Jack-de-Minuit

Jean Ray · Chapitre 12 sur 15

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Jack-de-Minuit

CHAPITRE XII La chambre rouge ....................................... 186

CHAPITRE XII

 

 

La chambre rouge

 

Les récits d’audience ne font jamais qu’allonger inu-tilement le nombre de lignes dont se compose une his-toire, sans trop ajouter à son intérêt. Le procès de Har-leyson ne fit pas un bruit énorme, car l’attention du pu-blic avait trouvé meilleure pâture.

Un nouveau Jack-the-Ripper, après avoir hanté le Devonshire était descendu vers Kingston et de là avait gagné les faubourgs de Londres.

On murmurait que des espions allemands entraient et sortaient des arsenaux de Woolwich comme d’une ta-verne.

Un Zeppelin inconnu avait évolué, par une nuit sans lune, au-dessus de la City endormie.

Six jours durant, « douze citoyens honnêtes et loyaux » avaient suivi les ternes débats d’une oreille dis-traite, maudissant le temps perdu.

Ils s’étaient éveillés un moment lors de la vaine co-lère de l’accusateur, un imbécile criard qui visait au suc-cès comme le dernier des cabots de Drury Lane, et gen-

 

– 186 – timent s’étaient moqués du désespoir de M. Smart, qui s’embrouillait dans ses périodes.

Le brave petit avocat fut, pendant un court espace de temps, le maître de leur sympathie quand il traita l’accusateur public de pantin et de vieille fille.

Mais le président le rappela sévèrement à l’ordre, et les « douze citoyens honnêtes et loyaux », composant leur visage sur celui de ce haut magistrat, écrasèrent aus-sitôt le petit insolent sous leurs regards lourds de re-proches.

Puis, une demi-heure d’émotion régna dans la lu-gubre salle : lord Elmsfield déposait contre l’accusé.

Cet aventurier de Harleyson avait failli devenir son neveu ! Il avait volé le cœur de la merveilleuse Betty Elmsfield…

Un courant de jalousie obscure passa sur les bancs des jurés. Ah ! On lui apprendrait à ce joli cœur à pré-tendre à la main de la plus riche et de la plus belle héri-tière du Royaume-Uni !

Maintenant, acheva lord Elmsfield, Betty a disparu. Où est-elle ? Avec Jack-de-Minuit, il faut s’attendre au pire. Il sait qu’il ne la reverra plus. Sa vieillesse se passe-ra dans la solitude, sa fortune ira aux œuvres charitables, il vivra désormais de souvenirs.

Déjà, à cette minute, le glas sonne pour l’ingénieur. Il le comprend et son défenseur avec lui.

 

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Personne ne s’étonne devant le terrible mot final des procès criminels d’Angleterre : Guilty ! Coupable !

Rowland Harleyson sera pendu dans trois semaines.

« Condamné à rester pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive. » Telle est la formule qui clôt l’affaire de Jack-de-Minuit.

Harleyson appartient déjà à la mort.

*

* *

Depuis la sentence, la police s’est plus que jamais désintéressée de la maison de Knightrider Street. Il n’y a pas de meilleur point final à une affaire que la potence de Newgate.

Si Canning avait encore été là, peut-être…

Où est le capitaine Grover ?

La belle question ! Sans doute ce détective fantôme n’a-t-il jamais connu d’autre existence que celle que Canning lui prêta encore après sa mort.

Lord Dambridge s’est dit ceci avec quelque amer-tume. Il en veut à la mémoire de Canning, dont il ne pourra oublier les réticences.

Et puis l’affaire est close n’est-ce-pas ?

On pend et l’on passe ?

Mais la sentence, il y a déjà vingt jours qu’elle est rendue.

 

– 188 –

Alors, Harleyson mourra demain ?

Dans six heures exactement, car il est bientôt onze heures.

Donc, depuis la sentence, chaque soir, un homme cambriole la petite maison mystérieuse. Il y entre comme chez lui, baisse prudemment les rideaux, les double d’épaisses tentures et s’installe dans la salle à manger qu’il ne quitte qu’aux dernières ombres de la nuit.

Pendant des heures, il reste parfaitement tranquille, fumant une hideuse pipe en terre noire.

C’est un petit homme, mal habillé, aux manières ri-dicules.

Chaque soir, il tire une boîte plate de sa poche et en sort une multitude de montres en cuivre qu’il examine d’un œil critique.

Parfois, il prend à témoin le guerrier du tableau d’Hildebrandt pour lui annoncer quelque vérité éternelle ; c’est ainsi qu’il proclame, ce soir, que Harleyson sera pendu dans quelques heures, que ce ne serait pas le pre-mier innocent qui périrait de la main du bourreau et qu’enfin cela n’a aucune importance.

« Mon vieux soldat, continue-t-il, ton casque, ta croix, et la mouche, tout cela c’est du parfait chiqué. Si tu pouvais parler tu m’en dirais autant. Si l’on veut rester le maître absolu d’une association secrète, rien de tel que de la faire macérer dans du romantisme comme un ha-reng dans sa saumure. C’est de la psychologie pure.

 

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« Tout dans cette histoire est psychologie. J’ai reçu quelque instruction, dans le temps, chez les bons moines catholiques, et j’en ai retenu ce mot prestigieux : psycho-logie. Je me demande à quoi elle me servira aujourd’hui.

« Si seulement je pouvais en apprendre plus long sur le petit salon rouge… Tout est là. »

Mais le guerrier reste muet comme les autres soirs et cela n’étonne nullement son interlocuteur.

Soudain le petit homme se donne trois légers coups sur le crâne.

« Harleyson était soûl comme un muid, le soir de son entrée dans le salon rouge. C’est une excuse, et c’est une explication. Au lieu d’entrer dans cette salle à manger, il est tombé en plein dans la pièce mystérieuse.

« Impossible ! Mais ce qui est possible, c’est qu’il ait traversé cette place, plongée dans l’obscurité, attiré par les lumières qui en inondaient une autre. »

Il approche du mur et prend place sous le tableau.

« Trop simple pour être trouvé d’emblée. Il y a une issue dans cette paroi, mais elle ne peut s’ouvrir de ce cô-té-ci. C’est tout… Et cela m’a valu vingt nuits blanches, alors qu’un trousseau de fausses clés aurait suffi. »

Le bonhomme est vraiment peiné de ce qu’il appelle sa bêtise.

 

– 190 –

Cinq minutes plus tard, il a éteint les lampes et quitté la maison où il ne reviendra plus jamais, parce que dé-sormais il sait tout.

Mais une fois en rue, il ne va pas bien loin ; il monte doucement le perron de la maison voisine, tripote la ser-rure, trouve enfin le rossignol qu’il lui faut et ouvre len-tement la porte.

Une lampe mise en veilleuse éclaire un vestibule identique à celui de l’immeuble qu’il vient de quitter.

Il le franchit en quelques pas, pousse une porte, et avec un soupir de satisfaction, il se laisse tomber sur le divan bas de la chambre rouge.

*

* *

Minuit !

Harleyson, qui s’est assoupi au crépuscule, s’éveille.

La cloche de la prison pique les douze coups.

Jack-de-Minuit ! Minuit… Minuit ! chuchote une pe-tite voix aiguë dans sa tête douloureuse.

Toutes les trois minutes, l’espion de la porte est dou-cement relevé, un œil s’y visse et disparaît.

Jamais malade ne fut plus anxieusement gardé que cet homme qu’on fera mourir dans quelques heures.

Derrière un guichet grillagé brûle une lampe à pé-trole. Il ne faut pas qu’un court-circuit vienne plonger dans l’obscurité l’homme voué au bourreau : l’antique

 

– 191 – lampe à huile offre plus de garantie qu’une lampe élec-trique.

Un lit bas, scellé au sol. Une table et, sur la table, une bible. Un broc en fer émaillé rempli d’eau. À la nuit tombante, on a retiré au prisonnier sa boule de pain gris. Non qu’on veuille le priver de nourriture, mais il y a des condamnés qui ont trouvé le moyen de s’étouffer avec de la mie de pain.

Rondes des heures…

A-t-il dormi ?

Sans doute. L’horloge du centre devrait piquer une heure. Voilà que le jaquemart frappe quatre fois sur le timbre de fer.

Il lui semble que du fond de la maison des douleurs sans nombre, des bruits confus montent. On dirait que quelqu’un pleure, puis que quelqu’un rit. Tout cela ne doit exister que dans sa tête, dont la fièvre cuisine la cer-velle.

Quatre heures donc. Il lui reste une heure.

Si seulement il pouvait dormir.

Il ferme les yeux.

*

* *

Minuit !

Sur la table d’ébène du salon rouge, le singulier visi-teur nocturne a étalé les montres de cuivre. Il a bourré sa

 

– 192 – pipe, puis il a renoncé à la fumer. De la poche de son ha-bit, il a tiré un long coutelas dont il essaie le fil sur l’ongle de son pouce.

Minuit !

Quelque part dans la maison, un cartel compte les coups d’une jolie voix d’argent, puis une boîte à musique joue un air mélancolique que l’homme accompagne en dodelinant de la tête.

Au douzième coup, la porte de la rue s’ouvre avec précaution.

L’homme tend la main vers le commutateur à ses cô-tés et l’ombre se fait.

La porte du salon vient d’être ouverte.

Quelqu’un pousse un profond soupir et s’avance dans la pièce sombre.

Lui aussi tend la main vers l’interrupteur, mais cette main est aussitôt saisie par une poigne furieuse, tordue, rejetée et des coups sourds résonnent, des gémissements éclatent dans l’ombre, des plaintes…

La lutte dans le noir est terminée. On entend rire le petit homme aux montres de son bizarre rire métallique qui a fait la terreur de M. Stangerson, de Jim Haston et de bien d’autres encore.

Alors la lumière se refait dans la chambre rouge. Deux hommes se dévisagent. Le premier est couché sur le plancher, un cabriolet d’acier passé aux poignets ;

 

– 193 – l’autre est debout et fait flamber une allumette devant sa pipe en terre noire.

— Rose ! s’écrie l’homme enchaîné.

L’autre dodeline de la tête.

— Si vous voulez ! Et comment allez-vous, Jack-de-Minuit ?

— Combien ? dit le captif sans essayer de relever le nom.

— Votre peau ! répond le petit homme avec affabili-té.

— Vingt mille livres.

— Trop peu.

— Cinquante, cent…

— Non, non, la série des nombres est illimitée et vous pourriez continuer jusqu’au jugement dernier.

— Êtes-vous détective ?

— Pas le moins du monde. Je suis… un garçon de banque et je vous présente une traite arrivée à échéance. Le montant c’est votre peau, Jack-de-Minuit.

— Demandez-moi de l’argent, et encore de l’argent ! supplie le rival abattu.

M. Rose ne répond même pas. Dans sa boîte plate, il agite les montres en cuivre comme des dès dans un cor-net.

 

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— Une pour chaque membre de la bande, dit-il. C’était leur signe de reconnaissance, leur coupe-file du crime. Mais il n’y a que celle-ci qui m’intéresse. Regar-dez, elle indique sempiternellement minuit vingt-deux. Cela vous dit quelque chose ?

Celui que M. Rose appelle Jack-de-Minuit essaie de se souvenir.

— Peuh ! dit-il, pas grand-chose. Comment celui-là peut-il vous intéresser ?

Comme le doux visage de M. Rose devient féroce !

— Est-il en votre pouvoir de rendre la vie à un homme qui a reçu un coup de poignard dans le cœur et qui a ensuite séjourné pendant huit jours dans l’eau ? demanda-t-il.

— Je vous en donnerai d’autres à la place. Une sale bête de détective, un Chinois et une belle garce de jeune fille, gronde le vaincu.

— Bah ! Dites toujours où vous les avez mis. Cela peut servir à la cause de cet imbécile de Harleyson si l’on s’y prend encore à temps.

— Rendez-moi la liberté d’abord !

— Vous êtes déraisonnable, Jack-de-Minuit. Sur terre cette révélation ne vous aidera à rien, mais Quelqu’un, qui vous jugera bientôt et sans appel, pourrait y trouver matière de pardon pour vous.

L’homme enchaîné pousse un horrible blasphème.

 

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— Voilà ce qui n’arrange guère vos affaires, réplique M. Rose d’une voix mécontente. Mais je veux faire quelque chose pour votre âme en vous obligeant à parler.

— Jamais !

— Oh ! Que si !

La pipe de M. Rose se met à grésiller furieusement. Soudain elle se pose, toujours rouge sur l’œil de Jack-de-Minuit.

Un cri affreux s’élève, mais M. Rose l’étouffe en po-sant son pied sur la bouche du supplicié.

— Dois-je passer à l’autre œil, Jack ?

D’une voix gémissante, l’homme se met à parler.

M. Rose écoute, approuve, fait rectifier certaines pa-roles, demande des précisions qu’il reçoit aussitôt.

— Les clés sont dans votre poche ? demande-t-il.

 

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Elles y sont et M. Rose les examine en connaisseur.

— Et voici celles des fameuses caves-prisons où gé-missent vos infortunés prisonniers ? demande-t-il avec un léger sarcasme dans la voix.

L’homme fait oui de la tête.

M. Rose devient très grave.

— Vous n’êtes pas bien loin du royaume de la Jus-tice Absolue, dit-il lentement. Voulez-vous jurer que tout

 

– 197 – ceci est vrai ? De mon côté, je vous promets une mort sans souffrance.

— Je le jure !

— J’espère que vous vous sauvez ainsi de la damna-tion éternelle, Jack ! dit M. Rose. Que le Seigneur ait pitié de votre âme !

Il s’est penché sur le vaincu, la lame de son couteau dissimulée dans sa manche.

Tout à coup, il frappe… un seul coup… terrible.

Jack-de-Minuit est mort sans un cri… rien qu’un grand soupir, non de souffrance, mais de tristesse, de las-situde.

Une heure plus tard, M. Rose sort d’une magnifique maison de maître de la City. Deux hommes et une femme l’accompagnent et semblent vouloir le retenir, mais il re-fuse d’un air décidé. Alors ses trois compagnons l’embrassent et M. Rose faisant signe à un taxi en ma-raude, y prend place et donne des ordres.

L’auto file à une vitesse prodigieuse par la ville en-dormie. Elle suit le cours de la River. C’est une excellente machine.

Elle a bientôt franchi la triste banlieue de l’immense métropole.

Une lueur d’aube traîne à présent sur les sables blonds qui bordent le fleuve. M. Rose prend un important

 

– 198 – paquet de banknotes dans sa poche et, sans compter, le fourre dans la main du chauffeur ahuri.

— Je ne ramène pas monsieur ? demande celui-ci.

M. Rose le congédie du geste.

Il attend que le bruit du moteur ait décru dans le lointain, puis il s’approche de l’eau murmurante.

— Ted ! dit-il à voix basse. Ted Soames ! Tu es ven-gé ! Ma mission est accomplie ! Je dormirai bientôt dans la même terre que toi. Et j’espère que Dieu voudra bien que je te rencontre chez lui ! Ted Soames m’entends-tu ? Je suis Sol Perlmutter !

Brusquement, il prend son élan et plonge dans le fleuve.

Les eaux de la Tamise poussent vers la mer les épaves, les charognes des bêtes et les cadavres des hommes.

L’aube les paillette d’un peu d’argent.

Hors de la brume émerge la pinte de cuivre d’un clo-cher.

Sa petite cloche fêlée sonne cinq heures.

 

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