Jack-de-Minuit
CHAPITRE II La destinée de M. Ted Soames ........................ 22
CHAPITRE II
La destinée de M. Ted Soames
Les paquebots, grands courriers et cargos mixtes, à destination de Londres, se voient désertés par leurs pas-sagers à la courte escale de Southampton. En un couple d’heures, le train les mène au cœur de la City et, ce fai-sant, ils gagnent une journée et s’épargnent à la fois la terne finale d’une traversée en Manche et l’inconfortable débarquement à Gravesend ou au Lowerpool.
Aussi le pont et les couloirs du Jurvis Bay s’encombraient-ils de malles et de valises, dès la hautaine apparition d’Eddystone.
En jetant pêle-mêle pyjamas, linge et livres dans son énorme coffre blindé en cuir comme un rhino, Harleyson sentit un vide se faire dans son cœur. Cet errant, ce dé-saxé, s’attachait vite, trop vite et, aux derniers jours du voyage, une obscure tendresse était née en lui pour le Jurvis Bay.
Il n’osait avouer que Nancy Ward y était pour quelque chose, car il n’avait plus fait qu’entrevoir la jolie stewardess depuis leur brève et émouvante entrevue ; encore la jeune fille se tenait-elle sur une extrême ré-serve, et Rowland crût comprendre que la tendre aven-ture finissait avec le voyage.
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Des côtes approchantes, l’Inconnu lui faisait signe et l’ingénieur les regardait, sinon avec effroi, du moins avec ennui.
Jusque là, sa vie avait été magnifiquement libre. La « Midas » l’envoyait comme prospecteur dans les terres sauvages et désolées du centre australien ; qu’il se tour-nât au levant ou au couchant, il faisait bien. Qu’il campât au creux des vallées torrides ou au sommet des curieuses petites collines coniques, gardiennes de l’or, ou qu’il dé-ployât sa tente aux lisières du bush, personne ne surve-nait pour le faire changer de route ou d’idée.
Aujourd’hui il savait que cette liberté n’était plus qu’illusoire, et une souffrance inquiète lui travaillait l’esprit.
Un gîte lui avait été imposé, comme un billet de lo-gement à un troupier en manœuvres ; depuis son départ d’Aden, cette idée lui avait gâté les plus innocents plai-sirs, et la côte anglaise, que les passagers venaient de sa-luer avec des cris de joie, lui semblait soudainement hos-tile et de mauvais accueil.
— J’aurais voulu voir le Jurvis Bay faire le tour par le Horn, ou par le Pôle ou par le Purgatoire, grognait-il en donnant un solide coup de genou à un sweater de laine blanche, qui s’obstinait à dépasser des bords de sa malle.
Une silhouette trapue s’encadra dans la porte ou-verte de la cabine, se profilant sur le fond du ciel laiteux. Harleyson reconnut Chairman, le commissaire du bord.
— On se dit adieu, Harleyson ? demanda l’officier.
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— Hélas, gémit comiquement le jeune homme. N’y aurait-il pas une brillante situation à bord du Jurvis pour un pauvre ingénieur sans emploi ? Celui de coal-strimmer par exemple.
— Ou de steward ! compléta Chairman.
— Chairman, vous êtes la plus insolente créature qu’il me fût donné de rencontrer, à part un coquin de dassie, ou lapin de roches, qui me barbota un jour mon chapeau pour le manger ! s’écria Rowland.
— On voit que l’Australie est peu peuplée, remarqua philosophiquement le marin. À propos, camarade, Sou-thampton vous dit quelque chose ?
— Et pourquoi ?
— Il y pleut toujours, c’est très remarquable. Tenez, la Manche est bleue et le ciel itou. Attendez que la ve-dette du pilote ait accosté par bâbord, et il se mettra à pleuvoir dès que ce gentleman aura posé sa patte velue sur la barre du vieux Jurvis. Southampton possède bien d’autres agréments encore, au service de ceux qui y dé-barquent dans l’ivresse de leur ignorance : une foule de boutiques où l’on vous vend des costumes à la mode de nos pères, au prix du caviar ou de la poudre d’or. Le whisky y serait fameux si l’on n’y mélangeait trop d’eau de mer. Les wattman des taxis se trompent de route comme dans le Sahara et, dans les tramways, on ne trouve à se caser que sur des caques de harengs.
— Vous êtes un charmant garçon, répondit piteuse-ment Harleyson. Pourquoi me dites-vous cela ? Dans
– 24 – l’espoir de me voir sauter par-dessus bord et regagner Brisbane à la nage ?
— Bah ! Accompagnez-nous à Londres. Cela vous permettra de déjeuner avec moi dans ma cabine. Le mar-coniste a demandé des soles fraîches, et il y en aura, bien que ce soient les seules en Angleterre.
— Ça va, accepta joyeusement Harleyson, heureux de prolonger son séjour à bord, et de voir s’éloigner l’heure de son arrivée à Londres.
— À bientôt. J’ai quelques connaissements à re-mettre à des pékins qui m’attendent sur le quai. Surtout ne parlez pas des soles fraîches. Tout le monde voudrait rester jusqu’à Tower-Bridge !
La flotte de Plymouth manœuvrait lourdement en rade, quand le Jurvis Bay lança son triple mugissement de sirène et, comme à un signal convenu, la pluie s’abattit.
À Southampton, elle tendait, entre le bord et la ville, un rideau cendreux derrière lequel les passagers du va-peur australien s’évanouissaient comme des ombres dé-solées.
Une heure plus tard, le pont était désert et triste, en proie aux marches et contre-marches d’une demi-douzaine de douaniers enfouis dans d’épais manteaux ci-rés.
De la porte ouverte du fumoir, Harleyson observait la vie maussade du port, les gestes mécaniques des hautes grues s’éveillant à chaque vrombissement des whinchs et
– 25 – rythmant leur lourde activité sur la stridente chanson des sifflets à vapeur.
— L’Angleterre ! murmura l’ingénieur. Me voici donc de retour en Angleterre. Une niche accueillerait bien mieux un chien trempé. Bonjour !
— Bonjour ! cria une voix sur le quai.
Elle ne s’adressait pas à Rowland mais à une fine sil-houette drapée dans un imperméable aégyrin, qui se te-nait près de la coupée d’accostage.
Harleyson reconnut Betty Elmsfield.
« Comment, elle aussi est restée ? » se dit-il.
Depuis la cinglante parole d’un soir, la blonde Betty avait complètement ignoré le jeune homme. Au début, on en avait fait quelques gorges chaudes parmi les passa-gers, puis on avait oublié. Une fois passé Malte, toute minute amène sa rencontre et son imprévu à bord des paquebots.
Harleyson en avait-il souffert ?
Il aurait été bien embarrassé de le dire ; au fond, il se sentait plus blessé que navré de cette soudaine indiffé-rence.
Dans le golfe de Gascogne, au moment où des saluts s’échangeaient entre le Jurvis Bay et un superbe voilier de Bordeaux, il s’était trouvé côte à côte avec elle, pen-chée sur la rambarde du pont des officiers.
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— Vous êtes injuste, Miss Elmsfield, avait-il com-mencé. Je tiens à vous expliquer…
— Je n’attends aucune explication de vous, sir…
Et elle avait changé de place.
Harleyson s’était éloigné d’un pas rageur ; par la porte du salon des premières, il avait vu Nancy Ward les observer, et il en avait conçu une vague colère.
« Tiens !, elle reste, se disait-il. Peu me chaut, mon Dieu ; si le Jurvis se mettait à courir les mers jusqu’au jour dernier, comme le Hollandais Volant, je ne la regar-derais plus. »
N’empêche qu’il considéra avec curiosité le gentle-man qui montait péniblement la raide passerelle, et à qui Betty tendit le front.
— Bonjour mon oncle ! Vous m’emmenez ?
— Non, Betty. Je crois que l’air de la mer me fera quelque bien. Avec votre agrément, nous ferons route par bateau jusqu’à Londres.
— Très bien, mon oncle, répondit sans joie la jeune fille.
— Bonne traversée, Betty ?
— Très bonne, mon oncle.
— Vous m’en voyez ravi.
Harleyson, qui, malgré lui, entendait ce bref col-loque, se dit que l’accueil d’arrivée de la belle enfant ne
– 27 – différait pas beaucoup, en amitié, du sien ; il en conçut un peu de pitié pour la splendide créature.
— Elle est peut-être privée de tendresse, tout comme moi, murmura-t-il.
À présent, Betty traversait lentement le pont au bras du vieux gentleman, en direction des salons.
Ils dépassèrent Harleyson qui salua ; le nouvel arri-vant lui rendit un salut raide et gourmé. Betty l’ignora.
— Qui est-ce ? demanda le vieillard d’une petite voix cassée.
— Il s’appelle Harleyson.
— Davidson, dites-vous ?
— Non, Harleyson. Har-ley-son… Peu importe d’ailleurs. C’est un mufle. Il m’a manqué de respect.
— Vraiment ? demanda l’oncle avec une indifférence polie. Pourrait-on me servir un verre de lait, Betty ?
Ils disparurent dans les salons du bord, au moment où les douaniers se retiraient en déclarant que tout était en règle et que le Jurvis pouvait repartir.
— Dans une heure les soles seront prêtes, cria Chairman en débouchant de derrière un amas de câbles lovés – car le pont commençait à perdre sa blanche net-teté de la traversée – et dans un quart d’heure, il ne pleu-vra plus. En attendant, reluquez-moi ce croiseur de ba-taille qui s’amène par le travers. C’est l’Inflexible, un des vainqueurs des Falkland. Vous vous souvenez ?
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Harleyson jeta un regard distrait sur les immenses mâts tripodes qui hérissaient le mastodonte flottant ; il avait devant les yeux la maigre et menue silhouette de l’oncle de Betty, son visage glabre et couturé de rides, qu’éclairaient de grands yeux glacés et intelligents.
— Qui donc est le nouvel arrivant ? s’enquit-il.
— Vous ne lisez pas les publications d’histoire, n’est-ce pas, mon garçon ?
— Certes non, je ne sais même pas qu’il existe des choses pareilles, mais qu’est-ce à dire ?
— Qu’elles sont pleines de la gloire de lord Edwin Elmsfield, grand savant orientaliste, égyptologue et que sais-je moi. C’est le frère de feu le père de Miss Betty ; un vieil original, ladre et ridiculement riche, qui fera d’elle l’héritière de quelques dix millions de livres.
— Hein ? fit Harleyson, abasourdi.
— On dit qu’Elmsfield est plus riche que le roi d’Angleterre, Empereur des Indes. Dommage, hé, petit ?
— Dommage, pourquoi ?
— Vous sembliez avoir fait quelque impression sur Miss Betty au début de notre voyage. La petite se pique de démocratie depuis qu’elle roule à travers le monde et crie à tue-tête qu’elle épousera qui bon lui semble, fût-il chasseur de restaurant. Pour l’oncle il aurait suffi que l’époux ne se trompe pas dans l’énoncé de la dynastie des Pharaons.
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— Et moi je ne l’étudierais pas pour vingt millions de livres, si cette péronnelle devait être la clé de cette for-tune, grommela l’ingénieur.
— Certain renard de ma connaissance en a dit autant devant une grappe de raisins accrochée un peu haut, s’esclaffa Chairman.
Mais Harleyson n’avait pas lu La Fontaine…
Autour du steamer poussant ses feux et prenant l’allure du coursier sentant l’écurie, la Manche se peu-plait.
Moniteurs de la base de Plymouth, galéasses de pêche, petits vapeurs trapus de Roscoff laissant flotter un fumet d’oignon dans leurs sillages, cargos battant tous les pavillons du monde…
Un peu de soleil était revenu, allumant une haute drisse, dorant une pomme de mât, bombardant de confet-tis lumineux la houle heurtée.
Harleyson suivait cette vie avec un regain d’espérance au cœur. L’Inconnu s’éloignait de lui. Puis, du coin de l’œil, il lorgnait Nancy Ward, désormais inac-tive et assistant, aux côtés de Mistress Hinchcliff, aux fastes de la mer.
— Harleyson !
L’ingénieur se retourna. L’endroit du pont où il se trouvait était absolument désert.
— Harleyson !
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C’était lancé d’une voix basse, très grave, sur un mode de commandement. Pour la troisième fois son nom fut répété, mais cette fois avec une impatience fébrile.
Rowland pivota sur les talons à la façon d’un toton, nota sa complète solitude. Il commençait à croire à quelque farce anodine, quand il s’aperçut du voisinage d’une puissante manche à air. Curieusement, il se pencha vers la grande gueule ronde.
— Et bien ?
Un bruit de conque marine grondait dans le conduit métallique. Harleyson relevait déjà la tête pour échapper à cette rumeur obsédante quand la voix sombre répondit à son appel.
— Vous êtes là, c’est bien. Je commençais à croire que Grover vous avait eu.
— Grover ? Qui est ce Grover ?
— Très bien, faites l’imbécile. Mais j’aime votre pru-dence. Une manche à air déforme autrement la voix que le téléphone n’est-il pas vrai ?
— Qui diable êtes-vous ?
— Ne posez plus jamais cette sotte question, gronda la voix irritée et menaçante, et hâtez-vous de rentrer. Il y a de la besogne.
— À Knightrider Street…
— Au diable ! Inutile de hurler cela. Je le sais aussi bien que vous il me semble !
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— Sans doute, répondit Harleyson décidé à ne plus comprendre et à laisser aller les choses.
— Dites, pourquoi avoir teint vos cheveux ? Ce n’est plus nécessaire.
— Mes cheveux ? murmura l’ingénieur en passant la main dans son opulente chevelure châtain clair.
Tout à coup la voix se fit pressante.
— Harleyson ! Il a fallu changer… La mouche est partie du casque. Elle est sur la croix.
— Allo ? fit Harleyson à voix basse.
Mais la manche à air resta muette. Et comme l’ingénieur voyait les deux stewardess se diriger de son côté, il se hâta de changer de place.
Le déjeuner en compagnie de Chairman fut agréable et Rowland oublia derechef le mystère qui commençait à l’absorber.
À l’entrée de la Tamise, un contretemps obligea le Jurvis Bay de se mettre à l’ancre.
— Une nuit de plus à passer sur votre couchette du bord, déclara Chairman de bonne humeur. Bah, votre lit de Londres sera peut-être moins bon !… On vous servira des cocktails.
Ce fut Nancy Ward qui lui servit la brûlante mixture, à la porte de sa cabine, dont l’entrée était interdite aux stewardess.
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Les règlements de bord sont sévères.
Rowland avala le breuvage. Il avait un goût d’orange, de cannelle et de myrrhe.
« Cela me fera rêver aux rivages des îles heureuses, » se dit-il en se couchant.
Mais le rêve fut moins doux. Dans son sommeil, Ro-wland se sentit aux lisières d’un cauchemar ténébreux.
Une sorte de mouche géante se posait à chaque ins-tant sur ses cheveux et, quoi qu’il pût faire, il ne parve-nait pas à la chasser.
Quand le monstrueux insecte s’envola enfin, ce fut une croix ardente qui jaillit du fond de la nuit.
— La mouche… la croix…, gémissait Harleyson, s’efforçant en vain de secouer les ombres du vilain rêve.
Mais la croix s’approcha et se posa sur sa poitrine.
Rowland poussa un cri et rejeta les couvertures.
La lune s’encadrait dans le hublot de la cabine vide et silencieuse, sa lueur soulignant le moindre détail de l’intérieur. Soudain elle diminua, mangée par une ombre qui s’interposait.
« Wang ! » haleta Harleyson en se ruant vers la porte.
Le pont était désert, bleu de lune, en proie aux grandes ombres des nuits claires. L’ingénieur sentit une
– 33 – cruelle douleur lui tenailler la poitrine, comme si le rêve se poursuivait.
Vivement il tourna le commutateur et la petite pièce s’inonda de lumière blonde.
Il vit sa chemise qui bâillait, les boutons de nacre ar-rachés et une tache, rouge comme d’une brûlure, qui se précisait sur sa poitrine nue ; elle affectait la forme d’une petite croix.
— J’aurai de la chance si cette aventure ne se termi-nait pas dans un asile de fous, gémit-il en s’adressant un regard éploré dans le miroir incrusté dans la cloison.
Mais aussitôt il poussa une exclamation de stupeur.
Ses cheveux étaient devenus du plus beau noir !
*
* *
M. Ted Soames, esquire, ne parvenait pas à s’endormir.
Il essaya de se tourner sur le côté gauche, bien que cela lui donnât des cauchemars, puis sur le côté droit, mais le sommeil ne venait pas.
— Demain je quitte cet hôtel, grommela-t-il, mais je formulerai d’abord quelques critiques, surtout contre le personnel dont j’ai à me plaindre quelque peu. V’là exac-tement onze mois que je suis client de l’établissement. Je ne lui ai fait aucune infidélité. Jamais je n’ai pris mes re-pas au-dehors. Sur l’honneur, je puis affirmer que jamais je n’ai découché. C’est déshonorant.
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« Il est vrai, continua-t-il, que pour le prix, je ne pourrais avoir mieux : lumière électrique, chauffage cen-tral, eau courante, ponctualité de la part des serviteurs… Mais qu’importe ! Un peu de changement me fera du bien. Je m’empâtais ici.
Il fourragea dans son bonnet de nuit, en sortit une feuille de papier de riz, une pincée de gros tabac et une allumette soufrée. M. Soames était décidément un fier original.
— Je reprends l’habitude de fumer au lit, soliloqua-t-il. Ah, ces bonnes vieilles manies, comme on les retrouve avec joie !
Il lança un long jet de fumée vers le plafond.
Il y eut un bruit du côté de la porte et un rectangle lumineux s’y découpa.
— Numéro 170, je vous prends à fumer dans votre cellule ! Je vous colle au rapport de demain.
— Impossible, répondit flegmatiquement M. Soames.
— Comment, fils de diable ! faudra-t-il que j’inscrive une note supplémentaire pour insolence ?
— J’ai dit impossible parce que Leurs Seigneuries de l’Old Bailey désirent que je sois libéré demain, et qu’aux termes du règlement, cela doit se faire au lever du soleil. Le rapport du directeur n’est qu’à dix heures, alors que le soleil…
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— C’est bon, grommela le gardien, de l’autre côté de la porte, en jetant un regard mécontent, par le guichet ouvert, dans la cellule emplie de fumée. C’est bon. Mais vous êtes tous les mêmes. Le dernier jour de votre capti-vité vous ne savez quoi inventer pour embêter les hon-nêtes gardiens.
— Taisez-vous, Joe Partner, répliqua M. Soames, conciliant. Ne vous plaignez pas de moi. La première chose que je ferai quand la porte se fermera derrière moi – se fermera dans le bon sens, cela va sans dire – ce sera de payer le prix de trois pintes d’ale à La tête bleue dans Paternoster, pour le compte d’un certain gardien de mes amis.
— All right, Ted, mais ne soufflez pas la fumée du côté de la porte. On pourrait la sentir dans les couloirs et, à minuit, le chef passe. Cela ferait du tintouin.
— C’est bien pour vous faire plaisir, répondit M. Soames en envoyant la fumée dans la direction de la lucarne. Et j’y ajouterai le prix de six cigares.
— 2 Auriez-vous des espérances, au-dehors ? deman-da le gardien avec un peu d’ironie.
— Cinq mille livres, laissa tomber le détenu avec né-gligence.
2 Espérance : en argot de la pègre : coup à faire.
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— Hein ? Pour payer d’avance un nouveau séjour ici, je présume ?
— Pas de blagues. Je sais ce que je dis.
— Je ne suis ni détective ni juge, dit Joe Partner, mais les règlements m’enjoignent de donner de bons conseils aux détenus. Eh bien, Ted Soames, ne faites plus de bêtises, à moins de trouver Newgate une plaisante vil-légiature.
— Merci Joe. Voilà un conseil qui vaut, pour le moins, une demi-pinte de gin. Elle sera payée d’avance par mes soins à La tête bleue. Bonne nuit !
— Je commence à croire que vos espérances sont sérieuses, conclut Partner. Mais, après tout, cela ne me regarde pas. Bonne nuit !
Le guichet se referma avec un bruit sec de mâchoire et le n° 170, alias Ted Soames, resta seul avec ses pen-sées et ses mirifiques espoirs.
— Bien sûr, murmurait-il, cinq mille livres, ce n’est pas un penny de trop pour ce que je sais. Avec un peu de chance… Londres est grand, mais on ne se rencontre nulle part mieux qu’à Londres.
La cigarette était achevée. La cloche intérieure de la prison piqua douze coups.
— Minuit ! ricana M. Soames. C’est l’heure de la for-tune, mais cette fois elle s’amènera exactement à minuit vingt-deux.
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C’était une parole bien énigmatique, mais elle sem-bla parfaitement plaire à M. Soames, car il n’y réfléchit pas plus longtemps. Il s’ingénia à trouver une position plus confortable et, y étant parvenu, s’endormit.
*
* *
Quand une Anglaise se met à être jolie…
Il en est de même de Londres. Sordide, enfumée de fog jaune, éclaboussée de pluie, de boue et de suie, l’immense métropole connaît pourtant des heures tendres, qui l’habillent de soleil et de joie.
C’est par une de ces matinées exceptionnelles que le Jurvis Bay remonta la River.
Pourtant, une fois Greenwich dépassé, les rives ne sont qu’un vaste déploiement de misère.
Limehouse paraît à tribord, torve, fermé comme un visage de condamné.
Quartier chinois sans prestige exotique, il n’emprunte à l’Orient que ses vices, ses crimes et son ex-trême dénuement.
Shadwell suit, fuligineux, décrépit, piqué de bâtisses neuves, que déjà la lèpre de misère entame malgré leur jeunesse, pour finir dans la bonne humeur crasseuse de Wapping.
Aux confins de Lower Pool, voisinant avec les unités de guerre du Pool, la « Australian Shipping Co » possède
– 38 – un wharf privilégié où le Jurvis Bay et ses semblables se mettent au repos jusqu’à l’heure de leur prochain départ.
La prodigieuse apparition du Londres maritime, mi-sérable et pittoresque, empoigna Harleyson et, pendant les deux heures matinales de la lente remontée du fleuve, il fut tout au spectacle de cette vie nouvelle.
— Mon vieux Row, avait dit Chairman, aujourd’hui et demain ne sont pas jours de fête pour moi. Je dois produire mes comptes aux bureaux de la compagnie, et je ne pourrai vous accompagner à terre. Mais où comp-tez-vous descendre ?
Harleyson hésita. Sa nouvelle adresse lui brûla un instant la langue, mais il se ravisa. Le changement singu-lier subi par sa chevelure, lui revint, et il fut content de la tangente qui s’offrait à lui pour s’échapper.
— Je me rappelle que mon cousin me parlait quel-quefois d’un vieil hôtel dans Covent Garden, Les armes de Grantham , à moins que cette cambuse de bon renom n’existât plus…
— Elle existe encore et tiendra pendant des siècles, s’écria le marin. Aussi longtemps qu’il y aura une belle volaille sur les marchés proches, et du vieux vin en An-gleterre, ces armes-là ne seront pas déposées !
Harleyson se mordit les lèvres ; il lui en coûtait de mentir à cet homme si simple et si jovial.
— Peut-être, répondit-il évasivement, que j’y établi-rai momentanément mes pénates, bien que je me sois
– 39 – promis d’aller à l’aventure. En tous cas j’y laisserai de mes nouvelles.
Il y avait, non loin du quai, vétuste et sale, une sta-tion de taxis, peu fringantes voitures employées surtout par les officiers de la Royal-Navy dont la paie n’est pas des plus confortables.
Un matelot lança par trois fois un strident coup de sifflet et trois voitures se détachèrent du groupe et prirent la file devant la coupée.
La première accueillit Lord Elmsfield, glacial et dis-trait, et sa nièce Betty, plus hautaine que jamais et igno-rant toujours son ancien adorateur qu’elle frôla presque au passage.
— Adieu, murmura Harleyson. Je ne souhaite pas vous revoir, Miss Betty. Petite pécore ! »
— Où faut-il vous conduire, sir ? demanda le chauf-feur du second taxi, en s’avançant tête nue vers Har-leyson.
Le jeune homme hésita, puis machinalement il lança l’adresse des Armes de Grantham dans Maiden Lane ; il lui sembla entendre claquer un hublot dans son dos.
Le taxi démarra dans un rugissement de ferraille tourmentée et prit le chemin des quais.
Dans Highstreet, en proie à une foule bariolée de dockers, de mariniers, de Juifs et de regrattiers, le troi-sième taxi les dépassa.
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Harleyson tourna la tête et son cœur se pinça.
Il venait d’entrevoir Nancy Ward, aux côtés d’un gentleman au visage neutre ; une bonne figure placide d’employé de la City.
Tous deux souriaient et semblaient contents d’être ensemble, puis Nancy fit un geste bref de la main et Ro-wland vit l’œil de son compagnon se coller à la petite vitre arrière du taxi, et le dévisager avec quelque effron-terie.
Il soupira, s’appuya plus lourdement contre les cous-sins et soudain Londres lui sembla moins lumineux, et bien moins accueillant.
Ce fut d’un air maussade qu’il poussa la porte à tam-bour des Armes de Grantham. Il fit remiser ses bagages dans un coin du vestibule en disant qu’il les enverrait chercher dans la journée, et il commanda un toddy.
— Une ingrate, gronda-t-il. Une vilaine petite in-grate, voilà ce que je pense d’elle.
— Comment dites-vous, sir ? s’enquit une splendide serveuse irlandaise aux cheveux de flamme.
— Je dis que vous êtes une ingrate !
— Mon doux Seigneur, que vous ai-je fait ? cria la pauvre petite bonne tout alarmée.
Harleyson se sentit ridicule et il en voulut davantage à Nancy Ward.
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— Pardon, mademoiselle… J’avais mes idées à cent lieues d’ici… Voulez-vous m’apporter un plan de Londres ?
« Dommage, pour un si beau garçon, d’être maboul comme une perruche », soupira la rousse Kitty en lui ap-portant le plan demandé.
Harleyson vit alors que Knightrider Street n’était pas loin.
Une demi-heure plus tard, il traversait en flânant le macadam laiteux de la Victoria Embankment, essayant de reprendre intérêt à la vie intense de la cité et y réus-sissant quelque peu.
C’était l’heure douce et plus calme où la matinée se coupe d’un quart d’heure de repos pour les travailleurs de la rue londonienne. Les passants s’offrent une ciga-rette ou une pipe extra, les cochers ignorent le client pour quelques minutes et hèlent les garçons de bar pour qu’on leur apporte de la bière fraîche ; les chevaux gar-dent la tête plongée dans leur musette remplie d’avoine.
S’orientant d’après son plan, Harleyson quitta la Ri-ver à Temple-Garden, piqua droit vers Tudorstreet, sèche et venteuse, et s’embrouilla dans un fouillis de rues commerçantes.
Il se retrouva à l’angle de Ludgate-Hill et là, recon-naissant la vanité qu’il y a de vouloir aller à la découverte de Londres sur la foi d’un grimoire coloré en rose vif, il eut recours à un agent pour se faire indiquer Can-nonstreet.
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Il évitait de demander Knightrider Street, mais il sa-vait, par le truchement du plan, qu’elle était en partie pa-rallèle à l’artère demandée.
Ce fut cette circonstance qui joua le rôle de la fatalité dans la destinée d’un autre gentleman.
Comme Harleyson remerciait l’obligeant bobby, en le gratifiant d’un large coup de chapeau, un homme qui buvait un grog épicé au bar du Jugement Dernier dans Ludgate-Hill, poussa une exclamation et répandit une bonne quantité de liquide sur les dalles saupoudrées de sable blanc de la taverne.
— Eh ben, si jamais j’avais rêvé cela ! balbutia-t-il en observant l’agent de police.
Il jeta un shilling sur le comptoir, demanda la mon-naie et bondit dans la rue.
— Plus souvent que je le perdrai, ricana-t-il. Ah ! Joe Partner, voilà l’espérance en personne qui passe, et pour moi l’espérance se monte à cinq mille livres !
M. Ted Soames, comme tous les libérés, aimait pas-ser les premières heures de la grande détente aux proches environs du pénitencier qu’il venait de quitter et aujourd’hui il s’en félicitait outre mesure.
— Pour une fois, Old Bailey et Newgate me portent veine, ricana-t-il, en emboîtant de loin le pas à Har-leyson.
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Celui-ci avait adopté l’allure du badaud. Il avait mis en poche son plan de Londres, s’en remettant au hasard de sa mémoire et aux renseignements de l’agent.
Cela lui valut la mesquine aventure de tourner stupi-dement en rond autour d’un pâté de maison de Carter Lane, et inspira à M. Soames, qui le suivait, la réflexion que l’alouette ne retombe jamais droit sur son nid.
C’était un endroit populeux où les marchandes de quatre-saisons faisaient la loi à défaut de la pluie et du beau temps.
Rowland s’égara dans une forêt vierge de voitures à bras, de brouettes et de tricycles chargés d’oranges, de légumes, de moules et de marée fraîche, et hantée d’insulaires criards et ombrageux.
M. Ted Soames glissa sur une feuille de salade, s’empêtra dans l’éventaire d’une débitante de fromages, reçut une paire de gifles et un bon supplément d’injures et perdit Harleyson de vue.
Il faillit crier tout haut son désespoir, en se lançant à tout hasard au pas de course.
Mais la Destinée veillait et, au coin de Carter Lane, ce fut tout juste s’il ne se heurta pas de front à l’objet de ses recherches.
Le regard de Rowland glissa sur lui, indifférent, mais Ted sentit une sueur froide lui sourdre de tous les pores.
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« Au diable…, songea-t-il. Je n’oserai jamais… »
Mais le leitmotiv de la concupiscence chantait au fond de son cœur : « Cinq mille livres ! Cinq mille livres ! »
« Dire que je suis le seul… » commença-t-il.
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Mais il n’acheva sa pensée que sur un mot d’énergie fataliste.
« Tant pis !… J’irai !… Ce secret vaut bien plus que cinq mille pauvres livres, » ajouta-t-il en guise d’encouragement personnel.
Harleyson venait de tourner le coin de Knightrider Street et son cœur se mit à battre. Quelques pas encore le séparaient de sa destination, de l’inconnu.
Il serrait dans sa main sèche et brûlante la petite clé plate, comme s’il redoutait un sortilège qui lui ferait pousser des ailes.
Les numéros se suivaient sur les façades correctes et bourgeoises : 44, 46, 48, 50…
À partir de 100 les chiffres se doublaient de lettres, allongeant la théorie des demeures : 170a, 170b, puis 180a… 182b.
La maison était en briques roses, et un perron de sept marches conduisait à une porte de chêne lustré tra-vaillé au goût du siècle dernier.
Harleyson se sentit tenté de tirer le pied de biche, pendu à une vrille de fer forgé, ou de se servir du heurtoir à tête de cuivre.
Les volets étaient grands ouverts sur des fenêtres garnies de mousseline tendre. Devant l’une d’elle, dans un vase de trente sous, s’effritait une botte de monnaies du pape, livides.
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C’était vieillot, mièvre et singulièrement réconfor-tant.
Aux étages les rideaux étaient sévèrement tirés.
« Si maître de céans il y a, ce doit être un pasteur Wesleyer ou un colonel de l’Armée du Salut, » se dit le jeune homme.
De l’autre côté de la rue, M. Soames, tombé en arrêt devant l’étalage d’un libraire, admirait avec un intérêt passionné les bibles à bon marché et les horribles por-traits de Guy Fawkes, mais de fait il observait les gestes d’Harleyson dans le reflet de la vitrine.
Il vit Harleyson gravir lentement le perron, intro-duire la clé dans la serrure, hésiter une seconde devant un corridor pénombreux, et entrer.
La porte retomba avec un bruit sourd.
« La pie est au nid, conclut Ted. Je vais lui laisser le temps de s’y retourner et, en attendant, je vais me récon-forter d’un peu de bon whisky. J’en aurai grand besoin. »
D’un pas léger, il gagna Cannonstreet et compara les enseignes des pubs, pour choisir le lieu de ses prépara-tifs.
Il allait se décider pour l’honorable taverne du Vieux Pèlerin quand on l’interpella.
— Numéro 170 !
— Eh ! fit Soames, vexé qu’on lui rappelât si vite une personnalité récente, si peu digne d’un gentleman.
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Il ne vit qu’une puissante auto de maître, arrêtée au ras du trottoir et dont la portière s’entrebâillait. Au vo-lant, le chauffeur à lunettes fumées regardait devant lui, d’un air royalement indifférent.
— Il est passé minuit, dit quelqu’un à l’intérieur de la voiture. Il est même exactement minuit vingt-deux.
Cette affirmation mensongère eut un effet remar-quable sur M. Soames.
Il chancela, blêmit aussi fort que son teint cireux d’ancien pensionnaire de la geôle le lui permettait, et se confondit en vagues salutations.
— Montez !
La voix était douce, lointaine, mais dénotait une vo-lonté formelle.
M. Ted Soames s’engouffra dans l’automobile, dont les glaces, singulièrement embuées, rendaient l’intérieur complètement indistinct.
L’auto prit une rue traversière, coupa l’Upper Theemstreet, gagna les bords de la River, prit de l’allure et se mit à suivre fidèlement le fleuve.
M. Ted Soames, où donc vous conduit votre desti-née ?
Lower Pool est dépassé, puis Limehouse-Reach dé-file. Voici Greenwich peuplé de mâts, de vergues, de cheminées et de longues fumées noires. C’est, à rebours, le chemin suivi par le bon Jurvis Bay.
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Au-delà de Greenwich et de ses arsenaux tapageurs, l’estuaire s’élargit, des bancs de sable blonds dorment au ras de l’eau comme des bêtes apaisées.
C’est déjà la mer qui appelle, car une barre d’écume remonte vers l’intérieur, raclant les pilotis du bord.
Connaissez-vous ces hauts-fonds, M. Soames ? Ce sont les cimetières de la River, car c’est ici que le fleuve dépose les morts qui depuis des jours, des semaines peut-être, descendent au fil de ses eaux lentes.
Ne les craignez plus, M. Soames ; on a dépassé déjà ce mausolée fluvial.
Plus loin ce sont les sables de Sheerness. Ils s’intéresseront davantage à vous. À moins que ce soit la mer du Nord elle-même…
La voiture roule, roule, roule vers les grèves soli-taires où ne veillent que des mouettes et des goélands, gent peu bavarde sur les affaires des hommes.
Dans la voiture, M. Ted Soames est allongé bien sa-gement sur une couverture de cuir, qu’une main soi-gneuse a étendue, de peur que ne soient tachés les beaux coussins de velours beige.
Le manche d’un poignard saille sur la poitrine de Ted et la blessure saigne un peu…
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