Ici et seulement Ici

Christelle Dabos · Chapitre 18 sur 45

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Ici et seulement Ici

Iris

IR

 

Je slurpe mon bol à mon coin de table. Je me le suis préparé toute seule : le lait a débordé de la casserole. Pas un reproche. Maman a nettoyé en pilote automatique, entre deux toasts et trois beuglantes. Mes moitiés de frangins me tourbillonnent autour sans me toucher. Ingrid n’en nit plus de glousser sous sa tignasse avant-gardiste, comme elle le répète entre chaque bouchée de céréales, assise face à moi, pendant que son regard me passe au travers. Le beau-père a perdu sa sale manie d’ébouriffer, d’une paume grasse et compacte, ce que j’ai mis plus d’une heure à coiffer.

Invisible.

À l’arrière de la bagnole, invisible. Dans les couloirs du collège, invisible. Au milieu de la classe, en cours, à la récré, aux chiottes, partout, tout le temps, depuis jeudi après-midi : je suis invisible. Les yeux des profs et des élèves me frôlent sans jamais me saisir. On remarque ni ma présence, ni mon absence, je vois sans être vue, je vois et je vis, j’ai trouvé ce que je cherchais depuis toujours. L’angle mort.

Je ne ressors plus affamée de la cantine, après m’être retenue de manger tout ce qui aurait pu se loger entre mes dents ou m’humilier le menton. Je ne véri e plus dans le miroir de poche caché au fond de ma trousse, obsessionnellement, si la démangeaison qui me dévore la lèvre ne se mue pas en une monstruosité purulente. Je ne suis plus hantée par les jours de sang, à attendre la sonnerie, cuisses serrées, ventre crampé, terrorisée à l’idée de gagner trop tard les toilettes et de découvrir sur ma chaise, sur ma jupe, ce que j’ai moi-même moqué tant de fois avec les autres, lorsque l’accident arrive à l’une d’entre nous.

Je suis en n déchargée du fardeau de ma propre présence. Transparente ! Transparente, oui, mais prudente.

Cette invisibilité, si durement acquise, peut m’exploser à la face à chaque instant. Pas acquise. Offerte. Ce sont les murs d’Ici, leur force sourde : ils m’ont dotée d’un camou age. Est-ce un test ? Je sais pas quoi, je sais pas pourquoi, et je m’en fous, je veux juste que ça continue. Ne pas tousser, ne pas parler, vaguement remuer en sport. Je fais même mes devoirs, le soir, devant la télé trop forte du beau-père. Je regarde, et j’écoute, et je pige que je dois surtout pas dévier du mimétisme quotidien, alors je reproduis scrupuleusement, méthodiquement, jour après jour, les mêmes gestes que les autres et, soir après soir, j’ignore autant ma famille qu’elle m’ignore de son côté.

Jusqu’à ce matin.

Je lâche en chimie un rot qui fend l’air comme un tonnerre. Personne moufte. J’hésite un peu, à peine, puis je quitte la classe en douce pour me griller une clope dans la cour. À mon retour, je constate que le prof a fermé la porte. Je la rouvre. Le prof la referme derrière moi sans cesser son cours.

C’est aussi simple, aussi léger que ça.

L’heure suivante, c’est direct dans la classe que je fume ma clope. L’heure d’après, je fais la roue. Et comme je nis par m’emmerder, l’aprèm, je pars espionner les autres classes, clac, porte ouverte, clac, porte fermée, un étage après l’autre. Je traîne chez une prof un chouïa moins chiante que les nôtres ; une remplaçante, je crois. Je me tape l’incruste jusque dans la classe du prince pour la jouissance de transgresser un nouvel interdit. Je regarde le prince en face. Et je pige. Et je me marre. Je me marre comme je me suis plus marrée depuis mon ancienne cour, la toute première, au temps des jeux décomplexés, de mon papa encore vivant et de la main d’Émile avant. Je ne me marre plus. J’ai fait toutes les classes sauf la sienne, à Émile, parce que lui, invisibilité ou pas, je veux mes yeux très loin des siens.

Ça sonne. Bon, allez, s’agirait pas de louper maman.

Je me grouille de récupérer mon sac dans ma classe, au premier. Trop tard, déjà fermée à clé, tant pis. Je me colle aux corps des couloirs, je cherche celui de ma frangine, si voyant, ce corps-là ! Ingrid pique des bises à ses copines dans la cour. Je sais même plus comment c’était, autrefois, ses lèvres sur ma joue ; probablement bruyant.

Elle passe le portail. Moi j’y arrive pas.

J’ai beau foncer, je fais du surplace. Comme si le portail était ouvert pour Ingrid et fermé pour moi. Tout le monde sort sauf moi, tout le monde jusqu’au dernier retardataire, jusqu’au dernier prof, jusqu’au dernier pion, jusqu’à mes dernières potes. Au-delà du portail, je vois le trottoir, la route, les bagnoles. La bagnole de maman. Elle s’arrête. Ingrid monte. Et sur la portière qui claque – si proche la portière ! je la toucherais presque ! – tout se re ète à part moi.

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