Jack-de-Minuit

Jean Ray · Chapitre 4 sur 15

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Jack-de-Minuit

CHAPITRE IV La dame voilée ................................................ 77

CHAPITRE IV

 

 

La dame voilée

 

A-t-on assez menti sur le compte de New Scotland Yard, la forteresse policière de l’Angleterre ?

Les histoires de détectives lui ont tissé une gloire merveilleuse et l’ont transformé en un temple sévère, aux défis fabuleux, où finalement le bien triomphe toujours du mal.

Si vous voulez à jamais fermer les romans de Conan Doyle, de Wallace et de Sax Rohmer, les bannir de vos loisirs et de vos bibliothèques, allez voir Scotland Yard.

C’est une bâtisse sordide, laide et décrépite, comme tout ce qui approche de la Justice britannique.

Vous vous attendez à voir sortir de ses porches qui sentent le clapier, le profil aigu de Sherlock Holmes, la silhouette vengeresse d’Harry Dickson ; vous espérez que quelque part, dans votre dos, l’ombre inquiétante de Raffles soit aux aguets.

Ah ouiche ! Le moindre bureau administratif de France, y compris le Quai des Orfèvres, déverse dans la rue, à l’heure des repas, des bonshommes moins ordi-naires, moins ronds-de-cuireux, que ceux que le Yard en-

 

– 77 – voie manger des sandwiches et chiquer du navy-cut sur l’Embankment.

Mais ceci est une autre histoire – ô ! Kipling – et, ce jour-là à Scotland Yard…

Ce jour-là, les stores bleus y étaient baissés devant les hautes fenêtres, filtrant un ardent soleil d’été et noyant les austères bureaux d’une lugubre pénombre.

Les pièces en retrait du second étage, réservées à la brigade des grandes recherches criminelles, s’entourent d’une sorte de prestige menaçant.

Ici le crime, le crime rouge où le sang a coulé, est classé, étiqueté, relié en percaline noire. D’effroyables photos où des formes livides et grimaçantes surgissent d’un fond de grisaille luisante, sont rangées dans des al-bums massifs, rendus graisseux par l’usage.

Un couloir aux murs d’ocre sale conduit vers un épouvantable galetas, qu’on a baptisé pompeusement le « laboratoire des recherches ». Le musée de la dame Tus-saud, pouvant être devenu la proie d’un feu purificateur, aurait pu se l’adjoindre avec avantage et exiger un juste supplément de ses visiteurs.

Rien ici n’est faux ni truqué. Ce couteau piqué de rouille a parfaitement percé une poitrine humaine ; ce re-volver a craché la mort à vingt pas de son mufle court ; cette tripe, qui baigne dans un alcool jaunâtre, fut préle-vée sur un cadavre atrocement tordu ; cette main coupée n’est pas en carton pâte, et cette blême apparition, au

 

– 78 – fond d’un aquarium verdi, est une tête d’homme qui ne fut pas modelée dans de la cire plastique.

C’était une de ces choses sinistres entre toutes, que le surintendant Canning devait regarder, car son visage exprimait une horreur et une détresse profonde.

— Mon vieux, mon pauvre vieux, murmurait-il d’une voix chevrotante.

Sa main se tendit comme pour une caresse, puis il frissonna hideusement.

— Je deviens très vieux, dit-il à voix basse. J’ai dû vieillir de vingt ans depuis… Mon Dieu, ne me faites pas mourir avant…

— Vous le regardez, Canning, dit une voix sourde au fond de la pièce.

L’officier de police sursauta, comme pris en faute.

— Oui, répondit-il sans se retourner. C’est plus fort que moi.

— Il faut être fort…

— C’est pour cela que je suis ici. Je lui demande cette force.

— Moi de même…

— Oh oui, je sais…

— Allez, Canning, le grand chef est en passe de de-venir fou…

 

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— Je comprends, marmonna Canning.

— Canning !

La voix hésitait un peu.

— Oui ?

— Elle s’est évadée !

Sans se retourner vers le coin pénombreux d’où on lui parlait, le surintendant eut un geste de lassitude.

— Comme toujours ! Qui est-elle ? Le diable seul le sait ! Elle a mille formes. C’est un fantôme et je ne crois pas que les cellules fortes de Newgate pourraient la rete-nir. Nos troupes l’acculaient déjà, elle avait pris les gestes de la bête traquée, mortellement aux abois… et maintenant… Pfuit !… fumée… partie !

— L’ennemi est fort, Canning, mais il a perdu un point.

Canning approuva d’un lent signe de tête.

— Un seul, mais il est d’importance.

— C’est le premier depuis que nous luttons contre lui.

Un téléphone ronfleur frémit sur la table. Canning s’empara du combiné avec une précipitation marquée.

Il écouta la lointaine petite voix nasillarde et tout son être eut un frémissement.

— Morrow sera ici dans quelques instants.

 

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— Serait-ce vrai ?

Il avait ordre de ne venir que s’il avait repris contact avec « elle ». Une porte battit dans l’ombre et Canning se retrouva seul.

Il retourna vers l’objet qui captivait son attention la minute d’avant et, comme s’il suppliait quelqu’un :

— Tu vois… tu vois… nous réussirons. Là où tu es, tu dois savoir… Et là-bas tu dois avoir la paix, mais moi, mais nous, nous ne l’aurons que lorsque notre grande tâche sera terminée.

D’un pas très lourd, Canning quitta l’endroit de ter-reur immobile. Dans l’ombre d’un couloir, il lui sembla entendre le bruit étouffé de sanglots, mais il ne se retour-na pas. Il se contenta de hocher pensivement la tête, d’une façon qui lui était familière, tout en suivant le cor-ridor en peinard. Canning avait reçu quelques blessures dans le service et sa démarche s’en ressentait.

Devant une haute porte matelassée, il fit une courte halte, consulta un carnet de notes, puis d’un doigt dis-cret, frappa.

Ce fut le grand chef de Scotland Yard lui-même, sir Dambridge, qui lui ouvrit ; une tête magnifique sur un corps chétif, rongé par les nerfs et une éternelle inquié-tude.

— Oh, Canning ! Morrow la cernait…

Canning fit un geste respectueux qui néanmoins de-mandait le silence.

 

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— Je le sais, sir, mais ne le blâmez pas… Il vient de se racheter, puisqu’il va venir.

— S’il donne signe de vie, c’est qu’il a repris contact avec elle, acheva le chef avec quelque amertume. C’est un peu vieux jeu, vaincre ou mourir, n’est-ce pas ?

Canning grogna, mais le chef continua :

— J’ai échangé quelques mots avec Morrow au télé-phone. Il paraissait nerveux, mais heureux. Quelques mots seulement, Canning, car nous devons être prudents quand il s’agit de Jack-de-Minuit. Qui est-ce ? Vous, moi, ou bien quelqu’un qui se cache ici, près de nous ? Où ? Dans l’encrier peut-être ! Seigneur, ce ruffian me fera dire les pires sottises, et Morrow a dit : « Elle est affolée… Elle semble avoir perdu tout contact avec son repaire. Elle se retranche vers l’Upper Thames, dans le compost de Snake-House… »

— Je m’en doutais, murmura Canning. Mais la police fluviale est-elle alertée ?

— Sans doute… Morrow protège ses arrières… Snake-House est peut-être une nouvelle boîte à surprises, et peut-être rien du tout.

— Très juste, approuva Canning.

Un cartel sonna une demie. Sir Dambridge leva un regard étonné vers le cadran argenté.

— Il tarde bien !

 

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Canning se mit à arpenter sauvagement le grand bu-reau aux meubles maussades.

— Je n’aime pas ce retard, dit-il enfin. Oh ! mais pas du tout, monsieur.

Un léger sifflement se fit entendre, tout comme si une bouilloire se mettait à chanter.

Sir Dambridge devint un peu plus pâle.

— Le tube du capitaine Grover ! Mon Dieu, Canning, cela me flanque toujours la frousse d’entendre un fan-tôme nous conseiller.

Canning regarda le chef d’un air sombre.

— Un fantôme, dit-il lentement, peut-être… Je me permets de vous rappeler, monsieur, que vous avez sous-crit à certaines conditions.

— Sans doute, sans doute, s’énerva sir Dambridge. Je me suis fié à vous dans cette étrange histoire. N’empêche que cela me met les nerfs en gelée de ne pouvoir communiquer avec lui que par ce tube qui n’aboutit nulle part. C’est déprimant que de devoir laisser une part au fantastique dans les affaires du Yard.

— L’ennemi est puissant et terrible, se contenta de répondre le surintendant.

Le sifflement reprit. Canning se pencha vers un flo-wer-bowl qui décorait la cheminée, siffla d’une manière convenue, puis il écouta. Cela ne dura guère longtemps. Le détective se redressa.

 

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— Il doit y avoir du vilain, dit-il, le front moite.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Canning ? s’impatienta le chef.

— Puisque Grover s’en mêle, c’est grave.

— Au diable ! grommela le chef.

Mais on frappait à la porte et un huissier annonça :

— Sergent Morrow !

— Ah ! firent Dambridge et Canning à la fois, en res-pirant plus largement, la poitrine délivrée d’une lourde étreinte.

Ils attendirent quelques instants, les yeux braqués sur la porte, mais elle ne s’ouvrait pas.

— Quelle est cette plaisanterie ? grommela sir Dam-bridge.

Canning alla ouvrir lui-même.

Le corridor s’étendait au loin – vide. Tout au fond, un garçon de salle sommeillait sur un banc.

— Holà ! cria Canning, quelqu’un est-il venu ici ?

— Personne, monsieur ! répondit le garçon.

— Qui est huissier de service ?

— Mais c’est moi, monsieur, moi, Perkins.

— Avez-vous frappé à la porte de sir Dambridge ?

 

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— Mais jamais de la vie, monsieur. »

Soudain, le surintendant fixa devant lui, et ses yeux s’agrandirent d’horreur.

Une petite valise noire était déposée devant la porte.

— Qu’est-ce que ça signifie ? tempêta le chef. Ainsi personne n’est venu. Personne, et…

Canning se tourna vers lui, comme si une mécanique le mettait en mouvement. Il se tenait courbé, une menace terrible brandie devant lui.

— Ah si ! Monsieur, murmura-t-il. Morrow est là…

— Comment ?

Du doigt, Canning désigna le petit colis oblong, et le chef recula avec une exclamation de terreur.

On les connaissait bien à Scotland Yard, ces petites valises noires ! Celles dans lesquelles Jack-de-Minuit en-voyait aux autorités les têtes coupées de leurs serviteurs.

*

* *

Jusqu’ici, Harleyson n’avait été qu’un jouet falot de la destinée et de volontés inconnues. Cela lui mettait les nerfs à vif ; il lui prenait de furieuses envies de s’évader.

Mais s’évader d’où ? D’une prison invisible ? Dans son esprit, l’évasion s’apparentait à une révolte contre des personnages tirant des ficelles et qui le manœu-vraient comme un pantin.

 

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Ce jour-là, il entra enfin dans l’action.

Il n’était pas bien sûr que ce ne fut pas dans le crime qu’il plongeait tête baissée, mais il préférait l’aventure douteuse à la veulerie obligatoire de son existence.

Depuis un mois, le téléphone était resté muet dans Knightrider Street.

Le service s’était continué tout aussi mystérieuse-ment qu’au début, profitant surtout des absences de Row. En vain, il avait tenté de revenir au home à des heures inégales ; jamais il n’était parvenu à surprendre la moindre présence ancillaire.

Un jour, il ne sortit pas de chez lui. Il y eut un peu de poussière sur les meubles. Il dut faire sa cuisine lui-même, et dormir dans un lit défait. Il se promit de ne plus recommencer, mais c’était trop tard : « on » le punissait, et il fut désormais son propre domestique, ce qui ne l’ennuya pas outre mesure, puisqu’ainsi le temps passait.

Il sentit l’emprise de l’habitude. Il salua le libraire d’en face et l’agent de planton à Ludgate le reconnaissait.

Jusqu’au jour…

L’orage avait tourné en rond autour de la City, allu-mant de grands brasiers mauves vers Stoke-Newington. Puis, se rapprochant brusquement du fleuve, il fondit sur Londres comme une bête de feu.

Westminster se détacha tout à coup sur un décor de hautes flammes électriques, et son image se renversa

 

– 86 – dans la River, si nette qu’on l’aurait crû volée à jamais par les eaux.

Des mirages fous parurent dans le ciel, tissés aux métiers de l’enfer, trop rapides cependant pour effrayer le monde des rues qui, fuyant, se terrait, car la charge noire des nuées les effaçait sitôt nés.

Rowland, que rien n’appelait au-dehors, s’était calé dans un fauteuil et faisait une large brèche dans les pha-langes blondes des Clays.

Il avait ouvert un livre, mais brusquement le courant électrique fut coupé et, malgré l’heure, une forte pé-nombre envahit la pièce.

— Panne, grommela l’ingénieur.

Et il s’abandonna à une rêverie sans but et sans images.

La sonnerie du téléphone le mit debout.

Ce fut une préposée du bureau central qui aboya fu-rieusement à l’autre bout du fil.

— Êtes-vous devenu fou ? On ne téléphone pas par un temps pareil, vous allez vous faire griller !

Il y eut un court silence.

— Monsieur Smith ?

— Oui… Madame.

L’ingénieur avait reconnu une voix de femme.

 

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— Il est minuit…

Harleyson eut un geste de recul, mais refréna vio-lemment son désir de parler.

— Très bien.

— Vite ! Le courant est coupé dans le secteur. Rien ne marche. Je ne puis partir. Grover va avancer. Il faut y être avant lui. Upper Thames, 90.

Le ton était suppliant et impérieux à la fois, vague-ment familier aussi. Toutefois, Rowland ne perdit pas une seconde à poser des questions.

— Bien ! dit-il en raccrochant.

Upper Thames n’était pas loin. Il lui suffisait de cou-per par quelques rues de traverse. Il le fit en courant, tant il lui avait semblé percevoir de l’angoisse dans l’appel de l’inconnue.

Les rues s’étaient vidées sous la menace du ciel. Har-leyson eut la vision de Londres subitement désert, hanté de terreurs sans nom.

Un vent brusque, brûlant comme une haleine de four, le gifla.

Il accéléra sa course. Il n’était jamais qu’un passant fuyant devant la tempête.

Dans Queen Victoria Street, il eut la sensation d’un autre élément hostile se mêlant à celui de la nature cour-roucée. La populeuse artère était plongée dans une déso-lation désertique, bien que quelques silhouettes

– 88 – s’attardassent à des carrefours. Des ombres qui obéis-saient à une consigne d’ensemble ; cela révélait le grou-pement, donnait l’idée d’une entente grégaire.

— Parbleu ! ricana Rowland. Ce sont des flics !

Il n’en doutait plus ; il volait au secours de Nancy Ward, la criminelle, évadée des griffes de la police mé-tropolitaine.

Il évita un couple de hooligans, qui affectaient trop de ne pas le voir, pensait-il. La bouche d’une entrée de l’Underground bâillait… Il y vit des hommes qui s’y étaient réfugiés et leurs regards torves croisèrent le sien.

« La police ! »

Une fureur sourde venait de l’envahir. Il galopait, poussé au dos par une puissante rafale qui tombait des toits ; il venait de passer du côté du crime !

« Nancy ! Oh Nancy… même voleuse, je t’aimerai ! »

C’était un cri immense qui venait de monter de son cœur. Une venelle s’ouvrait droit devant lui ; à peine une entaille entre les murs des maisons, mais elle devait le conduire tout droit à l’Upper Thames.

L’impasse était pleine d’ombre ; Harleyson s’y jeta. Une main l’agrippa par son manteau au moment où écla-taient l’orage et une colossale décharge de mousqueterie.

D’un geste féroce l’ingénieur se dégagea ; il entendit un grognement de souffrance puis, à travers le bruit fou de la tourmente déchaînée, une voix s’éleva :

 

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— Minuit ! On y va… On tire, dis ?

Harleyson vivait des minutes folles. Il ne sut trop comment, mais il s’entendit rugir.

— Eh bien oui, on tire ! Mais par tous les diables, laissez-moi passer !

Déjà, il avait repris sa course… Des bruits saccadés et bizarres éclatèrent derrière lui, mais le tonnerre roulait avec une telle intensité qu’ils lui semblaient mesquins et inutiles.

Un cri de mort retentit, puis un autre, et un troi-sième. Rowland donna en plein dans la porte du n° 90 de l’Upper Thames.

D’un violent coup de pied, il l’ébranla. Elle s’ouvrit et frappa le mur avec un bruit de gong.

Dans le vestibule, dont il distinguait vaguement les contours, une forme se tenait, adossée à la paroi, frisson-nante sous d’épais voiles noirs.

— Smith… Harleyson.

Le cœur de Row cessa de battre.

— Vous ! dit-il.

— Sauvez-moi ! murmura sourdement la femme voi-lée.

— C’est pour cela que je suis venu.

 

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Il la vit chanceler et défaillir, et brutalement, comme s’il se fût agi de quelque faix ordinaire, il l’empoigna et la souleva contre sa poitrine. Elle poussa un cri de douleur.

— J’ai le pied foulé, dit-elle.

Harleyson resta perplexe. Ses pensées semblaient l’abandonner soudain.

— Il faut faire vite, dit la femme voilée d’une voix saccadée. Il faut traverser le quai jusqu’à l’eau. Seule je ne puis le faire. Sont-ils là !

— La police ?… Oui !…

— Non, les hommes ! cria-t-elle, éperdue.

— Oui !

— Alors, c’est qu’il m’a entendue ! jubila-t-elle. Al-lez ! Sortez-moi d’ici, ajouta-t-elle impérieusement.

Harleyson se retrouva dehors, dans une véritable trombe d’eau, qui tombait en verticale du ciel.

Alors, la jeune femme poussa un gloussement de joie.

— L’auto ! cria-t-elle. Il m’a entendue… Je le sa-vais… Je le savais !…

— Il ! gronda Harleyson, et un sentiment de jalousie féroce lui tordit le cœur.

Une puissante machine fonçait à travers le brouillard liquide qui emplissait la rue.

 

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— Plus vite !

Sans qu’il sût ce qu’il lui arrivait, l’ingénieur sentit qu’on lui arrachait littéralement son fardeau pour l’enfourner dans l’auto qui démarra en quatrième.

Il restait là, pantois, le regard stupide, quand il fut entouré par une masse vociférante et furieuse.

— Celui-là on le tient pour le moins !

Il ne put faire aucun geste de défense. Quelque chose de dur et de glacial lui encercla les poignets.

Cinq minutes plus tard, enchaîné, sanglant, travaillé à coups de poing et de matraque, on le tira sous un porche sombre, puis une bourrade brutale le fit rouler dans un petit réduit sale et nu : le cachot du poste de po-lice de l’Upper Thames.

*

* *

L’officier de service n’avait pas eu le temps d’adresser trois paroles aux agents gesticulants et ha-gards qui l’entouraient, que le téléphone se mit à sonner avec frénésie.

— Ici Scotland Yard ! Eh bien ?

— On nous a tué cinq de nos hommes, sir ! Et eux… ces démons, ils se sont défilés sans une égratignure !

— La femme est là ?

— Quelle femme, sir ?

 

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— Comment, triple idiot, celle de Snake-house !

— Ce n’est pas une femme, sir, mais un homme !

— Allez au diable ! Vous êtes le dernier des crétins !

La communication fut coupée brutalement.

*

* *

L’orage durait encore à la nuit close.

Harleyson, meurtri et hébété, en distinguait les fauves lueurs briller derrière les croisillons de l’infâme petite lucarne de sa geôle.

La porte s’ouvrit doucement, quelqu’un approcha dans les ténèbres, lui tâta les poignets et raffermit les menottes.

— Marchez ! »

On le coiffa de son chapeau avec une telle brusquerie qu’il s’enfonça profondément sur ses yeux et qu’il dut avancer en aveugle.

Il perçut la sonorité du couloir qu’on lui faisait tra-verser ; quelqu’un le poussait aux épaules. Il trébucha sur un marchepied et tomba, face en avant, dans les coussins d’une automobile.

— Que faites-vous ? demanda-t-il.

Pour toute réponse, quelqu’un à ses côtés resserra le cabriolet d’acier.

 

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L’auto roulait… Harleyson sentit les secousses brusques de quelques virages, puis la machine stoppa.

— Sortez !

Il eut la sensation d’un glissement rapide sur ses poi-gnets, comme si une couleuvre s’y défilait : ses mains se trouvèrent libres.

Son premier mouvement fut d’arracher le chapeau qui lui masquait les yeux.

Il était seul devant le haut perron de la maison de Knightrider Street.

Dans un demi-tour militaire, il se retourna. L’auto qui l’avait amené fuyait déjà mais, soudain, la clarté fulgu-rante d’un éclair l’inonda toute.

Harleyson vit, collé contre le hublot arrière, le visage immobile de Wang, le Chinois qui le regardait de ses yeux fixes.

 

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