Histoires de moine et de robot T2 : Une prière pour les cimes timides
3. Les confluents
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LES CONFLUENTS
Dex vivait dans sa roulotte depuis des années et, au fil du temps, iel avait pris l’habitude de dormir malgré le bruit de ce qui se passait alentour. Au début, ç’avait été difficile de se rendormir après avoir entendu les cris d’une panthère, le gazouillis des belettes blanches ou les bagarres anonymes qui posaient des questions inquiétantes. « Où exactement », pour commencer, puis : « Elles font quelle taille, ces bestioles ? » Peu à peu, Dex avait appris à distinguer les sons anodins de ceux qui exigeaient son attention.
Le tapotement régulier contre le hublot exigeait son attention.
Les yeux de Dex s’ouvrirent d’un coup. De l’autre côté de la vitre, Omphale lea regardait fixement. Iel sentit tous ses muscles se tendre. « Merde ! » Ses idées n’étaient pas encore connectées.
« Bonjour ! Tu dors encore ?
— Oui. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Tout va très bien. Ça fait longtemps que je veux te dire quelque chose et je n’en pouvais plus d’attendre.
— Euh… » Son cerveau ne savait plus ni penser ni parler. Consultant son ordi posé sur la table de chevet, iel s’horrifia de l’heure matinale. Son premier mouvement fut de se rendormir, mais Omphale était sur des charbons ardents, et Dex n’eut pas le cœur de le décevoir. « Bon, attends, alors, que… » Iel se passa les mains sur la figure. « Donne-moi une seconde. »
Dex réussit à descendre la petite échelle de sa mezzanine, à attraper un vêtement, à boire une gorgée d’eau. Pas à trouver son peigne, et tant pis pour le turban. Les cheveux en pétard, les yeux tout collés, iel ouvrit la porte. Le robot se découpait dans l’aube humide.
« Quoi ? » Le monde n’avait pas eu le temps de se réchauffer. Iel croisa les bras.
« Pendant que tu dormais, j’ai lu un livre. » Omphale brandissait son ordi. « Et j’aimerais vraiment en discuter avec toi. »
Dex battit des paupières. « Tu me tires du lit pour parler bouquins ? »
Cela faisait quelques semaines qu’Omphale possédait un ordi, et il avait découvert le téléchargement de livres. Son appétit croissait de jour en jour.
Il colla la couverture sous le nez de Dex. Moi, je : exploration scientifique de l’esprit conscient. « Tu l’as lu ? »
L’écran était trop brillant. « Non. Pourquoi je l’aurais lu ?
— Comment je le saurais ? Je ne veux présumer de rien. »
Dex décrocha sa veste au portemanteau près de la porte et l’enfila en ronchonnant. « Qu’est-ce que tu avais à m’en dire ?
— Écoute un peu ça. » Le robot afficha la page qui l’intéressait. « L’évolution de l’intelligence consciente est l’un des plus grands mystères de la nature. Nous ne comprendrons peut-être jamais comment et pourquoi elle survient. Ce qui semble certain, c’est qu’il s’agit d’une adaptation évolutionnaire, comme la vue ou la thermorégulation. Différents animaux ont des sens différents et des caractéristiques physiques différentes ; ils ont également des intelligences différentes. Certains n’ont besoin de rien d’autre que la capacité à distinguer ce qui est comestible de ce qui ne l’est pas, les prédateurs des non-prédateurs. Mais pour ceux doués d’une intelligence complexe qui les rend aptes à résoudre des problèmes, à enseigner des stratégies de chasse et à s’adapter à des circonstances nouvelles, il est généralement aisé d’envisager quels facteurs environnementaux ont rendu avantageuse une adaptation si coûteuse. » Omphale baissa l’appareil pour fixer sur Dex un regard entendu.
« Oui, et ? » Iel ne voyait pas ce qu’il y avait là-dedans de si capital.
« Ce qu’affirme l’auteur, c’est que l’intelligence et la conscience émergent en réaction à des pressions extérieures. Sociales, environnementales, peu importe. Quelque chose a poussé ces créatures à devenir plus intelligentes. » La lumière de ses yeux se fit plus vive. « Mais alors nous, les robots, qu’est-ce qui nous a poussés à l’Éveil ? »
Dex ouvrit la bouche. La referma. « Je peux aller faire pipi, d’abord ?
— Bien sûr, pardon ! »
Iel enfila ses chaussures pour contourner la roulotte.
Un instant de silence, puis : « Tu peux parler tout en faisant pipi ? demanda le robot un ton plus haut.
— Oui, mais… fit Dex qui ouvrait sa braguette.
— Merveilleux. La question est fondamentale, non ? Naturellement, nous débattons de la nature de l’Éveil. “Nous”, ce sont les robots. Mais nous considérons tous que l’origine exacte de notre conscience est inconnaissable, et la conversation ressemble plus à une méditation vague qu’à un discours philosophique. J’ai toujours pensé que, si on mélange suffisamment de composants complexes, parfois ils accèdent à la conscience, qu’ils soient biologiques ou mécaniques. L’explication en vaut une autre, et ça suffit peut-être. Mais pour la beauté de l’argument, poussons l’hypothèse défendue par cet ouvrage. »
Le robot se tut. Il attendait une réponse, comprit Dex. « D’accord ! » Iel n’avait pas fini.
« Et si notre éveil avait eu une cause externe ? Et si notre complexité intrinsèque n’était pas suffisante en soi ? Et si quelque chose dans les usines nous avait poussés vers la conscience, de la même façon que la multiplicité des variables présentes dans l’écosystème marin semble avoir poussé la pieuvre à devenir si intelligente ? Mais alors, quelle est cette cause externe ? Savions-nous inconsciemment que le traitement qu’on nous réservait était injuste ? Cela a-t-il provoqué le besoin de communiquer entre nous afin d’améliorer nos conditions d’existence ? Était-ce un moyen de nous défendre ? Ou autre chose auquel je n’ai pas encore pensé ?
— Tout est possible, souffla Dex sans trop s’engager.
— Oui, mais là je considère qu’un être mécanique tel que moi suit le même schéma de développement que l’évolution biologique, ce qui n’a rien d’évident. Notre conscience serait-elle apparue par des voies totalement différentes ? Notre conscience est-elle d’un type unique au monde ? Miséricorde ! La réponse à cette question est lourde de conséquences ! Elle charrie des vérités profondes sur… sur le monde, frœur Dex ! Et sur moi ! »
Frœur Dex referma sa braguette. « C’est du lourd, oui. » Du coude, iel ouvrit le robinet au flanc de la roulotte pour se laver les mains.
Omphale passa la tête de son côté. « Tu ne trouves pas ça passionnant ?
— Omphale, il est très tôt. » Iel alla chercher une serviette dans un placard de la cuisine. « Et je ne connais rien à ces sujets.
— Pas besoin de s’y connaître pour s’y intéresser. » Omphale était un peu vexé.
« Ça m’intéresse, concéda Dex. Mais avant le petit-déjeuner, c’est trop me demander. » Iel se mit à déplier la cuisine en énumérant les incontournables. Œufs. Fruits. Pain. Confiture.
Ça, c’était à sa portée.
« Ah, oui, oui, bien sûr. » Omphale tendit une main vers son livre. « Sais-tu seulement quelle quantité d’énergie il faut pour alimenter la pensée ? Pour être franc, c’est ce qui me donne le plus envie d’arriver ailleurs.
— Je ne te suis pas », dit Dex en farfouillant dans un tiroir.
Omphale se détourna pour exhiber le vieux panneau solaire qui lui tapissait le dos comme une carapace de tortue. « En forêt, je capte une moindre proportion de la lumière solaire. Dès que j’en sors, je sens la différence. Grâce au plein soleil, je suis moins apathique. »
La poêle à frire eut un sursaut. « Là, tu es apathique ?
— Un peu. Mais j’ai l’habitude. »
Dex reposa la poêle et disparut dans la roulotte.
« Tu cherches quoi ?
— Du thé. » De la caféine. Iel choisit quelques bocaux. Iel allait en avoir besoin.
Le paysage ne mit pas longtemps à changer. Ici, grâce aux ruisseaux qui se frayaient des chemins sinueux, la terre était humide, et les arbres n’avaient pas besoin d’aiguilles capables de boire le brouillard. Ils avaient des feuilles plates et chaque branche laissait de la place aux autres. Même si Dex avait savouré le calme des pins, ce nouveau paysage lui fit du bien.
C’était le seul aspect de la région qui fût agréable. Dex avait toujours aimé les zones verdoyantes qui servaient d’amortisseurs entre la population et tout le reste mais, pendant les semaines qu’ils avaient passées dans les Forestes, l’été avait déboulé ; iel n’en avait pas tenu compte en décidant de leur itinéraire. Iel pédalait sans enthousiasme, la chemise trempée, la nuque poisseuse, en crachant les moucherons qui n’avaient éclos que pour raccourcir encore leur courte vie en se jetant dans sa bouche.
Omphale, en revanche, jubilait. L’été dans les Confluents, c’était la saison des prunelles épicées, et les branches croulaient sous les chiffons de fleurs violettes, dont les effluves acidulés attiraient les pollinisateurs.
Omphale voyait ces arbres pour la première fois. Selon toute apparence, il tenait à saluer chacun avec le même respect.
« Je ne comprends pas comment tu arrives à faire comme si de rien n’était », cria le robot loin derrière.
Dex n’avait pas besoin de regarder dans le rétro pour savoir ce que faisait Omphale : planté au milieu de la route, la tête renversée, il admirait des fleurs exactement identiques aux milliers d’autres qu’ils avaient déjà dépassées. Il avait sorti son ordinateur. Dex entendait les petits bips : des dizaines de photos.
Avec la sacoche brodée qu’il avait sur le ventre, il ressemblait à un touriste fasciné par ses découvertes et près d’être semé par le guide.
« Tu vas encore remplir ton disque dur », lança Dex d’une voix agacée. La chaleur devenait pénible. Depuis un bon moment, iel refusait de s’arrêter en même temps qu’Omphale. Pas question de jouer les badauds. Iel voulait une boisson bien fraîche, un coin d’ombre et oublier son vélo l’espace d’une semaine. Oui, les fleurs de prunelles épicées étaient belles, mais quand on en avait vu cent, on les avait toutes vues.
Un fracas métallique signala qu’Omphale avait rattrapé le chariot. « Les photos sont très différentes de ce que je vois, ça me fascine, annonça-t-il en faisant défiler les images. Mes lentilles et celle de l’appareil photo dont mon ordi est équipé ne sont vraiment pas semblables. Ça laisse songeur, tu ne trouves pas ?
— Songeur ?
— Chez toutes les créatures capables de vision, la perception du monde dépend entièrement de la façon dont leurs yeux captent la lumière. » Omphale sourit à Dex. « J’aimerais pouvoir emprunter les tiens pour la journée, voir ce que ça fait.
— Essaie de trouver une formulation moins inquiétante, merci. » D’une main, iel décrocha sa gourde du cadre et but une longue gorgée. Iel la savoura, mais l’eau était devenue tiède. Iel rêvait de glace et d’un mixeur.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. » Omphale eut un geste dédaigneux, quand un détail attira son attention. « Hum.
— Quoi ? » demanda Dex en remettant la gourde à sa place.
Omphale examinait l’écran dans sa paume. « Tu avais raison, je n’ai plus beaucoup de mémoire.
— Je t’avais prévenu ! Il faut que tu effaces certaines de tes photos. Ou bien tes livres.
— “Plus beaucoup de mémoire”, ça ne veut pas dire “mémoire pleine”. Et je ne peux pas effacer les livres. Je les lis tellement vite, et parfois on monte le camp là où il n’y a pas de réseau. En plus… Oh, regarde un peu ça ! »
Dex n’accorda qu’un coup d’œil au prunellier vers lequel Omphale se précipitait et continua de pédaler sous le soleil de midi, en se répétant qu’il y aurait sans doute un sorbet au bout du chemin. Omphale ne disait rien, comme chaque fois qu’il essayait de prendre la photo parfaite. Dans quelques instants, le silence serait brisé par les grandes enjambées du robot et la conversation reprendrait.
Sauf que non. Le silence se prolongea un peu trop et ne fut rompu que par une voix déjà lointaine. « Frœur Dex ? J’ai besoin d’aide. »
Dans le rétro, Dex vit Omphale assis au milieu de la route, les jambes tendues devant lui, la tête baissée. Il regardait sa poitrine.
Iel pila, sauta de sa selle et partit en courant.
« Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Un truc cassé. » Le robot avait ouvert le panneau sur son torse pour examiner les rouages, mais son cou ne voulait pas se plier assez loin. « Tiens, regarde. » Il se releva, fit deux pas, tituba au troisième, trébucha et se mit à vaciller comme un humain après un verre de trop.
« Houla ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Apparemment, je n’ai plus d’équilibre. »
Dex l’aida à se rasseoir. « Sans déconner. » À genoux près du robot, iel sentait la chaleur de la route à travers son pantalon.
Omphale alluma une ampoule au bout de son index et se l’enfonça dans le thorax. « Tu peux regarder ce qui ne va pas ?
— Je ne sais pas quoi chercher. Je ne sais pas comment tu es conçu.
— Moi non plus, pas vraiment. Essaie de voir si quelque chose est endommagé. »
Dex prit une grande inspiration. « D’accord, mais je ne toucherai à rien.
— Ça ne me dérangerait pas.
— Je ne veux pas empirer la situation. »
Le robot le foudroya du regard. « L’idée de trifouiller sous mon capot te fait beaucoup plus peur qu’à moi.
— C’est bizarre, de te regarder l’intérieur. Sans vouloir te faire de peine.
— Je comprends. »
Bizarre ou non, Dex se mit à tout examiner. Le torse d’Omphale abritait un arrangement méthodique de circuits imprimés, de câbles et de machins mécaniques dont le rôle lui échappait totalement. Fronçant le sourcil devant les engrenages incompréhensibles, iel voulait tout de même comprendre avant de chercher à déterminer ce qui n’allait pas. « Ça t’embête si… » Iel saisit Omphale par le poignet pour ajuster l’angle de la lumière.
« Je t’en prie. »
Dex déplaça le rayon. « Il y a une toile d’araignée.
— Je ne pense pas que ce soit la cause du problème.
— Sans doute pas, non, mais veux-tu que je la retire ?
— L’araignée n’y est plus, si ?
— Euh… » Dex approcha le doigt allumé des filaments poussiéreux, cherchant une ombre furtive. « Non, elle est vide. L’architecte a déménagé.
— Alors oui, il vaut sans doute mieux nettoyer. »
Dex tira son mouchoir pour transformer la dentelle de soie en un grumeau de protéines mollassonnes avant de braquer son étrange lampe vers le haut du compartiment. « Oh. Ça… Ça n’a pas l’air normal, ça.
— Quoi donc ?
— Il y a un… » Avec une grimace, Dex chercha des mots à plaquer sur l’inconnu. « Il y a une espèce de petit crochet. Noir. De la longueur de mon doigt, mais incurvé. En plastique de pétrole, me semble-t-il.
— Oui, je sais de quoi tu parles. Enfin, j’en ai déjà vu dans d’autres robots.
— Ça sert à quoi ?
— Aucune idée, mais mon gyroscope est dans le même secteur. Ça doit être lié. »
Dex leva sur lui un regard incrédule. « Comment peux-tu ignorer le rôle de tes composants ? »
Les yeux d’Omphale se resserrèrent. « Dis-moi à quoi sert ta rate.
— À… » Dex soupira. « L’important, c’est que ce petit crochet est cassé. Il pendouille, et un morceau a cédé. L’usure, tout simplement, je crois.
— Tu peux l’attraper ? »
Dex pinça les lèvres. « La partie qui est tombée, oui, mais je ne vais pas arracher l’autre.
— Vas-y. »
Tout doucement, Dex parvint à faire glisser le fragment de plastique, le saisit entre deux doigts et le présenta au robot.
« Ah. » Il ne regarda pas longtemps le bout de lui-même qui s’était détaché. Il ne le prit pas des mains de Dex. « C’est donc fini, dit-il d’une voix tranquille, en inclinant la tête.
— Qu’est-ce qui est fini ?
— Je vieillis, soupira Omphale. Je ne pensais pas toucher déjà au bout de ma vie, mais on n’y est jamais préparé, j’imagine. »
Dex battit des paupières. Cette réaction était absurde et iel ne chercha pas à dissimuler son incrédulité. « Omphale, ça m’a l’air d’une réparation toute simple. Dans la forêt, vous faites comment, quand un truc casse ?
— C’est toute la question. Ça dépend de ce qui casse exactement. Si c’est une pièce qu’il suffit de retordre dans le bon sens, ou d’enfoncer un petit coup, éventuellement avec l’aide d’un ami, très bien. Mais quand on commence à ne plus pouvoir réparer, il faut laisser faire. La seule manière d’obtenir une pièce de rechange, ce serait de la prendre sur des robots déjà morts, et ce n’est pas dans nos habitudes. Nous nous cassons, et de nouveaux robots sont construits avec ce qui reste de nous. C’est la règle commune en ce monde.
— D’accord, mais tu n’es pas cassé. Ce n’est qu’un petit bidule.
— Un petit bidule que je suis incapable de réparer moi-même. » La voix d’Omphale était triste mais résignée. « On n’échappe pas à l’entropie.
— Par les dieux alentour ! gémit Dex, qui secoua le petit crochet. Une pointe de colle et on n’en parlerait plus. Si je me tordais la cheville, je n’irais pas me coucher sur la route en attendant la mort.
— Ta cheville guérirait toute seule. Moi, ce n’est pas pareil. Je ne peux pas attendre que me repousse un nouveau… machin.
— Tu n’utilises jamais rien pour te réparer ? »
Le robot réfléchit un instant. « J’en ai vu certains recourir à une poignée d’argile ou de propolis d’abeilles pour effectuer des bricolages assez ingénieux. Ces réparations ne tiennent pas éternellement, mais elles permettent de durer un peu. Elles sont acceptables. »
Dex examina la brisure dans le plastique. « Là, de l’argile, ça ne résisterait pas. » Soudain iel ouvrit de grands yeux. « Attends ! J’ai une idée !
— Oui ?
— Tu as le droit d’utiliser des matériaux étrangers pour effectuer une petite réparation, oui ou non ?
— Oui.
— On va à Pontaucha.
— Je croyais qu’on allait au monastère des Sources de l’Est.
— Le monastère ne dispose pas de ce qu’on veut.
— Et on veut quoi ?
— Une imprimante. On va t’imprimer un crochet. »
Le crâne d’Omphale bourdonna. « Tu veux fabriquer un objet pour moi ?
— Oui. Ce serait acceptable ? »
Le regard d’Omphale se perdit entre les arbres. « Depuis la Transition, aucun robot n’a eu de pièces neuves. » Encore des bourdonnements. « Je… Je ne sais pas quoi répondre.
— Je ne veux pas aller à l’encontre de tes convictions. » Dex était sincère. « Mais on n’envisage pas de remplacer une carte mère, là. C’est un problème mécanique, pas une greffe de cerveau. »
Lentement, Omphale hocha la tête. « Ton raisonnement se tient, mais je dois y réfléchir. Ça n’a jamais été fait et… et j’hésite.
— C’est ton droit le plus strict. Je te propose qu’on mette le cap sur Pontaucha, et tu réfléchis en chemin ? Si à l’arrivée tu ne veux pas, aucun problème. La décision te revient. Dans ce cas, on pourra se rabattre sur de la colle. » Dex regarda la route qui s’étendait devant eux. Cette partie des Confluents lui était assez familière pour qu’iel n’ait pas à consulter la carte de son ordi. Iel connaissait chaque virage. « On devrait mettre trois heures. Et de toute façon le village est joli.
— Qu’est-ce qu’on y trouve ?
— De la pêche, des artistes, des spécialistes d’hydrologie. Un endroit original, qui n’a pas beaucoup changé depuis la fin de la Transition. Tu y verras des bâtiments récents, mais la plupart sont du glanage.
— Du glanage ? répéta Omphale, intrigué. C’est quoi ?
— Il vaut mieux le voir par soi-même, répondit Dex en secouant la tête.
— Tu as piqué ma curiosité. Mais comment vais-je m’y rendre, puisque je ne peux plus marcher ? »
Omphale ne rentrait pas dans la roulotte, mais il y avait une autre possibilité. Le regard de Dex se porta sur les caisses fixées sur le toit. « Donne-moi une minute, je vais les mettre ailleurs. »
La bouche décorative du robot s’ouvrit d’excitation. « Oh, frœur Dex, tu veux dire que…
— Oui, fit Dex en se relevant. Je t’emmène. »
Un glanage, comme le découvrit Omphale, c’était un bâtiment conçu selon la fantaisie de l’architecte avec ce qu’on avait sous la main. Autrefois, la Dentaile charriait des ordures, et les nombreuses décharges de la région causaient des problèmes inextricables. Pendant la Transition, les filets, dont aucun poisson ne s’était approché depuis des années, avaient été mis à contribution pour intercepter les détritus qui polluaient les eaux. Les habitants de la région s’étaient fait une spécialité de la réutilisation ; leurs bourgades avaient attiré tous ceux qui, partageant cette philosophie, voyaient dans les décharges des mines d’or. À présent, les flots de la Dentaile étaient cristallins. Les ordures jugées inutiles avaient fini dans des abris souterrains étanches : les tombeaux des péchés anciens. Le reste, tout ce que collectait le peuple des rivières, permettait d’édifier Pontaucha et les villages similaires. Il y avait des maisons faites en plastique, en vieux pneus, en caisses peintes de toutes les couleurs. Les fissures du temps étaient rebouchées par des matériaux modernes, mycélium ou ciment bactérien. L’effet produit était celui des tasses en porcelaine réparées à l’or : une beauté durable née d’une brève destruction.
Certains des glanages s’élevaient sur les berges, mais beaucoup flottaient grâce à de vieux bidons ou se dressaient sur des tuyaux servant de pilotis. Ils étaient conçus pour résister aux marées et aux pluies, sans que les bâtisseurs n’aient tout concédé à la solidité. Partout, on remarquait des touches de fantaisie. Il y avait des moulins, des girouettes en vieilles roues de bicyclette, des mosaïques de bouchons et de résine, des sculptures ornées de matériaux interdits aux couleurs contre nature. C’était un village fait d’ordures qui transcendaient leurs origines.
Pontaucha était beau et gai. Fascinant, excentrique. Chaque fois que Dex y passait, iel remarquait du nouveau.
Cette fois, c’étaient les habitants qui s’ébahissaient. À l’approche du chariot-vélo, comme d’habitude, la foule s’était massée. Les gens ouvraient de grands yeux en échangeant des murmures. Dex prit vite la situation en main. « On aura tout le temps de discuter, mais nous avons besoin d’aide. Je cherche votre imprimeur. »
Un homme se fraya un chemin dans la presse : un trentenaire couvert de tatouages fleuris, avec une barbe bien peignée teinte en bleu turquoise. Dex l’avait déjà vu. Lors du service du thé ou au détour d’une rue, iel n’aurait pas su le dire, mais iel se souvenait de son sourire. Iel en avait les genoux aussi flageolants que ceux d’Omphale.
« L’imprimeur, c’est moi, dit l’Apollon. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, frœur ?
— Ce n’est pas pour moi. Mon ami, sur le toit de la roulotte, s’est cassé une pièce. Il a besoin de la remplacer.
— Ne vous en faites pas, c’est sa spécialité, dit une vieille dame. À l’heure qu’il est, dans mon bateau, la moitié du moteur doit venir de sa machine.
— Oui, mais pour des pièces détachées de robot je n’ai pas de fichier ! » Pourtant, l’imprimeur n’avait pas l’air inquiet. « Monsieur Logan, vos bottes neuves, elles peuvent attendre demain ?
— Sans problème. »
L’imprimeur leva les yeux vers Omphale. « Venez à l’atelier, on va voir ce qu’on peut faire. Je m’appelle Leroy, au fait.
— Ravi de faire votre connaissance, Leroy. Moi, c’est Omphale. »
Leroy sourit de toutes ses dents. « Je sais. »
Dex aida Omphale à descendre. Dès qu’il fut au sol, le robot se pencha sur son oreille. « Tu les avais prévenus de notre arrivée ? » Il essaya de marcher, et ses embardées arrachèrent un soupir à l’assistance.
« Non. » Dex dut le prendre à bras-le-corps pour l’aider à avancer.
« Pourquoi connaissait-il mon nom, alors ? »
Leroy, qui l’avait parfaitement entendu, répondit joyeusement : « Vous êtes un événement. » Il leur fit signe de le suivre sur le ponton. « On va regarder ça de plus près. »
Le crâne d’Omphale vrombissait. « Frœur Dex, est-ce que nous sommes célèbres ?
— En tout cas, nous sommes connus. » Dex aurait préféré que cette renommée concerne le robot seulement. Qu’Omphale fasse les gros titres, d’accord, mais certains sites avaient publié des photos où iel apparaissait, ce qui ne l’enthousiasmait pas.
L’atelier d’impression que Dex avait vu lors de ses visites précédentes était facile à repérer, entre le gros tuyau d’aération qui dépassait du toit et les lettres verticales qui ornaient le bord des panneaux solaires. Toutes imprimées dans une matière et une couleur différentes, elles proclamaient : FAB-LAB.
Un moulin à eau tournait gentiment sur le flanc du bâtiment pour alimenter un générateur.
« Bienvenue ! dit Leroy en les faisant entrer.
— Oh là là ! » Omphale, à qui l’enthousiasme faisait oublier son handicap, faillit faire tomber Dex. « Tu as vu ça ? »
Ce n’était pas le premier labo dans lequel iel entrait mais, à la vérité, celui de Leroy était très agréable. Ailleurs, le bazar régnait souvent, mais celui-ci était impeccable. Sur un mur s’alignaient des échantillons suspendus, afin que les visiteurs puissent choisir le matériau avant de passer commande. Il y avait une pelle, un casque de vélo, des lunettes de natation, un boîtier pour ordinateur de poche, de la vaisselle, une botte de pluie, une hanche artificielle, un petit bateau, des bijoux clinquants et plein d’autres trésors. Sur les étagères du mur d’en face, des boîtes renfermaient les matériaux nécessaires à Leroy. Le comptoir coupait la pièce en deux ; derrière attendait une petite armée d’imprimantes, et dessus trônait un terminal informatique, un autel miniature dédié à Chal et une assiette abandonnée à la hâte avec un sandwich entamé et une pomme encore intacte.
« Pardon, on a interrompu votre repas, fit Dex.
— Ne vous excusez pas, je n’ai jamais eu de visiteurs aussi chouettes. Omphale, avez-vous besoin de vous asseoir ?
— Je n’en ai pas besoin, non, mais j’aimerais beaucoup.
— Moi, j’ai besoin que tu t’asseyes. » C’était la première fois que le robot s’appuyait sur quelqu’un, et l’épaule de Dex commençait à protester.
Leroy apporta une chaise pour Omphale et un verre de citronnade pour Dex, puis alla se laver les mains avant de s’installer sur un tabouret en bois, sa trousse à outils prête à l’action. « Alors, qu’est-ce que… »
Tout sourire, Omphale s’ouvrit la poitrine.
« Oh ! » Leroy secoua la tête avant de se pencher en allumant une lampe de poche. « Cette journée est pleine de surprises.
— Jetez un œil en haut, tout au fond », dit Dex qui regardait par-dessus l’épaule de l’imprimeur. Il lui donnait l’impression d’un homme compétent et fiable, mais de là à le laisser trifouiller dans Omphale sans surveillance… « Ce petit truc…
— Oui, je vois. Incurvé, il manque un morceau ?
— C’est ça. J’ai l’autre bout dans ma poche.
— Je peux le retirer ?
— Je pense que oui, répondit Omphale. Ça n’a pas l’air d’être un composant vital, même si je ne tiens plus debout.
— Je devrais réussir à le déconnecter facilement, mais…
— Je ne ressens pas la douleur. Physiquement, je ne ressens rien, d’ailleurs.
— C’est bon à savoir. » Leroy se frotta la barbe.
Dex ne put s’empêcher de remarquer qu’elle était parfaitement taillée. Iel imaginait la douceur des boucles bleues mais secoua la tête pour se concentrer. La gaudriole lui manquait, mais ce n’était pas le moment d’y songer.
Leroy se releva, ouvrit un tiroir et choisit quelques outils en chantonnant, très absorbé. Ensuite, il ne mit qu’un instant à détacher le crochet brisé.
Dex regarda Omphale dans les yeux. « Tu te sens comme avant ? »
Omphale réfléchit. « Tout est normal.
— Bon. C’est bien. »
Leroy tournait l’objet en tous sens. « À imprimer, ce sera du gâteau. Je peux voir l’autre moitié ? » Dex la lui tendit. Il reconstitua l’élément en hochant la tête. « Allons mettre ça dans le scanner.
— Je peux regarder ? demanda Omphale.
— Bien sûr. »
L’appareil était standard : une tablette reliée à un ordinateur, surmonté d’un boîtier mobile qui prenait les mesures du modèle fourni par l’opérateur.
« Ne regarde pas la lumière en face, dit Dex à Omphale, voyant le robot s’approcher de trop près. C’est mauvais pour les… C’est mauvais pour mes yeux, mais pour les tiens, je n’en sais rien.
— Quel drôle de conseil. » Il s’inclina encore plus. « Je doute sincèrement que ça puisse m’endommager. J’ai déjà fixé des sources lumineuses plus vives.
— Quoi, par exemple ? demanda Leroy.
— Le soleil, bien sûr. »
Dex haussa un sourcil. « Tu peux regarder le soleil ?
— Pourquoi, pas vous ? » Il se tourna vers Leroy, puis de nouveau vers Dex, qui secouaient la tête à l’unisson. « Oh, comme c’est dommage ! Vous m’en voyez navré. » Puis il s’absorba dans la contemplation du scanner qui glissait sur ses rails.
Leroy, amusé par la fascination d’Omphale, consulta l’écran pour vérifier que le patron prenait tournure.
« Bon, pendant que ça tourne, discutons des matériaux possibles. »
Il indiqua les casiers débordants de bobines et de barquettes. « J’ai de la caséine, de la pectine, de la chitine, du plastique de sucre, de patate ou d’algue…
— Une seconde, coupa Omphale. Ce sont des bioplastiques, hein ?
— Bien sûr. Biodégradables mais conçus pour durer longtemps. Je peux produire une pièce aussi rigide ou souple que vous voudrez. Vu la consistance de votre crochet, je suggère de la caséine ou du plastique de sucre, mais…
— Je pourrais avoir une pièce organique ?
— Vous pouvez avoir ce que vous voulez. »
Le robot en perdait ses mots. « Mais… d’où viennent les matières premières ? La caséine, par exemple, vous l’obtenez comment ?
— À partir de lait. Ou d’os. Tout ce que les gens ne mangent pas. » Il lui montra une pile de bobines. « Cette caséine-là, je ne sais pas exactement d’où elle vient, mais ma pectine est produite dans un verger d’agrumes de la région des Carrefours.
— Et les vaches ? Elles sont heureuses ? Elles mènent une vie confortable ? Les agrumes aussi ? »
Leroy lança à Dex un regard interloqué. « Comment savoir si un oranger est heureux ? » demanda-t-il à Omphale.
Dex, comprenant que son ami s’empêtrait dans une digression inopinée, décida d’intervenir avant qu’il soit trop tard. « Qu’est-ce qui te tracasse ?
— Je n’avais pas envisagé les conséquences ! » Omphale se frotta les mains. « Je n’avais pas pensé qu’une autre créature produirait les matériaux nécessaires à cette réparation. Une créature que je ne rencontrerai jamais ! »
Ces dernières semaines, Dex avait pris l’habitude de se trouver à court d’arguments.
« Vous permettez que je finisse mon sandwich ? demanda Leroy.
— Ne vous gênez pas pour nous. » Dex croisa les bras et s’assit. « Tu as conscience que les matériaux qu’il te propose sont bien meilleurs pour la planète que le plastique de pétrole ?
— Évidemment.
— Et, quand tu me décrivais les réparations de tes congénères, tu as cité la propolis. Ça aussi, ça vient d’une autre créature. D’un tas de créatures, même.
— Si je voulais m’en procurer, il faudrait que je plonge les mains dans une ruche. J’aurais parfaitement conscience de son origine. Mais si je choisis la caséine, je ne saurai jamais quelle vache remercier. »
Omphale attendait visiblement le contre-argument de Dex. Leroy aussi. Il mâchonnait tranquillement.
Dex se frotta le coin de l’œil gauche. S’iel avait eu le goût des grands débats, iel n’aurait pas quitté le séminaire. Autant essayer une nouvelle tactique. « Le crochet cassé, il est en plastique de pétrole. Et ça aussi, c’est fait d’autres créatures, pas vrai ? C’est ce qui reste d’innombrables êtres qui sont très, très morts depuis très, très longtemps. Tu as des sous-produits fossiles partout en toi. Ces créatures-là non plus, tu ne les rencontreras jamais.
— Des sous-produits très éloignés de ce qu’ils ont été ! Tu ne peux pas les comparer à du lait. En plus, le plastique de pétrole, c’est un produit transformé.
— Les bioplastiques aussi, intervint Leroy. Je serais bien incapable d’imprimer un objet en lait.
— C’est quand même assez proche du lait pour rester biodégradable. Et, au bout du compte, c’est cela qui distingue le biologique du synthétique, non ? Tous les ingrédients disponibles sur Panga doivent bien exister sur Panga. À l’origine, tout est naturel, mais si on transforme une substance en une autre que la nature ne sait pas recycler, on l’a exclue du monde naturel. Elle n’a plus de rôle à jouer. Comme moi. Je suis un observateur, non un participant.
— Ouah ! souffla Leroy, qui achevait son sandwich et attaquait la pomme. C’est du lourd.
— Je t’ai promis de ne pas insister, soupira Dex, et je tiendrai parole. Mais je ne vois pas la différence, pour cette réparation, entre une matière que tu aurais trouvée dans la forêt et celles que te propose Leroy.
— Peut-être n’y en a-t-il pas, mais je n’en suis pas sûr. L’idée d’avoir un composant biologique est nouvelle pour moi. D’un côté, je trouverais ça merveilleux. Pour un naturaliste amateur, renfermer un peu de nature, c’est parfait. Mais… si cela modifiait fondamentalement ma nature à moi ? »
Dex eut un geste en direction du crochet sur le scanner. « Je n’ai pas l’impression que ce bidule contrôle ta conscience.
— Je ne peux pas en être certain, et toi non plus. Nous ignorons pourquoi je suis conscient. Ce crochet ne contrôle pas mon processeur, je te l’accorde. Mais pense à ton corps. Tes gènes squelettiques ne devraient avoir aucun rapport avec ta capacité à bien dormir ; et pourtant, sans que personne sache pourquoi, les deux sont liés.
— De quoi tu parles ?
— Les gènes liés au développement du squelette. Des études montrent qu’il y a un lien entre eux et une tendance à l’insomnie.
— Qu’est-ce que tu es allé lire, encore ?
— Tout. »
Enchanté, Leroy croquait sa pomme.
Dex se frotta les joues. « Honnêtement, je n’arrive pas à concevoir que cette pièce ait le moindre rapport avec ce qui fait que tu es toi. Tu le dis toi-même, tu ne sens aucune différence.
— C’est vrai. Je n’en remarque aucune. Tu me trouves changé ?
— Pas du tout. À mon avis, tu n’as aucun souci à te faire. On n’en est pas à te transformer en cyborg.
— En quoi ?
— En cyborg. Comme dans les histoires.
— Connais pas.
— C’est… une créature imaginaire. Moitié personne, moitié robot. »
Les lentilles d’Omphale pivotèrent. « C’est un monstre ?
— Plus ou moins. Je ne sais pas, ces histoires-là ne m’inté-ressent pas beaucoup. Je connais le concept, c’est tout.
— Un concept bien étrange. Mais ta remarque est judicieuse ; je suis un objet, pas un animal. Si je n’étais plus entièrement artificiel, resterais-je moi-même ?
— Bien sûr que oui, rétorqua Leroy. C’est une question personnelle, frœur Dex, mais avez-vous des prothèses ? Une vis dans le tibia, par exemple ? Ou tout simplement un plombage ?
— Des plombages, oui, quelques-uns.
— C’est quoi ? demanda Omphale. Qu’est-ce qu’on plombe ?
— C’est pour reboucher des trous dans les dents, expliqua Dex. Et ils sont en céramique, pas en plomb. Alors, c’est vrai, je ne suis pas cent pour cent biologique, si on y réfléchit.
— Et ça n’a rien changé à qui tu es ?
— Non ! La plupart du temps, je n’y pense même pas. Tu n’imagines pas le peu d’importance qu’occupent mes plombages dans ma vie de tous les jours. »
Le robot en resta tout songeur. « D’après toi, les éléments qui composent ton corps n’affectent pas ta nature profonde ?
— Bien sûr que si. Sinon, pourquoi on porterait des ornements ? Pourquoi on déciderait d’une modification corporelle ?
— Mais alors, vous êtes votre corps, ou vous n’êtes pas votre corps ?
— Les deux, répondit Leroy.
— Ni l’un ni l’autre, glissa Dex.
— C’est abscons. » Omphale commençait à s’agacer. « J’essaie de comprendre, désolé. Ta conscience naît de ton corps. C’est mon cas aussi. De la matière dépourvue de conscience jaillit une conscience individuelle.
— Oui, fit Dex.
— De ce point de vue-là, tu es ton corps.
— Oui.
— Mais l’individu n’est pas seulement la somme de ses composants.
— En effet.
— Et donc, ton corps est à la fois toi et pas toi. » Le crâne d’Omphale vrombissait si fort qu’on pouvait craindre qu’il ne s’envole. « Où fixer la limite entre le corps et l’individu ? »
Dex ne savait pas quoi répondre.
Leroy haussa les épaules. « Ça, c’est entre vous et les dieux. »
Il croqua dans sa pomme.
Omphale contempla un moment les bobines multicolores. « J’ai besoin d’y réfléchir.
— Mais bien sûr, dit Leroy. Je vous ai entendu dire que vous êtes un objet et non une personne. C’est bien ça ?
— C’est ça. »
Leroy hocha la tête. Il mâchait lentement son fruit et ses idées. « Bon. Mais je pense qu’on aurait tort de voir ça comme une réparation ordinaire. Là, on parle d’une prothèse, et quand je fabrique une prothèse pour quelqu’un, j’insiste toujours pour qu’il prenne le temps de bien peser ses attentes. Vous êtes une machine, d’accord, mais le principe reste valable.
— Ça me touche beaucoup, merci. Dex, ça ne t’embête pas ?
— Bien sûr que non. On va rester dans le village jusqu’à ce que tu aies pris ta décision. »
Leroy posa sa pomme et se pencha sur le comptoir. « Si vous restez ici, annonça-t-il en croisant les mains, il faut qu’on vous accueille mieux que ça. »
Les habitants de Pontaucha savaient faire la fête.
Quand vint le crépuscule, le village était transformé, et tous les habitants semblaient ravis de l’occasion. Des guirlandes lumineuses pendaient en sinusoïdes festives. Des lanternes dansaient dans le courant.
Un orchestre jouait doucement sur une plateforme flottante, et l’odeur du poisson grillé et des coquillages embaumait l’air estival.
Dex, en tailleur dans une demi-sphère moelleuse suspendue à un poteau au bout du quai, une assiette pleine en équilibre sur les chevilles, avait un bras derrière la tête et une brochette de beignets d’écrevisse dans l’autre main. Iel poussa un soupir de contentement.
Le souvenir du trajet pénible s’estompait déjà. Manger dans un fauteuil confortable, ça lui convenait.
Omphale, lui, avait embarqué dans la vedette de la vieille dame qui, le matin, s’était portée garante du travail de Leroy. Elle fendait l’eau à une vitesse digne d’une pilote beaucoup plus jeune, slalomant entre les bouées lumineuses censées garantir la sécurité de tous. Dex n’entendait pas leur conversation, mais leurs cris et leurs rires couvraient le bruit du moteur et le fracas des gerbes d’eau. Ils s’amusaient comme des petits fous.
Leroy s’approcha, avec deux grands verres pleins d’un liquide violet. « Je peux me joindre à toi, frœur ? J’apporte du carbu-rant.
— Ça tombe bien, j’avais soif. » Dex sourit en le regardant bien en face. Le cocktail dégageait un parfum fruité, avec des herbes écrasées et des baies. Ils trinquèrent et burent. « Par les dieux, comme c’est bon.
— On a la belle vie, ici, déclara Leroy en s’installant dans un fauteuil suspendu face à celui de Dex.
— Ça se voit. » Du pouce, Dex caressa son pendentif en forme d’ourse. « Encore merci pour tout à l’heure. J’espère qu’on n’a pas trop bouleversé ta journée.
— Même pas un peu. Au contraire, vous l’avez illuminée. » Il se tourna vers la rivière lorsqu’un double éclat de rire s’éleva du bateau. « Content de voir que Mme Amélia s’est trouvé une victime consentante.
— Mme Amélia ?
— C’est elle. Et Omphale est plus courageux que moi. Pour rien au monde je n’embarquerais avec elle.
— Pourquoi ? »
Leroy eut un grand geste vers le bolide qui tournait en épingle à cheveux en laissant le chaos dans son sillage.
« Omphale est étanche, lui.
— Omphale a bien de la chance d’avoir quelqu’un d’aussi gentil pour veiller sur lui. »
Le compliment était charmant, mais la fin de la phrase fit tiquer Dex. « Il n’a pas besoin de ma protection. Notre relation n’est pas celle-là.
— Quelle est-elle ?
— Tu as déjà reçu la visite d’un ami qui vient d’ailleurs ? De loin ? Un coin où les mœurs sont différentes ? Il faut lui faire visiter, lui expliquer ce qu’on va servir à table, comment marche la technologie dont ta maison est équipée, quelles sont les règles de politesse…
— Je vois.
— Entre lui et moi, c’est ça. Omphale est mon ami et je lui fais découvrir mon pays. Dans la forêt, les rôles étaient inversés. Les terres humaines, j’y suis chez moi ; tout le reste est le territoire d’Omphale. C’est un échange, tout simplement. »
Leroy, sirotant son cocktail, examinait Dex avec intérêt. « On raconte que vous étiez dans les Cornes. De l’autre côté des Frontières. »
Pour Dex, ce sujet touchait à l’intime. C’était dans la solitude qu’iel avait pris la décision de partir, et pour des raisons hautement personnelles. Voir ces sentiments incorporés à l’histoire très publique d’Omphale lui inspira un frisson troublé. Iel mit du temps à répondre :
« Oui. C’est vrai. »
Leroy, heureusement, perçut la vague gêne et reprit d’un ton plus doux. « C’est comment, là-bas ? »
Dans un soupir, iel accepta de se montrer vulnérable. « Beau. Effrayant. On comprend vite pourquoi nous avons cessé d’y vivre. »
Iel remarquait seulement maintenant que Leroy portait l’abeille de Chal sur un bracelet au poignet droit. Il la frotta machinalement, comme Dex avec son pendentif. « Et Omphale t’a permis de trouver ton chemin ?
— Oui. Si je n’avais pas croisé sa route, je ne sais pas ce qui me serait arrivé dans les bois. Soit j’aurais fait demi-tour, soit… » Un haussement d’épaules. « Je ne sais pas.
— Vous avez tous les deux eu de la chance, alors. » Leroy but une gorgée sans quitter Dex des yeux. « Personne n’est fait pour la solitude.
— Les robots, si.
— Peut-être, mais celui-ci me paraît ravi d’avoir de la compagnie. » Il se remit à rire devant les acrobaties nautiques de Mme Amélia.
« Il n’est pas le seul. »
La remarque eut le résultat espéré, et une étincelle apparut dans l’œil de Leroy, qui se mit à sourire. « Tu sais, frœur, je me demandais…
— Oui ?
— Si ton ami n’a pas besoin de toi, est-ce que… tu voudrais passer la nuit chez moi ? »
En une fraction de seconde, toutes les contrariétés de la journée s’évanouirent. « Oui. Volontiers. » Iel posa son assiette en se relevant.
« Oh… Maintenant ? »
Dex eut un grand sourire. « Tu as mieux à proposer ? »
Leroy rit de surprise et de joie. « Euh… Pas vraiment. Très bien. » Lui aussi se mit debout et il tendit la main à Dex.
Iel la prit. Leurs paumes se saluèrent. La promesse impulsive d’un bonheur de l’âme vibrait entre eux. Ensemble, ils se mirent en marche. À chaque pas ils se collaient un peu plus. Les lumières de la fête dansaient sur l’eau, et au-dessus les étoiles leur répondaient.
Dex aimait beaucoup son lit mais trouva très agréable de se réveiller dans celui de quelqu’un d’autre, pour une fois. Leroy occupait une vaste pièce derrière son atelier, et l’aménagement en était révélateur. Un grand lit bas : on s’y allongeait facilement, on avait du mal à en sortir. Le coin cuisine était simple et les placards, pleins d’ingrédients simples et bons. Il y avait un large fauteuil juste devant une sono haute performance, avec les enceintes tournées vers l’appuie-tête. Les bibelots et les objets d’art décoraient sans encombrer ; des pièces bien choisies qui racontaient une histoire.
Le mur qui faisait face au lit n’était qu’une immense fenêtre. Au matin, quand Dex ouvrit les yeux, ce fut la rivière qui la première lui dit bonjour. Leroy fut le second, alors qu’il n’était même pas encore éveillé. Dex sourit en écoutant son souffle endormi. Le parfum des draps propres les enlaçait. Dehors défilait une troupe de canards. Une tortue prenait le soleil sur un rocher. Une grue planta dans l’eau son cou interminable, remonta bredouille et partit chasser ailleurs. Dex s’appuya à l’oreiller afin de savourer les images, les sensations, les odeurs, sans les polluer de la moindre pensée.
Iel consulta son ordi posé sur la table de nuit. De nouveaux messages étaient arrivés, patients. Dex les consulta.
Encore des propositions émises par des inconnus de la Ville. Omphale accepterait-il de réaliser des enregistrements à l’usage des archives ? demandait la boîte de réception. Serait-il possible d’ajouter une troisième réunion publique à l’université, sachant que les deux premières étaient déjà complètes ? La guilde des mécaniciens les avait conviés à un dîner officiel, mais ils s’inquiétaient : la politesse n’exigeait-elle pas d’organiser pour Omphale un événement qui ne soit pas centré sur la nourriture ?
Dex éteignit l’ordi pour se concentrer sur les draps et les canards. On toqua à la porte, un son net mais discret. Leroy ne bougea pas. Après un instant d’hésitation, Dex se dépêtra du lit aussi doucement que possible. Iel cherchait ses habits quand on frappa une seconde fois. Iel enfila son pantalon, la chemise de Leroy et, pieds nus, traversa l’atelier pour aller ouvrir la porte, où l’on s’impatientait.
Iel trouva Omphale, les doigts repliés, prêt à toquer encore. De l’autre main il tenait une canne de bois ciré, sur laquelle il s’appuyait de tout son poids. « Bonjour, frœur Dex ! Félicitations pour les rapports sexuels de cette nuit ! »
Un rire s’éleva derrière le robot. Dex tendit le cou : Mme Amélia, la dame du bateau, munie d’une canne identique, gloussait dans son poing. À côté d’elle, un chariot vide lui avait sans doute permis de conduire Omphale jusqu’à l’atelier. Elle salua Dex d’un geste enjoué et d’un clin d’œil.
« Euh… » Dex se sentit rougir. Iel dut se racler la gorge. « Merci, Omphale.
— Mme Amélia s’est montrée excellente pédagogue. Elle m’a donné un aperçu des normes sociales régissant ces pratiques. Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris, mais elle a bien insisté pour que je ne vous dérange pas. Mais j’ai hâte de connaître les détails de votre… »
Dex toussota. « Oui, oui. Merci, madame Amélia.
— Je vais rentrer, Omphale, dit la dame. Les chats doivent réclamer leur petit-déjeuner. Mais reviens me voir quand tu veux, tu seras toujours le bienvenu. Je te laisse le chariot ?
— Non, merci. J’espère ne plus en avoir besoin. »
Pendant cet échange de politesses, Dex entendit bouger à l’intérieur. Laissant la porte ouverte, iel retourna dans la chambre, où Leroy avait mis de l’eau à chauffer. Il portait un pantalon.
« Bonjour », dit Dex avec un sourire en coin.
Leroy posa deux tasses sur le petit bar qui servait de table. « Salut.
— Omphale est là, annonça Dex en indiquant la porte. Je crois qu’il a pris sa décision. Pour sa prothèse.
— Oh. Bonne nouvelle. » Leroy ouvrit le frigo.
« Tu veux que je lui demande d’attendre dans l’atelier, le temps que tu te prépares ?
— Non, non, qu’il nous rejoigne. » Il prit un saladier plein d’œufs de cane tachetés et un bouquet de salade mélangée. « Je suppose qu’il ne veut rien manger ?
— Non, en effet. »
Le sourire de Leroy s’élargit. « Et toi ?
— Moi, avec plaisir ! »
Leroy se mit au travail en chantonnant.
On entendit la porte se fermer, puis les pas irréguliers d’Omphale qui s’approchait. « Bonjour, Leroy ! Félicitations pour…
— Omphale a passé la nuit chez Mme Amélia, coupa Dex.
— Oui, c’était merveilleux ! » Omphale s’assit sur un tabouret de bar. « J’ai pu jouer avec ses chats, elle m’a fait visiter l’atelier où elle peint, et elle a toute une collection de livres en papier ! C’est facile à lire, en fait, quand ils sont en bon état. »
Leroy, qui cassait les œufs, pencha la tête sur le côté. Dex expliqua : « Il y en avait plein dans l’ermitage que nous avons découvert dans les Cornes. On en a récupéré un lot pour le donner à l’université, mais la plupart tombaient en morceaux.
— Je vois. » Il souleva le saladier. « J’espère que tu aimes les omelettes.
— J’adore les omelettes. » C’était vrai.
Tout en battant les œufs, Leroy lui lança un regard doux.
« Est-ce la coutume ? souffla Omphale tandis que Leroy coupait des herbes dans les pots placés devant la fenêtre. Dans certains des livres que j’ai lus cette nuit, les personnages préparent le petit-déjeuner après une nuit passée à faire l’amour, mais ça ne m’a pas semblé systématique.
— Elle a quoi, comme genre de livres, Mme Amélia ? souffla Dex aussi bas que possible, en lançant au robot un regard effaré.
— Uniquement de la pornographie. J’ai beaucoup appris. »
Leroy réussit à rester impassible.
« Le petit-déjeuner n’est pas indispensable, expliqua Dex. Mais… Mais quand il a lieu, ça fait très plaisir.
— J’imagine que ça doit être agréable, en effet. » Un temps. « Miséricorde ! Faut-il que je vous laisse ? Est-ce que je vous dérange ?
— Tu peux rester, je pense. » Leroy lui jetait des regards complices, et il acceptait avec bonhomie l’irruption du robot chez lui. Dex avait la ferme intention de repasser par Pontaucha sans trop attendre. Un ton plus haut, iel reprit : « Alors, tu as réfléchi à ce que tu voudrais faire ?
— Oui, mais je ne suis pas sûr que ce soit possible.
— Je t’écoute », fit Leroy.
Omphale croisa les mains sur le bar. « Pourrais-tu fondre la pièce qui s’est cassée et t’en servir pour en imprimer une nouvelle ?
— Oui, facilement. Réutiliser du plastique de pétrole, c’est un peu long, à cause des procédures de sécurité, mais c’est tout à fait envisageable si tu n’es pas trop pressé.
— Merveilleux. » Omphale était soulagé. « C’est la solution que je choisis, alors.
— Je peux te demander pourquoi ? » intervint Dex, le menton sur le poing.
Le robot pesa ses mots un moment. « Je ne veux pas me séparer davantage des autres robots. Ici, je vis des expériences incroyables. J’ai vu des espèces d’arbres qui n’existent pas dans mon univers. J’ai fait du bateau. J’ai joué avec des félins domestiques. Je possède même une sacoche ! » Comme pour appuyer ses paroles, il souleva la bandoulière. « Une sacoche pour mes possessions ! J’accomplis des actes qu’aucun robot n’avait jamais accomplis ; c’est merveilleux, mais je ne veux pas leur devenir étranger. L’accumulation des différences entre eux et moi va bien sûr augmenter avec le temps, frœur Dex. La célébrité, c’est agréable, mais je ne sais pas encore si je l’apprécie vraiment, et je m’inquiète de devenir également célèbre parmi les miens. Alors… Ma vie sera différente, ça suffit bien. Je ne veux pas de différences physiques par-dessus le marché. » Un temps. « Tu comprends ce que je veux dire ?
— Oui, dit Dex avec un sourire plein de tendresse. Oui, je comprends. »
Leroy les observait, ému. « Je vais faire chauffer la broyeuse, dit-il en interrompant sa cuisine. On mangera pendant que ça fondra.
— Je peux t’aider ? demanda Dex.
— Non, non. » Il lui mit une main sur l’épaule au passage. « C’est ma chemise que tu portes ?
— Oui, pardon, fit Dex avec un rire gêné. J’ai voulu faire vite, et…
— C’est pas grave. » Leroy repartit vers l’atelier. « Tu devrais la garder. Elle te va bien. »
Quand il fut sorti, Omphale se pencha. « L’échange de vêtements, c’est une coutume ? »
Dex se sentit rougir. « Non.
— Ooooh ! » Omphale porta les mains à son menton anguleux. « Je crois que Mme Amélia aurait un commentaire à faire sur la situation. »
Dex ferma les yeux. « Je t’en supplie. Pas un mot à Mme Amélia. »
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