Jack-de-Minuit

Jean Ray · Chapitre 7 sur 15

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Jack-de-Minuit

CHAPITRE VII En finale d’un épisode ................................. 122

CHAPITRE VII

 

 

En finale d’un épisode

 

Aux vitres crasseuses de la maison vide, une ombre se colle et regarde avidement la maison de Knightrider Street.

Elle aussi, l’ombre a parcouru le passage qui aboutis-sait dans les sous-sols du Yard. Le tablier de fer s’était levé devant elle, elle avait écouté à la porte finale, puis doucement tourné la poignée de faïence.

Le lustre aux pendeloques de cristal brûlait encore, mais le bureau secret était vide.

— Trop tard ! sanglote l’ombre.

Elle reprend en courant le chemin du couloir, refait en sens inverse le parcours d’Harleyson, arrive dans la salle à manger de Knightrider Street.

Là, elle ausculte fiévreusement le tableau d’Hildebrandt, puis se tord les mains avec désespoir :

— Trop tard ! Je n’ai donc pu le sauver, même au prix de tout.

*

* *

Canning lui aussi s’est enfoncé dans le souterrain, fu-rieux et inquiet, le poids de ses défaites dans le cœur.

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Non que l’existence d’un passage secret l’étonnât le moins du monde ; il se rappelle une parole ironique d’un chef fameux de la police londonienne :

« Même fermés à triple tour, les offices les plus im-portants du royaume restent aussi ouverts que Hyde-Park en plein jour ! »

Canning est arrivé dans la maison vide, dont la topo-graphie ne le stupéfie pas plus que le reste.

Il voit l’arrière-façade éteinte de la maison d’Harleyson, et une sourde fureur l’étreint.

« Trop fort pour nous ! Qui joue avec le feu… »

Tout à coup il se colle au mur. La lueur livide de l’aube vient de se doubler d’une clarté cuivrée : à l’étage, une lampe s’est allumée.

Quoique la maison fût silencieuse, les nerfs les moins subtils eussent pu la sentir morte depuis des années.

Le surintendant grimpe les marches de cette allure souple, silencieuse, propre aux hommes du Yard lancés sur la piste chaude du crime, et arrive juste à temps pour voir une ampoule clignoter et s’éteindre au plafond d’une chambre, tout aussi déserte que la maison elle-même.

Mais le détective a tôt fait de découvrir la raison d’être de la lampe solitaire, et moins définitif dans sa science que le limier fantôme de Wallace qui dirigeait les gestes d’Harleyson, il examine les conduites, secoue la tête, fait une grimace de compréhension et regagne les caves.

 

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Il sent la présence.

Présence aux aguets ; des yeux doivent suivre ses mouvements. Il regrette l’impulsion qui l’a lancé sans précaution dans une poursuite incertaine.

Voyons la boîte de Knightrider, soliloque-t-il. Il y a bien longtemps qu’on aurait dû le faire. Je commence à donner raison à Dambridge : foin de la fantaisie ! Et de cet imbécile d’Harleyson !

Quand il fait son entrée dans la maison énigmatique, ce n’est pas la salle à manger aux buffets lustrés et aux copies de tableaux de maître qui l’accueille, mais un sa-lon rouge, aux rares meubles d’ébène, et Canning dispa-raîtra ici du plan présent.

Lord Dambridge le fera chercher en vain à travers Londres et l’Angleterre. Le couloir secret et la maison vide ne révéleront aucun mystère aux hommes du Yard, qui s’expliqueront mal son utilité. Ces mêmes limiers af-foleront, pendant des jours et des nuits, Limehouse, Shadwell, Wapping et Whitechapel.

Les moindres cargos en partance seront fouillés de la cale à la pomme des mâts.

Des affiches couvriront les murs de la City : Reward ! Reward !

Mais Canning restera introuvable.

Lord Dambridge sera fort embarrassé.

 

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Il tient Harleyson, un homme sans passé, qui n’est à Londres que depuis quelques mois à peine, qui a passé sa vie dans le bush australien, alors que Jack-de-Minuit en-sanglantait et pillait Londres.

Mais Canning a dit en arrêtant l’ingénieur : « Voici Jack-de-Minuit ! » L’esprit de Canning battrait-il la cam-pagne ? Mais pourquoi Harleyson a-t-il surgi hors d’une ténèbre mystérieuse, par un couloir secret, toutes choses fort à l’honneur chez les gentlemen de la pègre.

Patiemment le Yard se mettra alors à bâtir l’échafaudage des preuves et, contre tout espoir, cet échafaudage s’élèvera, deviendra solide.

Harleyson est Jack-de-Minuit : c’est ce qu’il faudra démontrer.

Quand le Yard veut !

À la grande gloire de la police de Londres, l’inconnu se dégagera de l’équation posée :

X = Jack-de-Minuit = Rowland Harleyson.

« Enfin, soupirera le grand chef, on a trouvé quelqu’un à pendre dans cette affaire. »

En effet, l’échafaudage tiendra bon.

*

* *

On est en droit de s’étonner de la sécheresse de cette page de la vie de Rowland Harleyson, accusé par la jus-tice anglaise des crimes sans nombre de Jack-de-Minuit, ruffian, cambrioleur, maître chanteur, tueur.

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« Si l’on vous accuse d’avoir volé les tours de Notre-Dame… »

L’accusé devait longuement méditer sur cet apho-risme ironique et cruel.

Lord Dambridge ne disposait que d’une base falote et singulière pour y poser l’échafaudage :

« Canning l’a dit ! »

Mais les policiers du Yard apportèrent chacun leur pierre et bientôt l’édifice s’éleva, dont le faîte servirait de plate-forme à la potence. Voyons les pierres et en même temps les vains efforts d’Harleyson pour les abattre :

 

HARLEYSON :

J’ai vécu quinze ans en Australie. Il n’y a que six mois que je suis à Londres. Ceci est suffisant pour réduire toute accusation à néant.

 

LES BÂTISSEURS :

Les journaux ont publié la photo d’Harleyson, alias Jack-de-Minuit. Aussitôt tout le voisinage de Knightrider Street le reconnaît comme étant le particulier John Smith, habitant le n° 128b, depuis quatre ans. Il y a quatre ans que la série rouge et impunie commence, ou plutôt qu’elle se montre dans toute sa force.

 

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La maison de Knightrider Street a été fouillée de fond en comble, mais sans résultat aucun. Si ce n’est la dé-couverte d’une photographie de l’occupant. Or, ce por-trait fut fait par un photographe de Ludgate, il y a bientôt deux ans ; cet artiste reconnaît parfaitement son client.

 

HARLEYSON :

Invoque le témoignage de ses anciens patrons de la Midas Co, celui des officiers et des passagers du Jurvis Bay et surtout du commissaire de bord Chairman.

 

LES BÂTISSEURS :

Voici un point névralgique de l’enquête. Harleyson a failli l’emporter ici. N’oublions pas que c’est également la clé du mystère Harleyson-Smith-Jack-de-Minuit.

(Dans un roman le lecteur serait, à cette place, mis devant l’inévitable coup de théâtre, et une fois de plus nous devons regretter les sèches annales de Scotland Yard, dévoilant sans tam-tam, ni fioritures, ce mystère quasi-final).

Tout grand homme, tôt ou tard, découvre son sosie et tâche de s’en servir. Témoins, certains souverains ab-solus, comme les tsars de Russie.

Smith, roi du crime, a trouvé le sien et en a usé à sa façon. Nous allons bientôt voir comment.

 

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Pourtant il y a une différence entre le Harleyson d’Australie et celui de Londres. Le premier avait les che-veux châtain clair, l’autre a une chevelure d’ébène.

 

HARLEYSON :

… raconte la bizarre transformation subie au cours d’une nuit. Depuis il a continué de se teindre, croyant obéir à son mystérieux sauveur, le Chinois Wang.

 

LES BÂTISSEURS

Un moment, nous allons y venir ! Smith a été vu à Aden, au grand jour, ne se cachant pour personne. Pen-dant ce temps, en effet, Harleyson faisait route pour l’Océan Indien.

Smith, ou Jack-de-Minuit, a dû rencontrer Harleyson lors de sa descente à terre. Il s’est trouvé face à ce sosie, inespéré ou non, nous allons voir cela plus tard. Il s’en sert d’une manière brève et terrible, juste pour se créer un alibi peu ordinaire.

 

HARLEYSON :

Il est facile de voir que mes cheveux sont teints. Je suis donc bien l’Harleyson blond d’Australie.

 

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LES BÂTISSEURS :

Smith aussi pouvait teindre ses cheveux depuis long-temps. (Les bâtisseurs avouent que cet argument est plu-tôt faible) mais : Pourquoi Harleyson adopterait-il cette nouvelle teinte capillaire dès son retour d’Aden ? Il a in-venté l’intervention mystérieuse parce que la chimie du coiffeur ne pouvait mettre à sa disposition la teinte des cheveux de l’Australien. Jack-de-Minuit connaît la valeur des détails, il les soigne même trop, avec trop d’insistance, comme cela se rencontre toujours dans la haute pègre, créatrice d’invincibles alibis.

L’intervention nocturne ? La police n’a que faire des fantômes.

À Aden d’ailleurs, on n’a trouvé trace ni de Wang, ni des Arabes assassinés.

C’est bien un conte de fée tissé de toutes pièces par le fameux Jack passé maître ès-fantasmagories, esprit tortueux par excellence, adorant les situations inextri-cables et bizarres. Une sorte de criminel fantasque et ro-manesque. Ici, sur le plan mental, les bâtisseurs mar-quent un point.

 

HARLEYSON :

Demande à être mis en présence d’un envoyé de la « Midas Co » et de Chairman. (Remarquons que sous une autre forme, c’est l’invocation des témoignages que l’accusé réclama déjà, et que la police craignait.).

 

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LES BÂTISSEURS :

Malgré nos craintes, ce témoignage se retourna contre Harleyson.

Cet ingénieur vivait presque toujours seul dans le bush. Il est à même de donner de nombreuses précisions, dont toutes sont incontrôlables, à cause de sa vie soli-taire.

Mais Smith peut avoir appris beaucoup de choses d’Harleyson pendant les heures d’escale. Il est encore plus probable que le forban était au courant de l’existence de Harleyson, son sosie, depuis des années et que, dans un but encore vague, il se soit tenu rigoureu-sement au courant de ses faits et gestes.

L’envoyé de la « Midas Co » hésite à reconnaître l’ingénieur, il est tout prêt à croire à la substitution. Il af-firme même que Rowland Harleyson, homme réservé, calme, taciturne, ne se serait jamais lancé de plein gré dans une aventure de ce genre.

Chairman n’a connu intimement l’ingénieur qu’après Aden ; à ce moment, Harleyson pouvait être Smith ou Jack-de-Minuit.

 

HARLEYSON :

Ne parle pas du Cœur de Bawhanee mais Dambridge, lui, en fait mention. On s’attendait en haut lieu à une en-

 

– 130 – treprise contre le fameux rubis fétiche. Ce coup, qui était tout tracé pour être exécuté par Jack, le fut, mais… celui-ci n’emporta qu’une très belle imitation. Ici, Canning joue le forban.

 

HARLEYSON :

… se tait. Parce qu’il ne veut pas parler de Nancy Ward. Jamais il ne parlera d’elle.

 

LES BÂTISSEURS :

In petto, ils s’avouent que de grandes lacunes bâil-lent dans cet ensemble de preuves, mais le silence de l’accusé à cet endroit les transporte d’aise. Il a été pris de court. C’est presque un aveu.

 

HARLEYSON :

Parle du tableau d’Hildebrandt, de la croix et de la mouche.

 

LES BÂTISSEURS :

L’amateur de phantasmes réapparaît.

Tout cela c’est un conte bleu, qui n’égare personne. Le tableau en question a été examiné. Il n’y avait jamais eu de mouche de métal incrustée dans le panneau peint.

 

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Aucun mécanisme non plus. Aucune commande mysté-rieuse.

La maison de Knightrider Street n’est pas truquée. Les voix au téléphone ? La belle histoire ! Les fils ont été examinés centimètre par centimètre : aucun branchage !

 

HARLEYSON :

Mais jusqu’ici rien ne prouve que, même si j’étais Smith, Smith serait Jack-de-Minuit.

 

LES BÂTISSEURS :

Et lors de la tuerie dans l’Upper Thames ! Il s’est trouvé dix policiers pour vous reconnaître.

 

HARLEYSON :

Avoue.

 

LES BÂTISSEURS :

Cela suffirait pour le faire pendre. Harleyson, l’honnête et loyal serviteur de la « Midas », n’aurait ja-mais fait cause commune avec des bandits. Harleyson n’est pas Harleyson, mais John Smith et Smith c’est Jack-de-Minuit, à qui obéissent un certain nombre

 

– 132 – d’insaisissables bandits. À moins que – question insi-dieuse – une femme… À propos où est « la femme » ?

 

HARLEYSON :

Ne répond pas.

 

LES BÂTISSEURS :

L’échafaudage tient. Il est suffisamment solide. Nous tenons Jack-de-Minuit. Au bout d’un fil d’abord, au bout d’une chaîne robuste maintenant, en attendant que la corde finale vienne.

… Un certain docteur Pardée, voisin de Smith, l’avait soigné il y avait quelque deux ans, pour une bronchite. Il se souvenait que son client portait sur la poitrine une ci-catrice en forme de croix.

Cette marque se retrouva, en effet, au-dessus du sein gauche de Smith-Harleyson.

L’ingénieur répéta l’histoire étrange de cette nuit où le stigmate fut imprimé dans sa chair.

— Un nouveau conte bleu ! ricanaient les bâtisseurs.

— J’exige un examen médical à ce sujet, riposta l’accusé.

Mais la science, qui elle aussi se fourvoie et se trompe, se tourna contre lui en affirmant que la marque était vieille de plusieurs années.

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Sans trop savoir pourquoi, Harleyson fait appel à Betty Elmsfield. Mais, à cette minute, Lord Elmsfield se dresse, furieux, désespéré, accusateur :

Betty Elmsfield a disparu !

Rowland Harleyson s’effondre3.

Son énergie saute comme une corde de harpe.

Il est à bout d’arguments et de forces défensives.

Ce grand coureur d’aventures croit à la fatalité. Il baisse la tête devant l’inévitable.

Les bâtisseurs n’ont plus devant eux qu’un homme résigné et muet.

*

* *

Leur triomphe éclate. Un souffleur de bulles de sa-von, qui verrait son globe fragile se muer en une sphère du plus solide cristal, ne serait pas plus émerveillé.

Ils croient Jack-de-Minuit beau joueur, acceptant la défaite en grand conquérant arrivé au terme de ses vic-

 

3 Lord Dambridge, lui, estime que la plus grande preuve de la culpabilité de Rowland Harleyson, c’est son apparition dans les sous-sols du Yard. Mais puisque l’accusé n’en parle pas, le chef de la police se garde bien de mentionner cet événement de nature à discréditer son service. Il y a comme une sorte d’entente tacite entre eux à ce sujet, et Dambridge n’est pas loin d’en savoir gré au forban.

Comme toujours, Harleyson se tait pour… Nancy Ward.

– 134 – toires. Pour peu, ils l’admireraient. C’est ainsi que Smith-Harleyson-Jack-de-Minuit paraîtra devant ses juges.

 

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