Histoires de moine et de robot T2 : Une prière pour les cimes timides
4. Les côtes
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LES CÔTES
Pour trouver l’océan, il suffisait de laisser un fleuve vous entraîner là où ça lui chantait. Une fois que l’air se mettait à sentir le sel, plein de destinations s’offraient à vous, mais Dex avait choisi Bord-d’Épave, pour la simple raison que c’était joli et que ça plairait à Omphale. L’atmosphère y était contemplative, avec des vagues argentées semées de rochers que sculptait l’étrange main des marées. Près de la Ville, il y avait des plages de sable fin aux vagues joueuses, mais Bord-d’Épave appartenait à une autre catégorie. Ici, les courants représentaient un risque aussi terrible que les prédateurs qui y nageaient. Le rivage était jonché de pierres qui ne deviendraient sable que dans plusieurs ères géologiques, et les falaises d’où elles provenaient dominaient la mer de leurs arêtes tranchantes.
Malgré l’hostilité apparente du secteur, tout grouillait de vie. Des oiseaux noirs nichaient dans des fissures accessibles seulement depuis les airs, et des épicéas poussaient jusqu’au bord du vide, courbés mais solides dans la brume salée. En regardant bien, on découvrait même une certaine douceur. Des fraises marines poussaient dans les anfractuosités du rocher, et des gemmes d’un orangé mat se cachaient parmi les galets. Il y avait aussi des habitants, regroupés en hameaux de dix ou douze familles, et qui réussissaient à vivre en ces contrées inhospitalières.
Du sommet de la falaise où Dex avait mis pied à terre, on apercevait ces villages clairsemés. Omphale observait les alentours avec un intérêt manifeste. La semaine précédente, il avait acquis une paire de jumelles. « Leurs maisons me paraissent assez frustes. »
Hochant la tête, Dex installa les chaises pliantes. Iel voyait très bien de quoi parlait Omphale : des cahutes simples mais solides aux murs d’épicéa et de bois flotté, construites non loin des jetées où, le soir venu, s’amarreraient de petits voiliers chargés de la pêche ramenée par leurs filets à main.
« J’ai tellement hâte d’aller à la plage, frœur Dex ! Je n’ai jamais passé beaucoup de temps dans des écosystèmes littoraux, et ça remonte à des années. »
Dex poussa un soupir. C’était le début d’une conversation qu’iel repoussait depuis un bon moment, et qui devenait inévitable. Iel s’était torturé l’esprit pour savoir comment aborder le sujet. C’était même un peu tard, mais Omphale s’était tellement plu dans les Confluents que Dex avait rechigné à gâcher sa belle humeur. La question allait pousser le robot à l’introspection ; au bout du compte, iel avait jugé plus généreux de préserver son insouciance.
Ce qui ne rendait pas l’information plus facile à partager.
« Omphale, il y a… » Dex fourra les mains dans ses poches avec un petit claquement de langue. « Je ne cherche pas à casser l’ambiance, mais il faut qu’on parle de… de nos attentes pour les prochains jours. Je ne… Je ne sais pas… si on pourra voir la plage de près. »
Le robot baissa ses jumelles. « Et pourquoi ? »
Dex soupira, s’assit, et fit signe à Omphale de l’imiter. « Pour deux raisons. Primo, les Côtes comportent beaucoup de zones renaturalisées. Tu peux t’y rendre, si tu veux, mais pas moi. Il n’y a ni routes ni chemins, et les animaux qui y vivent n’ont pas l’habitude des humains et ne doivent pas être dérangés.
— Des oiseaux en période de nidification, par exemple ? Des phoques avec leurs petits ?
— Sans doute. Je ne sais pas au juste. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai rien à faire dans ces coins-là. Au sens propre. Sur la côte, la présence humaine est minime, et c’est délibéré.
— Sage décision, fit Omphale. Mais cette plage-ci ? » De la tête, il désigna les petites maisons au pied de la falaise.
« C’était mon “secundo”. » Dex cherchait le mot juste. « Les villages de la région… risquent de ne pas nous accueillir à bras ouverts. » Encore un soupir. « Toi, surtout.
— Oh. » Quoique désarçonné, le robot restait calme. Il croisa les mains sur ses genoux et interrogea Dex du regard. « Pourquoi ? »
Dex gonfla les joues en se laissant aller contre le dossier de sa chaise. « Ici, les gens n’apprécient guère les technologies modernes. Aucune technologie, pour être honnête, à l’exception des plus primitives.
— Tu l’avais évoqué quand nous étions à l’ermitage, mais tu n’as jamais donné de détails. »
Dex entreprit de résumer la situation. « Après la Transition, certains sont partis dans les extrêmes. Pour eux, la technologie est une pente savonneuse qui mène tout droit à un retour à l’ère des usines ; ils refusent donc l’automatisation. Souvent, ils évitent même d’utiliser l’électricité, sauf parfois pour se chauffer, et encore. Certains emploient des animaux pour tirer et soulever des charges, mais beaucoup se limitent à ce qu’ils peuvent porter eux-mêmes. Et c’est très bien, ils font comme ils veulent, leur vie leur appartient. Mais ils ont tendance à ne pas apprécier qu’on introduise de la tech sur leur territoire. Pendant mes tournées de moine de thé, je pénétrais rarement dans le village. En général, je m’arrêtais avant et j’attendais que les gens viennent à moi. Comme maintenant.
— Pourquoi ne voulaient-ils pas que tu t’approches ?
— Parce que j’ai une bouilloire électrique. Et un chariot-vélo. Et un ordinateur de poche. Et un frigo. Et ainsi de suite. »
Omphale baissa les yeux sur sa carcasse métallique. « Si les chariots-vélos et les bouilloires électriques les gênent, je comprends que ma présence soit problématique.
— Oui », fit Dex avec un air navré.
Le robot passa une main sur les pièces apparentes de son ventre, comme s’il ne les avait jamais vues. Dex regrettait d’avoir dû parler de ça. Omphale ne doutait pas de sa valeur intrinsèque – Je sais que je suis merveilleux, avait-il déclaré dans la forêt –, et le voir remettre en cause son propre corps donnait à Dex l’envie de regagner la route et d’oublier la région.
Omphale releva la tête. Ses yeux brillaient d’un éclat moins vif. « C’est la première fois que je me vis comme un problème. C’est un sentiment fort déplaisant.
— Tu veux qu’on s’en aille ? Tu n’as qu’un mot à dire. Pardon, j’aurais dû te prévenir, c’est de ma faute. Rien ne nous oblige à…
— Si, coupa Omphale d’une voix ferme. Je suis venu pour rencontrer l’humanité, et les gens que tu m’as décrits en font partie au même titre que toi. Je ne ferais pas honneur à ma quête si j’en refusais les parties moins agréables. »
L’admiration s’empara de Dex, qui pressa le poignet de son ami. « Bon. Mais c’est toi qui décides. À la seconde où tu changes d’avis, on met les bouts.
— D’accord. » Omphale lui tapota la main.
« Et ne te fourre pas dans la tête que tu serais un problème ! ajouta Dex avec véhémence. Si tu les déranges, tu n’y seras pour rien, ça viendra d’eux. Ça ne te concernera même pas vraiment. Ils ne comprennent pas ta nature, c’est tout. Ils ne savent pas comment t’intégrer à leur vision du monde, et ça leur fait peur. Parfois, l’inconnu, ça nous rend idiots. »
Omphale réfléchit. « Comme les élans.
— Quoi ?
— Les élans non plus, ils ne comprennent pas les robots. Ils ne savent pas quoi penser de nous, et ça leur fait peur, ce qui les rend… désagréables. » Omphale hocha la tête. « Avec les élans, je ne me sens jamais visé personnellement. Il ne faut pas aller à eux, il faut les laisser venir à soi. » La lumière revint dans ses yeux. « Dit comme ça, je comprends. Tu t’es déjà fait charger par un élan, frœur Dex ?
— Je… Jamais, non.
— Hum. » Omphale se tourna vers l’océan. « Je te déconseille l’expérience. »
Une différence fondamentale séparait l’esprit des robots et celui des humains ; en quelques mois, Dex avait appris à bien la connaître. Car, même si Omphale se laissait parfois distraire par un stimulus intéressant, il était tout aussi capable de se consacrer indéfiniment à une tâche précise sans jamais avoir besoin de s’interrompre. Dex se considérait comme plutôt tranquille, mais iel ne soutenait pas la comparaison avec une créature dont les pairs se promenaient dans la forêt pour admirer la formation des stalagmites et la croissance des chênes. Par rapport aux robots, les humains étaient incapables de se concentrer, et Dex en souffrit amèrement au cours de la journée, qui s’écoula sans qu’aucun habitant ne vienne leur rendre visite. Pour passer le temps, iel astiqua son vélo, prépara le déjeuner, répondit à quelques messages, arrosa ses herbes dans la roulotte, fit une petite sieste, et enfin tria un placard dont le désordre l’agaçait depuis des semaines.
Omphale, lui, resta assis. Il ne lut pas une page de livre. Il ne parla pas beaucoup. Il ne bougea pas. Il attendit patiemment des gens qui ne viendraient peut-être jamais.
Jusqu’à ce que quelqu’un vienne.
Une silhouette escaladait le sentier de la falaise. Quarante ou cinquante ans, mince, tonique, avec une tresse poivre et sel. Un gros tricot pour affronter le brouillard, juxtaposition cocasse avec les sandales en cuir de poisson. Dex fit un signe de la main ; Omphale l’imita, rompant en un instant sa veille silencieuse. La personne s’arrêta une seconde, examina le robot en haussant les sourcils, puis salua de la tête. Iel donna à Dex l’impression que rien ne l’étonnait jamais.
« Bonjour ! » Dex adopta tout naturellement l’attitude des moines de thé : une amabilité impersonnelle, souriante mais un peu artificielle. « Joignez-vous à nous, je vous en prie.
— Eh bien, vous n’êtes pas ordinaire ! dit l’autre, toujours désinvolte, en regardant Omphale.
— Je m’appelle Omphale, répondit le robot avec un geste poli. Et voici frœur Dex. Nous sommes amis.
— C’est un plaisir de faire votre connaissance. Je m’appelle Avery.
— Nous sommes contents de vous rencontrer, menestre Avery. » Dex voulait se montrer aimable sans trop influer sur la conversation.
Iel avait peu à peu compris que son rôle dans pareilles circonstances était d’aplanir le terrain, mais uniquement quand c’était nécessaire. D’assurer la traduction. De jouer les cicérones ou les chiens de troupeau. D’aider Omphale à rester dans les clous, de briser la glace si elle se révélait trop épaisse ; mais les protagonistes étaient Omphale et ses interlocuteurs. Dex, rien qu’un truchement. Au fond, sa profession l’y préparait. Apprêter une toile sur laquelle les gens cherchaient à se connaître, c’était la raison d’être du service monastique.
Mn Avery tira de sa sacoche une outre de cuir et but une longue gorgée. « La piste est plus facile à la descente. » Iel se tourna vers Omphale. « Comment vos pieds de métal se débrouillent-ils en montagne ?
— Très bien. Ils ont une excellente adhérence, et mon sens de l’équilibre est meilleur que jamais.
— En voilà une bonne nouvelle : je suis là pour vous inviter. » Mn Avery reboucha son outre et la rangea. « Voulez-vous descendre pêcher avec moi ? Du ponton, simplement ; pas besoin de monter en bateau. »
La surprise de Dex était sans bornes. Iel coula un regard vers Omphale afin de se caler sur sa réaction.
Le robot souriait, mais son crâne bourdonnait fort. « Je serais enchanté de vous accompagner, oui. Mais je ne m’adonne à aucun comportement prédateur. Serai-je obligé de participer ? »
Mn Avery haussa les épaules. « Faites comme il vous plaît. Je peux vous trouver une canne, vous pouvez regarder tranquillement. Pour moi, ça ne change rien. » Iel fit signe à Dex. « C’est valable pour vous également, frœur.
— La pêche, ce n’est pas ma spécialité, mais… » Croisant le regard d’Omphale, iel comprit que le programme de la journée était décidé. « D’accord. Allons-y. »
Quand le petit groupe atteignit le pied de la falaise, les portes du village étaient closes. Bien que toutes les maisons soient construites sur pilotis, au-dessus du sable, par les fenêtres Dex voyait du mouvement. Quand Omphale s’approcha, un rideau se tira d’un coup sec. Dans une autre baraque, deux gamins collaient leur nez à la vitre, jusqu’à ce qu’une haute silhouette les en éloigne. Dex espérait qu’Omphale ne l’avait pas remarqué, mais dans les yeux du robot la lumière pâlissait rapidement, et iel vint lui prendre la main. Ensemble, ils suivirent Mn Avery jusqu’au ponton. Les robots ne se donnaient jamais la main, Dex l’avait appris, mais les humains si, et, vu la façon dont Omphale s’accrocha à la main de chair, il comprenait bien le sens de cette pratique.
Mn Avery secoua la tête sans ralentir le pas. « Ne leur prêtez pas attention. Je suis chez moi ici, autant qu’eux, et vous êtes mes invités. » Iel regarda Omphale bien en face. « Nous ne sommes pas très accueillants, hein ?
— C’est un peu décourageant, avoua le robot d’un ton calme. J’essaie de suivre le conseil de frœur Dex et de ne pas le prendre personnellement. Pourtant, la journée est assez pénible, je l’admets.
— Elle n’est pas terminée », fit Mn Avery avec un sourire compatissant.
Tous trois arrivèrent au ponton de bois blanchi par les embruns. À l’extrémité s’entassait du matériel de pêche devant trois coussins alignés. Apparemment, Avery avait prévu qu’ils accepteraient son invitation.
Iel indiqua les cannes. « Alors, Omphale, qu’en dites-vous ? Vous voulez essayer ou regarder ?
— Je vais regarder, merci.
— D’accord. » Iel en prit une et tendit l’autre à Dex. « Frœur ? »
Du bout des doigts, Dex caressa le bois poli. Iel n’avait jamais pêché avec du matériel fait main, mais ça fonctionnait comme un objet imprimé. La pêche, ce n’était pas bien compliqué.
Omphale, très intéressé, se pencha pour examiner la canne de Mn Avery. « Comment ça marche ?
— On accroche l’appât là-dessus, dit-iel en lui montrant l’hameçon. Ensuite, on le met dans l’eau et on attend.
— On attend quoi ?
— Qu’un poisson morde à l’hameçon.
— Je vois. Très malin. Les outils, ça facilite la tâche, quand même. J’ai toujours de la peine pour les ours, quand ils passent leurs journées dans l’eau la gueule ouverte. Les jeunes ont toujours l’air déçus. » Il s’inclina encore plus, intrigué par l’hameçon. « Qu’est-ce que vous utilisez comme appât ? »
Mn Avery souleva une petite boîte au couvercle percé de trous et l’ouvrit, révélant une masse grouillante.
« Oh ! s’écria Omphale. Des lombrics violets !
— Vous connaissez, je vois, dit Mn Avery avec un petit rire.
— Oui, mais… » Le robot se tourna vers le village et le rivage rocheux. « Où les trouvez-vous ? Ils vivent sous terre, dans les forêts humides.
— J’en ai un bac à la maison. Ils mangent les reliefs de mes repas, et je m’en sers pour pêcher les repas suivants.
— Vous élevez des vers, reformula Omphale. Dans une boîte.
— On peut dire ça comme ça.
— Avant de les planter sur un hameçon. » Il releva la tête. « Vivants ?
— C’est mieux, pour attirer l’attention des poissons. »
Le crâne d’Omphale vrombissait de consternation. « Quelle vie incompréhensible ils doivent mener. Quelle mort incompréhensible. »
Dex saisit un asticot dans la boîte sans céder à la crise existentielle et, murmurant des excuses, appâta sa ligne.
Ils s’assirent sur les coussins. Omphale, au centre, regardait Mn Avery et Dex lancer leurs lignes dans l’eau agitée. « Ça prend combien de temps ?
— Le temps nécessaire. » Mn Avery s’installa confortablement en souriant au robot. « C’est pour ça qu’il vaut mieux avoir des gens avec qui discuter. » Iel cala sa canne entre ses genoux pour tendre le bras et extirper de son fatras une vieille gourde cabossée. « Du thé, frœur ? Sûrement moins bon que vos infusions, bien sûr, mais…
— Oh, oui, avec plaisir, merci ! »
D’une besace, Mn Avery sortit deux gobelets en bois. « Alors, vous étiez où, avant d’arriver ici ?
— On vient d’Aciérie, répondit Omphale.
— Et nous sommes votre première étape sur la côte ?
— Oui. »
Iel servit Dex. « Vous allez où, ensuite ?
— Nous allons traverser votre territoire en continuant vers le sud-est, expliqua Omphale, et passer ensuite un peu de temps dans les Prairies avant de nous diriger vers la Ville.
— Vous prendrez la grand-route ou la 26 ? »
Omphale interrogea Dex du regard.
« Sans doute la 26 », dit Dex, la canne dans une main, dans l’autre le thé qui refroidissait. Iel reconnut l’odeur de blé-d’abeille et de citron confit. « C’est plus long mais plus joli.
— Pour sûr. La ceinture verte de la 26, en cette saison, c’est magnifique. Méfiez-vous quand même, les faucons des marais deviennent agressifs si on s’approche trop.
— Ça ne m’étonne pas, fit Omphale. Je connais mieux les faucons à bec noir, mais les deux espèces sont très proches. J’ai souvent dû m’accroupir alors que je traversais une zone de nidification. Ils ont tendance à viser les yeux, vous avez remarqué ?
— Ah ça oui ! » gloussa Mn Avery.
Omphale resta un instant perdu dans ses pensées. « Quelque chose m’intrigue, menestre Avery, si ça ne vous dérange pas…
— Pas du tout, répondit-iel sans attendre d’en savoir plus.
— Votre connaissance des Prairies m’étonne un peu. J’avais cru comprendre que les habitants de villages comme le vôtre sont…
— Terriblement isolationnistes ?
— J’allais dire casaniers.
— C’est vrai. Mais on a quand même l’excursion. Dans mon hameau, plus personne ne la pratique, sauf moi. Mais je compte.
— C’est quoi, l’excursion ? demanda Omphale en se penchant vers Dex.
— C’est une tradition de la région. On encourage les gens à partir se promener quelques semaines dans les territoires voisins, histoire de voir comment les autres vivent. Mon explication vous convient, menestre Avery ?
— C’est ça. J’en fais une tous les ans, et en général j’emprunte la 26. Mais pas chaque fois. Un peu de changement, ça fait du bien. Un peu d’improvisation.
— Et ça vous plaît, la vie dans les autres villages ? demanda Omphale.
— Beaucoup. C’est très confortable. Facile. Parfois, j’ai du mal à partir.
— Mais vous rentrez toujours chez vous.
— Oui.
— Puis-je vous demander pourquoi ? J’ai bien observé frœur Dex et iel a le plus grand mal à se débrouiller sans assistance technologique. »
Mn Avery éclata de rire. « Vous confirmez, frœur ?
— À cent pour cent. Ne m’en veuillez pas, mais j’ai besoin de radiateurs et d’une douche chaude.
— C’est parfaitement respectable. Les bains froids, personne n’aime. » Iel se tourna vers Omphale. « Mais c’est justement pour cela que je reviens toujours. Chez nous, on pense ceci : plus on s’éloigne de notre nature animale, plus on en oublie les implications, plus notre lien avec la nature risque de se rompre. L’histoire nous a bien montré à quoi cela mène. » Iel inclina la tête. « Ce n’est pas à vous qu’il faut que j’explique la suite.
— Moi, je n’y étais pas. Dans les usines, je veux dire. »
Devant l’étonnement de Mn Avery, Dex intervint pour expliquer que les robots des usines avaient servi à construire les nouvelles générations, préférant respecter le cycle de Bosh plutôt que de vivre indéfiniment.
Pour la première fois, Avery manifesta de la surprise, discrète mais indéniable. « Ça donne à réfléchir », finit-iel par murmurer en haussant les sourcils.
Omphale, lui aussi, était songeur, mais pour d’autres raisons. « Vous préférez donc l’inconfort ?
— Bien sûr que non. En revanche, je pense que l’excès de confort est dangereux. » Un sourire. « Notre moine de thé ne doit pas être d’accord. »
Dex fit une petite grimace. « Mon rôle n’est pas d’entrer dans de grands débats théologiques avec les gens que je rencontre. Je suis là pour servir le thé, rien de plus.
— Quel sens de la diplomatie ! Êtes-vous écologiaire ?
— Non, essentialiste.
— Ah ! s’écria Mn Avery comme si cela expliquait tout. J’aime beaucoup les essentialistes. Je ne suis pas d’accord avec vous, naturellement, mais votre style me plaît.
— De quoi parlez-vous ? » demanda Omphale.
Dex regarda en l’air le temps de trouver une formule qui résume simplement les nuances des différents courants religieux. « En quelques mots, je crois que même si nous pouvons et devons nous rapprocher des dieux, il nous est impossible de comprendre le divin et la nature de l’univers et, par ce fait, nous devons bâtir une société adaptée à nos besoins à nous ! En tant que disciple d’Allalae, je pense donc que nous avons le droit d’utiliser tout ce que nous voulons pour assurer notre sécurité et notre confort, à condition de ne pas faire de mal à la nature et de ne pas blesser autrui.
— Je vois. » Omphale se tourna vers Mn Avery. « Et vous, qui renoncez à bien des conforts, quelle est votre perception d’Allalae ?
— Non, non, je ne vois pas les choses ainsi, pas du tout ! Au contraire, notre mode de vie nous montre combien le monde est confortable. Simplifier notre vie, ça rend les petits conforts encore plus appréciables. Sans une tempête hivernale qui abat un mur branlant, on n’apprécie pas pleinement ses murs bien isolés. On ne connaît pas vraiment le goût des fraises si on n’attend pas six mois qu’elles aient mûri. Ailleurs, ils croulent sous les petits luxes, mais ils ne comprennent pas que les seuls plaisirs nécessaires sont un ventre plein, un toit solide et de la compagnie. Le reste, le monde nous le fournit tout seul. » Iel sourit à Dex. « Qu’en pensez-vous, frœur ?
— Je dirais qu’aucune sorte de construction n’est nuisible si elle a prouvé qu’elle n’était pas néfaste.
— Oh, le beau débat qu’on pourrait avoir là-dessus ! s’écria Mn Avery, une étincelle dans l’œil.
— Il est certain que… » Sentant la canne à pêche tressauter, Dex s’interrompit. « Oh, merde ! Omphale, tu peux… » Iel tendit son gobelet au robot et, à deux mains, entreprit de remonter la ligne le plus vite possible.
« Et voilà ! » dit Mn Avery, qui coinça à nouveau sa ligne entre ses jambes afin d’attraper une épuisette dans son matériel. « Pardon, Omphale ! » Iel dut se pencher par-dessus le robot pour l’approcher de Dex.
« Vous voulez que je me… » Omphale s’apprêtait à s’écarter.
« Non, ça va », dit Dex qui tirait de toutes ses forces.
Quelques tours de manivelle plus tard, le poisson jaillit dans une grande éclaboussure. L’absence de pression lui arrachait des convulsions. Il était un peu plus long que son avant-bras, avec des écailles argentées qui luisaient au soleil.
Mn Avery le fit glisser dans l’épuisette, avec une main pour l’immobiliser dans les fibres tissées. « Frœur, vous voulez bien… »
Dex posa sa canne sur le ponton et retira l’hameçon de la gueule du poisson. Alors l’activité des humains put ralentir, et Mn Avery posa le filet derrière eux pour qu’ils examinent leur prise.
« C’est… » Dex pinça les lèvres. « C’est un poisson.
— C’est un miroir. Une chair très fine. » Montrant une raie brune qui courait de la tête à la queue du poisson, Avery ajouta : « Ça veut dire qu’elle a déjà frayé et qu’elle n’est plus fertile. On peut donc la garder.
— Elle est belle », dit Omphale. Il était fasciné, mais sans sa jubilation habituelle. Il regardait tour à tour Mn Avery et frœur Dex. « Comment la tuerez-vous ? » Une pointe de chagrin perçait dans sa voix, mais il y avait aussi une résignation née de toute une vie à voir les animaux sauvages manger et être mangés.
Avery, percevant l’humeur du robot, prit un ton plus sobre. « Ma foi… » Iel consulta Dex du regard, qui lui fit signe de continuer. « Nous laissons l’air s’en charger. »
Omphale ne répondit rien. Ses yeux luisants étaient rivés au poisson. Il examinait les ouïes qui palpitaient dans un oxygène inutilisable. Il regardait, il regardait, et plus il regardait, plus Dex avait du mal à regarder. Iel avait souvent pêché, avait vu mourir un grand nombre de poissons, en avait mangé un nombre incalculable. Mais, essayant de se mettre à la place d’Omphale, iel était mal à l’aise, comme coupable de voyeurisme.
Et pourtant non. Iel avait arraché cet animal à son océan natal. Iel avait décidé que la vie de cette créature devait prendre fin, sous un prétexte de ventre vide et de nécessité. Omphale avait raison de boire le calice jusqu’à la lie. Dex avait honte de s’en être toujours dispensé.
Omphale tendit le bras. Avec une délicatesse déchirante, il posa les doigts sur le corps mourant. Ses yeux se concentrèrent. Il pencha la tête. « Ça va aller, murmura-t-il de sa voix métallique pleine de respect et de chagrin. Je sais, ce n’est pas juste. Mais ça va aller. C’est bientôt fini. »
Mn Avery, comme Dex, exsudait la gêne. Iel hésita un moment avant de poser une main sur l’épaule du robot. Les mouvements du poisson ralentissaient. Dex vint se placer de l’autre côté de son ami, une prière silencieuse à Bosh dans le cœur. Tous les trois, ensemble, immobiles, ils veillaient une créature qui n’avait jamais existé auparavant et n’existerait plus jamais, jusqu’à ce que son épreuve s’achève.
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