Histoires de moine et de robot T2 : Une prière pour les cimes timides

6. Le détour

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LE DÉTOUR

 

Ç’aurait dû être la partie facile. Des Prairies jusqu’à la Ville, c’était tout droit, sur une route parfaitement entretenue. Pas de montagnes, pas de passages délicats, pas besoin de monter le camp. Une balade d’une demi-journée et, à l’arrivée, tous les délices qui avaient attiré Dex en ville : restaurants, musées, galeries d’art, terrasses panoramiques et forêts verticales, fermes souterraines, jardins dans les nuages, fresques sur les murs, bâtiments-œuvres d’art, musique, théâtre, spectacles, lumières, idées, couleurs, rues piétonnes qui n’étaient jamais, jamais, jamais deux fois les mêmes, y compris quand on les empruntait sans cesse.

Omphale allait adorer la Ville, Dex n’en doutait pas. Il y avait des dizaines de lieux qu’iel avait hâte de lui faire découvrir. Et même si leur programme commençait à l’angoisser tant il était chargé, il était important que le robot découvre l’université, les bibliothèques, les monastères, tous les endroits où nichaient les gens qui consacraient leur vie à comprendre le passé ou à construire l’avenir. La Ville était le centre du système nerveux de Panga, le cœur où se mêlaient tous les vaisseaux qui irriguaient le monde. Omphale était sorti de la forêt pour poser des questions. Les réponses se trouvaient dans la Ville.

Et pourtant : chaque tour de pédale lui demandait autant d’effort que dans la forêt, sur la route à pétrole. Ce n’était pas un épuisement physique. Dex mangeait bien, dormait bien, Dex était en forme. Mais à mesure qu’iel avançait, tout semblait lea tirer vers l’arrière. Au cours de la matinée, ce combat silencieux ne fit que redoubler.

Omphale, à son côté, observait un silence inhabituel, et Dex n’était pas d’humeur à parler pour ne rien dire. L’atmosphère était déjà bien assez lourde de moucherons et de réticences. Cette sensation en devenait presque palpable. Dex la trouvait insupportable mais ne savait comment la dissiper.

Ce fut le robot, en fin de compte, qui abattit la muraille entre eux. Omphale s’arrêta en plein milieu de la route, dans l’espace ensoleillé entre deux biocorridors qui formaient des passerelles élégantes au-dessus du pavé beige. « Frœur Dex, je me demandais s’il y avait dans les parages des plages de sable, cracha-t-il tout à trac. Je me disais qu’en cette saison c’était la période de ponte des marbrines ; je n’y ai jamais assisté, mais je sais que cette espèce de tortue est endémique de la région, et… Et je m’interrogeais. »

Dex arrêta le vélo, mit pied à terre et se retourna. Iel dévisagea Omphale un instant, immobile, impassible. « Tu veux dire que… tu veux y aller maintenant ? dit-iel lentement.

— Je… » Omphale tripotait la bandoulière de sa sacoche, dans laquelle ses nombreuses possessions s’entrechoquaient. « Les tortues ne sortent que pendant un lever de planète pleine, et c’est aujourd’hui, alors… Je sais qu’on a prévu d’arriver en ville cet après-midi, mais je me demandais si un jour de retard serait très embêtant. » Il resserrait la boucle de réglage, qui était déjà bien réglée.

Dex réfléchit. Réfléchit encore. C’était idiot mais, malgré tout, un désir profond naissait dans ses tripes, le même magnétisme inconnu, absurde, rebelle qui lui avait donné l’élan nécessaire pour quitter la route et s’enfoncer dans la forêt, bien des mois plus tôt. Étouffant les protestations qui lui venaient à l’esprit, iel fit faire demi-tour au vélo et à la roulotte. « On est à une dizaine de kilomètres de la plage des Nuées. C’est là que les gens vont voir les tortues. Tous les ans il y a un festival. Pas de musique, bien sûr, mais tout le monde apporte à manger, il y a plein d’enfants, et…

— Je pensais… J’avais imaginé un coin plus tranquille. » La bandoulière était tout entortillée. « Tu sais ce que c’est ; parfois, on a envie d’un moment entre soi et une tortue, sans personne d’autre. » Ses yeux s’ouvrirent grand ; leur lumière devint éblouissante. « Je ne crois pas avoir envie de voir des gens aujourd’hui, frœur Dex. À part toi, bien sûr. »

Omphale contemplait la route qui s’étirait, et Dex se détourna pour éviter d’ajouter à l’inconfort de son ami. Iel se creusait la tête. « Je connais un endroit… Ça fait des années que je n’y ai pas mis les pieds, et c’est difficile d’accès, et je ne peux pas te promettre qu’il n’y aura personne, mais… » Iel releva la tête. « C’est plus loin. »

Cette dernière phrase était une question. Omphale acquiesça. « Si ça te va, je suis d’accord.

— Très bien. » Dex se remit en selle. « Allez, c’est parti. »

Le coin que connaissait Dex n’avait pas de nom. La route mal entretenue qui y conduisait n’était indiquée par aucun panneau et semblait se fondre dans la nature. C’était un lieu cher aux adolescents ayant fait main basse sur une bouteille de vin : on y entraînait quelques copains pour partager les mêmes regrets le lendemain matin. Dex s’écorchait les bras à des ronces enchevêtrées qui mordaient les roues du chariot.

Une fois franchie cette barrière hostile s’étendait la plage demandée par Omphale. Comme plage, elle n’avait rien d’extraordinaire : petite, quelconque, jonchée d’algues sèches et de coquillages abandonnés. Ni sale ni pittoresque. Le point de rencontre de la terre et de l’eau. On ne pouvait guère en dire davantage.

Tandis que Dex se garait, Omphale observait la zone. « Oui, souffla-t-il devant la danse des vagues. Oui, c’est parfait. »

Ensemble, ils poussèrent la roulotte sur le sable jusqu’à trouver un bon endroit. Sans un mot, ils montèrent le camp, comme ils l’avaient fait maintes fois. Dex bloqua tout ce qui avait des roues, Omphale déplia la cuisine au flanc de la roulotte, Dex installa les chaises, Omphale s’occupa du feu. Omphale, du moins, commença à s’occuper du feu mais s’immobilisa soudain. Planté devant le baril, il tenait sans le brancher le flexible du réservoir de biogaz.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Dex.

— Je veux faire un feu de bois. Je n’ai pas envie d’utiliser ce truc.

— Pourquoi ?

— C’est comme ça ! » Omphale était agacé, presque en colère. Il ressemblait aux gamins de la ferme.

Dex se fourra les mains dans les poches. « On n’a pas de bois. »

Omphale désigna le rivage d’un grand geste. « Il y a sûrement du bois flotté. Ou des branches mortes près des falaises.

— D’accord, dit Dex en haussant les épaules. Allons ramasser du bois. »

Pendant plusieurs heures, Dex et Omphale ratissèrent la plage à la recherche de combustible, dans un sens, dans l’autre, sans hâte. Ils s’arrêtèrent afin de regarder un crabe qui s’était caché sous un morceau de bois flotté et s’excusèrent pour le dérangement quand il déguerpit, furieux. Omphale trouva un escargot-harpe tout luisant, en parfait état, mais choisit de le laisser tranquille plutôt que de le glisser dans sa sacoche, où il n’aurait pas trouvé de quoi s’abriter.

Au crépuscule, ils avaient ramassé une montagne de bois, bien plus que nécessaire. Les placards de la roulotte étaient bourrés des trésors de la ferme familiale, et Dex composa le menu avec soin. Omphale, enchanté, disposait les branchages en un cône combustible.

« Nous en avons beaucoup trop. Ça paraît idiot de brûler tout ça d’un coup. »

Dex, qui coupait des légumes afin de préparer des brochettes, opina du menton. « Fais un feu normal, alors. On se servira du reste demain. »

Avant cet instant, ils n’avaient pas évoqué le lendemain. Dex n’ajouta rien, et Omphale hocha la tête comme si le plan allait de soi. Ils s’étaient mis d’accord sans avoir besoin d’en parler.

Quand le feu eut pris, Dex en approcha les brochettes de légumes et des saucisses de poule préparées par sa mère. Iel montra à Omphale comment les faire cuire sans grille et mangea les deux parts avec délectation. Les étoiles apparaissaient.

Mais pas les tortues. Ni Omphale ni Dex ne le regrettèrent.

Le lendemain, Dex alla nager. Omphale se mit à l’eau aussi, pour s’asseoir par trois bons mètres de fond afin de rendre une petite visite aux raies et aux crabes. Ensuite, Dex prit un bain de soleil. Iel somnolait, ouvrait un œil, se rendormait, sans préférence nette pour la veille ou le sommeil. Iel ne savait pas où Omphale était parti se promener mais il revint en début de soirée, pour préparer le feu, faire griller des saucisses et tisonner les braises jusqu’à ce qu’elles s’éteignent.

Le troisième jour, Dex se souvint du cerf-volant fourré au fond d’un placard.

Iel l’avait acheté jadis sur un coup de tête et oublié aussi sec. Iel montra à Omphale comment le faire voler. Ensemble, ils parcoururent les courants invisibles du ciel. Dans l’après-midi, le vent régulier se changea en brise instable, et ils préférèrent aller explorer les rochers pour admirer les limaces de mer et tendre le doigt à des anémones qui les enlaçaient.

Le quatrième jour, Omphale riait si fort au livre sur son ordi, et Dex lui demanda tant de fois ce qui était si drôle, qu’il décida de recommencer au début et de lire à voix haute pendant que Dex se promenait, s’asseyait ou s’allongeait sur le sable. D’ordinaire, la satire n’était pas son genre littéraire préféré, mais iel se prit à rire aux éclats et à apprécier l’histoire.

La nuit venue, Omphale lança le feu. « On a fini le bois. »

Le couteau de Dex s’immobilisa au-dessus d’une carotte à moitié coupée. « Oh. Ah. »

Après ça, ils ne dirent plus rien. Ils approchèrent leurs chaises du feu et firent cuire leur repas. La conversation qu’ils évitaient planait entre eux. Dex mangeait, Omphale était assis, et ils regardaient le coucher de soleil. Il n’y avait rien d’autre à faire.

« Tu veux commencer ? » demanda Dex.

Omphale mit du temps à répondre. « Pourquoi as-tu menti à ton père ? »

Dex ferma les yeux pour vider ses poumons de tout l’air de cette journée. « Je ne vois pas en quoi c’est le sujet qu’il nous faut aborder.

— C’est de ça que je veux parler, moi, et tu m’as tendu la perche.

— C’est vrai. » Dex s’étonnait même qu’Omphale ne lui ait rien dit plus tôt. « Je… Je ne voulais pas qu’il s’inquiète. Ni lui ni les autres.

— Pourquoi se seraient-ils inquiétés ? Ils voient que tu vas bien, alors pourquoi s’inquiéter du passé révolu ?

— Si je leur avouais pourquoi j’étais dans la forêt, ils s’inquiéteraient. » Dex se trémoussa. « Certains sentiments sont intimes.

— Oui, mais… » Le crâne d’Omphale vibrait. « À moi, tu me confies tes soucis, et je ne te connais que depuis quelques mois. Tu appartiens à une espèce sociale. Ces gens constituent ta famille. J’ai conscience que les relations familiales peuvent être compliquées, mais je n’ai perçu aucune animosité entre vous. Ils te parlent de leurs problèmes ; pourquoi pas toi ?

— C’est que… » Un soupir. « Ils se font déjà du mauvais sang : parce que je voyage sans escorte ou à cause des soucis que leur cause la ferme. Tu as vu comment ça s’y passe : ils n’ont jamais un moment de répit. J’ai envie d’être pour eux un élément positif, sans complications.

— Et eux, pour toi ? La réciproque n’est pas vraie. » Le robot secoua la tête. « Je ne tiens pas à ce que tu leur fasses tes confidences, à eux en particulier, mais je ne te connais pas d’ami, à part moi.

— Je m’ouvre quand je sers le thé. Si les gens me parlent de leurs soucis, parfois je leur raconte les miens. Ça leur montre que nous sortons tous du même moule.

— Ça n’est pas comparable. Le but reste de leur être utile.

— Oui, mais moi aussi j’en tire avantage. Le service du thé, c’est très intime. Si je préparais mes mélanges à domicile et que je les envoyais aux clients, ce ne serait pas pareil. Voir les gens, leur parler, percevoir cet échange, c’est important pour moi. Vraiment.

— Mais tu ne veux plus pratiquer le service du thé.

— Je n’ai jamais dit ça.

— Tout dans ta conduite, pendant nos pérégrinations, l’a montré. Tu n’en as plus envie, mais tu crois que c’est ton devoir. Je me trompe ? »

Dex se frotta la racine du nez. « Non.

— À quand remonte la dernière fois où le thé t’a procuré du plaisir, frœur Dex ? »

Le soleil n’était plus qu’un mince croissant à l’horizon, et Dex osait le regarder fixement. « La fois où tu en avais préparé pour moi. À l’ermitage. Ça m’a inspiré une sensation… celle que je voulais inspirer aux gens. C’était ma motivation, depuis le début. » Iel se coinça les deux mains entre les genoux. « Tu te souviens de ce que tu m’as dit là-bas ? Qu’on n’avait pas forcément de but ? Que toutes les créatures vivantes ont le droit d’exister, simplement, et que cela suffit ?

— Je me souviens, oui. »

Dex pinça les lèvres. « C’est cela, le cœur de ma foi, Omphale. C’est ce que je rabâche à tous les gens qui se présentent à ma table. Je me tue à le leur répéter. On n’a pas besoin de raison pour être fatigué. Le repos, le confort, on n’a pas besoin de les avoir mérités. On a le droit d’être, point final. Je le clame aux quatre vents. » Iel eut un grand geste en direction de la roulotte, dont les flancs arboraient le symbole de l’ourse d’été. « Je l’ai peint sur les murs de chez moi ! Mais en ce qui me concerne, je n’ai pas l’impression que ce soit vrai. C’est vrai pour tout le monde sauf moi. J’ai l’impression de devoir en faire toujours plus. Comme si c’était ma responsabilité.

— Pourquoi ?

— À cause de ma compétence. Je maîtrise un savoir-faire qui est utile à autrui. J’ai beaucoup travaillé pour y arriver, et pendant mon apprentissage j’ai profité du travail et du savoir de mon entourage. Si j’ai cette compétence, c’est que l’humanité a construit un monde où je pouvais m’épanouir. Si je me contente de dire : “Merci pour tout, mais là, moi, je pars vivre dans la forêt”, tu trouves que c’est juste ? Ça me reste en travers de la gorge. Je ne serais qu’une sangsue.

— C’est pas bien, les sangsues ? demanda Omphale, inter-loqué.

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

— Pas du tout.

— Une sangsue, expliqua Dex avec un soupir, c’est quelqu’un qui prend sans rien donner en retour. C’était une métaphore.

— Je ne trouve pas gentil d’utiliser une espèce animale comme métaphore d’un comportement condamnable.

— On le fait tout le temps ! s’écria Dex en levant les bras au ciel.

— Et la métaphore n’est même pas exacte ! Tu la tires d’un raccourci, la relation que les humains entretiennent avec les sangsues, et non de la réalité de leur existence. Comme tout le reste, elles constituent un élément fondamental de leur écosystème.

— Par les dieux alentour. » Dex se frotta la figure à pleines mains.

« Emploierais-tu le terme “parasite” de la même façon ?

— Mais oui ! »

Omphale lui lança un regard réprobateur. « Tous les parasites sont précieux, frœur Dex. Pas pour leur hôte, peut-être, mais c’est vrai aussi d’un prédateur et de sa proie. Tous, ils donnent en retour ! – pas à l’individu mais à l’écosystème. Les guêpes sont des pollinisateurs très importants. Les oiseaux et les poissons se nourrissent de sanguinores.

— Tu me colles la migraine. En plus, rien de tout ça n’a le moindre rapport avec ce que j’essaie de t’expliquer. Je parle de la relation entre moi et les autres gens, pas entre un poisson et un sanguinore.

— C’est toi qui as choisi cette métaphore-là.

— Et je ne m’en servirai plus jamais ! » Dex empoigna un bâton pour remuer les braises.

Omphale l’imita et changea de sujet. « Tu n’es pas un cas exceptionnel, tu sais. “Trouver un but” est l’une des réponses qu’on me donne souvent quand je pose ma question. » Il poussa un soupir. « Je commence à craindre que tu aies eu raison.

— À quel sujet ?

— Au sujet de ma question. Quand on s’est rencontrés, tu pensais qu’elle n’avait pas de réponse.

— C’est toujours mon opinion.

— Alors, pourquoi m’accompagner ? demanda Omphale d’une voix très sérieuse.

— Ce n’est pas ta question qui m’intéresse chez toi ! »

Le robot réfléchit. « Quand je me suis porté volontaire pour venir vous voir, nous étions tous d’avis que la question était excellente. Nous voulions savoir si vous aviez prospéré depuis l’époque où les robots avaient quitté votre société. Nous savions que vous aviez progressé, oui. À notre départ, vous étiez au bord du gouffre et, de toute évidence, la catastrophe redoutée ne s’était pas produite. Vos villages brillent la nuit ; on les voit depuis les Frontières. Et les satellites, naturellement. Ils ne resteraient pas en orbite sans votre aide. Nous savions que vous étiez toujours là. Nous savions que la situation s’était améliorée. Moi, je n’étais pas là, mais les générations précédentes ont vu les rivières se dépolluer, les arbres repousser. Mon espèce a constaté que le monde guérissait, mais nous ignorions comment progressait votre guérison à vous. Personne, et surtout pas moi, ne savait ce que j’allais trouver. Tu comprends donc que ma question était une entrée en matière fort raisonnable. De quoi avez-vous besoin ?

— Vous pensiez que la réponse serait simple. De nourriture. D’espace à bâtir. De technologie. Ce genre de choses.

— Par exemple, oui. Mais partout où je suis allé avec toi, ces besoins-là sont satisfaits. Et quand les gens interprètent ma question au-delà des nécessités vitales, ça devient…

— Compliqué ? »

Omphale hocha la tête, l’air épuisé. « Toutes les réponses qu’on m’a données relèvent de deux catégories. Toutes. » Le robot agita ses doigts de métal. « La première, c’est celle des requêtes extrêmement spécifiques. “J’ai besoin de faire réparer mon vélo pour pouvoir livrer ces marchandises dans un autre village.” “On doit terminer les préparatifs pour la prochaine crue du fleuve.” “Il faut que je retrouve mon chien.” Des choses comme ça. Un besoin soit très personnel, individuel, soit plus général, qui concerne la communauté mais, dans les deux cas, spécifique et ponctuel.

— D’accord. Et la seconde catégorie ?

— Elle est ésotérique. Philosophique. On cherche le but de la vie, ou l’aventure, ou l’amitié. Une aspiration de l’individu afin de mener une vie épanouissante. Certains n’en ont pas, et ça leur manque ; mais d’autres ont déjà ce qu’il leur faut. À eux, je demande quels aspects de leur vie leur sont indispensables, de quoi ils ne voudraient pas avoir à se passer. Ils ne pensent pas à un besoin non satisfait. Et, au début, je n’avais pas envisagé cette interprétation. Un besoin doit-il être non satisfait pour constituer une réponse à ma question ? »

Dex secoua la tête en soupirant. « C’est toi qui sais, Omphale. Moi, je sèche.

— Moi aussi, justement. C’était ma plus grande préoccupation jusqu’à ce que je discute avec ton père, l’autre soir, quand il m’a demandé de quoi moi j’avais besoin. » Omphale lâcha son bâton pour se tourner vers Dex. « Frœur, je ne sais pas ! Je n’en sais rien du tout. Et maintenant, je fais quoi ? Comment puis-je poser ma question si je n’ai pas de réponse ? »

Dex écouta cette lamentation et, à force d’y réfléchir, un sourire lent, ironique, pas du tout amusé apparut sur ses lèvres. « Comment puis-je affirmer aux gens qu’ils méritent le bonheur, si je ne pense pas le mériter ? »

Omphale répondit d’un hochement de tête pesant. « Tu vois. Tu comprends. Je le regrette, parce que ça prouve que tu te tortures autant que moi, mais… mais ça m’aide.

— C’est pour ça que tu ne voulais pas arriver en ville ? Parce que ta question t’inspire des doutes ?

— Non, répondit Omphale après réflexion.

— Ou parce qu’il y a trop d’animation ? On peut facilement annuler certains de nos engagements. Je ne demande pas mieux, honnêtement.

— Non plus. Si je ne voulais pas… Non, je vais parler au présent. Si je ne veux pas aller en ville, c’est que la Ville, c’est la fin. »

Omphale n’avait pas à en dire plus ; Dex comprenait. La fin de leurs voyages. La fin de leur relation, peut-être. Ils n’avaient pas parlé de ce qui se passerait ensuite, et là se trouvait le nœud du problème.

C’était un point d’interrogation, un espace vide, qui à lui seul n’expliquait pas le demi-tour de Dex sur la route de la Ville, mais c’était le sujet qu’iel n’avait pas osé évoquer. Jusqu’à cet instant.

« Rien ne nous oblige à nous séparer. Rien ne nous oblige à aller là où on n’a pas envie d’aller, ni à faire ce dont on n’a pas envie. » Iel fronça les sourcils. « Tu es la rencontre la plus bizarre, la plus inexplicable de ma vie. La plupart du temps, tu me fais tourner en bourrique. Tu dégoises des trucs que je ne comprends pas. » Sa voix se fêla, baissa jusqu’à devenir presque inaudible. « Mais ce qu’on fait, là, ensemble, c’est le premier truc dans ma vie sur lequel je n’ai aucun doute. » Iel déglutit. « La plupart du temps, tu es mon point fixe. »

Omphale ne put d’abord que hocher la tête pour opiner avec ferveur. « Alors on fait quoi ? On va en ville ? On retourne dans la forêt ? On… » Il agita les mains en un geste vague.

« Je ne sais pas. » Les doigts de Dex trouvèrent son pendentif et se refermèrent sur le symbole de son dieu. « Tu sais, ta question, je n’y ai jamais répondu.

— Mais si. Je te la pose tout le temps.

— Oui, mais pour des détails anodins. La première fois que tu me l’as posée, je n’ai pas répondu. Tu te souviens ? » Dex n’oublierait jamais. « Tu es sorti des bois et tu as dit : “De quoi avez-vous besoin et en quoi puis-je vous aider ?”

— Je me souviens, oui, dit Omphale en souriant.

— Sur le moment, je n’en savais rien, et je n’en sais toujours rien. Mais une chose est sûre : tu m’aides. Tu m’aides à comprendre. Ta simple présence m’aide.

— Alors, nos réponses sont identiques. Moi non plus je ne sais pas. Mais tu m’aides, frœur Dex, mieux que personne. » Il contemplait le feu qui brûlait les derniers morceaux de bois flotté, qui séchait plus vite qu’au début. « Et si, pour le moment, ça suffisait ? Peut-être qu’on essaie tous les deux de trouver une réponse trop vaste, avant même d’avoir identifié les petites choses par lesquelles il faudrait commencer. Et si ça suffisait d’être… »

D’être nous, voulait dire Omphale, et Dex le savait sans qu’il eût besoin d’achever sa phrase. « Alors, on s’attaquera au reste quand on y sera prêts. Quel que soit le temps que ça prendra. »

Omphale allait répondre quand son attention fut attirée par quelque chose. « Regarde ! » s’écria-t-il en indiquant la mer.

Dex regarda. Les dernières lumières du jour s’étaient enfuies, transformant l’eau en vide noir. Il n’y avait plus de frontière entre l’océan et le ciel, pas d’horizon entre ici et là-bas. Les rayures courbes de Motan flottaient, réconfortantes, et les étoiles s’éveillaient par poignées ; mais au début, sous ces constantes cosmiques, Dex ne vit que le néant.

Quand ses yeux s’adaptèrent, forme et couleur apparurent. Une vague douce se brisa, qui aurait été invisible sans la lueur bleue qui fleurit dans l’écume, un éclat vibrant qui clignotait comme un souffle.

Dex et Omphale se penchèrent, les yeux fixés sur le rivage. Une autre vague, à cet instant, et avec elle un autre éclat bleu.

« J’en avais entendu parler, murmura Omphale, mais je ne l’avais jamais vu.

— Moi non plus. » Dex se leva. « Viens. »

Ils coururent vers la mer. Les pieds de Dex s’enfonçaient dans le sable de plus en plus mouillé. Le bord d’une vague lui caressa les orteils en un salut liquide. Baissant les yeux, iel vit une spirale bleue s’enrouler autour de ses chevilles comme de l’encre renversée.

« Ce sont des bactéries, c’est bien ça ? Ou du plancton ?

— Du phytoplancton, oui, dit Omphale. De minuscules quasi-plantes. » Le robot se plia en deux, le visage tout près de l’eau. « Comme elles sont belles. » Il tendit la main pour caresser des êtres si petits qu’on ne les voyait qu’en foules.

Dex s’accroupit pour imiter le robot. Chaque fois qu’iel effleurait la surface, la lumière dessinait des volutes. Une vague plus énergique lui éclaboussa les jambes. « Ah ! » Dex recula à la hâte.

Omphale se retourna. Dans le noir, ses yeux brillaient d’une autre nuance de bleu. « Tu veux qu’on s’en aille ?

— Pas question. » Dex aurait dû commencer par là mais se décida enfin à ôter ses vêtements, un par un. Iel les déposa en tas hors de portée de la mer puis pivota et partit en courant dans les vagues avec des hurlements de gosse. Iel eut un glapissement quand son corps nu entra dans l’eau fraîche qui l’enveloppait, lui glissait du sel dans la bouche et emplissait le monde de lumière.

Omphale s’élança à sa poursuite en riant lui aussi. Rien d’autre ne pouvait être exprimé par des mots. Il n’y avait que des cris, des rires, des exclamations ravies, et tous les deux sautaient, jouaient, s’émerveillaient de ce spectacle qui aurait existé même sans personne pour l’admirer.

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Becky Chambers

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