentait le summum du luxe. Iel bascula la tête en arrière pour se rincer les cheveux tout en contemplant le ciel au-dessus des arbres. Des étoiles commençaient à percer le bleu et le rose ; les bandes incurvées de Motan, au zénith, souriaient au satellite qui avait vu naître Dex.
La tête d’Omphale apparut à l’angle du chariot. « Tu veux que je prépare le dîner pendant que tu te laves ?
— Ne te sens vraiment pas obligé ! » Malgré le fait qu’Omphale adorait apprendre à utiliser les appareils humains, Dex continuait d’avoir du mal à le laisser travailler à sa place.
Omphale, lui, trouvait cette réticence complètement ridicule. « Bien sûr que je ne suis pas obligé ! » Il tenait un sachet dés-hydraté. Un ragoût aux trois haricots. « Ça t’irait ?
— Ça… Ça serait parfait. Merci. »
Omphale alluma le réchaud tandis que frœur Dex adressait une prière silencieuse à son dieu. Loué soit Allalae pour les douches. Loué soit Allalae pour le savon à la menthe douce, dont la mousse était aussi épaisse qu’une meringue. Loué soit Allalae pour la crème apaisante dont iel allait se tartiner avant de se rhabiller. Loué soit Allalae pour…
Avec une grimace, Dex s’aperçut qu’iel avait oublié de sortir sa serviette. Iel jeta un coup d’œil au crochet où elle aurait dû l’attendre et, à sa surprise, elle était à sa place. Omphale avait dû l’apporter en même temps que le sachet du dîner.
Dex eut un petit sourire reconnaissant.
Loué soit Allalae pour les amis.
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