Histoires de moine et de robot T2 : Une prière pour les cimes timides

5. Les prairies

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LES PRAIRIES

 

« On peut recommencer ? demanda Omphale

— Si tu veux, dit Dex qui pédalait dans l’ombre pommelée.

— Ta mère, c’est Nora, et ton père, c’est Théo. » Le robot levait un doigt à chaque prénom.

« Oui.

— Ils sont toujours ensemble.

— Oui.

— Ils ont une partenaire qui s’appelle Abby, mais ce n’est pas une figure parentale.

— Pas trop, non. Quand elle a emménagé avec nous, j’étais déjà ado. Mais on s’entend bien. »

Omphale hocha la tête. « Et ton père a un amoureux : Jasper.

— Non. L’amoureux de mon père, c’est Félix. Jasper est le fils de Félix, et donc mon beau-frère.

— Mais vous n’avez pas grandi ensemble, précisa le robot, mécontent de s’être trompé.

— Non. Papa et Félix se sont rencontrés alors que j’avais quitté la ferme, et Jasper n’est venu y vivre que quelques années plus tard encore. »

Le crâne d’Omphale bourdonnait. « Mais tu as grandi avec tes sœurs. » Il se remit à compter sur ses doigts. « Violette, Sadie, et toi. Dans l’ordre. Elles sont plus âgées que toi.

— En effet.

— Et c’est Violette… Non, c’est Sadie qui est, biologiquement, la fille de tes deux parents.

— Oui.

— Violette, c’est la fille de Nora et de… Oh, non…

— De Radley.

— Radley ! soupira Omphale. Oui, lui et ta mère étaient ensemble, après ils se sont séparés, et maintenant elle est avec ton père, mais Radley et elle sont restés très amis.

— Je le considère comme mon second père. Liz et lui sont nos voisins depuis toujours. »

Effaré, Omphale tourna la tête. « Liz ? Qui est Liz ?

— La partenaire de Radley.

— Ensuite il y a tes tantes, tes oncles, tes cousins et cousines, souffla Omphale, découragé. Et tes sœurs ont des partenaires et des enfants.

— Les cousins et cousines aussi ! rappela Dex avec un sourire.

— Vous êtes une espèce sociale, je sais bien, grogna Omphale, mais – miséricorde, frœur Dex ! – je ne vais jamais m’y retrouver.

— C’est normal. L’ambiance est chaotique, là-bas, et personne ne s’attendra à ce que tu comprennes grand-chose. Tu verras, mon père s’emmêle tout le temps avec le nom des petits.

— Mais je tiens à faire bonne impression ! » Omphale se détourna pour suivre le vol d’un oiseau. « Rencontrer ta famille, ça n’est pas comme rencontrer des inconnus !

— Tu ne comptes pas t’installer à la ferme, Omphale, dit Dex en riant. Ce qu’ils vont penser de toi n’a pas d’importance.

— Oui, mais… Oh, non ! J’arrive les mains vides ! »

Dex essaya de ne pas quitter la route des yeux. « Tu aurais voulu apporter un cadeau ?

— Ça se fait, dans les livres. Quand on est invité chez des gens. La coutume veut qu’on offre un cadeau à ses hôtes, non ?

— Oui, c’est vrai, mais…

— J’ai besoin d’un cadeau, frœur Dex ! » Un silence. « Je n’ai encore jamais offert de cadeau. Quel genre d’objet conviendrait ? » Il se mit à fouiller dans sa sacoche. « J’ai de merveilleux cailloux. Je ne souhaite pas me séparer de mes jumelles. Des pinces à linge, peut-être ? Ça leur plairait ?

— Pourquoi as-tu des… » Dex décida de ne pas aller au bout de sa question. « Je sais. Un peu plus loin, il y a le stand d’un maraîcher, et il vend du vin de cerises. Si tu en apportais deux bouteilles, ça leur ferait plaisir.

— Parfait. » Omphale referma sa sacoche et repartit d’un pas plus assuré. « Je vais échanger des galets contre du vin de cerises et l’offrir à mes hôtes. Ha !

— Qu’est-ce que ça a de drôle ?

— C’est très humain, et moi pas du tout. Et ce n’est pas drôle, c’est délicieux ! Tout comme savoir calmer un loup en s’allongeant sur le dos. Ou demander aux geais-soleils de s’identifier.

— Demander quoi ?

— Tous les geais-soleils ont un cri d’identification, expliqua Omphale d’un ton patient. Un nom, si tu préfères. Et ils ont un cri qui demande à tous les autres geais-soleils du secteur de chanter pour s’identifier.

— Et tu sais l’imiter ? »

Omphale était ravi. « Voyons s’il y en a autour de nous. »

Il ouvrit la bouche pour émettre une imitation parfaite d’un croassement de corvidé, si fort que l’écho en résonna dans les branches. Il y eut un silence puis, pas très loin, quelques notes lui répondirent et, plus distante, une autre mélodie, similaire mais différente.

« Ouah ! Génial ! »

Omphale hocha la tête et se tourna vers les arbres, espérant sans doute apercevoir les oiseaux avec qui il discutait, mais quelque chose d’autre attira son attention. « C’est magnifique.

— Quoi donc ?

— La timidité des cimes, ça m’impressionne toujours. Pas toi ? »

Dex n’y comprenait rien. « Qu’est-ce qui t’impressionne ?

— Arrête-toi. Regarde en l’air. »

Avec un soupir, Dex serra les freins, mit pied à terre et leva la tête.

Omphale dessinait des lignes dans le vide. « Regarde la cime des arbres. Tu ne remarques rien ?

— Euh… » Iel ne voyait pas où le robot voulait en venir. Il y avait des branches, bien sûr, et des feuilles, et… « Oh. Oh ! Elles… » Et Dex se tut. Sa perception du paysage venait d’être bouleversée à jamais.

Malgré leur nombre et leur densité, aucun des arbres ne se touchait. Comme si une gomme géante s’était promenée entre les cimes pour faire de chaque arbre une île entourée d’une frontière de ciel bleu. Ça évoquait à Dex des pièces de puzzle disposées sur une table, toutes à leur place mais pas encore emboîtées. Non que les arbres fussent malades ou leur feuillage clairsemé, non. Au contraire, ils étaient magnifiques, touffus, verdoyants.

Et pourtant, sans jamais se toucher, ils savaient exactement quand cesser de s’étaler pour laisser à leurs voisins la place de s’épanouir eux aussi.

« Comment…

— Personne n’a jamais réussi à l’expliquer. À ma connaissance, en tout cas. Certains pensent que ça permet de minimiser la compétition. D’autres, que ça limite la propagation des maladies. Mais comment les arbres décident de limiter leur croissance à ce moment-là et pas à un autre, aucune idée. C’est un mystère. »

Dex, devant cet étrange phénomène, eut une pensée pour Samafar. « Je ne l’avais jamais remarqué. » Cela l’agaçait. Iel avait grandi dans la région et sillonné cette route pendant des années.

Maintenant qu’Omphale le lui avait montré, cela sautait aux yeux ; mais, toute sa vie, ça n’avait été qu’un décor anodin. Iel ne l’avait jamais vraiment regardé. À présent, iel ne voyait plus que ça.

« Je m’étonne que tu ne connaisses pas le concept de timidité des cimes. Les plantes, c’est ton rayon, pourtant.

— Les herbes aromatiques et les plantes d’ornement, oui, mais pas les arbres. Ou rien que leurs noms.

— C’est l’avantage, avec les arbres. » Les mains sur les hanches, Omphale contemplait le paysage. « Ils ne vont nulle part. Tu peux prendre ton temps pour faire leur connaissance. »

Rentrer chez soi, c’était toujours étrange. Pour rentrer, il fallait avoir pris le départ, ce qui vous transformait de manière irréversible. Bizarre, ensuite, de revenir en un lieu qui serait à jamais ancré dans le passé. Comment ce lieu pouvait-il exister encore, si l’individu qui y vivait n’existait plus ?

Pourtant – ce qui était contradictoire –, voir les changements opérés en votre absence faisait un effet surréaliste. Sur la route qui menait à la ferme familiale, Dex le ressentait pleinement, comme à chaque fois. La route était la même, mais on avait réparé la clôture. Le champ était le même, mais on avait coupé à ras les buissons de griaises. La ferme, c’était l’endroit où Dex savait qu’on l’accueillerait toujours à bras ouverts, mais jamais de la même façon qu’avant son départ ; l’endroit qu’iel connaissait par cœur et ne connaissait plus.

Peu après le dernier carrefour, iel s’arrêta sur le bas-côté et gara la roulotte près du vieux chêne auquel iel aimait grimper dans son enfance. Iel serra les freins, attrapa un sac de vêtements et verrouilla la porte.

« Pourquoi tu te gares ici ? » Omphale regarda autour de lui. « Je ne vois aucun bâtiment.

— Parce qu’on est en avance et que je veux être moins en avance.

— Mais pourquoi ?

— Tu comprendras. Et de toute façon la balade est jolie, et tu verras mieux le domaine. »

La route serpentait telle une rivière paresseuse, et les deux amis marchaient d’un pas tranquille. Ils traversèrent le verger, où des poules et des cailles tachetées grattaient l’herbe pour se gaver d’insectes. Ils longèrent l’un des pâturages, mis en jachère grâce à des semences de radis, de lentilles, d’avoine rude et de trèfle, que le troupeau dévorerait l’année suivante. Ils appro-chèrent du bassin qui constituait l’ultime filtre à eaux grises de la ferme ; à leur passage, des canards tapageurs disparurent entre les nénuphars. Dex et Omphale s’arrêtèrent une minute afin de regarder un nuage de libellules bleues qui patrouillaient, puis reprirent leur chemin : un champ non cultivé, couvert de panneaux solaires et de ruches ; des rangées nettes de serres arrondies ; l’atelier, la cabane à outils, le cellier… jusqu’à ce qu’ils touchent au but.

Les maisons qui constituaient le cœur de la ferme étaient aussi variées que leurs habitants. Certaines étaient en bois, la plupart en torchis. La plus ancienne était aussi la plus grande : un vieux corps de bâtiment, au centre, couronné d’un toit vert et d’une éolienne. Une véranda soigneusement entretenue l’entourait sur les quatre côtés, avec une foule de coins confortables pour qui voulait s’asseoir et se reposer un moment. Mais, quand Dex et Omphale approchèrent, il n’y avait personne. Tout le monde était dedans. Bien sûr, Dex les entendait parfaitement.

« Tout va bien ? demanda Omphale, une bouteille enrubannée dans chaque main. Pourquoi ce vacarme ?

— C’est l’heure du dîner », soupira Dex.

Ils empruntèrent le plan incliné qui menait à la porte d’entrée. Leurs pas résonnaient sur les planches de cèdre bien huilées. Les premiers à les entendre furent les chiens, qui sortirent en courant dans un chœur d’aboiements. Ils étaient trois, des bergers hirsutes aux spirales brunes et noires, malins comme tout pendant le travail et complètement abrutis le reste du temps.

Dex banda ses muscles en prévision de l’avalanche de sauts, de léchouilles et de gémissements. « Omphale, je te présente Burt, Bonhomme et Brave », dit-iel entre deux gratouilles. « Oui, oui, bonjour. » Du coin de l’œil, iel vit bouger dans l’encadrement de la porte. « Et voici… »

Tout le monde.

La foule qui apparut était aussi familière à Dex que le paysage environnant. Ce n’étaient pas seulement les visages et les voix mais les tabliers, les combinaisons, les torchons posés sur une épaule ou deux, les mains collées de pâte à moitié pétrie, les joues rougies par une dispute interrompue, le pantalon taché par un liquide renversé, et le volume de toutes ces voix qui lui criaient la bienvenue.

Après la clôture réparée, après les griaises coupées, c’était encore l’inattendu : les nouvelles lunettes d’Abby, Félix s’était rasé la barbe, les neveux et les nièces avaient encore grandi. Ce mélange bouleversant d’ancien et de nouveau submergea Dex autant que les embrassades, et iel dut faire un gros effort pour ne pas se noyer dans le déferlement de paroles.

Vous êtes en avance ! Le voyage s’est bien passé ? Tu as faim ? Tu veux prendre une douche ? Comment ça va, petit cœur, ça fait si longtemps ! La roulotte tient le coup ? Tu as apporté du thé ? Tu as maigri, tu ne manges pas assez, ou quoi ? On a vu ta photo aux infos, c’est fou, non ? Tu as vu le nouveau hangar ? Et les chèvres ? Le nouvel attrape-vent ? Tu n’as pas faim, vraiment ? Bonhomme, au pied ! Tu ne veux pas que je te coupe les cheveux ? C’est joli comme ça, hein, mais si tu veux que je raccourcisse…

Sous l’assaut de tendresse, Dex s’aperçut qu’Omphale recevait le même traitement, et, bizarrement, en ressentit du soulagement. Iel n’avait pas su comment sa famille réagirait à la présence du robot, redoutant de se retrouver face à une mer de visages muets, comme dans presque tous les villages. Mais apparemment son clan avait d’avance surmonté sa nervosité et traitait Omphale comme n’importe quel invité.

Par les dieux, vous voici ! Bienvenue ! On est ravis de vous avoir chez nous. Je peux vous toucher ? Vraiment ? Le voyage s’est bien passé ? Oh, misère, ce n’était pas la peine ! Comme c’est gentil ! Vous ne mangez pas ? Et votre batterie ? Il vous faut du jus ? On peut vous brancher, si… Oh, oh, vous vous rechargez tout seul, super. Vous voulez voir les chèvres, demain ? Et les abeilles ? On peut vous ouvrir une ruche, si vous voulez. Vous avez besoin de vous asseoir ? Je ne sais quoi vous proposer. Comme vous êtes grand ! Dex mange bien ? Iel est maigre comme un clou.

Comme Dex l’avait prévu, cette fascination collective pour les deux arrivants ne mit pas longtemps à se désintégrer. Un compte-minutes se mit à sonner à la cuisine, un gamin piqua le jouet d’un autre, la dispute interrompue reprit du poil de la bête, les chiens commencèrent à se battre, et tout le reste. Les uns après les autres, cousins et belles-sœurs repartirent vaquer à leurs occupations, ne laissant autour de Dex et Omphale que ceux qui ne s’inquiétaient pas du travail laissé en plan : les enfants.

Autour d’Omphale rigolait une petite meute de gosses aux yeux écarquillés. Le robot se mit à genoux, comme il avait appris à le faire avec les enfants, et leur adressa son plus beau sourire. « Je serai ravi de répondre à toutes vos questions. »

Les mômes restèrent d’abord muets, jusqu’à ce que l’un d’eux trouve du courage. « Tu peux voler ? demanda-t-il.

— Non, fit Omphale.

— Tu peux te battre contre un ours ? lança une autre.

— Je n’ai jamais essayé. Pourquoi, d’ailleurs ?

— Est-ce que quelque chose mange les robots ?

— Non.

— Nous, on pourrait ? » demanda une petite fille, hilare.

L’inquiétude voila le regard d’Omphale. « … Pardon ? »

Dex observait la scène depuis un coin de la véranda. Une main tendre vint se poser sur son épaule. « Bonjour, maman », dit Dex sans avoir besoin de se retourner. Iel pressa la tempe contre celle de sa mère.

« Bonjour, bestiole. » Elle lui posa un baiser sur le crâne. « Je suis tellement contente de te voir. » D’un bras, elle serra son enfant contre elle. De l’autre, elle portait Charlotte, la petite dernière, qui mâchonnait la bretelle de la salopette de sa grand-mère, très intriguée par Dex. Nora leur sourit. « Tu veux dire bonjour à ta nièce ?

— Oh oui ! » Dex prit le bébé dans ses bras. « Par les dieux, Charlotte, comme tu as grandi ! »

Charlotte lui sourit de toutes ses gencives, en se bavouillant sur l’épaule.

Les gamins continuaient de harceler Omphale de questions absurdes, mais le robot n’avait plus d’yeux que pour le bébé. Dex, remarquant son intérêt, s’aperçut que son ami n’avait encore jamais approché de nourrisson. Ce serait possible ? Il y avait forcément eu des bébés dans les villages où ils s’étaient arrêtés. Charlotte n’était pas la seule sur tout Panga. Mais à bien y réfléchir, iel ne se souvenait pas d’avoir vu Omphale en présence d’un enfant encore au berceau. À en croire la tête qu’il faisait, c’était son souhait le plus cher.

Dex vint à sa rencontre. « Tu veux la prendre dans tes bras ?

— Oh oui ! s’exclama Omphale d’une voix tremblante. Mais je ne sais pas comment faire.

— Je te montre. » Doucement, iel déposa Charlotte contre la poitrine métallique en expliquant comment la caler. La dernière fois que Dex l’avait vue, elle ne savait pas tenir sa tête, mais elle y arrivait sans peine à présent. Quand elle remarqua à qui Dex la confiait, elle cessa son babil.

Omphale non plus ne disait rien. On n’entendait que les engrenages de son crâne.

Les deux se dévisageaient, bouchée bée, yeux écarquillés. Émerveillés. Au bout d’un moment, d’une main potelée, Charlotte caressa la joue d’Omphale.

« Oh ! Bonjour ! »

Pour une raison qu’elle seule comprenait, Charlotte trouva très amusante la machine qui parlait et, avec un gloussement, elle se mit à tapoter le métal un peu plus fort.

« Elle vous aime bien, je crois, dit la mère de Dex en riant.

— Comment le savez-vous ? » demanda Omphale.

Charlotte se remit à glousser.

« Je comprends ! murmura Omphale devant ce comportement. Oui, moi aussi je t’aime bien !

— Ça vous embête si je vous la laisse un moment ? demanda la mère de Dex. C’est le coup de feu en cuisine. »

Dex la remercia du regard. Iel avait souvent besoin d’une petite pause avant de se jeter dans la mêlée familiale, et Nora le savait bien. « Oui, on n’a besoin de rien. »

Nora tapa dans ses mains pour attirer l’attention des enfants. « Allez, les monstres ! On a un million de patates à nettoyer. On y va ! »

Il y eut quelques protestations, mais la meute obéissante rentra à la suite de Nora, laissant le robot tranquille.

« Incroyable ! » souffla Omphale. Il examinait Charlotte des pieds à la tête, sans cacher sa stupeur. Elle riait toujours, jusqu’à l’instant où elle cessa de rire pour se débattre en geignant. « Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda le robot, inquiet.

— Rien. Ça veut dire qu’elle veut quelque chose.

— Mais quoi ? »

Dex regarda les petits pieds s’agiter dans le vide. « Je pense qu’elle veut descendre.

— Tu penses ? Ce n’est pas certain ?

— Non. Elle ne peut pas me le dire. Il faut deviner.

— Et si on se trompe, il se passe quoi ?

— Elle pleure, et on essaie autre chose. »

Très concentré, Omphale s’accroupit pour déposer Charlotte sur le plancher. Debout.

« Non, non ! fit Dex en l’arrêtant d’un geste. Elle est trop petite pour se tenir debout. Il faut la mettre sur le ventre, ses mains toucheront le sol.

— Oh. » Le robot fit pivoter l’enfant comme si elle était en cristal et la lâcha très, très lentement.

Immédiatement, Charlotte retrouva le sourire et s’éloigna tranquillement.

Omphale éclata d’un rire étonné. « Elle marche à quatre pattes !

— Certes, fit Dex en haussant un sourcil amusé. C’est de son âge.

— Tous les bébés humains font comme ça ?

— S’ils ont un corps typique, oui.

— Toi, tu as marché à quatre pattes ?

— Il paraît.

— Tu ne t’en souviens pas ?

— Je te conseille de télécharger un livre sur le développement des enfants. On n’a aucun souvenir de nos premières années.

— Mais pourquoi ? demanda Omphale, interloqué.

— Je… Je ne sais pas. Nos cerveaux n’en sauvegardent rien. Je ne sais pas s’ils en sont physiquement incapables, ou si… Je ne sais pas. » Iel eut un geste en direction de la maison. « Tu devrais demander à quelqu’un. »

Omphale ne quittait pas des yeux la petite Charlotte, qui errait sans but autour d’eux. « Tu ne te déplaces plus ainsi ? »

Le sourcil de Dex monta encore plus haut. « Moi, marcher à quatre pattes ? Tu l’aurais remarqué, non ?

— C’est vrai. Mais tu pourrais ?

— Je suis capable de marcher à quatre pattes, oui. »

L’expression d’Omphale s’illumina. « Tu veux bien ?

— Quoi, là, maintenant ? Non. »

Malgré sa déception, le robot n’insista pas. Il s’assit pour mieux voir le bébé crapahuter sans but. « Si tu dis vrai, elle ne se souviendra pas de moi. Elle oubliera cet instant.

— J’en ai bien peur. Mais quand elle sera plus grande, on le lui racontera.

— Comme c’est triste, souffla Omphale, abattu. Pour moi, c’est un épisode très important.

— Tiens, dit Dex en sortant son ordi de sa poche. Reprends-la dans tes bras. Je vais faire une photo pour pouvoir la lui montrer plus tard.

— Oh, quelle bonne idée ! » Il se pencha vers l’enfant avant de s’interrompre. « Est-ce qu’elle a envie que je la reprenne ?

— On va vite le savoir. »

Charlotte était d’accord. Elle recommença à tripoter le visage d’Omphale, essayant en vain d’attraper ses yeux lumineux.

« Tu t’assureras qu’elle reçoive la photo ? demanda Omphale, indifférent aux petits doigts sales qui lui frottaient les yeux. Pour qu’elle sache que nous sommes amis, quand elle commencera à avoir des souvenirs ?

— Oui. » Dex ouvrit l’appareil photo et tourna son ordi vers le robot et le bébé. « C’est promis. »

Le jardin sur lequel donnaient toutes les maisons comptait quatre grandes tables en bois, où Dex avait passé beaucoup de soirées au début des moissons. Autrefois comme à présent, elles débordaient de gens et de victuailles. Ce qui était inhabituel, c’était de n’y entendre qu’un seul sujet de conversation et d’en constituer le centre. Même s’iel ne trouvait pas ça vraiment désagréable, ça faisait bizarre de se retrouver sous les projecteurs. C’était nouveau et un peu déstabilisant.

À part ça, le dîner était parfait.

Il faisait assez chaud pour qu’on tombe les vestes, mais avec une pointe de fraîcheur qui permettait de respirer librement. On avait préparé un festin. Comme personne n’avait abattu d’animal récemment, tous les ingrédients venaient du sol ou des arbres ; les plats débordaient de délices à base de feuilles, de fruits, de graines, et c’était beau comme la palette d’un peintre. Dex montra sa méthode à sa famille : il fallait servir Omphale, puis lui prendre son assiette et « terminer » sa part. Cela convenait à tout le monde, surtout aux parents de Dex, qui ne supportaient pas l’idée d’une assiette vide devant un invité.

Vers la fin du repas, Omphale se mit au travail : passant de table en table, de chaise en chaise, il entreprit de poser sa question à tout le monde. Il avait pris l’habitude d’enregistrer chaque réponse dans son ordinateur, et il écoutait avec attention avant de retranscrire soigneusement ce que lui disait la famille de Dex. Il ressemblait à un journaliste en pleine enquête.

Dex savait d’expérience qu’Omphale, une fois lancé, n’avait pas besoin de son aide ; la dernière bouchée avalée, iel ressentit le besoin de regagner sa place habituelle : la périphérie, pas le centre de l’action. Pêchant deux bouteilles de bière dans la glacière, iel alla rejoindre quelqu’un qui partageait son goût de la contemplation : son père. Iel le trouva dans une posture caractéristique, accoudé à la balustrade, les mains jointes, pour admirer les vers luisants dans le crépuscule.

« Tu en veux une autre ? demanda Dex en brandissant les bouteilles.

— Seulement si tu bois avec moi. » Ils trinquèrent et Théo, passant un bras affectueux autour des épaules de Dex, reprit son poste d’observation. Ils sirotaient leur bière sans échanger un mot, parfaitement à leur aise.

« Vous avez réparé la clôture, finit par dire Dex.

— Oui. Avec Jasper, on s’en est occupés il y a quelques semaines. C’est moins vilain comme ça, non ?

— Oui, c’est bien. »

Son père eut un soupir de contentement. « Je suis heureux que tu aies trouvé le temps de venir nous voir. Je sais que tu as du pain sur la planche.

— Quand même ! Vous n’alliez pas être les seuls à ne pas faire la connaissance d’Omphale.

— Je m’en fiche, du robot, tête d’andouille. » Théo hésita. « Enfin, non, je ne m’en fiche pas du tout, mais je suis très content de te voir. »

Le robot en question les rejoignit peu après ; il rangeait son ordi dans sa sacoche, indiquant qu’il en avait terminé avec son enquête. « Je vous dérange ? demanda-t-il en s’arrêtant à quelques pas des humains.

— Pas du tout, dit le père de Dex. Mais je ne peux pas vous proposer une bière.

— Vous pourriez, mais je ne saurais rien en faire.

— Ça ne serait sûrement pas bon pour votre intérieur.

— Oh, mon intérieur s’en moquerait. » Omphale s’assit dans un fauteuil en rotin. « Je suis étanche.

— Vraiment ? Ça doit être pratique. » Théo haussa des sourcils amusés.

Les yeux d’Omphale se contractèrent et il éclata de rire.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Dex.

— Tu fais la même chose ! Avec tes sourcils ! Quand vous prenez cette expression, vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau. Ha ! » Il joignit les mains devant lui. « La génétique, c’est vraiment délicieux. »

Dex et son père échangèrent un regard avant de se mettre à rire eux aussi. « Je me tue à lui répéter que j’ai des gènes délicieux, affirma Théo en indiquant Dex avec sa bouteille. Ça fait du bien de rencontrer quelqu’un qui s’en rend compte. » Il secoua la tête. « C’est vraiment incroyable que vous vous soyez croisés. Tu campais dans les Frontières, c’est ça ? »

En règle générale, Dex n’aimait pas mentir. Comme tout le monde, sans doute, sauf quelques exceptions qui avaient besoin d’aide ; mais iel avait beau savoir que ça lui laisserait un mauvais goût dans la bouche, iel glissa très naturellement vers une fiction. « Oui, dit-iel en regardant les champs. Oui, j’ai eu envie de quitter la route pour quelques nuits, histoire de faire une petite pause. »

Les lentilles d’Omphale se rétrécirent.

Le père de Dex, qui aimait passer de temps à autre une nuit sous la tente, tout seul, hocha la tête. « Des voisins sont venus me poser des questions complètement incroyables. On raconte que tu as poussé jusqu’aux Cornes, même ! » Il eut un petit rire. « Ça fait bizarre, chaton, d’aller au marché pour entendre des rumeurs sur ton compte ! »

Dex sentait le regard d’Omphale posé sur lui en une question muette. Iel l’ignora. « Les ragots, tu sais ce que c’est. » Iel retourna à sa bière avec une nonchalance étudiée.

« Alors, Omphale ? demanda Théo. Demain, départ pour la Ville ?

— C’est ce qui est prévu, oui.

— Ils ont vraiment préparé un grand défilé ?

— Euh… souffla Dex. Pas à ma connaissance, non. » Par les dieux alentour, pas un défilé, quand même ?

« Ah. On me l’a affirmé, mais je n’en sais rien, au fond. » Avec un haussement d’épaules, Théo se tourna vers Omphale. « Et ensuite ? »

Le robot inclina la tête. « Pardon ? »

Dex comprit qu’Omphale était pris au dépourvu, mais Théo crut qu’il n’avait pas bien entendu. « Après la Ville, vous ferez quoi ? Dex compte vous raccompagner chez vous, ou bien vous allez rentrer seul ?

— Oh. » Un silence. « Nous n’en avons pas encore discuté.

— Je me suis dit qu’on verrait ça le moment venu, dit Dex, qui décollait l’étiquette de sa bière avec l’ongle du pouce. Comme je ne sais pas combien de temps on va rester en ville, je… » Iel ne termina pas sa phrase.

« C’était quand, la dernière fois que tu y as séjourné ?

— Euh… » Dex fouilla dans ses souvenirs. « Ça doit faire un an.

— Tu comptes y voir des amis ?

— Je ne sais pas. Je vais bien croiser des gens, mais tout le monde est très occupé, tu sais.

— Et tu feras le service du thé ? »

Une autre question à laquelle iel ne voulait pas répondre, mais, celle-ci, iel pouvait l’éviter en restant honnête. « Non, j’ai complètement arrêté depuis que j’ai rencontré Omphale. »

Un peu surpris, son père cligna des yeux. « Complètement ? Je supposais que tu installais ta table à chacune de vos étapes.

— Non, euh… Je te l’ai dit, on était occupés. » Dex but un peu de bière sans quitter les vers luisants des yeux.

À sa surprise, Omphale saisit l’occasion d’intervenir. « Frœur Dex m’a servi de guide et je lui dois beaucoup. Iel a consacré des heures chaque jour à m’expliquer le fonctionnement de votre société. Je ne comprenais rien. Je ne comprends toujours pas grand-chose. Je ne sais pas comment je me serais débrouillé sans son aide. »

Théo couvait son enfant d’un regard débordant de tendresse et d’amour. Il lui ébouriffa les cheveux, comme autrefois.

« Non, arrête ! grogna Dex avec un petit sourire.

— C’est merveilleux, ce que tu fais. On est très fiers de toi. Dites, Omphale, j’ai une question à vous poser.

— Bien sûr, monsieur Théo. Je suis à votre disposition.

— La question que j’ai à vous poser, c’est la vôtre.

— Comment ça ?

— De quoi les robots ont-ils besoin ? » Devant le silence d’Omphale, il entreprit de développer. « Nous, enfin ma famille, on a tout ce qu’on peut désirer. On a la belle vie. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, nous n’avons besoin de rien. Mais pour vivre en bon voisin, il faut s’assurer que les gens avec qui on partage la terre, l’air et l’eau n’ont besoin de rien eux non plus. Alors ? Les gens, chez vous, ils ont besoin de quoi ? Vous allez tous bien ?

— Nous ne sommes pas des gens, mais… » Omphale, tout décontenancé, regardait dans le vide. « Je… Je ne m’étais jamais posé la question. Oui, nous… nous allons bien. Sur le plan matériel, nous n’avons besoin que d’une batterie pleine, et pour cela nous sommes autonomes. Nous avons suffisamment de pièces pour continuer de construire les générations suivantes pendant un bon moment.

— Pendant un bon moment ? Combien de temps ?

— Je ne sais pas. »

Théo se rembrunit. « Qu’est-ce qui se passera quand vous n’aurez plus de composants ?

— Notre espèce s’éteindra, pour ainsi dire. Comme toutes les autres. Comme les humains, un jour. Aucune autre créature ne sait quand sa lignée s’éteindra. Alors, nous non plus, nous n’avons pas cherché à faire le calcul. Ce serait plus néfaste que bénéfique, je pense. »

Cette réponse étonna Théo, qui avait l’air déstabilisé que prenaient souvent les interlocuteurs d’Omphale. « Alors, donc… » Il se tut le temps de reprendre pied. « Vous disposez de l’essentiel. Comme nous ici.

— On peut dire ça comme ça.

— Content de l’entendre. Mais vous continuez à nous poser la question, tout en sachant que nous ne manquons de rien. J’insiste donc : de quoi avez-vous besoin, Omphale ? Vous, personnellement ? »

Dex vit qu’Omphale peinait à formuler une réponse. Son crâne vrombissait comme une ruche renversée. « Ça va vous paraître idiot, j’en suis sûr, mais je n’ai jamais pris le temps d’y réfléchir. Je… Je n’ai pas la réponse. Je suis navré. Je ne sais pas. »

Le père de Dex haussa les épaules sans s’émouvoir. « Si vous la trouvez un jour, je serai ravi de l’entendre. Mais tant mieux si vous êtes heureux dans la forêt. » Il termina sa bière et s’accouda de nouveau à la balustrade, serein.

Dex voulut l’imiter. Iel donnait l’impression de la même paix intérieure, et son attitude n’avait pas varié.

Mais au fond de son cœur, une tension montait. Iel avait beau aimer de toutes ses forces l’homme merveilleux debout à côté d’iel, il était temps de reprendre la route.

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