Ici et seulement Ici
Guy
GU
Je me parade dans les couloirs, je fends du morveux. Poings aux poches, les cils croûteux de froid, mon col roulé déroulé jusqu’au nez, mais les oreilles bien à l’air. J’ai mis mon bonnet par-derrière, qu’il me les décolle encore plus.
Apprendre à écouter.
J’écoute. Les pisseux, les péteux, les poseurs, les ploucs, les pions, les profs, partout où ça gigote de la langue. Je m’étais jamais fait gaffe à combien ça pouvait causer au collège. Sur les bancs, sous le préau, dans les chiottes, entre deux escaliers, même en cours, surtout en cours, ça s’arrête jamais. Toutes ces années, j’ai pensé qu’à ce que je devais dire pour pas passer pour un débile auprès des autres Hauts ; même que je me suis foiré à chaque fois. Écouter, ça me pompe presque plus. Comme si je me remplissais des pensées de tout le monde, sauf des miennes. Depuis que j’écoute, j’entends un peu de tout, beaucoup de rien, et ça me fait me sentir de plus en plus plein, et de moins en moins moi, et je suis pas bien certain d’aimer ça.
Mais bon, hein, voilà : So e.
Je traînasse devant le bureau du principal. La porte est mal fermée et ça papote ferme là-dedans. Des types posent des questions. Des ics. Le principal leur donne du sourire en tendant un papier.
– La feuille de présence. Voyez ? Son nom a été coché jusqu’à la dernière heure. Il est sorti avec les autres après la classe. S’il s’est passé… quelque chose… c’est bien regrettable, évidemment, mais ce n’est pas chez nous. Vous vous êtes renseignés auprès du conservatoire ?
Le principal m’a repéré devant sa porte. Il sourit plus du tout.
– Vous n’avez pas cours, jeune homme ?
Je hausse une épaule ; mon sac me plombe l’autre.
– Le prof il est pas là, m’sieur. Il a la grippe. Un machin comme ça.
Ma voix est aspirée par mon col.
– Pas une raison pour âner dans les couloirs. Allez en…
Le principal termine pas sa phrase. Il s’est rappelé que je suis un Haut, pas un Haut hyper populaire, dacodac, mais un Haut quand même, et les Hauts, eh ben, ça s’envoie pas en perm. Il me fait vaguement signe de me casser, histoire de. Les ics me matent, le matent, me rematent.
Je m’arrache.
À peine trois pas et je pile net, juste à temps pour pas percuter le prince qui m’arrive d’en face. Je pose mon regard bien à plat par terre, sur les carreaux noirs et blancs (noirs et gris) du couloir. Le prince me frôle, il sent la beuh.
– Salut, je dis.
Pour lui, j’ai baissé mon col. Il répond pas, il répond jamais, mais son nez fait un bruit que je reconnais, le même que font tous les nez des Hauts à chaque collecte, quand je paie de ma poche la part de So e, un bruit que je déteste écouter, mais que j’écoute quand même, une très brève expulsion d’air, comme s’ils voulaient surtout pas respirer le mien. Mais moi, moi, je respire son air, au prince, et ça me fait comme un sursaut intérieur.
Je relève les yeux.
Pas bien haut, hein, les yeux, pas jusqu’à ceux du prince, mais j’attrape quand même ses jambes qui s’éloignent, ses pompes toujours neuves, ses bijoux à chaque lacet, son jean déchiré sous une fesse, comme tous les jeans doivent l’être Ici, même quand on se les pèle, sa main baguée d’argent qui tient le joint fumant, sans même essayer de se le cacher, et rien à foutre si y a des ics à côté. Toute la récolte des collectes : sur le prince.
J’ai le cœur qui pétouille. De frime, de trouille ou de honte, je sais pas trop.
Je rentre dans la bibli. Ce qu’ils appellent la bibli. Des bouquins bousillés, des tables bancales, du pathos en posters et un percolateur en panne, bref, le dépotoir où qu’on met ce que personne veut ailleurs. Jamais vu dans le coin aucun surveillant, aucun élève. À part So e évidemment.
Elle a décalé la chaise à côté de la sienne. Invitation ; je m’affale. Elle attend. Elle m’attend.
Je préfère qu’elle le sache pas, So e, que je paie pour elle aux collectes. Comme je préfère qu’elle sache pas toutes les saloperies qui se racontent sur nous deux. C’est p’têt la seule chose qui me fait pas perdre la face aux yeux des autres Hauts : ce qu’ils croient que je lui fais de dégueulasse, à So e, dès qu’on est rien qu’elle et moi. Je me gratte la gorge.
– Une remplaçante va remplacer un remplaçant. Les piercings sont plus à la mode, sauf ceux au nombril. Un navet au cinoche à voir absolument. Fête d’annif nunuche samedi dernier. Chez les troisième année, ils ont maintenant une gourou qui squatte la salle no 1 ; paraît qu’elle peut presque tout. Ah, et y a des ics chez le principal. Je crois que c’est rapport au garçon qu’a fugué.
So e m’a écouté avec… comment on dit déjà ? intensité. On dirait qu’elle touche mes mots de toute sa peau et qu’elle capte quelque chose par-dessous, un genre de sens caché qui moi m’échappe complet. J’écoute vraiment pas comme elle.
– Tu progresses.
Je me mouche dans ma manche.
– OK. Je t’ai déçue.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est ce que je fais toujours.
Quand elle fronce son sourcil, So e, ça fait l’oiseau en piqué. Et encore ce truc dans ses yeux… Elle porte des mou es moutarde que je parie qu’elle se les tricote elle-même. Si je lui payais pas sa part, aux collectes, on les lui aurait fait bouffer de force, des grand-merdises pareilles.
Je joue du balancier sur ma chaise. Tiens. Sur le plafond de la bibli aussi, y a la trace des pas de l’élève à l’envers. Comment qu’ils l’appellent tous, déjà ? Théodore ? Non. Théophile. Un nom pareil, tu parles qu’il existe pour de vrai.
– Le prince. Je l’ai regardé.
So e en lâche presque un sourire.
– Qu’est-ce que ça t’a appris ?
– Rien.
– Alors, c’est que tu ne l’as pas bien regardé.
– Hein ?
– Si tu l’avais bien regardé en face, tu aurais compris.
– J’aurais compris quoi ?
– Pourquoi c’est interdit.
Je me balance de plus en plus fort, de plus en plus vite. Merde. Je suis passé à côté de l’important ; je passe toujours à côté. Les leçons des profs, c’est pareil. J’ai beau me curer les oreilles, c’est comme si j’entendais rien. Et les leçons de mon père, dans le taxi, je passe tellement loin que je cherche même plus à écouter.
So e, elle, l’important, elle fonce direct dessus. Elle fouille mon sac ; une drôle de manie qu’elle a. Elle dégote les lunettes de plongée.
– Vous avez piscine.
C’est pas une question qu’elle pose. Elle tire sur l’élastique de mon bonnet de bain ; l’invention la plus humiliante de tous les temps. Déjà pas besoin de ça pour avoir une tête de gland.
– Cet aprèm, ouais.
– Ça te plaît.
Là encore, c’est pas tellement une question.
– Je me suis jamais demandé.
À
À So e non plus, j’ai jamais demandé. J’ose trop pas. Les lles qui manquent le sport, en général, c’est à cause des ragnagnas, mais So e, elle, elle a pas venu une seule fois depuis la rentrée. C’est pas possible d’avoir ses ragnagnas tout le temps, non ?
Je lui con sque mon sac avant qu’elle nous sorte un slip. Et d’un coup, sans prévenir, j’ai les ics qui me reviennent en pleine tête.
– Là, maintenant, dit So e avec ses paupières super plissées. Tu viens d’en faire.
– D’en faire ?
– Un lien. À quoi tu viens de penser ? À l’instant.
– Au début de l’année.
– Oui.
– Y avait ce garçon en sport. Celui qu’a reçu une bouteille dans sa face.
– Oui.
– J’crois que c’est la même classe que le garçon qu’a fugué.
– Oui.
– Et c’est tout. Juste… je trouve ça bizarre. Un peu.
– Pourquoi tu paies ma part à la collecte ?
Je tombe presque avec ma chaise. Le visage de So e s’est pas remué d’un cil, mais ses doigts tripotent son stylo.
– Que je me fasse bien comprendre, elle ajoute. Je ne paierai jamais rien. Ni à eux, ni à toi. Je ne rentre pas dans ce jeu. Mais pourquoi, toi, tu paies ma part ?
Je trouve rien à répondre. C’est que j’y ai jamais ré échi. J’ai pas voulu y ré échir. Pourquoi que je lui paie sa part, à So e, hein ? Pourquoi je lui risque ma totale réputation, à cette lle qui me fait même pas mes devoirs ? Et comment j’ai pu me croire qu’elle verrait rien, So e, elle qui remarque tout ?
Je suis trop con.
– Tu attends quelque chose en échange ? elle demande. Quelque chose en retour ?
Son stylo gigote de plus en plus entre ses doigts, mais ses yeux, eux, ils dévient pas.
– J’attends rien. Je paie, c’est tout.
Je me sens très, très con. Je suis très, très con. Et celui qui nous écrit les paires, sur le tableau du quatrième étage, il est aussi très, très con d’avoir fait de moi un Haut, de So e une Basse, car admettons-le-nous une bonne fois, hein, ça aurait dû être l’inverse, même que c’est p’têt pour ça que je paie pour elle aux collectes, en fait, et je vois bien, à son sourcil qui se fronce toujours plus profond, que So e est en train de piger qu’elle perd son temps avec moi et ça, ça me fout une trouille plus grande que le prince.
Au lieu de quoi, elle me balance :
– Je t’aime.
OceanofPDF.com