Ici et seulement Ici

Christelle Dabos · Chapitre 11 sur 45

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Ici et seulement Ici

Guy

GU

 

– Faut qu’on se cause de la collecte.

L’étrangère me regarde par-dessus son manuel et par-dessous son sourcil. J’ai anqué une baffe à son plateau – carapatés, les p’tits pois – et comme d’hab, zéro frousse, zéro sursaut, et qu’elle nous passe pépère de son bouquin à mon visage, comme si j’étais la suite logique de la lecture.

– Tu t’es réchappée de la première parce que voilà, hein, t’es nouvelle et les nouveaux, on se les taxe pas direct. Mais c’est ni, ça. Demain, c’est la deuxième collecte et tu paieras comme les autres : des billets, des bijoux, c’que tu veux tant que ça brille. Cette fois, tu vas pas te m’la faire à l’envers. On est dacodac ?

L’étrangère a une de ces foutues façons de me xer de face. En privé, entre deux couloirs, ça va que je m’y suis fait, mais là, en pleine cantine, devant la totale des classes, devant le prince en personne (même s’il s’en branle), ça me les cuit. Elle s’est pas assise à la table des Bas, elle s’est servie trois fois du pain, elle a pris la dernière mousse au choco qui restait, la dernière ! et qu’elle nous révise je sais pas trop quoi, là, devant tout le bahut, entre deux coups de fourchette. Elle a aucune tenue. Elle vient quasi jamais à la cantine, mais quand elle s’amène, j’ai tous les Hauts de ma table qui me charrient méchamment.

Faut que je la mate une bonne fois.

– Assieds-toi, qu’elle me fait.

Elle me présente la chaise d’à côté. Je reste debout.

– T’es ma Basse. Je suis ton Haut. La seule table qu’on se partage, c’est celle de la classe.

– À ta guise.

Elle parle si calme que j’ai du mal à l’entendre. À la cantine, ça gueule et ça dégueule tout le temps partout. L’étrangère pose son sac sur ses genoux et me le les derniers exos. La table des Hauts est loin, celle du prince encore plus : j’espère très fort qu’ils croient que c’est moi qui lui rackette ses devoirs, pas que c’est elle qui me corrige les miens.

Elle a mis du rouge sur toute ma copie, des belles ratures et du double souligné. Je me sens humilié.

– Je suis soûlé, j’arrête.

Elle me regarde.

– Sans déconnade, je lui dis. Ça me gon e. J’arrête.

Elle me regarde. Elle me regardait tout pareil le premier jour, quand elle nous a foutu du signe « égal » entre mon nom à moi et son nom à elle – un nom que j’ai jamais prononcé encore –, et je réalise avec un choc que je commence à m’y habituer, à son sourcil.

– D’toute façon, j’ai jamais compris.

– Tu n’as surtout jamais écouté. Pourquoi ?

Vachement sérieuse sa question. Presque… comment on dit déjà ? concernée. Je vais pour lui rétorquer de s’occuper de ses fesses, de faire mes devoirs à ma place et de préparer mes antisèches, comme tous les autres Bas le font pour tous les autres Hauts.

Mais je dis :

– Parce que ça sert à rien.

Je sais pas d’où ça m’est sorti, je savais même pas que je pensais ça, mais maintenant, ça me crève les yeux. Les cours, les profs, les exos, les notes, c’est du vent. La réalité vraie, c’est mon père sur la route jour et nuit, c’est ma mère qui nettoie les chiures chez les riches, l’épuisement pour perpète, alors, ouais, si Ici je peux avoir la chance d’être quasi quelqu’un parce que c’est écrit sur un tableau du quatrième étage, même si je sais pas par qui, je vais pas me priver d’en pro ter.

Parce que ça durera pas. Parce que rien dure jamais.

– Toi, moi, ça. J’arrête. Je veux pas de soutien scolaire. Je veux ce qui m’est dû.

Y a un de ces silences soudain dans la cantine. Le prince vient de se lever. Plus personne qui beugle, plus personne qui bouffe. Quand le prince a ni, tout le monde a ni, peu importe en quelle classe on est. C’est la règle. On pose les couverts, on crache ce qu’on a en bouche, tant pis si on a encore la dalle.

Le prince s’en va.

On baisse bien tous les yeux. Même le mec qui lui débarrasse son plateau, je suis sûr qu’il rase le sol. Les baskets neuves du prince couinent. Interdiction de le regarder en face. Il a le pas lent. Encore plus lent lorsqu’il passe dans mon dos. Je reste planté debout, je louche sur les p’tits pois de l’étrangère que j’ai répandus par terre, je rapetisse ce que je peux de mon corps, mais c’est comme si je continuais ma croissance en direct, là, dans mon survêt, dans cette cantine, et je suis beaucoup trop grand et le prince est beaucoup trop lent.

Il s’arrête. Pile derrière moi. Non. Pile devant l’étrangère.

J’ose un coup d’œil. Pas pour le prince ; pour elle. Elle le regarde pas. C’est pire. Elle s’en le sa mousse au choco, comme si de rien n’était. Les clics de la cuillère contre ses dents me font l’effet d’un fracas.

Les baskets du prince couinent à nouveau. Elles s’éloignent. Elles sont parties.

Tout le monde débarrasse son plateau, et le plancher, tout le monde sauf l’étrangère qui racle le fond de son pot et qui se paie le luxe d’une moustache. Ça me fait une évidence. Demain, elle paiera pas sa part à la collecte. Et comme tous ceux qui paient pas, elle nira la semaine avec les doigts pétés, un par cuillerée de mousse au choco. Je lèverai pas le plus petit des miens pour l’aider.

– Trop bon, trop con, je lâche.

– Guy.

Aucune lle du collège m’a jamais appelé par mon nom. Aucun gars non plus. Y a quelque chose dans les yeux de l’étrangère, un truc qui me perturbe et c’est pas une question de sourcil.

– Tu n’es pas con. Et tu n’as pas besoin de soutien scolaire. Si tu changes d’avis, je t’apprendrai à écouter.

Du vide dans ma tête. Du vide tout l’aprèm. Du vide en chimie. Du vide en histoire. Du vide en géométrie. Du vide dans le taxi de mon père, du vide sous la ceinture de sécurité, du vide sur ma chaise au dîner. Du vide dans mon lit toute la nuit.

Je suis levé bien avant le réveil. J’ai ressorti ma copie sous ma lampe de chevet. Je les regarde mieux : toutes mes erreurs barrées en rouge et, dans la marge, une écriture compacte qui m’explique où, comment et pourquoi je me suis gouré.

C’est quoi, ce truc, dans ses yeux ?

Mon père me dépose au portail avec du retard. Je sais pas s’il m’a senti bizarre ou si c’est lui qu’est crevé, mais pour une fois, son rétro m’a foutu la paix. Je grimpe les escaliers des quatre étages. Je suis à la ramasse, mais je prends tout mon temps. C’est en moi-même que j’ai l’impression de monter.

J’arrive devant ma classe. Le binôme de la collecte est là. Le prof aussi, mais il fait genre qu’il cherche des papiers dans sa sacoche pour pas voir nos magouilles.

– Eh, dugland, on a un problème.

Je me ramène. Ce qu’ils vont me dire, ces deux Hauts de la collecte, je peux me le réciter à l’avance.

– Ta Basse, là, l’étrangère.

– Elle a pas payé sa part.

– Elle nous a dit « non merci ».

– T’étais censé la briefer.

– C’est emmerdant. On va devoir te l’abîmer.

– Viens pas chouiner quand elle sera hors service.

Le prof fouille si profond dans son sac qu’il s’étouffe.

Je regarde à travers la porte entrouverte de la classe. Elle est là, installée à notre table, rangée de droite, près de la fenêtre. Elle gratte déjà comme une dingue dans son cahier, alors que le cours a même pas débuté.

Je fourre tout mon argent de poche dans le panier de la collecte.

– Voilà sa part, je dis. C’est plus une étrangère, maintenant.

Je rentre en classe. Je me mets à ma place. À côté d’elle. Elle me regarde. Ce truc, dans ses yeux, je sais toujours pas ce que c’est ; mais j’ai envie de le savoir.

– Salut So e.

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