Histoires de moine et de robot T2 : Une prière pour les cimes timides

2. Les forestes

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LES FORESTES

 

Malgré les apparences, les arbres où se nichait le village étaient jeunes. Ils dominaient la route de toute leur taille – seuls quelques immeubles de la Ville étaient plus hauts –, et leurs branchages créaient une dentelle de soleil. Mais l’âge des pins de Kesken se mesurait à leur largeur. Les premières années, ils consacraient les calories puisées dans la lumière et dans la terre à pousser comme des mauvaises herbes pour échapper à l’ombre du sous-bois. Une fois libres, ils passaient des années à transformer la lumière directe en sucres vitaux pour se développer horizontalement. Au fil des siècles, ils devenaient énormes. Pour leur espèce, les arbres que découvraient Dex et Omphale n’étaient que des ados dégingandés. Ils n’avaient pas deux cents ans.

Il n’y avait qu’une seule trace des géants qui avaient jadis constitué la forêt, et qui reviendraient un jour. Quand ils atteignirent la souche d’où le village tirait son nom, Dex arrêta le chariot et sauta de sa selle. Large comme une maison, l’arbre avait été abattu au début de l’ère des usines, une époque où on n’hésitait pas à tuer en vingt minutes un être qui poussait depuis mille ans. Devant la souche s’élevait un autel dédié à Bosh, un piédestal de pierre surmonté d’une sphère sculptée. D’innombrables passants y avaient noué des rubans, délavés et effilochés par les éléments. Dex en avait un tout neuf, mais iel n’alla pas le chercher.

Iel posa simplement les mains sur la pierre moussue avant d’incliner la tête. Un salut, un signe de respect.

« Puis-je demander pourquoi tu fais cela, alors que Bosh ne le remarque pas ? demanda Omphale.

— L’autel n’est pas pour Bosh mais pour nous. Enfin, pour les gens. Que nous y prêtions attention ou non, Bosh existe et accomplit son œuvre. Mais si nous y prêtons attention, nous nous sentons proches de lui. Et alors nous sommes… Tu vois ce que je veux dire ? En harmonie. »

Omphale hocha la tête. « Je ressens la même chose chaque fois que j’observe la forêt. Voilà sans doute pourquoi je ne comprends pas qu’on ait besoin d’autels. Sans vouloir te vexer.

— Je ne le prends pas mal. Tu connais donc ce sentiment ?

— Très bien. Quand je contemple le cycle, je me sens… uni à toute la création. Je n’ai pas besoin d’un objet pour ressentir ça.

— Nous non plus, si on prend le temps de regarder ce qui se passe. C’est justement le rôle des autels, des idoles, des festivals. Les dieux s’en moquent complètement mais, nous, ça nous arrache à notre train-train superficiel. Ça nous incite à respirer un grand coup pour prendre du recul. Beaucoup de gens ont du mal, tu vas voir. » Un temps. « Elle est marrante, ta formulation.

— Quelle formulation ?

— Tu n’as “pas besoin d’un objet pour ressentir ça”. Tu es un objet qui ressent ça ! »

Les yeux d’Omphale se resserrèrent et Dex entendit un rouage tourner. « Je n’avais jamais vu ça sous cet angle. » L’air solennel, il se plaqua les deux mains sur le torse.

Voyant le robot en pleine introspection devant les restes d’un arbre volé, Dex sentit une pensée prendre racine. « Tu vas peut-être bouleverser les gens.

— Comment ça ?

— Apprendre l’histoire du monde, ça va tout seul. La voir de ses propres yeux, ça fait un choc. On a des ruines et des lieux comme cette souche, mais tu ne ressembles pas à un autel en pierre. Je n’ai jamais douté que l’Éveil se soit réellement produit. Pourtant, ta rencontre a rendu le passé réel à mes yeux, bien plus que lorsque j’ai visité les musées. Je pense que tu vas chambouler beaucoup d’idées toutes faites chez les gens qu’on va croiser, même ceux qui te verront seulement passer devant eux. »

Omphale réfléchit. « Je n’avais pas pensé que ce serait moi qui ferais évoluer leur vision du monde ! C’est ce que je suis venu chercher pour moi !

— Oui, mais toute interaction, même minime, est un échange. Les relations, c’est donnant-donnant.

— Quelle responsabilité ça me fait porter ! » Omphale, les doigts entrelacés devant sa poitrine, avait les yeux très lumineux, même dans l’éclat du grand jour. « Et si je fais tout capoter ?

— Ne te torture pas. Tu n’as rien à faire de particulier ! Sois toi-même. Pardon, je ne voulais pas t’inquiéter.

— Eh bien c’est raté, frœur Dex. » Le robot se tordait les mains. Le vrombissement sous son crâne monta en intensité. « Je n’ai jamais rencontré d’humains, à part toi, et j’ai beau savoir que c’est le but de ma présence ici, je n’avais pas encore pris conscience de l’énormité de la situation et… Oh, tu dois me juger idiot. »

Dex haussa les épaules. « Pour être honnête, je m’étonne surtout que tu aies attendu qu’on soit à dix minutes du premier…

— Dix minutes ? s’écria Omphale. Oh non. Oh, non !

— Allons, allons. » Dex posa une main sur l’avant-bras de la machine terrifiée. Le métal nu était tiède. « Tout va bien se passer. Tu vas très bien t’en tirer. »

Omphale le dévisageait, les pupilles ouvertes au maximum. « Tu crois qu’ils vont avoir peur de moi ? Ou… Ou ne pas m’aimer ? » Il baissa les yeux. « Vont-ils m’en vouloir des événements que j’évoquerai dans leur mémoire ?

— Certains, peut-être, dit Dex avec une douceur honnête. Mais je doute vraiment qu’ils soient nombreux et, de toute façon, tu n’as pas à te faire de souci.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne te quitterai pas d’une semelle. »

Dix minutes plus tard, à peu près, Dex et Omphale, au détour d’une courbe de la route, se heurtèrent à une explosion de décorations humaines. Une immense banderole suspendue aux branches disait : Bienvenue, robot ! en lettres formées de bouts de tissu bigarrés. Les troncs étaient enveloppés de guirlandes de fleurs et d’ampoules solaires aux couleurs vives. Il y avait aussi des rubans qui dansaient au passage du chariot.

« C’est pour moi, tout ça ? demanda Omphale, émerveillé.

— Pour quel autre robot ce serait ?

— C’est très expansif, dit Omphale en passant sous la banderole.

— Ils sont excités. Ils n’ont jamais vu de robot. Tu es une personnalité de marque.

— C’est bien la première fois qu’on pense ça de moi. Et, maintenant qu’on en parle, je ne sais pas trop ce que ça implique.

— Tu vas vite comprendre. Ce sera la même chose à chacune de nos étapes. » Dex fit la grimace. La gaîté du décor ne soulageait pas les courbatures de ses mollets. Iel avait du mal à penser à autre chose. Le trajet était facile mais plutôt longuet, et iel avait hâte de s’arrêter.

Souche apparut enfin. Comme tous les bourgs des Forestes, il était fait de maisons suspendues dans les arbres et qui ressemblaient à des nids, avec des ponts de corde et l’odeur sulfurée des sources d’où la communauté tirait chaleur et énergie.

La place du marché, elle, se trouvait au sol. Dex l’avait toujours connue animée, mais jamais à ce point. Ce jour-là, aucun habitant ne manquait à l’appel. Une foule d’une centaine de personnes était réunie. Et en habits de fête. Quand ces gens virent Omphale, des hoquets s’élevèrent de la foule, puis un rire nerveux et des cris d’enfants, vite étouffés par les parents. Les visages exprimaient l’impatience, la bienveillance, l’émerveillement. Personne ne savait quoi dire.

Une dame avança. Dex la connaissait un peu. Mme Waverly, une habituée du conseil villageois. Elle n’était la cheffe de rien car Souche, à l’instar de beaucoup de villages, n’avait pas de chefs. Elle avait tendance à l’ouvrir quand les autres n’osaient pas prendre la parole. « Vous devez être Omphale, dit-elle avec un grand sourire. Bienvenue à Souche. »

Omphale hocha la tête. Dans ses yeux luisait un bleu amical.

« Merci beaucoup. Et merci pour la banderole. C’est la première fois qu’on me… »

Quelque part, un chien aboya. Dex ne le voyait pas, mais il devait être gros.

Immédiatement, Omphale s’interrompit et tourna la tête en direction du bruit. « C’est un chien ? demanda-t-il, enthousiaste. Un chien domestiqué ?

— Oui, dit Dex qui continuait de faire face à Mme Waverly. Merci beaucoup pour votre accueil, nous… »

Le chien aboyait toujours.

« Il va bien ? demanda Omphale.

— Tu lui fais un peu peur, c’est tout, expliqua Dex. Il se demande ce que tu es. »

Malgré les efforts de tous ceux qui l’encadraient, le chien refusait de se calmer. « Par les dieux alentour, je te l’avais bien dit qu’il ne fallait pas l’amener ! souffla quelqu’un.

— Biscuit, tais-toi ! » dit une autre.

Biscuit ne se taisait pas. Biscuit n’était pas content.

Les maîtres du chien étaient gênés, l’assistance s’agaçait, mais Omphale ne le remarqua pas. Fasciné, il inclina la tête vers Dex. « Les chiens domestiqués, ça ressemble aux loups des rivières ?

— Un peu. » Dex regardait Mme Waverly, soudain moins assurée. Ce n’était pas la scène prévue. « Ils sont beaucoup plus amicaux mais, oui, ils leur ressemblent un peu.

— Si je m’allongeais pour lui montrer mon ventre, ça pourrait aider ?

— Euh… Peut-être ? Je… »

Omphale se mit en marche. La foule s’ouvrit devant lui, éberluée par ses deux mètres dix.

Biscuit était un bâtard trapu dont l’apparence trahissait une lignée de créatures sélectionnées pour protéger les humains de tout ce qui fait peur dans la nuit. Son maître, tout en tirant sur une laisse tressée, marmonna des excuses.

Sans hésiter, Omphale se mit sur le dos, les mains ouvertes au niveau des épaules en une attitude soumise. « Ne vous en faites pas. Laissez-le m’approcher. »

L’homme lâcha la laisse à contrecœur. Le chien s’élança en gueulant d’une voix de baryton. Omphale, détendu, laissa Biscuit lui postillonner au visage.

Devant la passivité du robot, l’attitude du chien se modifia. Aux aboiements se mêlèrent des grognements plus calmes, qui devinrent des reniflements curieux. Omphale semblait parfaitement à l’aise et indifférent à la perspective de faire attendre les villageois. En cet instant, le chien était prioritaire.

Lentement, Omphale porta une main au museau de Biscuit, qui se laissa faire et lui flaira les doigts.

Omphale se mit à lui caresser le cou, puis à lui faire des gratouilles.

Biscuit se laissait faire avec enthousiasme.

« Oui, voilà, c’est ça, chantonnait Omphale. Oh là là, oui… Oui, voilà, comme ça. » Voyant le chien s’étirer en remuant la queue, le robot se mit à gratter plus fort. « Mais oui, mais oui, nous sommes de grands amis. »

La foule était fascinée. Mais cela s’éternisait et Dex finit par comprendre qu’Omphale n’avait pas l’intention d’arrêter. Iel l’avait vu bien des fois dans cet état : captivé par un insecte ou une vaguelette transcendante à la surface d’un ruisseau. Le robot n’avait pas encore pris la mesure des capacités d’attention humaines ; au début, son interaction avec Biscuit était charmante, mais ça commençait à devenir gênant.

Dex vint s’accroupir près de lui et lui posa une main sur l’épaule. « Hé ! Si on s’intéressait un peu aux autres animaux, qu’est-ce que tu en dis ?

— Oh ! » Omphale fit une dernière caresse au chien avant de se relever, immédiatement attentif.

Mme Waverly, à qui cet échange n’avait pas échappé, choisit de s’adresser à Dex. « Que pouvons-nous faire pour vous deux, pendant votre séjour parmi nous ? » Elle projetait sa voix, afin que tout le monde l’entende.

« Euh, ma foi… » Merde. Dex n’y avait pas réfléchi. Iel n’était pas à l’aise devant un public. Vu son métier, iel aimait le contact, bien sûr, mais les moines de thé pouvaient compter sur des limites claires et nettes. Il y avait une table avec Dex d’un côté et les gens de l’autre, et chacun avait le choix de lui demander son aide, ou non. De boire une infusion, ou non. Point final. Toutes les conversations étaient différentes, mais toutes entraient dans le même cadre : échanger des paroles, siroter une boisson chaude. Alors que là il n’y avait pas de table et, même si Omphale était le centre de l’attention, Dex avait l’impression de se retrouver sous les feux de la rampe sans avoir appris son texte. Iel se racla la gorge. « Omphale a une question à vous poser. Il aimerait discuter avec vous. Avec tous ceux qui le veulent bien.

— Oui ! » s’écria Omphale comme s’il se rappelait tout à coup où il se trouvait et pourquoi il était venu. Il ouvrit grand les bras. « Ma question est celle-ci : de quoi avez-vous besoin ? »

La foule en resta bouche bée ; il y eut quelques petits rires hésitants. Omphale promena sur les villageois un regard circulaire, mais personne ne savait quoi répondre.

Dex se frotta la nuque. Par les dieux alentour, les prochaines fois, il leur faudrait un meilleur angle d’attaque.

Après un long silence, un type barbu, tout au fond, annonça : « Eh bien, moi… J’ai besoin qu’on répare ma porte d’entrée. Il y a des courants d’air. »

Omphale tendit le doigt vers lui. « Emmenez-moi chez vous ! Si c’est dans mes cordes, je vous aiderai ! » Il inclina la tête. « Personne dans le village n’a donc les compétences nécessaires ?

— Si, si. Mais je ne m’en étais pas encore occupé. Et vous avez posé la question, alors voilà… » Il conclut son explication par un haussement d’épaules.

« J’ai posé la question, oui ! » Omphale mit les mains sur ses hanches. « J’ai un vestige des outils. Vous pouvez m’en prêter ?

— Oui, on a tout ce qu’il faut.

— Et les vélos, vous vous y connaissez ? demanda une autre voix. Le mien a un pneu crevé.

— Moi, mon arrivée d’eau a des problèmes de pression, glissa quelqu’un.

— Tu peux m’aider en maths ? cria un gamin.

— Oui, je vais voir ce que je peux faire, et… non, désolé. Les maths, ce n’est pas mon truc. »

Dex pinça les lèvres. Iel n’aimait pas la direction que prenait cette rencontre. Iel se tourna vers le robot pour chuchoter : « Ça ne te dérange pas ? C’est vraiment ça que tu voulais dire ? » Aider les villageois à régler leurs petits problèmes pratiques, ce n’était sûrement pas la réponse qu’Omphale était venu chercher après des siècles de silence.

« C’est ce que les gens ont décidé que je voulais dire, alors… non, ça ne me dérange pas.

— Bon… » Dex trouvait ça contrariant, mais iel n’allait pas décider à la place de son ami. « D’accord. Tu veux que je t’accompagne, ou bien tu préfères t’en occuper tout seul ? »

Omphale réfléchit un instant. « Je préférerais essayer tout seul. Je n’ai pas besoin que tu me tiennes la main.

— Je sais bien, mais tu pourrais en avoir envie quand même. »

Omphale réfléchit encore un peu. « J’apprécie ta compagnie, frœur Dex, mais ce que je veux surtout, c’est que tu prennes en compte tes besoins à toi. » Le robot se tourna vers Mme Waverly. « Si ce n’est pas trop vous demander, ça fait des jours entiers que Dex ne parle que de prendre un bain et de dévorer un repas digne de ce nom.

— Ça, répondit Mme Waverly avec un grand sourire, c’est notre spécialité. »

Tandis qu’Omphale, guilleret, suivait les villageois pour exaucer leurs souhaits, on entraîna Dex jusqu’à une auberge pour lea confier au tenancier, qui apparemment cherchait à faire engraisser les convives. Dans les Forestes, on cultivait de petites parcelles, mais on préférait la chasse et la cueillette. Les plats qui se succédèrent devant Dex le montraient bien. En attendant que le gril chauffe, iel grignota des pignons épicés, puis se régala d’élan à la broche, de champignons aux chapeaux ondulés, de galettes de glands tachetées de noir par les flammes. Une grosse part de crumble aux dardilles termina ce festin, avec un bol de feuilles de menthe à mâchouiller pour prolonger le plaisir. Même si Dex n’avait pas subsisté depuis bien des jours grâce à un régime de ragoûts déshydratés et de barres protéinées, ce gueuleton aurait été mémorable ; en la circonstance, il était carrément bouleversant. Iel se laissa aller contre le dossier de sa chaise, les mains croisées sur l’estomac, savourant la satisfaction indescriptible qu’on ressent à manger des produits sauvages en respirant l’air que respiraient les arbres.

La salle à manger de l’auberge était une terrasse, soutenue par un enchevêtrement de câbles tressés, qui donnait sur la place du marché. Dex avait pris place tout au bord, afin de garder un œil sur ce qui se passait en bas. Malgré les branches qui empêchaient de bien voir, on ne pouvait pas rater Omphale. Ses plaques argentées détonnaient dans la palette de bruns et de beiges qui régnait dans le village. Ses yeux bleus luisaient dans la lumière douce filtrée par le feuillage.

Dex l’observait. Il allait et venait, disparaissait un moment, repartait avec une clé à molette ou un pot de peinture. Et jamais les badauds ne le lâchaient d’une semelle.

Dex reprit un peu de menthe. Omphale traversait la place pour la énième fois. Il trimballait à présent un sac énorme. Iel en avait la certitude, « aider les villageois dans leurs tâches quotidiennes » n’était pas la réponse ultime à la question d’Omphale. Si cela s’éternisait, iel y mettrait le holà. Hors de question que les gens traitent Omphale comme une bête de foire ou, pire, se mettent à le considérer comme les robots d’autrefois. Mais, pour le moment, la bouche métallique affichait un sourire presque permanent. Il se régalait. Dex n’avait pas de raison d’intervenir.

Prenant une dernière feuille de menthe, iel sortit son ordinateur de poche pour continuer de répondre aux messages reçus la veille. D’autres étaient arrivés depuis.

Une seule chose à faire : les traiter un par un.

Bonjour, Ivy. Merci beaucoup pour cette invitation au poste de la garde naturelle de Pontine. Nous avons déjà prévu de rencontrer vos collègues des Falaises, trois jours plus tôt. Est-il possible de combiner les deux ?

Dex but un peu d’eau.

Bonjour, Mosely. Oui, les livres en papier que nous avons rapportés de l’ermitage de Froncerf sont en mauvais état, mais les autres tombaient en poussière. Merci de l’info sur la lumière. Je vous promets de les garder à l’abri du soleil jusqu’à ce que nous puissions les confier à votre bibliothèque.

Bonjour, Chuck. Nous serions enchantés de nous arrêter aux Terriers sur la route des Tonneaux. Iel s’interrompit, les deux pouces sur l’écran. L’escale était-elle vraiment possible ? Ça rallongerait leur trajet d’une journée entière, et la route des pics Blancs était peu praticable, et…

Dex se frotta les yeux. Déterminer son itinéraire de moine, iel en avait l’habitude, mais ça, là, c’était dix fois plus compliqué. Ça va aller. Iel allait s’en sortir, la déferlante de messages allait se calmer, et leur tournée ne serait pas différente de ses circuits ordinaires. Il y aurait plus de banderoles et de guirlandes de fleurs, voilà tout.

Iel remercia chaleureusement le cuistot pour le repas et prit l’ascenseur mécanique afin de redescendre dans le sous-bois, où se trouvait la véritable raison de leur passage par Souche : les bains publics.

Le bâtiment lui-même n’avait rien de particulier. Il était agréable, avec des douches impeccables et un sauna accueillant, mais son intérêt résidait dans la source chaude qui coulait dans un petit jardin. Dex commença par se laver, avec un profond sentiment de gratitude. La vapeur charriait les parfums des plantes séchées qui pendaient au plafond, et la pression de la douche, délicieuse, réussit à détendre ses muscles fatigués. Une fois propre, iel sortit sans prendre la peine de s’enrouler dans une serviette, pieds nus, pour gagner la source. L’air caressait sa peau humide, aussi rafraîchissant que la menthe qui avait achevé son repas. Le sentier pavé de dalles de bois sinuait dans les fougères. Mais la sensation de fraîcheur fut de courte durée : avec un gémissement inarticulé, Dex s’enfonça dans la blancheur bleuâtre du bassin creusé dans la roche. Iel devint aussi liquide que l’eau qui l’enlaçait, informe, souple, dans la chaleur géo-thermique montée du cœur brûlant du satellite.

Dex s’enfonça. Des vaguelettes lui chatouillaient le menton. Iel agita les orteils dans la boue minérale. Viendrait un moment où il faudrait sortir du bassin ; pour l’instant, iel n’arrivait pas à l’envisager.

La tête appuyée sur un rocher, iel contemplait le ciel de la clairière.

Des branches de conifères encadraient le bleu ; les aiguilles dansaient comme mille doigts amicaux. Le contraste était plaisant, aiguilles minuscules et troncs puissants, et les regarder jouer dans la brise vidait la tête de Dex.

Des gens approchèrent. C’était normal, c’était très bien, car après tout les sources étaient à tout le monde. Dex les gratifia d’un hochement de tête, qu’on lui rendit. Mais quand ils entrèrent dans l’eau, à une distance confortable, Dex ressentit une bouffée d’embarras inattendu. Ce n’était pas à cause de leur mine, tout à fait aimable, ni de leur nudité, parfaitement normale en ces lieux. Dex réfléchit afin de prendre la mesure de son émotion.

Ce n’était pas la première fois qu’iel venait à Souche ou profitait de ces bains. Mais, d’habitude, iel jouissait de l’auberge et de la source après avoir passé la journée à assurer le service du thé. À donner avant de prendre. Alors que là, que leur avait-iel apporté ? Omphale, bien sûr, mais Omphale était un individu, pas un service ou un bien. Dex l’avait guidé et le guiderait jusqu’au carrefour au-delà duquel toutes les routes convergeaient vers la Ville, mais iel ne s’était pas demandé ce qu’iel ferait à chaque étape. Se consacrer à Omphale, cela suffirait-il ? Comme Dex savait rarement ce qui allait sortir de la bouche du robot, même sans mêler à l’équation des foules inconnues, l’approche lui semblait raisonnable. La sagesse lui enjoignait de se préparer à toutes les éventualités.

Mais les gens comprendraient-ils ? Ou seraient-ils déçus que Dex néglige son sacerdoce ?

Rien ne l’empêchait d’installer sa table. Déplier les couvertures, allumer la bouilloire, disposer l’autel portatif. Tout le nécessaire se trouvait dans ses caisses et dans sa tête. Mais là était le problème. Se remettre à jouer les moines, ça lui paralysait la cervelle. Iel se sentait le crâne comme empli de coton, incapable de faire tourner deux idées.

Autrefois, préparer le thé, Dex trouvait ça fascinant. Iel se souvenait des journées passées dans la roulotte, à moudre, à humer, à goûter des pincées d’épices. Les heures passaient en un clin d’œil, légères, faites de réflexion et de détermination. Parfois, iel en oubliait de manger. Iel s’endormait en élaborant de nouvelles recettes, s’éveillait pour reprendre le collier avec joie.

Iel se souvenait aussi du résultat de ses efforts : choisir judicieusement l’infusion idéale pour l’inconnu qui s’approchait de sa table, sentir une relation muette mais chaleureuse s’instaurer. Ça l’emplissait d’une énergie paisible et iel se sentait proche de son dieu, des gens, de la planète qu’ils partageaient.

Rien ne l’empêchait de reprendre du service.

Iel en avait toujours les compétences. Iel en avait toujours le goût. L’envie. La passion. Ou du moins… la passion de ce que ç’avait été. Mais iel n’arrivait plus à ressentir la même fascination ; à la place, un vide béant. Un vide à la place de la plénitude.

Dex saisit la petite ourse qu’iel portait en pendentif. Iel avait passé trop de temps auprès de gens épuisés pour ne pas identifier son problème. Iel se heurtait à un mur ; savoir d’où provenaient les briques ne changeait rien. La seule issue, pour le moment, c’était d’accepter la situation. Pas de thé pour Souche, donc. Pas de thé nulle part, sauf si l’envie revenait en force. Dex s’occuperait d’Omphale. Le reste pouvait attendre. Ce n’était pas grave, même si une petite voix lui répétait que le bain et le repas n’étaient pas mérités.

Profite du confort. Du pouce, iel caressait l’ourse de pectine. Sans lui, les forces te manqueront.

Iel reposa la nuque sur la pierre moussue et s’abandonna au sommeil dans l’eau apaisante. Les branches murmuraient leur chanson éternelle.

Quand Dex regagna la place du marché, des heures plus tard, Omphale semblait parfaitement à son aise, au point de laisser penser qu’il avait toujours vécu au village. Les habitants continuaient de le dévisager, mais l’attroupement s’était dispersé ; la vie avait repris son cours. Seul un petit groupe entourait le robot, assis sur un banc.

« Frœur Dex, regarde ! s’écria Omphale, ravi, à son arrivée. Ils m’ont donné une carte !

— Super. » Une pause. « Pour quoi faire ?

— J’ai demandé où nous nous trouvions par rapport aux autres bourgades, et Mn Sage que voici m’a montré cette carte, avant d’ajouter que je pouvais la garder ! » Omphale se tourna vers la personne qui devait être Mn Sage. « C’est ma toute première possession. Je ne sais comment vous remercier.

— Il n’y a vraiment pas de quoi. » Sage, apparemment, avait déjà reçu sa dose de remerciements.

« Si vous voulez bien m’excuser, dit Omphale en repliant soigneusement son trésor, j’aimerais avoir une conversation personnelle avec Dex. »

Les autres lui firent des signes de la main. Omphale entraîna Dex à l’écart.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— J’avais hâte que tu reviennes. J’ai une question à te poser.

— Un problème ?

— Non, non, pas du tout. Mais ce truc, là, je ne sais pas ce que c’est, et je n’ai pas osé me renseigner. » Le robot ouvrit la trappe sur son torse, y glissa la carte et en tira un autre morceau de papier. « J’avais peur de me montrer impoli. »

Dex tourna le papier dans le bon sens. C’était une page arrachée à un calepin. Chaque ligne était d’une écriture différente.

Réparé porte – 12 – 215735

Changé pneu vélo – 8 – 980104

Retouche peinture – 7 – 910603

Porté bois chauffage – 4 – 331050

Brossé Biscuit – 2 – 495848

Lavé légumes – 5 – 732298

« Ah ! » Dex hocha la tête. « Pardon. J’avais négligé de t’expliquer.

— Tu comprends, alors ?

— Oui. Ce sont des galets et les comptes d’où ils viennent. »

Omphale resta impassible.

« C’est une façon d’enregistrer les échanges de biens et de services.

— Oh ! » Le robot se mit à examiner le papier avec grand intérêt. « C’est… de l’argent ?

— Non. » Dex ne connaissait pas grand-chose au concept d’argent, mais à l’école les profs en avaient suffisamment parlé pour qu’iel rejette la comparaison. « Enfin… C’est une sorte de paiement, si tu veux, oui, mais pas… Comment ça s’appelle, déjà ? Ce n’est pas un capital. » Iel se passa la main dans les cheveux. Les galets, ça allait de soi. « Écoute. Chaque fois que tu reçois d’autrui quelque chose qui implique du savoir-faire, du travail, ou de l’effort, tu donnes des galets en échange. Imagine que tu partes avec zéro galet.

— Ce qui est mon cas.

— Oui. Imagine aussi que tu ailles voir une fermière et que tu repartes avec une pomme, et imagine que, pour toi, cette pomme vaille un galet.

— Qu’est-ce que je ferais d’une pomme ?

— Imagine que tu puisses manger.

— D’accord.

— Tu prends la pomme. Tu donnes un galet à la fermière.

— Comment je fais ?

— On verra ça plus tard. Restons-en à la fermière.

— Si tu veux. » Le regard d’Omphale se perdit un instant dans le vide. « Pour le moment, j’ai une pomme théorique, et moins un galet théorique.

— C’est ça. Tu profites du travail de la fermière : tu dois donc fournir quelque chose qui profite à quelqu’un d’autre.

— À la fermière.

— Non. Peut-être à la fermière, si elle a besoin de ce que tu proposes. Mais l’échange de galets, ce n’est pas du troc. L’important, c’est que ça bénéficie à la communauté. Tu en fais partie, et la fermière qui te fournit un objet utile apporte un bénéfice à la société entière. Tu as donc ton moins un galet. Tu dois rétablir l’équilibre. Disons que tu es… musicien. Tu vas jouer sur la place d’un village et cinq personnes viennent t’écouter. À ton tour de recevoir des galets. Si chacun t’en donne deux, tu te retrouves avec neuf galets, que tu échangeras plus tard. Tu comprends ?

— Je crois, oui. Au lieu d’un système monétaire, qui enregistre les échanges individuels, le vôtre sert à fluidifier les échanges à l’échelle de la communauté. Parce que… tous les échanges sont utiles à la société.

— Exactement.

— Pour le thé, on te donne des galets ?

— Oui.

— Et tu en donnes pour…

— Des provisions, du matériel, tout ce que je peux désirer. »

Le crâne d’Omphale émit un bourdonnement. « La fermière nourrit le musicien qui apporte sa musique au village. » Il s’interrompit. Les engrenages tournaient plus vite. « La technicienne qui a fait une petite pause le temps d’écouter les chansons retrouve l’énergie de réparer l’antenne de télécommunications. L’antenne permet au météorologue de transmettre ses prévisions, qui aident la fermière à cultiver ses pommes. Je vois. » Le robot hocha la tête. « Et la dette que j’ai contractée au début ne me pénalise pas ?

— Pas le moins du monde. On ne… On ne ferait jamais ça. Enfin, on ne le fait plus. » Par les dieux, ses cours d’histoire remontaient à loin. « Personne ne doit être privé des nécessités ou des luxes parce qu’il n’a pas le bon chiffre à côté de son nom. » En disant cela, iel repensa à sa gêne pendant son bain à la source chaude, à la sensation de ne pas avoir mérité ce plaisir. La dissonance était inconfortable ; iel l’examinerait plus tard.

Omphale hocha la tête. « Mais si les dettes ne sont pas pénalisantes, qu’est-ce qui t’empêche de prendre sans rien donner ?

— C’est désagréable. Pour diverses raisons, tout le monde est dans le rouge de temps en temps. Pas grave. Ça va, ça vient. Mais si quelqu’un est très négatif, ça indique qu’il a besoin d’aide. Peut-être est-il malade. Ou coincé. Peut-être a-t-il des problèmes de famille. Ce n’est pas grave. Ça nous arrive à tous. Si je vois le total d’une amie, et qu’elle est à moins beaucoup, je vais prendre de ses nouvelles.

— On peut consulter le total des autres ?

— Bien sûr. C’est public.

— Ça ne donne pas lieu à une sorte de compétition ?

— Quelle drôle d’idée. »

Omphale fixa Dex en silence, visiblement surpris, mais sans répondre. Après un haussement d’épaules, il indiqua le bout de papier. « Et ça, donc…

— Ce sont les galets que les gens t’ont donnés pour l’aide que tu leur as apportée. » Dex le lui rendit. « Tu as eu douze galets pour la porte, huit pour le vélo, et ainsi de suite. D’habitude, on fait ça sur nos ordinateurs, mais…

— Oui, oui, c’est ce que disait Mme Ida. Elle m’a demandé si j’avais un ordi, j’ai répondu non, et elle a déchiré une feuille de son carnet.

— On va te créer un compte et y entrer ces échanges. Il me semble que le village voisin a un vendeur d’ordinateurs. On s’y arrêtera au passage. »

Les lentilles d’Omphale s’ouvrirent grand. « Je vais avoir un ordinateur de poche ?

— Tu en as besoin. » Un robot qui avait besoin d’un ordi. L’ironie de la situation n’échappait pas à Dex, qui s’en amusait.

Omphale, lui, en restait comme deux ronds de flan. « Miséricorde. Tu m’apprendras à m’en servir ?

— Bien sûr.

— Et je pourrai le garder pendant…

— Aussi longtemps que tu voudras. Il t’appartiendra.

— Mais je n’ai pas de poches.

— Tu n’auras qu’à le mettre dans ta poitrine. Un ordi de poche, ça peut se ranger ailleurs que dans une poche. »

Omphale tenait à deux mains le livre de comptes improvisé. « À en croire ceci, j’ai donc… » Il lâcha une main pour compter, très concentré, en tapotant du pouce sur chacun de ses doigts. « Trente-huit galets. Qu’est-ce que je peux avoir pour trente-huit galets ?

— Tout ce que tu veux, répondit Dex avec un petit rire.

— Mais je ne sais pas ce que je veux ! Je n’ai jamais eu de possessions, frœur Dex. Je n’ai jamais eu besoin de services. Toi, tu en fais quoi ?

— Le plus souvent ? À manger. Du matériel. Un lit, si j’en ai marre de ma roulotte. Je ne sais pas… Ce que je veux. Des objets que j’aime ou que je juge utiles.

— Hum. » Omphale se frotta le menton. « J’aime les fourmilières. J’aime les matins brumeux. Je ne suis pas sûr que les galets vont me servir. Pourquoi “galets”, d’ailleurs ? Comme les cailloux dans une rivière ?

— Oui. Les premiers Pangaïens s’en servaient pour leur système de troc. Mais attends, quand tu dis que les galets ne te serviront à rien ! » Iel secoua la tête. « La question n’est pas là. Que tu t’en serves ou pas, ça ne change rien. Pendant notre voyage, tu n’es pas obligé de donner un seul galet à quiconque, si tu n’en as pas envie ou que tu n’as pas de raison de le faire.

— Alors, pourquoi m’en donne-t-on ?

— Pour valider le fait que tu as travaillé et pour te remercier de ce que tu apportes à la communauté. On ne t’a pas donné trente-huit galets pour que tu ailles les dépenser, mais pour bien marquer que ton travail est aussi important que celui des autres. Les villageois te considèrent comme une personne.

— Je ne suis pas une personne, je suis…

— Un objet, je sais. Ils te considèrent comme l’égal d’une personne. Et c’est très, très important. » Dex sentit le soulagement l’envahir. « Je l’avoue, quand ils se sont mis à te confier leurs petites corvées, j’ai eu peur qu’ils profitent de toi.

— Je me suis régalé ! Rappelle-toi, c’est moi qui leur ai posé la question. Pour découvrir comment les gens vivent, le mieux, c’est encore de participer à leurs tâches quotidiennes.

— Tu n’as pas tort. Si c’est ce que tu veux, ne te gêne pas. Mais à notre prochaine étape on va te trouver un ordi, et si un jour quelqu’un que tu as aidé ne pense pas à te donner de galets, rappelle-le-lui, si je ne l’ai pas fait avant. »

Omphale était songeur. « J’ai bien tout compris ? Les galets, ça sert à signaler un bénéfice mutuel au sein de votre société. Oui ?

— Oui.

— Mais alors… pour les villageois, je fais partie de votre société ?

— Oui. » Dex souriait.

Le robot inclina la tête. « Je ne la comprends pas assez bien pour y participer pleinement. Je ne connais pas les règles.

— Les enfants non plus. Pourtant ils en font partie.

— Tu donnerais des galets à un enfant ?

— Un enfant qui aurait… » Dex consulta la liste. « Lavé mes légumes ? Bien sûr. »

Omphale lissait le papier comme s’il était rare et précieux. « Je vais avoir un ordi, je sais, mais je peux garder cette feuille ?

— Oui, bien sûr.

— Une carte, une feuille et un ordinateur de poche, dit Omphale avec révérence. Ça fait trois possessions. » Il rit. « À ce rythme, il va me falloir une roulotte.

— Essaie de te limiter, je t’en prie. Si tu veux, on va te trouver une sacoche. Ça t’évitera que tout brinquebale dans ta poitrine. »

Le rire d’Omphale s’arrêta net. « Pour de vrai ? souffla-t-il. Une sacoche ?

— Mais oui. » Dex se força à garder son sérieux. « Tout ce que tu voudras. » Un temps. « Mais pas de roulotte. »

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