Ici et seulement Ici
Guy
GU
– Bon, bon, bon. Laissez vos affaires sur place, mettez-vous en rang et évacuez dans le calme. Dans le calme, d’accord ?
Dit le prof en panique.
Ça va qu’on snife pas encore la fumée. Je suis assez scié qu’avec tout ce qu’on s’est vapoté dans les couloirs pendant l’année, les alarmes ont jamais sonné. Jusqu’à aujourd’hui. C’est trop pas de pot. Pile quand je m’en reviens au bahut, après avoir pulvérisé le record d’absence, gon é à bloc pour au moins passer mes exams, même que je me les suis bien révisés avec So e, et tant pis si je me rétame, vu que voilà, hein, y a des limites aux miracles, allez zou, tout part en coucougnette. Je pense pas qu’au pin-pon qui nous pète les tympans. Depuis t’à l’heure, derrière la porte de la classe, c’est la fête du slip et la foire au fou rire. Pas moyen de me concentrer sur ma copie, contrairement à So e qui, à côté de moi, si près de moi So e, a déjà rempli huit pages compactes et continue encore, malgré l’alarme.
Je lui con sque son stylo. Quand faut y aller…
– Personne sort.
Le prince a parlé. Toute la classe qui s’est levée, toute la classe qui s’est rassise.
Le prof proteste :
– Mais l’alarme… les consignes…
– Personne sort, répète le prince.
J’aurais dû m’en douter. Il a rien bronché quand je me suis ramené ce matin, mains dans les poches, sans me ramper jusqu’en fond de salle, sans baisser ni des yeux ni de la voix, et que je me suis posé à ma place habituelle en papotant normal avec So e. J’ai bien senti que j’avais choqué toute la compagnie, les Hauts, les Bas, je m’étais même prévu des représailles dès la première récré, sauf que rien du tout.
Il a le sens de la minuterie, le prince.
Les alarmes hurlent, les rires ont viré hystériques derrière notre porte, fait super chaud, c’est p’têt le feu et la folie partout dans les étages, mais non, lui, allez, c’est maintenant qu’il a décidé de régler ça. Il se trône comme toujours sur sa chaise. Avec son cutter, il trace un très long trait bruyant sur sa table qu’il a jamais partagée avec aucun d’entre nous.
– L’extérieur, ça compte pas.
Sa voix, au prince, elle est comme son cutter. Elle grave dans l’air comme dans du bois. Elle grave dans les rires et les alarmes du dehors. Elle grave dans notre silence au-dedans.
– Même les autres classes, elles comptent pas. La seule chose qui compte, c’est moi. C’est vous. C’est là et c’est maintenant. De toute façon, y a pas d’après pour nous. Y a pas de tableau au lycée. Pas de noms. Pas de paires. Pas de collecte. Le chaos, quoi. Là-bas, là-dehors, vous leurrez pas : vous êtes personne.
On entend pas une dent grincer. Le prince se retourne lentement sur sa chaise. Vers moi, je crois bien. Je me suis détourné les yeux de sa face par ré exe. Par contre, j’ai bien vu le cutter qu’il tient dans son poing.
– C’est ton jour de chance, dugland. L’occase de redevenir un Haut, te refaire une réputation et débarrer ton nom sur le tableau. D’être des nôtres comme avant. Avant elle.
Elle, c’est So e. Elle écoute sans moufter, mais je vois les muscles de ses paupières se contracter, comme si elle essayait de nous boire le monde par les yeux. OK. C’est qu’elle a vu quelque chose que moi j’ai pas encore vu.
Que je vois en n.
Autour de nous, à toutes les tables, chacun a dézippé sa trousse et dégainé son cutter. Les Hauts, les Bas, la totale.
Les mains tremblent. Les sourires aussi.
Le prof encore plus.
– S’il vous plaît… en rang… dans le calme.
Le prince balance le bras. Son cutter tournicote dans les airs et, tchac , se plante pile sur notre table, à So e et à moi. Encore un peu, un de nous deux se le prenait en pleine tronche. Je me suis failli faire dans mon froc. Pas un sursaut, So e.
Le prince me dit :
– Tu sais ce que t’as à faire.
Ah bon.
Aux autres tables, en tout cas, ils savent. Ils ont posé leurs cutters sur leurs poignets. Ariane glousse sous sa lame, surexcitée. Quant au prince, il s’est sorti un deuxième cutter qui lui pique déjà le coin du cou.
Paralysie du prof. Derrière la porte, dans tous les couloirs de tout le collège, ça rit de moins en moins et ça crie de plus en plus.
Ce que je donnerais pas pour une limonade bien fraîche…
Je regarde So e qui me regarde aussi. Le cutter fait le poirier entre nous. Ça y est ; je sais ce que le prince veut. Que je saigne So e, pis que je me saigne, pis que toute la classe se saigne, lui inclus. Un seul geste de moi et c’est le zigouillage général.
Je déplante le cutter et range la lame.
– Non, mais les gars, pétez un coup. Z’allez quand même pas vous trucider pour un tableau.
Scandale intégral. Je leur ai coupé le sif et à tous. Ça suffoque sévère sous les cutters.
Je me lève.
– Vous avez entendu le prof. On laisse nos affaires et on sort dans le calme.
Je vais pour prendre la main de So e, mais elle est déjà partie devant. Toujours devant, So e. La voilà face à la classe. Face au prince. Elle s’appuie de tous ses yeux sur eux. Si tendu, son sourcil, qu’on dirait qu’il va casser net.
– C’est vrai. Il n’y aura pas de tableau pour vous l’année prochaine. Personne là-bas ne connaîtra vos noms. Personne ne vous dira quelle est votre place. Vous serez des petits nouveaux, comme à votre premier jour Ici.
Elle parle jamais fort, So e. L’alarme devrait lui avaler la voix, mais c’est tout l’inverse. On entend qu’elle.
– Si vous posez vos cutters, si vous passez cette porte, ce sera quand même la n du monde. De votre tout petit monde. Les règles que vous connaissez, elles n’existent pas au lycée. Vous devrez en inventer d’autres. En briser certaines. Choisir les vôtres. À vous de voir.
Ce qu’elle me souf e, So e. Les sourires ont tombé dans toute la classe. Les lames sont molles. Ça hésite. Ça veut p’têt vivre encore un peu. Ariane a plus l’air excitée du tout ; c’est même la première à larguer son cutter.
Le prince, lui, il largue rien. Il s’est levé à son tour. Je le vois plus que de dos, mais son T-shirt est trempé. Il transpire de partout. Son corps veut du sang.
Le sang de So e.
Je décolle de tout mon poids. Mon cri décolle avec moi. Je plonge sur le prince qui plonge sur So e. Je me jette en avant. Je tends le bras, me déboîte l’épaule, m’écartèle les vertèbres, m’agrandis de tout ce que je peux pour rattraper le cutter à temps. Merde ! Des années à me ratatiner, avec mes complexes de grande perche, alors que chaque centimètre peut sauver So e…
Trop tard : le sang pisse.
Pas le sang de So e.
Le sang du prof.
– Le petit con !
Personne l’a vu venir. Trop transparent, trop à part, et pourtant : il a protégé So e de son corps. Le prince l’a planté. On est tous trop saisis pour réagir. On n’a d’yeux que pour cette belle chemise blanche qui rougit, rougit, rougit… Mais eh, encore debout, le prof. Il secoue sa main, pleine de sa propre purée. Plus d’humeur aux politesses.
– Quel petit con !
Cutter au poing, le prince paraît paumé complet. La vue du sang, qu’il a lui-même versé, l’a tiré de son trip. En fait, toute la classe semble comme dessoûlée. On range son cutter et on referme sa trousse avec une putain de tête épouvantée. Certains commencent même à s’inquiéter de l’alarme et des cris des couloirs.
– Mais quel petit con !
Si furieux, le prof, qu’il se soucie plus de sa plaie ; So e presse dessus des deux paumes. L’impossible se produit. Une phrase que jamais, de mémoire de collégien, aucun adulte n’a prononcée pour le prince :
– Votre cahier de correspondance, jeune homme.
Et il tombe raide. So e le retient comme elle peut, essaie de stopper le sang en gardant le sien bien froid.
– Faut appeler les secours, elle dit.
Le prince recule. La classe entière recule avec lui ; chacun se planque sous sa table en suppliant, comme si la terre s’était mise à trembler. C’est qu’il a pas lâché son cutter. Personne ose le regarder. Moi, si. Pour la première fois, pour de bon, je le regarde en face. Et comme So e l’avait dit, je comprends pourquoi c’est interdit.
Le prince a une tronche de mioche. Une vraie de vraie. Plantée sur un corps d’ado, une toute petite tête apeurée, une peau sans poils et sans pustules, un cou sans pomme d’Adam, un crâne de moineau et des yeux de chiot. Même les jeunots du premier étage ont l’air plus vieux que lui. Comme s’il s’était jamais quitté de l’école primaire, le prince.
C’est donc ça ? Ce qu’il cache sous ses chaînes, ses bagues, son bling-bling, bref, toute la quincaille des collectes : c’est juste ça ? Son caca nerveux pour qu’on se la joue suicide collectif : c’est rien que pour ça ? La trouille de se montrer, une fois son règne Ici terminé ? En attendant, le prince a pigé que j’ai pigé. Il a pigé et il a peur. Il est à ma merci, je peux l’humilier d’un seul mot. Le livrer en pâture à la classe.
Je soupire. M’approche. Murmure :
– So e m’a appris à écouter. Je t’apprendrai à grandir. Et ça commence par sortir d’Ici et assumer tes actes.
La toute petite trogne du prince se tord. De honte ou de haine, chais pas trop.
Je lui prends son cutter, encore rouge du sang du prof. Un prof qui va nir par claquer entre les doigts de So e, et p’têt nous tous avec, si on s’évacue pas vite fait. C’est ce que j’essaie d’expliquer aux autres. Mais un son comme j’en ai jamais entendu de ma vie recouvre ma voix, et les sanglots de notre classe, et l’alarme à incendie, et les hurlements du bahut.
De la musique ?
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