Jack-de-Minuit
CHAPITRE I La nuit d’Aden ..................................................... 4
PREMIÈRE PARTIE
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CHAPITRE I
La nuit d’Aden
Rowland Harleyson allait mourir.
Il n’avait plus aucun espoir ; une cordelette mince, mais solide comme une liane d’acier, le ficelait tel un filet de Saxe d’origine.
Les deux Arabes qui s’étaient penchés un instant sur lui – il sentait, jusqu’à la nausée, leur haleine épaisse d’ail et d’huile rance, – s’étaient relevés et le couvaient de re-gards rouges qui en disaient long sur leurs desseins.
L’un d’eux comptait d’une main inexperte les billets qui bourraient le portefeuille volé ; l’autre testait la pointe d’un poignard sur l’ongle du pouce. Cela rendait un son aigre-doux, comme celui d’une vielle lointaine.
« Ya… yaya, » fit le premier Arabe quand il eut finit de compter ; son complice revint vers Harleyson immo-bile, et, posément, il chercha l’endroit du cœur sous la chemise de soie.
Rowland entendit, au fond de sa mémoire, la voix endormie du second du bord faire ses dernières recom-mandations aux passagers qui descendaient à terre :
— Ne vous hasardez pas dans les quartiers indi-gènes, gentlemen. Les temps sont troubles. La protection de la police est purement illusoire. Il y aura un concert à
– 4 – cinq heures au Sailors-house, et une conférence sur l’Afghanistan par le colonel Pinch.
Il avait désobéi, rapport surtout à la conférence ; tant pis, il allait payer, mais c’était un peu cher.
Il vit le décor sordide qui serait celui de sa fin sur terre.
Une arrière-boutique juive des quartiers louches d’Aden, dont les cloisons, tapissées de tentures pouil-leuses, pleuraient une crasse liquide ; une théorie de pu-naises géantes se défilait sur le plafond ocré, y traçant une lettre Z paresseusement vivante.
Une lampe à flotteur, nourrie d’huile de soya, piquait une étoile jaune dans l’obscurité ambiante ; outre le ton musical de la lame d’acier, il n’y avait pour tout bruit, dans la pièce, qu’une chanson grêle de moustique. Le re-gard du captif erra, sans espoir, sur ces choses lamen-tables et tomba sur une petite fenêtre carrée.
Ces vitres minuscules, barrées d’une croix de bois, Rowland les avait déjà aperçues au moment où on l’avait jeté dans le réduit après la rapide agression dont il avait été victime dans la rue, mais elles se teintaient alors de l’encre d’une nuit épaisse. Or, à présent, elles enca-draient un visage jaune, dont les yeux sombres le fixaient avec une expression indéfinissable.
Était-ce une joie cruelle et complice ?
Harleyson n’aurait pu le dire ; il lui semblait plutôt y lire une sorte d’immense stupeur.
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Ses pensées travaillaient avec une vélocité inaccou-tumée, comme si elles voulaient se presser de surgir en-core, avant que le néant ne vînt les engloutir à jamais.
« Un Chinois, » se dit-il, et une grande amertume en-vahit son être.
Ce n’était pas d’un Chinck que pouvait lui venir l’espoir du salut. L’Arabe qui se tenait près de lui, poussa un léger gloussement.
— Tou-loutt ! Outt !
Sa lame piqua la chair.
Rowland sentit une douleur glaciale et ferma les yeux.
— Ya… yaya, fit l’autre tout bas.
« Lop ! »
C’était un bruit mat et pourtant d’une netteté sans pareille.
Harleyson attendait le coup final du poignard.
« Lop ! »
Le même bruit venait de se répéter, puis ce fut le si-lence.
Il dura longtemps, et à Harleyson, gisant toujours les yeux fermés dans l’attente formidable, il sembla plus ter-rible que les préludes de tout à l’heure.
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Quelque chose de stupidement trivial lui advint alors : il eut envie d’éternuer, car il sentait une écœu-rante odeur sulfureuse qui corrodait les narines. Cela le rendit à la réalité de l’heure, et il ouvrit les yeux.
Ce qu’il voyait était fort peu ordinaire, pour le moins.
L’Arabe qui allait l’assassiner était tout près de lui, presqu’à le toucher, mais il ne serrait plus de poignard dans sa main ; il gardait une position accroupie, gauche et très drôle. Le second s’appuyait contre la cloison voi-sine, d’un air penché, tout à fait mélancolique ; il faisait un geste bizarre qui ne s’achevait pas : celui de tendre un bras curieusement rigide, dont le poing se crispait sur le portefeuille ouvert. Mais les visages expliquaient les atti-tudes insolites : une ondée rouge les inondait littérale-ment, se perdant dans leurs longues barbes noires.
— Morts ! hoqueta Rowland… Par le Seigneur, ils sont morts !
Son regard alla vers la fenêtre ; elle était entrouverte et lentement un long revolver plat, prolongé par un silen-cieux, se retirait dans l’ombre, jetant un fil de fumée au plafond.
Des minutes passèrent avant que Harleyson put arti-culer une parole, et à la fin il ne réussit à trouver qu’un mot unique :
— Merci !
— Il n’y a pas de quoi, répondit une voix de fausset.
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Le moment d’après, une des tentures fut soulevée, et un Chinois en costume européen se tint debout devant lui.
— Je vous remercie, monsieur, répéta Harleyson. Sans votre prodigieux doublé, je serais à cette heure aus-si mort que ces deux brunes canailles.
L’Asiatique ne répondit pas, mais il continuait à l’examiner de son perçant regard noir.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il enfin.
— Rowland Benjamin Harleyson, ingénieur à la Mi-das Australian Trade Company de Brisbane.
— Elle est en faillite, dit le Chinois.
— C’est précisément pourquoi je retourne en Angle-terre avec, le Jurvis Bay.
— Retourner ? Vous n’êtes donc pas Australien ?
— Pas précisément. Je suis né à Durham, une petite et idiote ville d’Angleterre, que j’ai quittée à l’âge de quinze ans, pour suivre la fortune de l’unique parent qui me restait, un vieux cousin loufoque qui voulait faire for-tune aux placers1 d’Australie. Il y est mort d’ailleurs, pauvre comme un pou.
— Et vous ? Êtes-vous riche ?
1 Les placers sont des gisements d’or.
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Harleyson se mit à rire.
— Toute ma fortune allait passer aux mains de feu l’Arabe que voilà. Trois cent livres en banknotes an-glaises. J’ai également un carnet de chèques pour un compte de cent livres déposées à la Midland-Bank de Londres, et je crois que dans la poche de mon pantalon, il reste encore une poignée de shillings et de demi-couronnes.
— Well, dit le Chinois.
— À propos, sir, cette façon de converser ne vous semble sans doute pas incommode, tandis qu’à moi…
— C’est juste.
Avec une prestesse que l’ingénieur admira sans dé-tours, la cordelette qui entravait ses membres sauta, et il put se mettre debout, bien que péniblement.
— Faites quelques mouvements de gymnastique ap-propriés, conseilla la voix de tête. Flexion des genoux et extension complète des bras, latérale d’abord, verticale ensuite ; faites une lente rotation des poignets.
— Merveilleux ! s’écria Rowland en se sentant enva-hir par la grande joie des retours inespérés à la vie.
— Il y a du whisky dans cette bouteille. Elle n’est pas entamée. Cassez le goulot.
Harleyson obéit machinalement ; le verre tranchant du goulot brisé lui entailla un peu la lèvre, mais il but avidement.
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— Je croyais ne plus jamais en goûter, confessa-t-il. Fameux ce Black and White… Vous n’en prenez pas, sir ?
— Non.
Cela fut dit d’un ton net et tranchant où pointait un peu d’impatience. Rowland redevint très grave.
— Je vous dois la vie, dit-il. Je voudrais bien savoir à qui je vouerai une reconnaissance éternelle.
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— Je m’appelle Wang.
— Oh ! murmura l’ingénieur un peu déçu, et son sauveur dut fort bien comprendre qu’il voulait dire que tous les Chinois s’appelaient Wang.
— Wang ! répéta-t-il sèchement.
— Encore une fois merci, Monsieur Wang. Je ne sais comment je pourrai vous retourner ce service… hum, le mot est bien faible, mais dans les déserts australiens où j’ai vécu, dans un cas pareil à celui-ci, un engagement existe entre l’homme arraché à la mort et son sauveur. La vie du premier appartient tout à fait à l’autre. Voilà comment sera désormais la situation entre nous deux.
— C’est bien comme cela que je l’entends, répliqua nettement le Chinois.
Rowland le regarda d’un air interloqué, puis il s’inclina silencieusement.
— Well, dit-il à son tour.
— Partez maintenant, monsieur Harleyson. Le Jurvis Bay a fini de charbonner, à cette heure, et avant l’aube, il appareillera. J’estime qu’il vaudra mieux ne pas raconter votre aventure aux jolies passagères du bord.
Harleyson rougit. Le flirt n’avait pas été exclu du voyage…
Splendide garçon, frisant à peine la trentaine, sevré de tendresse depuis son plus jeune âge, comment aurait-il pu ne pas réagir aux sourires, aux cheveux blonds et
– 11 – bruns, aux toilettes claires, aux lents tangos qu’accompagnait l’orchestre du bord ?
Pendant une brève minute, il trouva la remarque du Céleste injurieuse, et il lui jeta un regard mécontent, bien proche de la colère.
Ce dédain atteignait un coin caché de son cœur, ce-lui où il gardait jalousement l’image de Betty Elmsfield, magnifique passagère du Jurvis Bay.
Mais aussitôt il pensa que, sans l’intervention de Wang, il n’aurait plus jamais revu la svelte et blonde Bet-ty ; qu’à son rêve à peine ébauché la Mort aurait mis un point final, et il courba la tête.
— Je crois, dit-il, que c’est un ordre…
Le Chinois le considéra en silence.
— … et que je puis m’attendre à en recevoir d’autres de vous.
— Vous êtes perspicace, Monsieur Rowland Har-leyson.
— Ma vie vous appartient…
— Vous l’avez déjà dit. Croyez-vous l’endroit choisi pour répéter des discours ? persifla l’Asiatique, en jetant un regard rapide sur les deux cadavres.
Rowland s’embarrassait visiblement dans ses pa-roles.
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— Je voudrais… pourtant… que rien… Comprenez-moi bien, Monsieur Wang, je veux dire… quant à l’honneur…
— Oh ! Certainement, j’attendais la phrase d’ailleurs, répliqua Wang avec nonchalance. Allez maintenant, et n’oubliez pas.
— Jamais !
Rowland tendit la main.
Mais le Chinois, en s’inclinant très bas, ne parut pas la voir, puis il le précéda, par une boutique déserte, bour-rée de formes vagues, dans la rue obscure.
L’ingénieur fit quelques pas sur le pavé glissant, en-glué d’immondices ; l’air musqué lui semblait plus déli-cieux qu’une brise marine accourue du large. Il en emplit ses poumons et cria presque de plaisir.
Devant lui se dressait un pan de murailles où se dé-collait une affiche d’Humtley & Palmers.
« Je regardais ces affriolants biscuits rouler hors de leur boîtes, quand ces bougres de bicots m’ont pris au lasso comme une cavale, » s’exclama-t-il avec un rire joyeux.
Mais il ne parlait qu’au papier bariolé, qu’aux briques décrépites, qu’aux ténèbres maigrement piquées de lu-mières.
Wang avait disparu.
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Quand Harleyson franchit la coupée, le Jurvis Bay achevait d’engloutir ses derniers couffins de Cardiff.
Les matelots se hâtaient de laver le pont à grands renforts de jets de lance à vapeur ; des trombes d’eau noyaient l’horrible poussier et les dalots chantaient un grossier refrain de gargouilles trop pleines.
La nuit était lourde, un souffle torride sortait du ventre du navire ; le jeune homme préféra s’accouder à la lisse de tribord plutôt que de s’enfermer dans l’étuve d’une cabine.
Aden dormait sous ses lumières avares, dans le halè-tement fiévreux de ses grues et de ses moteurs ; une maigre faucille lunaire allait à la glane des astres au-dessus de la vilaine montagne pelée qui barre la côte d’Asie.
« Dire que j’ai failli dormir le grand sommeil là-dedans, frissonna Rowland… Dieu ! C’était mourir deux fois. »
L’image du Chinois le hanta pendant quelques se-condes.
« Drôle de petit bonhomme, murmura-t-il. Je me demande si vraiment il exigera quelque chose de moi dans l’avenir. Tout Chinois enclôt un mystère. »
L’inquiétante figure fut remplacée dans sa pensée par celle autrement rassurante de Betty Elmsfield.
Comment aurait-elle appris sa disparition si sou-daine ?
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On ne reste pas à quai dans Aden, à moins d’y être réclamé par la police anglaise.
« Bah ! Que suis-je pour elle ?, murmura-t-il avec mé-lancolie. Un compagnon joujou, qui lui a permis de ne pas trouver l’Océan Indien trop vide de bavardages et de danses, encore que je ne tangote et ne bostonne pas beaucoup mieux qu’un kangourou savant.
« Elle m’aurait oublié à Malte, au moment où les of-ficiers de Sa Majesté montent à bord pour aller en congé et, une fois à Londres, elle se serait dit : “Ce monsieur avec un nom en ‘son’, Johnson ou Wilson… ce fou qui débarqua quelque part, je ne sais plus à quelle escale…” Zut… c’est trop triste ! Brave petit Wang, qui a fait que tout cela ne fût pas ! »
Une lumière errante se précisa sur le quai ; Har-leyson vit une lanterne-tempête brandie au bout d’un bras brun, puis la forme chétive d’un tikka-gharri.
— Ohé du bateau ! Ohé du Jurvis Bay.
— C’est ici, aboya un matelot, qu’est-ce qu’il vous a fait le Jurvis, hein, gueule de muscade ?
— C’est une Memsahib, gov’nor ! cria en un sabir anglo-hindou le long escogriffe noir qui venait de trimbal-ler le pousse-pousse.
— Eh bin en v’là une heure pour venir prendre le thé dans le monde, bougonna le marin. C’est-y qu’elle veut ma photo, ta princesse ?
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— Je désire voir le commissaire de bord, dit une voix claire et bien timbrée.
Et une silhouette souple bondit du léger véhicule.
— Y dort, et son réveille-matin ne sonne qu’à huit heures !
— Non, il ne dort pas ! cria une voix revêche. Mêlez-vous de vos affaires, vous, bougre de morue salée ! Qu’y a-t-il à votre service, madame ?
Le commissaire du Jurvis Bay, que le lourd sommeil d’Aden ne devait pas charmer non plus, descendit du spardeck.
— C’est Bingley and Sons qui m’envoient. Je suis la stewardess qui ne continue pas le voyage avec l’Empress, et qui retourne avec vous.
— Bon, grogna l’officier, ce n’est pas trop tôt. On al-lait partir sans vous, Miss Nancy Ward ! C’est bien comme cela que vous vous appelez, n’est-ce-pas ? Bingley m’a envoyé vos papiers… en règle.
— Très juste, mais sir Doughtorby m’a retenue au-près de sa jeune fille souffrante.
— Ah ! Sir Doughtorby, fit le commissaire devenu soudain respectueux. Avancez donc, Miss, et faites atten-tion. C’est la passerelle des coolies, elle est étroite et glissante.
La hâtive conversation avait eu lieu entre le bord et le quai, sur un mode très élevé pour se faire entendre de
– 16 – part et d’autre, pendant que la stewardess tirait son ba-gage du tikka-gharri et réglait le porteur.
— Faites attention ! répéta l’officier comme la jeune femme se mettait à gravir allègrement le plan suiffeux de la passerelle.
Alors l’accident eut lieu, stupide et terrible.
L’arrivante fit un faux pas, glissa, et avec un cri d’horreur tomba dans le vide.
Quelqu’un qui tombe entre le flanc d’un bateau et le mur du quai est perdu : de mémoire d’homme jamais sauvetage ne fut possible en tel cas. Le commissaire de bord hurla, mais soudain une forme rapide glissa le long d’une corde pendante et fondit comme un aigle dans l’espace ténébreux.
Il y eut un éclaboussement sinistre dans l’ombre, mais aussitôt une voix d’homme cria :
— Je tiens la petite dame ! Un coup de main s’il vous plaît !
Quatre, puis huit poignes vigoureuses halèrent le câble, qui remonta lentement de l’abîme.
— Ah ! C’est vous, monsieur Harleyson, s’écria l’officier comme les mains agrippaient les rescapés. C’est épatant ce que vous venez de faire là !
— Je crois que la dame a tourné de l’œil, observa l’un des matelots.
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— Qu’on la porte dans le salon des secondes et qu’on appelle Mistress Hinchcliff la stewardess chef, or-donna le commissaire.
Rowland considérait piteusement son complet de flanelle blanche, tout à coup passé au cirage par l’eau charbonneuse du port.
— Allez me changer cela, Harleyson, dit l’officier en riant, et venez vous rafraîchir chez moi. J’ai du whisky et de la glace. Damné garçon, vous venez de loin.
— Et comment ! répliqua gaiement Rowland en pen-sant tout à coup aux Arabes et à Wang.
Il se tourna vers la mince silhouette évanouie, qu’éclairait à présent une des torches à acétylène des whinchs.
Un homme d’équipage la soulevait comme une plume.
L’ingénieur vit un visage mat, encadré de lourds cheveux noirs, et dont les yeux clos se voilaient de l’ombre de longs cils sombres.
Le commissaire suivit son regard et se mit douce-ment à rire.
— Une belle fille, Harleyson, et en de semblables cir-constances, j’aimerais être un beau garçon comme vous !
De nouveau Rowland rougit comme un écolier.
— Allons goûter votre whisky, commissaire, balbu-tia-t-il.
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Comme une large bande chamarrée d’orange et de pourpre parut au levant, piquant de feu l’Union Jack im-mobile à la flèche des mâts, Harleyson et l’officier de ma-rine achevaient de vider la troisième bouteille.
— J’ai comme ça dans l’idée… gloussa le marin d’une voix pâteuse, dans l’idée Harleyson… damné boy, que Miss Betty… mourra avant Marseille.
— Hein, vous êtes fou ?
— … de jalousie, mon petit, de pure jalousie… une vilaine maladie.
Mais Malte avait été laissée en poupe que la blonde Betty se portait toujours comme un poisson volant, et af-folait le pauvre Harleyson par mille roueries.
Les vagues de phosphore vert de la Tyrrhénienne ac-couraient à tribord, quand Harleyson, plus malheureux que jamais, chercha ce soir-là un peu d’oubli à l’avant du Jurvis.
Sous lui, l’étrave tranchante fendait le flot avec un bruit de soieries déchirées.
« Une coquette, gémissait-il. Elle m’a dit… »
Il prit à témoins un couple de dauphins nocturnes qui filaient en traits de feu au creux de la courte houle.
— Elle m’a dit que, pour prendre au sérieux un flirt de transat, il fallait être aussi fou que…
— Monsieur Harleyson, dit quelqu’un dans l’ombre – et une main se posa sur son bras.
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— Ah ! Betty…
— Je ne suis pas Betty, répondit-on avec un peu de tristesse.
Dans la clarté de la lune naissante, il vit un visage mat et des cheveux très bruns sous un petit bonnet de tulle de stewardess.
— Miss Ward !
— Oui, ce n’est que Nancy Ward, stewardess, répon-dit-elle d’une voix douce. Nous ne pouvons adresser la parole aux passagers sans en être priées, monsieur, mais aucun règlement ne peut me défendre de vous remercier.
Elle lui tendit la main.
Harleyson était à cette minute sévère où l’on se croit le cœur brisé ; cette main de femme lui sembla secou-rable entre toutes.
— Oh, miss Ward…
Les yeux de Rowland étaient soudain devenus trop lumineux, et Nancy vit qu’ils étaient remplis de larmes.
— Miss Elmsfield vous a donc fait beaucoup de mal ? murmura-t-elle, en oubliant les discours de reconnais-sance.
Il ne lui répondit pas et se contenta de serrer éper-dument la petite main étroite et fraîche.
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— Je suis un grand enfant, dit-il enfin. Il était heu-reux de savoir que la nuit cachait la détresse de son vi-sage.
— Très, dit-elle, très grand…
Et brusquement d’un geste très doux, mais d’une étrange fermeté, elle attira à elle le jeune homme et l’embrassa sur le front. Puis, d’un mouvement presque militaire, elle fit demi-tour et, sans plus tourner la tête, elle s’éloigna.
Singulièrement troublé, Harleyson regagna sa ca-bine ; comme il tourna la poignée de la porte, quelqu’un le tira par la manche.
Il vit Betty Elmsfield debout à côté de lui, le regar-dant d’un air d’ironique mépris.
— Monsieur Harleyson, dit-elle en martelant les mots, dans mon pays ce sont les valets et les cochers qui se laissent embrasser par les servantes.
« Que ne suis-je resté dans le bush ! » ragea Rowland en se jetant, quelques minutes plus tard, tout habillé, sur sa couchette.
Une feuille de papier crissa sur l’oreiller, sous sa tête. Harleyson s’en empara, l’approcha de la lampe, et lut.
« Vous irez habiter Knightrider Street 182b. – Wang. »
Une mince clé Yale, en acier plat, était attachée par un fil d’archal au coin de la brève missive.
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