Jack-de-Minuit
CHAPITRE IX Stangerson-Flat ............................................. 149
CHAPITRE IX
Stangerson-Flat
Comme à Old Bailey on préparait fiévreusement le dossier Harleyson, qu’on en multipliait les copies ; comme Scotland Yard s’apprêtait à offrir un dernier hommage au surintendant Canning ; comme Londres connaissait les joies d’une détente, éclata l’affaire du Stangerson-Flat.
Stangerson-Flat était un superbe immeuble de rap-port de Farringdon Road, bâti à la jonction de deux vieilles ruelles de Clerckenwell, durement éprouvé par les démolisseurs dans les derniers temps.
Son propriétaire, Alexandre Stangerson, en avait loué dix étages à de riches particuliers, excepté l’entresol occupé par les bureaux de « Hurde & Merchant », et le rez-de-chaussée partagé entre le Club des Huit et un grill-room célèbre.
Al Stangerson s’était réservé le onzième et dernier étage, ce qui lui donnait la jouissance immédiate des ad-mirables jardins suspendus aménagés sur la haute ter-rasse.
Ce matin-là, comme il venait prendre le frais devant un coquet bosquet d’evergreens, dont le couvert persis-tait malgré l’arrière-saison, il aperçut une lettre posée
– 149 – bien en vue sur le banc rustique qui servait à sa sieste quotidienne.
La lettre tenait ferme, car un clou la fixait au bois ; la brume matinale en avait brouillé l’écriture de l’adresse en délayant l’encre.
« Sir Alexander Stangerson, Esquire », réussit-il à lire.
— Quelle étrange façon de m’envoyer ma corres-pondance, finit-il par dire, quand il eût soupesé la missive et l’eût contemplée sous tous les angles.
Quelques minutes plus tard, il la jetait loin de lui en grognant :
— C’est une pauvre plaisanterie.
« Prière de vider les lieux. Je veux que Stangerson-Flat soit désormais complètement inoccupé. À défaut d’obéissance dans la quinzaine, je le viderai moi-même et ne vous laisserai pas la valeur d’un mouchoir de poche. Il se pourrait aussi que je ne vous laisse pas même votre peau.
Jack-de-Minuit. »
Malgré son apparent mépris, Stangerson téléphona immédiatement à la police.
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La réponse fut un peu cassante, mais tout ce qu’il y avait de rassurant.
— Voyons, monsieur Stangerson, voilà une blague que le moindre garçon de bureau aurait pu se permettre.
— Mais je suis seul, avec mon jardinier, à posséder la clé de la terrasse, et Skimpell est un homme simple comme un mouton, riposta Stangerson.
— Mais il y a une échelle d’incendie ! répliqua l’officier de police avec une exemplaire patience.
— Il faut, dans ce cas, que le farceur ait du cran et un absolu mépris du vertige !
— Et qu’il soit lecteur assidu de romans policiers, monsieur Stangerson. Voilà une littérature qui fait faire des prodiges aux amateurs ! Good Bye !
« J’aime autant le croire sur parole, » conclut le pro-priétaire.
Une huitaine s’écoula et M. Stangerson ne pensait plus guère à la menace lorsque tous les locataires du Stangerson-Flat furent priés de se présenter le surlende-main à dix heures précises chez MM. Boyd & Marden, sollicitors dans Farringdon Road. L’invitation précisait qu’à défaut de se présenter eux-mêmes, ils pouvaient en-voyer des représentants. Un post-scriptum portait : « Communication urgente. »
N’ayant pas reçu de pareil avis, M. Al Stangerson ne se présenta pas chez les sollicitors.
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Mais l’invitation devait le concerner de près, puisqu’à l’heure du lunch, ce même jour, les lifts de son flat se mirent à fonctionner avec frénésie, tandis que son antichambre était envahie par une dizaine de gentlemen fort agités, et non moins mécontents.
MM. Hurde et Merchant en personne, s’étant portés en tête du groupe, prirent la parole au nom de tous.
— Vous avez négligé de nous mettre au courant d’une grave menace qui vous fut faite, M. Stangerson, commencèrent les deux hommes d’affaires.
Le propriétaire comprit immédiatement où le bât blessait. Il essaya de rire, mais ses visiteurs gardèrent des visages soucieux.
— Au nom d’un client inconnu d’eux, mais qui, pa-raît-il, leur a fait parvenir d’avance leurs honoraires, MM. Boyd & Marden, sollicitors, nous avisent que, dans le courant de la semaine passée, chacun de nous a été victime d’un vol. Ce vol ne serait qu’un avertissement. Son auteur veut nous signifier par là qu’il s’introduit chez nous comme dans un moulin.
— Et, vraiment… on vous a volé ? bégaya Stanger-son.
— Il manque un billet de cinq cents livres à notre caisse, répondirent les agents d’affaires, et le voleur nous en a communiqué les numéros.
— Le relevé de la vaisselle plate disparue de chez moi est exact, dit à son tour M. Grumbach, directeur du
– 152 – grill-room. Heureusement, je n’ai encore renvoyé, ni même accusé, aucun membre de mon personnel.
— Trois de nos membres ont perdu leur portefeuille, annonça le gérant du Club des Huit. Ces portefeuilles et leur contenu ont été parfaitement décrits par le pick-pocket inconnu.
— Une bague avec un saphir a été égarée chez moi !
— Quatre magnifiques tulipes en cristal de Bohème ont été rayées à l’aide d’un diamant !
Chacun y alla de sa perte, puis M. Hurde se tourna vers Stangerson.
— Et vous-même, sir, ne cherchez-vous pas en vain, depuis huit jours, un superbe jonc à pommeau d’or mas-sif ?
— Par l’enfer ! rugit l’infortuné propriétaire en ou-bliant toute convenance. Ce bandit a dit vrai !
— Bien, continua M. Hurde, imperturbable. Voulez-vous nous faire connaître la nature de la menace qui vous a été faite, M. Stangerson ?
Le pauvre homme alla fouiller dans un tiroir d’un pe-tit secrétaire de dame et en sortit une lettre chiffonnée.
— Je l’avais tout d’abord jetée, s’excusa-t-il, mais je l’ai ramassée ensuite. Lisez-la vous-même, M. Hurde.
— Oh ! Il y va un peu fort ! murmura l’homme d’affaires quand il eut achevé sa lecture à haute voix.
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M. Merchant prit la parole.
— Jack-de-Minuit est sous les verrous, dit-on. C’est bien possible, mais rien ne nous dit qu’un de ses lieute-nants n’ait repris sa criminelle affaire pour son compte. Ce forban est habile et nous ne devons pas envisager la menace à la légère.
— Mais la police ! Nous sommes de gros contri-buables ! Nous avons droit à sa protection ! cria-t-on de tous côtés.
— Je suis de votre avis, s’empressa Merchant. Je n’ai nulle envie d’abandonner mes bureaux et mes locaux privés.
Le colonel Bannister, qui habitait le troisième étage et qui avait perdu la bague au saphir, intervint.
— J’ai quelques amis personnels au Yard. Et d’un ! Mais j’ai aussi quelques armes parfaites ! Que la police nous protège, soit, mais rien ne nous empêche de nous défendre en même temps par nos propres moyens !
La réunion tournait au conseil de guerre.
Quand, à trois heures de l’après-midi, la séance fût levée, il y avait parmi eux un envoyé du Yard, prévenu par téléphone, et qui avait fait de mirifiques promesses. Scotland Yard, par sa bouche, promettait la sécurité ab-solue aux habitants du flat et M. Rose, tel était le doux nom du détective, était à leur disposition absolue. Il se mettait même immédiatement à la besogne. M. Rose par-courut les divers appartements, formula quelques cri-
– 154 – tiques quant aux divers systèmes de fermeture, puis il s’en fut pour se concerter avec ses chefs, sous la pro-messe de revenir dans la soirée.
Sa petite barbiche blanche, sa voix fluette mais très claire avaient produit une excellente impression sur tous.
Le colonel Bannister en était tellement satisfait qu’il résolut d’aller complimenter sur l’heure un de ses amis du Yard, le lieutenant Digger.
— C’est un lapin que ce M. Rose, dit-il en matière de préambule.
— Rose ? Qui est ce Rose ? demanda Digger.
— Mais le détective que vous avez envoyé au Stan-gerson-Flat cet après-midi, comme suite à notre de-mande téléphonique.
— Il n’y a pas de détective du nom de Rose chez nous, répondit Digger. Nous n’avons envoyé personne au flat en question et, au surplus, rien ne nous a été deman-dé !
— Mille millions de fifres et autant de tambours ! mugit le militaire en dévalant les escaliers poisseux de la forteresse policière, pour se jeter dans le premier taxi ve-nu, qui le reconduisit rondement à son domicile.
La plus complète consternation régnait dans l’immeuble : des pompiers escaladaient la vertigineuse échelle d’incendie, braquant des lances inutiles sur le bosquet d’evergreens copieusement arrosé de pétrole et flambant comme un feu de bûches.
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M. Grumbach considérait d’un œil navré ses magni-fiques tapis de haute laine, rongés par un acide violent.
Le Club des Huit était vide de monde, et pour cause : une odeur épouvantable y régnait, une profusion de bombes puantes avaient fait leur œuvre.
Le cœur lourd et plein d’appréhension le colonel ou-vrit la porte de son appartement. Un moment après ses cris et ses jurons emplirent le vaste immeuble. Une gre-nade à retardement avait éclaté dans son cabinet de tra-vail, le transformant en une vaste poubelle.
M. Rose avait signé son passage au Stangerson Flat.
*
* *
Le soir même, comme un peu de calme était revenu dans la vaste demeure, et tandis qu’une escouade de dé-tectives en sillonnait les escaliers, le téléphone sonna chez MM. Hurde et Merchant.
Ce fut M. Merchant qui décrocha. Il devint très pâle et appela son associé.
— Thomas, dit-il, cette communication vous regarde personnellement. Voulez-vous prendre l’appareil ?
M. Hurde s’exécuta et, si son compagnon était deve-nu pâle, son visage à lui devint affreux.
— C’est vrai ? demanda simplement Merchant. La petite bouquetière au coin de Calthorpe Street…
— Pour l’amour de Dieu, ne me rappelez pas cela, Dick, sanglota Hurde. J’étais ivre. J’étais fou… Oh, Dick,
– 156 – une petite fille étendue sans mouvement dans la boue, avec du sang au coin de la bouche ! Je l’ai revue tous les soirs ! Voilà deux ans que je ne dors plus. Chaque nuit, elle est là et sa bouche saigne pendant qu’elle essaie de me vendre ses fleurs !
— Seul Dieu peut vous juger, Tom, répondit triste-ment M. Merchant. Votre châtiment a déjà commencé, je vois. Je n’ai pas le droit de vous donner un conseil, car il serait terrible ; heureusement, vous n’avez ni parents, ni femme, ni enfant.
— J’ai… un petit chien, dit Hurde tout bas.
— Je le prendrai chez moi, voulez-vous ?
— Merci Dick. Puis-je vous demander de… prier quelque fois pour moi.
— Certes, répondit Merchant en pleurant.
— L’homme… au téléphone… il m’a donné jusque demain matin, n’est-ce pas ?
M. Merchant approuva lentement de la tête.
— Mourir pour mourir, n’est-ce pas, Dick ?
Ils se serrèrent la main, puis M. Hurde, deux heures durant, donna à son associé une foule de précisions et de recommandations ayant trait à leurs affaires communes.
M. Merchant ne l’entendit pas partir.
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Au matin, en traversant une ligne de chemin de fer à Clapham Junction, M. Thomas Hurde fut surpris par un train de marchandises et tué sur le coup.
*
* *
Le Stangerson-Flat ne connut pourtant pas de plus amples déboires, en tout cas en apparence.
Mais le quinzième jour, dès potron-minet, ce fut éga-lement le téléphone qui dérangea M. Alexander Stanger-son.
Au fond, il ne le réveilla guère ; de toute la nuit, il n’avait pu fermer l’œil, car l’approche de la terrible échéance le hantait.
— Bonjour, M. Stangerson, dit une voix fluette. C’est moi, M. Rose !
— Comment osez-vous ? gronda le propriétaire. Je vais…
— Vous ne ferez rien, mon cher homme de paille !
Tout de suite, Stangerson devint attentif et sa main qui tenait le cornet acoustique trembla un peu.
— Mon cher Al, poursuivit M. Rose, imaginez-vous quelle tête on fera dans Londres quand on saura que vous n’êtes qu’un vulgaire homme de paille !
— Qu’en savez-vous ? répondit le propriétaire en re-prenant un peu d’assurance. Et même s’il en était ainsi, où serait le déshonneur ?
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— C’est ma foi vrai ! Mais votre commanditaire la trouverait mauvaise, surtout s’il apprenait qu’Al Stanger-son s’appelle de son vrai nom, Lionel Felmann, qu’il fit quelques séjours forcés à Dartmoor, que la prison modèle de Fresnes lui est quelque peu familière, et que, pour avoir payé de la bonne marchandise hollandaise en faux florins, il dut faire une retraite expiatrice à Leewarden !
— Vous êtes le démon ! fut tout ce que M. Stangerson-Felmann trouva à répondre.
— Je suppose que les dix mille livres qu’il me faut pour laisser le flat en paix ne se trouvent pas dans votre safe, et que, jamais, vous ne pourriez signer un chèque de ce montant.
— Bravo, M. Rose ! Vous êtes clairvoyant comme je ne sais quoi, ricana l’autre.
— Attendez ! Il y a, concernant la construction de votre palais, une certaine histoire de pots-de-vin et de pe-tits propriétaires salement volés, qui pourrait décider votre commanditaire à vous faire cadeau de la petite somme. Vous allez m’envoyer cela à mon nom, à la ta-verne de l’Éléphant Bleu, dans Ludgate, demain avant mi-di. Je suis convaincu que ce n’est pas un détective qui me l’apportera car, dans ce cas, certaine feuille du soir pour-rait parler du scandale du Stangerson-Flat.
« Maintenant, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous annonciez, dans la soirée, que vous avez acheté la sécurité de votre immeuble pour une telle somme à Jack-de-Minuit, bien au contraire. Cela vous fera de la réclame auprès de vos locataires et vous passerez, encore plus
– 159 – qu’avant, pour un homme qui jongle avec les fortunes ! Recouchez-vous maintenant et ne prenez pas froid, Lio-nel, mon ami !
Les dix milles livres furent versées à l’heure et au lieu désignés.
Ce fut le commanditaire de Stangerson qui paya : lord Elmsfield.
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