Jack-de-Minuit

Jean Ray · Chapitre 8 sur 15

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Jack-de-Minuit

Chapitre VIII Où Perlmutter intervient ................................ 137

DEUXIÈME PARTIE

 

 

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Chapitre VIII

 

Où Perlmutter intervient

 

Maintenant, disent les anciens conteurs, nous allons revenir autant d’années en arrière.

Le tiers des lecteurs ferment alors leurs livres et s’écrient :

— Ah, mais non !

L’aventure veut qu’on marche en avant sans tourner le regard vers les espaces parcourus.

Nous ne reviendrons donc qu’incidemment vers feu M. Ted Soames, occis puis immergé dans les eaux de la River, tout au début de ce récit.

Nous aurions laissé dormir l’ancien n° 170 dans le cimetière des noyés de Sheerness, où l’on repêcha sa dé-pouille, s’il n’y avait eu Sol Perlmutter.

Ted Soames n’avait jamais eu qu’un seul ami sur terre, et c’était Sol Perlmutter, mais comme le jeu des ré-ciproques ne sort pas toujours des mathématiques pour s’imposer dans la vie, il serait plus juste de dire que Sol Perlmutter n’avait jamais eu qu’un ami, et, que c’était Ted Soames.

Au physique, une sale binette.

Petit, mal fichu, jaune comme un coing.

 

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Il vendait en colportage de très vagues produits dans Soho et, le soir, il poussait une pointe jusqu’aux théâtres de Drury Lane pour y ouvrir des portières d’auto et y ra-masser des sous dans la boue.

Or, Perlmutter, faible, malade, battu et poltron, fré-missant à propos d’un vol de noctuelle trop proche ou d’une ronde de fourmis, avait conçu un projet géant, tissé de fantaisies et de rêves monstrueux, rouges de sang et de flammes : il voulait venger Ted Soames.

Car ce paria avait un Dieu : Soames.

Il avait trouvé quelqu’un qui ne l’avait pas trop ros-sé : Soames ! Qui l’avait parfois empêché de mourir de faim ou d’être noyé par la racaille comme un chat ga-leux ? Soames ! Qui, aux soirs de liesse, l’avait abreuvé de gin et de whisky ? Soames ! Qui lui avait démontré une sorte de rude tendresse ? Soames !

On lui avait assassiné son Dieu. Il était juste qu’il le venge.

Qui d’autre que Sol Perlmutter pourrait venger Ted-le-Magnifique ?

Le nabot avait-il été, en certaines heures de détente, le confident de l’ancien convict ? Beaucoup de choses dans la suite de l’histoire permettent de le croire.

Dès la nouvelle de l’arrestation de Jack-de-Minuit, Perlmutter s’offrit le luxe inouï de lire deux journaux par jour.

 

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Il les parcourait avec une attention bizarre, les anno-tant et les commentant par des signes connus de lui seul, reprenant une à une les informations plus ou moins fan-taisistes avec une ténacité furtive.

Au bout de quinze jours, quand Londres couvrait de lauriers le Yard et ses sbires, que dans tous les esprits le nommé Harleyson était, autant que jugé, pendu et ense-veli dans un suaire de chaux vive, Sol Perlmutter roula tous les journaux en boule après une ultime lecture, et en fit un feu de joie qu’il regarda s’éteindre avec quelque mépris.

Puis il dit un mot désobligeant tant à l’égard de la presse que de la police.

— Rien, murmura-t-il. Ils ne savent rien ces gens-là, où presque.

La seule chose qu’il avait gardée des feuilles dé-truites, c’était une photo de l’ingénieur australien. Photo de police, blême et crue, prise dans l’insolente clarté d’une salle d’anthropologie, sur le fauteuil de la toise.

« Bougre de petit idiot ! remarqua Perlmutter avec un peu de sympathie. Et dire que Ted lui-même s’y laissa prendre. »

Il s’abîma dans des songeries funèbres.

« Ce fut un bon cœur, mais pas très perspicace, fit-il encore en pensant à son bienfaiteur. S’il m’avait écouté… Il aurait eu ses cinq mille livres, et qui sait, bien plus en-core… Pourquoi m’aurait-il écouté ? Je suis une chenille

 

– 139 – rampante et Ted Soames était un dieu… Mais ce n’est pas une raison pour que je ne fasse pas la peau à ceux qui me l’ont refroidi. »

Telles furent les pensées émises à voix très basse et que les murailles mal chaulées de la mansarde entendi-rent, puisque les murs ont des oreilles.

Sol Perlmutter fouilla alors dans une vieille com-mode et en sortit une antique montre en cuivre.

La ridicule toquante enfouie au fond de sa poche, il prit le chemin de Cheapside.

La boutique qu’il avisa dans une des rues neuves qu’on a tracées dans le vieux quartier avait bonne mine et sentait, elle aussi, le renouvellement et le ralliement aux goûts modernes.

Jadis à l’enseigne de la Montre de Genève, elle s’appelait fièrement aujourd’hui Comptoir suisse d’Horlogerie.

Perlmutter vit des commis circuler dans le magasin et des clients marchander de coûteux chronomètres.

— On n’a besoin de rien ! jeta un des employés d’un ton rauque en voyant entrer la pouilleuse pratique.

— Mais moi, j’ai besoin de quelque chose, objecta doucement Perlmutter.

— Oui, d’un complet neuf et d’une paire de souliers sans trous, grogna l’homme du comptoir.

— C’est pour réparer une montre.

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— La maison ne s’en occupe pas, mentit le commis, pressé de voir partir un client qui sentait le suint comme une étable.

— Voulez-vous m’annoncer au patron ? demanda Perlmutter avec une politesse exquise.

L’employé en eut le vertige, mais il se ravisa et s’enquit avec ironie :

— Et qui aurai-je l’honneur d’annoncer, je vous prie ?

— Mais… le duc de Gloucester, ou le roi de Maurita-nie, si vous voulez. Mais faites très vite, mon ami, si vous ne voulez pas recevoir vos huit jours.

Sol Perlmutter aurait certainement fait connaissance avec les bottines vernies du préposé à la vente des chro-nomètres, si un petit homme replet, rouge comme une pomme d’api, n’était passé à ce moment devant le comp-toir.

— Qu’y a-t-il, Malone ? demanda-t-il d’un air mécon-tent.

Perlmutter prévint la réponse. Il salua respectueu-sement M. Dallmeyer, directeur propriétaire du Comptoir suisse d’Horlogerie.

— C’est rapport à une montre, monsieur…

Ce disant, il tira à demi de sa poche le vieil oignon de cuivre.

 

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Les lumières n’étaient pas encore allumées dans le magasin, que déjà le crépuscule envahissait, sinon l’employé aurait vu le teint fleuri de son patron devenir cendreux, et ses lèvres blêmir.

— Quelle pièce rare ! s’écria M. Dallmeyer. Oh ! sir, je suis bien content que vous veniez me montrer cela ! Puis-je vous prier de me suivre dans mon bureau ?

— Monsieur aurait dû me dire qu’il venait avec une pièce de collection, s’empressa le commis, confus et ef-frayé à la fois, car le cauchemar d’une mise à pied immé-diate se levait devant lui.

Mais Perlmutter ne profita nullement de sa victoire et ce fut de la façon la plus aimable qu’il rassura le sala-rié :

— Excusez-moi, sir, mais je ne voulais la montrer qu’au patron. J’espère que vous me pardonnez ma har-diesse ?

M. Dallmeyer ne conduisit pas son étrange client dans son bureau, mais dans un cabinet contigu que des volets clos et de lourdes tentures transformaient en un temple de discrétion.

Perlmutter posa sa montre sur la table.

— Elle s’est arrêtée à minuit vingt-deux, dit-il. Fau-dra la faire marcher.

 

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Dallmeyer torcha son front moite avec un énorme mouchoir de soie orange.

— Aucune montre de ce genre ne marchera plus ja-mais, dit-il avec effort.

Sol Perlmutter lui jeta un regard aigu.

 

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— Si je comprends bien, toutes les montres qui mar-quent de minuit une à minuit vingt-cinq sont rentrées et remisées ici, dans un coffre-fort bien difficile à décou-vrir ?…

Le maître horloger se laissa lourdement tomber dans un fauteuil et considéra son visiteur d’un air hagard.

— Oui, murmura-t-il avec effort.

— Conclusion, et pour parler en clair, Dall, la bande est dissoute et éparpillée aux quatre vents du monde ?

— Pour l’amour du Ciel, ne parlez pas de la sorte !

Perlmutter ricana.

Une splendide mappemonde décorait un des murs du cabinet. M. Dallmeyer y laissait errer à présent ses re-gards.

— Que pensez-vous de l’Amérique ?

— Ah, bien, je comprends… Les minutes ont joué la fille de l’air ! Non, Uncle Sam ne me dit rien qui vaille.

— Buenos-Aires ? Je vous remettrai cinq cents livres en petites coupures.

— Un peu chaud et un peu loin, répliqua sèchement le nabot.

— Barcelone ? Mais il y a déjà quelqu’un par là, et je ne sais si je puis…

 

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— Ne dépensez pas vos paroles, mon cher ami, fit mielleusement l’ami de Ted Soames. Moi, je dis l’Angleterre, et même Londres !

Dallmeyer joignit les mains.

— Mais, malheureux, vous ne savez donc rien ?

— Oh ! Si… et, précisément parce que je sais, j’ai choisi cette retraite si proche…

— Alors, que voulez-vous ? Je ne puis vous remettre beaucoup d’argent que si vous partez comme les autres.

— Je ne veux pas d’argent et je ne pars pas !

— Mais alors, que voulez-vous ? supplia l’horloger.

Sol Perlmutter se pencha vers lui, et à la façon d’une dague, il pointa son doigt maigre et malpropre sur le cœur du gros homme.

— Je veux la montre qui marque minuit.

Dallmeyer se jeta en arrière et un éclair de folie pas-sa dans ses yeux globuleux.

— Je… ne sais… Vraiment… je ne…

Mais Perlmutter n’était plus le misérable cloporte humain, qui se traînait par la pluie, le fog et la boue de la City. C’était devenu un petit démon, aux yeux de braise, à la lippe mauvaise, aux mains tout en griffes.

— Elle est ici, Dall ! Je la veux, Dall ! Même si elle était revenue… d’Aden, par exemple !

 

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L’horloger n’était plus qu’une lamentable chiffe, dont des hoquets nerveux ébranlaient la masse gélatineuse.

Sol Perlmutter partit d’un rire féroce.

— Ah, les jobards, ils ont coupé dans les boniments de la rousse et des reporters, et vous de même, sale bête ! Parce que vous leur avez fourré quelques fafiots, qui n’étaient pas de la mornifle, dans les pattes et montré un pays sur cette carte. Allons aboulez la toquante, mon vieux !

— Elle n’est pas ici ! hoqueta enfin le poussah.

— En supposant que ce soit vrai, il y a un remède à cela, persifla Perlmutter. Vous allez me la chercher. Vous, en personne !

— Mais où ? demanda Dallmeyer. Le savez-vous ?

— Non… Peut-être dans un de vos goussets, ou dans votre poche-revolver, au British Museum ou au palais de Buckingham, peu importe ; mais je vous accompagnerai jusque là et partout où vous irez, même chez le diable, qui vous attend tout de même un jour ou l’autre ! »

Dallmeyer s’était voilé la face. Il se sentait battu.

— Et de l’argent ?

— Non, non et non !

— C’est ma mort, vous le savez bien.

 

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— Puisqu’il sera pendu bientôt ! persifla Perlmutter. Ah ! Cela ne vous rassure pas, mon bonhomme ! Quel chiqué, hein ? La montre et vite !

Hagard, livide, tremblant comme une feuille au vent de l’automne, Dallmeyer se leva, passa une main incer-taine sur le marbre de la cheminée. Perlmutter se retour-na ostensiblement.

— Je ne désire pas connaître vos secrets méca-niques, dit-il, et je n’ai pas peur d’être tué par vous !

— Peu importent les secrets, jeta l’horloger avec vé-hémence. J’en ai assez moi aussi. Qu’après moi, vienne le diable !

Perlmutter pivota sur ses talons éculés et regarda cu-rieusement sa victime.

— Après vous ? Aha ! Herr Dallmeyer vous êtes un sage. Vous regardez la carte. Je suppose qu’il doit y avoir pas mal de coins où un homme fortuné comme vous pourrait vivre à son aise, sans être inquiété des humains ou de leurs stupides lois.

— Voilà !

Perlmutter réprima un frisson.

C’était un superbe chronomètre que Dallmeyer lui tendait, qui ne rappelait en rien l’affreuse montre de cuivre qui avait fait sursauter l’horloger dès la première vue. Les aiguilles se confondaient sur minuit.

 

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— Je savais, murmura Perlmutter, comme pour lui seul ? C’est la montre qui indique minuit. Et…

— Et quoi ? s’écria Dallmeyer. Ne me demandez plus rien. Je n’en sais pas davantage ! Le secret de la montre de minuit ? Fou que vous êtes ! Comme si vous ne saviez pas que cela signifie la mort ! Et moi, j’aime la vie ! Au fond, je suis content que vous l’ayez, puisque vous reste-rez seul désormais à Londres.

— Seul… oui, en effet, répliqua Sol Perlmutter avec un regard ironique vers la mappemonde. Mais seul avec la montre de minuit, Dall !

Redevenu humble et chétif, il partit sans un mot d’adieu. Il traversa le magasin en gratifiant d’un énorme salut le commis éberlué.

Après le départ de Perlmutter, Dallmeyer se mit à bouleverser frénétiquement ses tiroirs et à remplir ses va-lises.

 

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