Ici et seulement Ici

Christelle Dabos · Chapitre 13 sur 45

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Ici et seulement Ici

Deuxième trimestre

De è t i s

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IR

 

Je suis écrasée. Mes frangins chahutent, et chantent, et chialent, et chouinent. L’arrière de la bagnole est trop riquiqui pour eux et moi (pas pour nous, y a jamais eu de nous). Demi-sœur : je me sens même pas la moitié de ça en ce moment. Les vitres sont pleines de buée, le chauffage va trop fort, mon sac me pèse sur les genoux. Tout le monde crie, personne parle. De maman, je ne vois qu’une épaule affaissée, une mèche qu’elle a renoncé depuis des années à ranger derrière l’oreille et une main lâche sur le volant, comme si elle le tenait pas vraiment, mais qui parfois s’abat en poing sur le klaxon avec une violence qui me fait virevolter le ventre.

Ingrid est assise à l’avant. Droit d’aînesse. J’ai beau me grouiller de grandir, y a ce trou qui se remplit pas entre elle et moi (pas de nous non plus), le trou dans les phrases de plus en plus courtes, de moins en moins achevées qu’on se lance du bout de la bouche, le trou entre nos mains depuis qu’elle a lâché la mienne, un trou qui datait déjà d’avant la rentrée (merci, papa) et que ma frangine remplit de son pire avec son trop-plein de potes et de pitreries, avec ses bulles de chewing-gum qui lui éclatent au visage et ce rire insupportable qui s’entend à l’autre bout de la ville. J’ai la trouille de devenir aussi tape-à-l’œil qu’elle, alors je me ratatine au bout de la banquette arrière, comme je me ratatine sur mon tabouret à chaque repas, comme je me ratatine dans le canapé qui me sert de lit, le soir, quand le beau-père éteint en n la télé, rejoint maman à côté, et s’affaire à me cuisiner de nouveaux demi-frères. Je me ratatine et j’attends.

Le portail, en n.

Maman freine, à peine le temps qu’on sorte, la frangine et moi, qu’on claque nos portières, avant et arrière, puis elle repart sans un mot larguer le reste de sa marmaille là-bas, dans mon ancienne école, paradis perdu où tout semblait brillant.

Certaines choses brillent aussi Ici. Les cartons d’invitation, par exemple.

Quand j’entre dans la classe, un escalier caillant plus tard, toutes les lles en ont un. Elles se sont tassées devant le radiateur pour se réchauffer les fesses. Ça pouffe, ça pépie. Je leur jette un vague « salut ! » qu’on me rend tout aussi vaguement. Je me la joue décontractée en dézippant ma doudoune ; même marque, même couleur que celles des autres. Au-dedans, j’en mène pas large. C’est quoi cette invitation ? Pourquoi chacune en a eu et pas moi ? Je fais ce que je fais de mieux. Je regarde, j’écoute et je pige. Samedi, c’est l’annif de Coralie. Elle a organisé une fête. Elle a fait imprimer les cartes, par un pro s’il vous plaît : papier satiné, dorures en relief, y a même écrit VIP en grandes majuscules. Du sophistiqué en toc, quoi.

Sonnerie.

Pourquoi pas moi ? Je tourne en boucle sur cette question pendant le cours. J’observe ma voisine qui a placé son carton d’invitation en évidence entre nous, sur la table, et que ça empiète bien sur mon territoire. Provoc ? Pourquoi elle et pas moi ? Elle est pas plus ne, pas mieux foutue. J’ai tout fait, absolument tout, pour être l’une des leurs. Je me suis fondue dans la masse, salie jusqu’à l’os. J’ai trahi Émile pour elles. Je me suis même mise à la clope. Il est où, il est quand, mon pas de travers ? Je ré échis. C’est pas la première fois. Maintenant que j’y pense, en sport, on me fait de moins en moins la passe. Et l’autre jour, dans les chiottes, lorsqu’on a tiré au sort pour choisir celle qui avalerait le chewing-gum craché par le prince du quatrième étage, j’avais gagné et c’est une autre qui l’a eu. Je me suis écrasée, car je voulais pas faire ma chieuse et qu’en vrai, je trouvais ça dégueu, déjà que ma frangine répand les siens partout à l’appart, mais voilà, le chewing-gum du prince, c’était censé être moi.

Je pige. C’est ça. J’aurais dû protester. J’ai perdu leur respect.

On est jeudi ; l’annif est samedi. Tout n’est pas encore perdu. À la récré, après la cantine, j’y tiens plus. J’accoste Coralie, qui vapote sous le préau, dans le dos des pions.

– T’as du feu ?

Elle a des cils XXL, Coralie. Elle les agite longtemps vers moi, étonnée, comme si elle me cherchait partout sauf là où je suis. Elle allume quand même son briquet, je trempe ma clope dans la

amme. Je tremble, j’espère qu’elle croit que c’est de froid.

– Merci.

Je fais semblant. Pour la cigarette. Pour le sourire. Mais cette fois, pas question de m’écraser.

– Bon annif.

– Hein ?

Une belle face d’ahurie, Coralie. On est habillées pareil, et je me demande soudain si moi aussi, j’ai l’air d’être une gosse déguisée en femme.

– Je te le souhaite tant que je peux, je dis. Je penserai à toi samedi. À vous.

– Je t’ai pas lé d’invite ?

– Non.

– Merde, attends. Tiens. Excuse.

Elle bafouille, mais je la sens plus embrouillée qu’embêtée et moi qui pige tout, là, je pige pas. Entre mes doigts, les lettres VIP étincellent. C’est un peu trop facile. Je me suis trompée, c’est pas leur respect que j’ai perdu, mais si c’est pas ça, alors quoi ? Aucune importance. L’essentiel, je l’ai : le même rectangle doré que les autres et que je vais pouvoir exhiber à mon tour sur la table. Aller à cet annif me fait pas tellement envie, mais c’est pas ça qui compte. C’est de faire partie du décor.

On retourne en classe. Nos nez dégoulinent. On répand une odeur de mégot froid, on a du retard, 14 h 27 à l’horloge ; le prof sourcille sous ses lunettes, mais il dit rien. Ils disent jamais rien.

On se rassied. Chacun à sa place, moi à la mienne.

14 h 28.

Le prof fait l’appel de l’après-midi. Voix molles. Il saute mon nom. D’abord, je m’en che – j’ai mon carton d’invitation, c’est bon, je vais pas me faire remarquer maintenant – puis je me dis que si je suis signalée absente, on va appeler mes parents et ça fera des histoires.

Je lève la main.

Le prof a commencé le cours, il écrit au tableau. Il me voit pas.

– Monsieur.

Il se retourne pas.

– Vous m’avez oubliée. Pour l’appel.

Il se retourne pas.

– Monsieur ?

Il se retourne. Sauf qu’il me voit pas. Je baisse la main. Je regarde les autres ; je regarde Coralie ; je regarde ma voisine.

Et je pige. Plus personne me voit.

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