Ici et seulement Ici

Christelle Dabos · Chapitre 14 sur 45

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Ici et seulement Ici

Pierre

PI

 

– Tu ne voudrais pas jouer ?

Les lèvres de Vincent ont lâché son hautbois pour me retourner un sourire. Presque trop grand pour son visage, le sourire, et pourtant, il a de la mâchoire à revendre.

– Avec le tien ?

– Non, pas le mien.

– J’ai pas de hautbois.

– Pas forcément du hautbois. N’importe quel instrument. Juste jouer.

– J’sais pas. J’crois pas. Pourquoi ?

– On pourrait former un duo, toi et moi.

Je sens mes oreilles me brûler, et c’est pas la faute à la chaudière. On est planqués dans le local (on a encore jamais croisé aucune femme de ménage – aucun homme de ménage non plus (est-ce qu’ils nettoient Ici parfois ?)) : en tout cas, le local, ils le chauffent pas.

Je me gratte la gorge.

– Je suis pas comme toi.

– Comme moi comment ?

– Doué.

Vincent étire son sourire comme un élastique, à se demander s’il va pas nir par lui péter à la gueule. Il démonte déjà son hautbois.

– L’acoustique n’est vraiment pas fameuse. Trop de béton. Souf er là-dedans me le des vertiges.

Je hausse les épaules, comme si je m’en chais, sauf que je m’en

che pas du tout. Vincent joue dix minutes par jour, après la n des cours et avant la fermeture du portail. Il joue que pour moi. Pendant ces dix minutes, tout est en arrêt dans ma tête, dans mes tripes, dans les os de mon dos. Je suis plus qu’un son qui monte dans les aigus et qui descend dans les graves. Dix minutes où je me sens en tort de rien.

On se quitte sur le trottoir, comme d’hab, et, comme d’hab, je m’enfonce dans le bus en essayant d’écrabouiller le moins de pieds possibles. Vincent le prend pas avec moi, le bus, vu qu’il va au conservatoire d’à côté. Je savais même pas qu’on avait un conservatoire à côté. Vincent me tanne pour que je vienne y jeter une oreille et j’ai bien failli dire oui ; je me suis rattrapé pile à temps.

Je dois pas.

Je dois pas l’écouter, le hautbois de Vincent, parce qu’à chaque fois que je l’écoute, je me dis « pas aujourd’hui » et des « pas aujourd’hui » y en a déjà beaucoup trop eu.

Je me voûte.

Je descends. Je change de bus à l’hôtel de ville. Le soir tombe de plus en plus vite, de plus en plus sombre ; les vitres deviennent d’obscurs miroirs que j’évite autant que je peux. Je loupe presque mon arrêt. Je me traîne à travers le quartier résidentiel. Je snobe des clébards tout aussi snobs qui jappent derrière les grilles en fer forgé. J’arrive à la villa de mes vieux. Deux fenêtres sont éclairées derrière les stores : chambre de droite (ma mère), chambre de gauche (mon père). Le séjour est plongé dans le noir quand je pousse la porte d’entrée. J’allume pas. J’entends une voix au téléphone quelque part à droite, un bruit de télévision quelque part à gauche. Je me prépare un énorme bol de céréales à la lueur bleue du frigo, je me claquemure dans ma chambre, quelque part au milieu.

Je me voûte.

Surtout pas penser. Surtout pas anticiper.

Je pense et j’anticipe toute la nuit.

– Tu sais ce qui va bien avec le hautbois ?

Vincent me balance direct sa question dès que je le retrouve au

n fond de la classe. C’est le matin, il fait tôt, il fait vif, à peine un début de soleil, y a presque personne encore.

– Le piano, il répond. Et le violon. Et le basson. Et la ûte. J’ai plein de partitions, t’as l’embarras du choix.

Je me gratte la gorge.

– La musique, c’est ton truc.

– C’est le truc de tout le monde.

Vincent a de tout p’tits yeux, mais qu’est-ce qu’ils envoient ! J’ai l’impression de me prendre des phares plein la tronche. Il a envie, vraiment envie de m’embarquer dans son monde et j’ai envie, vraiment envie de lui céder. Mes vieux me signent des chèques à la demande et le conservatoire, eh ben, c’est franchement dans leurs moyens. Ce serait comme un autre Ici ? Avec d’autres impairs ? D’autres chiottes de l’enfer ?

Je me voûte.

– On en reparle après, je dis.

Les autres arrivent. Les vingt-quatre autres. Et avec eux, le chaos. Ils s’insultent, s’empoignent, se cherchent, se trouvent. Ça démarre de plus en plus raide. Les profs passent leurs cours à séparer les corps ; ils se prennent un poing parfois. Personne peut plus piffrer personne. De l’hostilité à l’hosto, y a qu’un pas. Ils ont tous oublié Jérémie et je m’attends chaque jour à ce qu’une nouvelle bouteille apparaisse pour se crasher sur une nouvelle tête. De la cohésion, on en a jamais tellement eu, d’accord, mais quelque chose faisait que ça explosait pas dans tous les sens comme ça.

Et ce quelque chose, c’était moi.

Je me voûte.

Vincent fredonne pendant toute la trigo. La haine qui embourbe la classe n’a aucune prise sur lui. C’est une île, Vincent, ça l’a toujours été ; du paci sme en chair et en os, mais surtout en chair. Séparément, on est des impairs. Ensemble, on est rien. Je suis rien.

Je décide : aujourd’hui. J’attends la dernière sonnerie. Je me gratte la gorge.

– Par rapport à ce que tu me disais hier. Ton acoustique. Je connais une meilleure planque.

Les sourcils de Vincent bondissent, joyeux.

– Je te suis.

Il me suit : là où j’ai pas été depuis le jour de la bouteille, aux con ns du collège, derrière les terrains de sport ; là où aucun élève, aucun prof ne s’aventure sans y avoir été intérieurement invité ; là où Vincent a compris que je l’entraîne, mais il me suit toujours, sourire aux lèvres, mallette à la main. Je suis envahi de puanteur avant même de voir les chiottes de l’enfer. P’tite bicoque taguée au milieu des ronces. Vincent entre après moi. Ses pompes cirées jurent sur la crasse du carrelage. Il est trop bien sapé pour un endroit pareil.

Je me voûte.

Que deux portes aux chiottes de l’enfer et sur l’une d’elles, un panneau hors service. J’ai jamais véri é ce qu’il y a derrière cette porte. Pas besoin. Je sais – tout le monde sait – ce qui s’y trouve. La condensation du pire.

Je l’ouvre.

À la place de la cuvette, un trou dans le sol. Un puits putride. Plus noir que le séjour de mes vieux. Plus noir que les pupilles dilatées de Vincent. Il fuit pas. Il dit rien. Il sourit. Sa main tremble autour de sa mallette.

Pas un mot quand je le pousse dans le puits.

Je suis l’impair, le valet de pique, le pouilleux et personne peut me reprendre ça.

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