Jack-de-Minuit

Jean Ray · Chapitre 3 sur 15

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Jack-de-Minuit

CHAPITRE III Le cœur de Bawhanee..................................... 50

CHAPITRE III

 

 

Le cœur de Bawhanee

 

Londres a ceci de charmant, auprès de mille et une laideurs, de garder des coins de province intacts et purs parmi la montée géante de flats à quinze étages, de buil-dings copiés sur Chicago, et de casernes civiles à la mode prussienne.

Dans ces coins du passé que sont Covent Garden et ses environs immédiats, il y a encore des bourgeois qui ont gardé leur petite maison, voire leur jardinet avec des lilas et des mastouches.

Grâces en soient rendues au Seigneur, sinon la for-midable cité serait, à cette heure – tout comme New York – une chose sans âme, un cadavre géant auquel une bat-terie voltaïque de cauchemar prête un semblant de vie.

L’esprit de Dickens y plane encore sur les eaux, comme celle d’un Dieu qui ne serait qu’endormi. M. Pickwick s’en va encore plaider des procès de vaude-ville devant les perruques d’Old Bailey. Squeers pousse encore la porte de la Tête de Sarrasin, et cette digne au-berge s’éclaire encore à l’huile et à la chandelle. Micaw-ber s’étonne de ne plus être emprisonné à la Marshall-Sea, pour les sept shillings qu’il doit à son épicier. Trotty Veck porte encore des lettres d’amitié aux jours heureux de Noël et de Nouvel-An. Gride continue à voler les fils-

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à-papa. Et Montagne Tigg vous tape toujours d’une demi-couronne en faisant la roue dans sa redingote véronèse.

Cela pourrait servir à expliquer la paix soudaine qui descendit dans le cœur anxieux d’Harleyson, quand il je-ta son chapeau sur une belle crédence en chêne noir, surmontée d’une longue théorie de chopes flamandes en grès bleu, et inspecta la salle à manger propre et luisante comme un sou, qui venait de l’accueillir dans la maison de Knightrider Street. Sur un guéridon, il y avait un cara-fon en forme de buire, à moitié rempli d’un vin qui rete-nait un rayon de soleil ; un verre attendait tout près. Il s’agissait d’un porto très honorable et Rowland s’en offrit deux verres, coup sur coup.

Cette double rasade le rendit d’excellente humeur et volontiers il aurait rempli une troisième fois le verre pour trinquer à sa bonne venue.

— Allo ! Allo ! Y a-t-il quelqu’un ici ? cria-t-il.

Un peu de résonance emplit la cage d’escalier et les pièces en enfilade ; puis le silence se refit, parfait et con-venable comme si la maison n’avait jamais connu que ce-la.

« Au fond c’est juste, acquiesça-t-il. Qui donc me ré-pondrait à moins d’être caché dans un placard, car je n’ai vu personne. »

Quatre pièces au rez-de-chaussée et une buanderie, cinq au premier, quatre au second, des combles vides comme une coquille et un sous-sol sans mystère. Le jar-

 

– 51 – din est enclos de hautes murailles et s’y trouve blotti comme au fond d’un tube.

« Demain une femme de charge se présentera, sans doute, pour faire mon ménage, et je la féliciterai pour l’excellente tenue de cette maison.

« Je me demande, continua-t-il en jetant un regard sur les nombreux tableaux qui ornaient les murs, qui donc habite ou habitait cette maison. Un homme de mœurs et de goûts simples, et peut-être vaguement artis-tiques, témoins cette foule de tableaux qui, pourtant, ont la fraîcheur des copies.

« Il y a des livres dans la bibliothèque, mais ils ne ré-vèlent rien : Shakespeare, Walter Scott, Dickens, Shelley, deux volumes dépareillés de Thackeray, une collection complète du Strand-Magazine – deux cents bouquins à six-pence. Bref, ce que tout Anglais est censé avoir lu et relire encore.

« Les tiroirs sont nets, aucun papier n’y traîne, au-cune correspondance, pas même une facture. L’homme devait aimer brûler les papiers que chaque jour apporte inévitablement, ce qui est le signe d’une conscience pla-cide et propre, bien en harmonie avec la maison elle-même.

« Si j’agissais à la manière des policiers d’Edgard Wallace, je commencerais par établir une liste de ce qui me paraît remarquable autour de moi, et cela me condui-rait infailliblement vers la solution du mystère.

« Voyons toujours :

 

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« Cave : deux cents bouteilles de vin, à quelques-unes près ; porto, sherry, madère, pas de vin de France ; une réserve peu importante de whisky, du Dewars de la bonne année, une demi-douzaine de flacons de Gordon Gin.

« Cuisine : quelques excellentes conserves : fruits, jam, pâtés de veau et de volaille. Dans les boîtes laquées, tout ce qu’il faut pour qu’un gentleman, vivant seul, puisse se confectionner un en-cas, s’il le faut.

« Conclusion : il y a un fourrier diligent dans la place.

« Chambres à coucher : celle du maître de céans sans doute, qui est très belle. Le lit fort bas, des draps fins comme dans les Palaces, trois superbes peaux de tigre, un service à fumer en cuivre repoussé sur un guéridon arabe. Une chambre d’amis qui ne me paraît pas devoir beaucoup servir ; chambre de bonne et de courrier : néant.

« Bureau : bibliothèque connue et déjà décrite, le tout péniblement propre, comme si l’on n’y travaillait jamais. Par contre on doit y fumer furieusement ; il y a des pipes de Gouda bien culottées au râtelier, un formi-dable pot de grès bourré de tabac de Hollande, une caisse en cristal avec des Clay. Merveille !

« Tiroirs : vides, ou à peu près.

« Salons : confortables, bien qu’un peu désuets.

« Cabinet de toilette : magnifiquement moderne ; baignoire-bloc en pierre veinée, double douche, chauffe-

 

– 53 – bain électrique, lavabos constellés de flacons en cristal taillé, de l’eau de Cologne, un parfum que je ne connais pas, une coupe de lavande séchée, le téléphone…

« Diable, je n’y avais pas pensé ! »

Harleyson jeta de côté la liste qu’il venait de dresser au crayon sur une feuille de son carnet. Gravissant en quelques bonds l’escalier aux marches feutrées de haute laine, il entra en coup de vent dans le cabinet de toilette et s’empara du volumineux indicateur des téléphones. Les numéros des abonnés s’y trouvaient groupés par rue ; d’une main fiévreuse, il feuilleta le volume, trouva Knigh-trider Street.

« Je sais maintenant comment s’appelle mon hôte invisible, murmura-t-il avec dépit en rejetant l’indicateur, mais les trois quarts des citoyens d’Angleterre se nom-ment de la sorte, tout comme des millions de Chinois s’appellent Wang.

« John Smith ! »

Il donna un coup de talon sur l’innocent livre des té-léphones et se tourna vers la chambre à coucher ; ses yeux eurent un cillement étonné, presque inquiet.

Bien en vue, sur le marbre de la cheminée, en un ovale artistement encadré, il venait d’apercevoir son por-trait !

*

* *

Il dormit d’une traite.

 

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Le lit était bon, excellent même, et lui valut un somme réparateur, bien que, de temps à autre, il le sentît ébranlé par un léger roulis, comme tous les voyageurs de la mer lors de leurs premières nuits sur le plancher des vaches.

Il fut éveillé par un rai de soleil se jouant dans les glaces.

Les fenêtres de la chambre à coucher donnaient sur le jardin. Elles ne devaient se teinter de soleil qu’en de rares minutes matinales car, au-delà des hautes mu-railles, il n’y avait que des arrières-façades mornes, trouées par des séries de fenêtres régulières.

Un de ces visages de maisons était plus proche, mais ses vitres dégarnies, privées de rideaux et de tentures, plaquées de crasse et de poussière, trahissaient la de-meure vide et abandonnée.

Harleyson la regarda avec dégoût car un peu de sa misère et de sa solitude semblait se déverser dans la mai-son où il se trouvait lui-même.

Mais autre chose détourna bientôt son attention. L’odeur familière et rassurante du lard frit et des toasts grillés, qui montait de l’office.

— Madame X, Y ou Z est déjà à l’ouvrage, s’écria-t-il. Allons faire sa connaissance.

Il enfila un affreux complet d’intérieur dont il avait fait l’acquisition à Melbourne, comme étant du dernier chic londonien, et il descendit au rez-de-chaussée.

 

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Dans la salle à manger, la table était mise ; sur un mignon réchaud à alcool, une plantureuse omelette au jambon se tenait au chaud ; sous le couvre-thé ouaté, une théière en faïence noire lançait un léger brouillard parfu-mé.

— Holà ! Holà ! cria Harleyson.

La même résonance, puis le même silence que la veille lui répondirent.

— La bonne femme sera déjà partie, grogna-t-il mé-content. Elle doit être bien matinale, car les verres sont lavés et le carafon, rempli de porto ; il est vrai que toutes les ménagères ont une clé, et…

Il bondit de sa chaise au grand dam des œufs qui maculèrent la nappe blanche. La veille au soir, il avait ti-ré les verrous et mis la chaîne à la porte de la rue !

— Ainsi, « on » entre « chez moi » comme dans un moulin, gémit-il, ou plutôt comme dans un roman d’Ann Radcliffe. Le ménage doit y être fait par des fantômes qui passent à travers les portes fermées au triple verrou !

Il toucha à peine au déjeuner tant l’idée des mains mystérieuses qui l’avaient apprêté lui était déplaisante.

« Si j’inscrivais cela sur ma liste, le policier de Wal-lace dirait qu’il y a une entrée secrète, conclut-il. Au fond, je dois m’attendre à un côté romantique dans cette aventure.

« Où serait le mystère s’il n’existait ni placards à double fond, ni murailles truquées. Ajoutons cela aux

 

– 56 – ordres étranges que je reçois depuis Aden et à la délicate attention de mettre mon portrait en évidence sur une console de marbre. »

Il n’eut pas à s’étendre longuement sur ces données, car un grelottement aigre de timbre métallique retentit à l’étage.

« Le téléphone ! »

Il se sentit soudain moins seul puisque quelqu’un l’appelait, puisqu’une voix autre que la sienne allait se faire entendre dans la maison.

— Allo ! fit-il en décrochant le récepteur.

— Bon, vous voilà, il était temps. Le téléphone vaut décidément mieux qu’une inconfortable manche à air, n’est-ce pas ?

— Ah ! c’est vous, répondit Harleyson, histoire de dire quelque chose.

— Qui voulez-vous que ce soit, je vous prie ? Il y avait une intonation moqueuse et méchante dans la voix. Sur le Jurvis, tout était en règle. Vous êtes un habile gar-çon et votre éternelle discrétion me touche beaucoup. Vous aurez votre part comme de coutume et de la même manière.

— Très bien, murmura l’ingénieur.

— Et vous êtes toujours bien perspicace. Vous saviez donc déjà que la vieille Slipper était rayée ? Vous n’avez pas perdu votre temps.

 

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— Vous dites ?

— Ce damné téléphone ne marche donc pas qu’il me faille répéter ? Oui, mais je ne vous demande pas com-ment et par qui ; c’est votre affaire et puis c’est dans votre rôle de savoir. Pourquoi auriez-vous mis le verrou, sinon ?

— C’est vrai, confessa prudemment Harleyson. Pourquoi l’aurais-je fait, hein ?

— Grover et sa bande tournaient autour d’elle. Je parle de Slipper. Par conséquent, il a fallu qu’elle tombât de l’escalier après avoir bu, hier soir, son gin quotidien. Une belle ration, ma foi !… On l’a relevée, le crâne en morceaux, et bavarde comme le cadavre qu’elle était. Je ne puis vous envoyer d’autre servante pour l’heure, du dehors, cela s’entend. Croyez-vous que je tienne un bu-reau de placement ? Ne pourriez-vous faire votre ménage vous-même ? Savez-vous que vous êtes embêtant avec vos manies de vieux garçon ? »

Harleyson eut une inspiration.

— Non ! répondit-il avec une netteté bourrue.

— Prenez garde ! fit la voix en devenant menaçante. Vous prenez de l’indépendance. Je n’aime pas ça.

Piqué au jeu, Harleyson résolut de continuer dans le sens négatif.

— J’ai mes droits ! gronda-t-il.

 

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— Maniaque ! Petit bourgeois ! Clerc de notaire ! Vous êtes bien tous les mêmes, siffla avec animosité la voix à l’autre bout du fil. Vous êtes incapable de voir grand. Peut-être faudra-t-il que je vous fasse border dans votre lit ?

— J’y pensais justement, affirma Harleyson avec beaucoup de calme.

— Et moi je ne veux plus de carabosses, comme la Slipper, qui finissent par mettre le nez dans des choses qui ne les regardent pas… Écoutez ! Cette fois encore, je m’incline devant votre sottise, mais le service se fera dé-sormais par mon intermédiaire, ce qui veut dire que si l’idée vous prenait de faire des recherches à mon sujet, je m’en mêlerais.

— Aha ! Aha ! fit Harleyson en ne trouvant rien de mieux à riposter.

Mais ce rire exaspéra l’inconnu.

— Je te tue, entends-tu ? Je te tue, pantin !

— Bon, répliqua Harleyson. Je m’en fiche après tout.

— Tant mieux. Pour le moment, vous pouvez fumer du tabac de Hollande et lire Quentin Durward.

Suivit le déclic de l’appareil qu’on raccrochait.

Harleyson réfléchit quelques secondes, puis il décro-cha l’écouteur et forma le numéro de la centrale télépho-nique.

— Qui donc vient de me sonner, miss ? s’enquit-il.

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La préposée prit son temps pour s’informer, puis ré-pondit avec un peu d’étonnement :

— Mais personne ne vous a demandé, sir.

Rowland resta rêveur. Lentement il se mit à sa toi-lette et à nouveau l’appareil sonna.

La même voix que tout à l’heure l’interpella, mais elle tremblait de colère.

— Canaille, vous recommencez le petit jeu ? Êtes-vous devenu complètement idiot ? Quand MOI je vous appelle, personne ne vous appelle, nigaud. Vous ne de-vriez pas l’ignorer. Savez-vous quand vous apprendrez ce qui vous tarabuste l’esprit à mon endroit ? Eh bien, exac-tement deux ou trois secondes avant votre mort, mon pe-tit !

La communication fut encore coupée et, pensive-ment, Rowland retourna à ses brosses et à son savon.

« Je me demande quelle vie je vais devoir mener ici », songeait-il.

Il résolut de passer quelques heures avec le brave Chairman et l’idée seule de voir enfin un visage qui ne cachait aucun mystère lui rendit vite sa bonne humeur coutumière…

Un dernier coup d’œil dans le miroir lui fit froncer les sourcils.

 

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Ces maudits cheveux noirs ! Il ne se souciait pas d’affronter les regards étonnés que le bon commissaire du Jurvis Bay ne manquerait pas de lui décocher.

Il pouvait invoquer vingt raisons diverses ou plutôt vingt caprices mais, cœur simple et droit, il mentait mal.

Il était certain que Chairman saurait lire le mensonge sur son front, dans ses yeux, dans les moindres de ses faits et gestes.

En proie à ces ennuyeuses pensées, il descendit le perron de la bizarre maison de Knightrider Street.

À Ludgate, il crut avoir trouvé, et avisant un salon de coiffure, il s’y fit tailler les cheveux beaucoup plus courts, puis d’une main vigoureuse, il les aplatit sur son crâne.

« On pourra tout juste m’accuser de manquer de goût », se dit-il.

Chairman, qui depuis une demi-heure piochait la carte des Armes de Grantham, n’attacha toutefois pas grande importance à cette transformation capillaire.

— Tiens, fit-il, vous avez sacrifié vos cheveux à la mode du jour. Comme cela vous change ! Vous me sem-bliez plus blond jadis. Mais comme les goûts ne se discu-tent pas, ce n’est pas moi qui commencerai à faire tour-ner autrement la terre autour du soleil. Que diriez-vous d’une longe de veau et d’asperges à la crème ? J’en rêve depuis Colombo. »

Les restaurants de Londres sont de hideux endroits où l’on se nourrit et rien de plus, mais les Armes de Gran-

 

– 61 – tham sont connues, même sur le continent, pour faire ex-ception à cette règle déplorable. Chairman recommanda des asperges et Rowland se demanda quelle potion on lui faisait avaler jadis à Sydney ou à Melbourne, sous le nom de « vin de France ».

Au Sauternes, qui arrosa une langouste mordorée, succéda un Pouillac, dont la sombre bouteille flanqua le rôti.

L’hôtelier, qui observait d’un œil émerveillé le ro-buste appétit de ses clients, vint leur souffler à l’oreille qu’il possédait de la véritable Chartreuse et même une fine Napoléon.

— Va pour les deux ! ordonna Harleyson.

Et Chairman affirma que jamais personne n’avait mieux parlé.

On exhuma des souvenirs de voyage, et bien des fois le nom de Nancy Ward vint aux lèvres de Harleyson, bien qu’il remarquât que son compagnon évitait, avec une touchante maladresse, de parler de la jeune employée du bord.

L’ingénieur n’y tint plus pourtant et d’un ton léger il finit par lancer :

— À propos, notre jolie rescapée d’Aden refera-t-elle le voyage en sens inverse avec le Jurvis ?

Chairman secoua la tête.

 

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— Non, elle y a renoncé, et c’est une longue bringue d’Écossaise qui la remplace.

— Je l’ai vue quitter le bord en compagnie d’un gen-tleman, dit Harleyson. Un amoureux sans doute ?

Le marin s’agita sur sa chaise d’un air embarrassé.

— Je ne le crois pas », dit-il enfin.

Rowland le regarda fixement.

— Vraiment, vous ne le croyez pas ?

L’embarras de Chairman s’accrût et, pour le mas-quer, il avala sa Chartreuse sans la savourer.

— Rowland, vous et moi, sommes des gens d’un autre siècle, je pense. Le mensonge ne nous vaut rien. En vérité, je crois que Miss Ward n’est pas celle que vous pensez.

Le front de l’ingénieur se plissa.

— Je ne vous comprends guère, dit-il sèchement.

— Il se fait, Harleyson, que je connais un peu le bon-homme qui est venu l’attendre à son arrivée… Eh bien, c’est quelqu’un de la police !

— Mon Dieu, hésita Harleyson. Cela ne signifie pas grand-chose.

— Sans doute, si l’homme n’était pas quelqu’un d’importance. C’est Canning, oui, Canning le surinten-dant des recherches criminelles de Scotland Yard. Il ne se dérange pas pour des futilités, le bougre. »

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Il y eut un silence pénible entre les deux hommes, qui, derechef, eurent recours à leurs verres pour chasser les idées troubles qui montaient.

— Je ne suis qu’une tête de pipe, Chairman, éclata enfin l’ingénieur de la « Midas », si je comprends ce que vous voulez insinuer.

— Je veux être franc, mon ami, répondit gravement l’officier de marine. J’ai beaucoup de sympathie pour vous. Bien que je ne sois qu’une vieille bête de marsouin, en ce qui concerne l’honneur, je ne le cède à personne. J’aimerais mieux perdre ma paie d’un trimestre en mer, que voir un garçon comme vous se faire des illusions sur le compte d’une aventurière et peut-être pis encore.

— Oh, Chairman !

Il y avait une telle révolte dans ce cri, que le com-missaire de bord eut pitié de son compagnon.

— Harleyson, nous avons reçu pour instruction de nous taire, et pourtant, à vous, je parlerai, damné boy. Vous êtes le premier à me faire désobéir à une telle con-signe !

« Je ne vais pas commencer comme les vieilles commères en vous demandant le silence absolu. Je sais que vous garderez pour vous une confidence qui en vaut la peine et, surtout, je n’en ferai pas une histoire trop longue. Écoutez donc !

« Il y avait un colis précieux à bord, qui nous fut re-mis discrètement à Colombo par le Gouverneur en per-

 

– 64 – sonne, et qui était destiné à Lord Chatterlow, le conser-vateur du musée particulier de Buckingham.

« C’était un énorme rubis, qui affectait la forme d’un cœur, et qu’on appelait même le Cœur de Bawhanee – pa-raît que cette particulière serait une des plus terribles déesses de l’Inde.

« Il était envoyé en cadeau à Sa Majesté le Roi d’Angleterre, Empereur des Indes, en signe de soumis-sion prochaine, par un Maharadjah révolté de la mon-tagne.

« La chose devait rester secrète, car le roitelet indi-gène ne faisait pas précisément ce qu’il voulait avec ses sujets, et la soumission aurait dû se faire petit à petit, presque occultement.

« Ce sont là raisons d’État, dont je comprends peu de chose.

« Le fantastique joyau avait été enfermé dans un cof-fret en bois noir, sans grande apparence, et le capitaine du Jurvis l’avait déposé dans son propre coffre-fort.

« À Southampton, Lord Chatterlow devait en prendre livraison, en personne. Qu’arriva-t-il alors ?

« Le lord eut un accident d’automobile sur la route ; d’un village proche, il nous envoya un télégramme disant que le colis pouvait s’acheminer sur Londres avec le Jur-vis Bay.

« Vous devez vous rappeler que notre voyage de Southampton à la capitale ne se passa pas sans quelques

 

– 65 – anicroches, notamment aux machines ; notre appareil de « T.S.F. » en fut la première victime, mais on ne s’en soucia guère, puisque l’on était si près de la destination.

« Mais, à Londres, mon vieux, plus de coffret… comme s’il avait passé à travers les portes de fer du coffre-fort.

« L’accident de la route dont Chatterlow fut victime avait été causé par la malveillance, on le sut plus tard ; quant au télégramme que nous reçûmes à Southampton, il était faux !

— Mais pourquoi, Nancy Ward ?…

— Attendez donc. Il est bon que je vous raconte comment tout se passa. Cette pharamineuse découverte eut lieu à peu près au moment où le Jurvis jetait les amarres, pour se coller contre le quai de Lower Pool.

« Le vieux n’avait pas encore très bien compris ce qui lui arrivait qu’un bonhomme sauta du quai sur le pont et entra dans le salon du capitaine, comme s’il était chez lui.

« — Mon nom est Canning, dit-il.

« — Et le mien est botte, soulier, sabot, vociféra le vieux, et je vais vous envoyer cette carte de visite quelque part !

« — Vous n’en ferez rien, capitaine, répondit le drôle d’une voix suave, car je suis aussi surintendant à Sco-tland Yard.

 

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« Il lui fourra une sorte de disque de métal blanc sous le nez.

« — Vous venez sans doute de constater que le cof-fret de Lord Chatterlow s’est tiré des pattes, dit le poli-cier.

« — Je veux en avaler mes bottes de mer, cria le vieux.

« Et il se mit à gémir que sa carrière était brisée, que jamais il ne survivrait à ce déshonneur quand Canning lui imposa gentiment silence.

« — Mais jamais de la vie, capitaine, tout est pour le mieux.

« — Je suis une vieille bête, riposta le vieux, et je ne connais rien à vos finauderies de flic, mais se pourrait-il que vous sachiez où est passé cette maudite boîte ?

« — Cela se pourrait bien ; en tous cas, voici un écrit qui vous décharge de toute responsabilité à son endroit. Je ne demanderai, à vous et à votre commissaire de bord, qu’un silence complet sur cette… bagatelle.

« Le surintendant fit alors avancer le troisième taxi et y prit place aux côté de…

— Nancy Ward !

— Tout juste, my boy !

Il sembla à Rowland que les murs du restaurant commençaient un lent mouvement de giration, mais

 

– 67 – c’était peut-être l’effet du vin de France et de la fine Na-poléon.

— Attendez, s’écria-t-il, s’agrippant à un dernier es-poir. J’ai croisé ce taxi, et Miss Ward et l’homme de la police semblaient converser bien aimablement.

— Pourquoi pas ? interrompit Chairman. Les gens de Scotland Yard se conduisent en véritable gentlemen avec ceux qu’ils ont pour mission de pourchasser et, pour peu que ces derniers soient beaux joueurs, il s’établit presque des relations d’amitié entre eux.

« J’admets que Nancy Ward fut belle joueuse, d’autant plus qu’il faut savoir qui est Canning.

— Canning, continua Chairman, c’est quelqu’un. On dit qu’il s’occupe de la bande de Jack-de-Minuit, et rien que d’elle.

— Qui est Jack-de-Minuit ? demanda Harleyson qui voulait avoir l’air de prendre intérêt à la suite du récit de son ami.

— Jack-de-Minuit ! Ah voilà bien un monsieur qui habitait la lune dans les dernières années. Mais Londres et une partie du globe ne parlent que de lui, cher igno-rant, depuis qu’il vole, tue, rançonne tout le monde par ici !

« Hier, c’était la banque Wolfsohn et Barr qui était nettoyée, ratissée en une nuit par ses soins, sans y laisser de quoi solder un paquet de May-Blossom. C’est égale-ment le Stock-Exchange soulagé d’un demi-million de

 

– 68 – livres ; c’est la joaillerie Hartmann pillée et son proprié-taire égorgé. C’est des jeunes filles de l’aristocratie enle-vées et rendues seulement contre des rançons de roi ; puis, les vitrines du British Museum mises à sac. Jack-de-Minuit n’a pas même épargné Buckingham et Sa Majesté y est allée d’une toile de Greuze, de deux Whistler, d’un Gainsborough et d’une demi-douzaine de grosses pièces d’orfèvrerie, en échange desquelles ce damné Jack lui laissa un reçu aussi irrespectueux qu’ironique.

« On lui prête également le vol de quelques docu-ments secrets au War Office, papiers qui doivent valoir des ballots de gold-marks à Berlin.

« Pensez-vous qu’on ait jamais pu mettre la main sur le bandit ? Nenni, et déjà le populaire l’appelle Jack-Ghost, le fantôme, tellement il semble tissé de brume et de subtilité, le coquin !

« Il doit avoir une bande puissante sous ses ordres ; on n’en a jamais pincé le moindre membre. Par contre, Scotland Yard y a perdu nombre de ses bons serviteurs. Le monstre a inventé un jeu particulièrement malpropre ; il envoie de temps à autre la tête fraîchement coupée d’un de ses détectives au surintendant Canning.

— Alors vous croyez que… ? balbutia Harleyson.

— Ce n’est qu’une idée, mais je sais rattacher les faits l’un à l’autre. Canning, qui se dérange personnelle-ment pour venir chercher une humble stewardess ! Can-ning qui, quelques heures plus tard, nous avise officielle-ment que le joyau volé est retrouvé ! Concluez vous-même.

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— Je n’ose pas, gémit Harleyson. Ce serait trop af-freux.

— Je le ferai donc pour vous, dans l’espoir que cela vous guérisse à la façon d’un coup de bistouri qui vous enlève une tumeur ou vous débride un abcès. Nancy Ward a fait le coup à bord du Jurvis et Nancy Ward ap-partient à la bande de Jack-de-Minuit !

… Quand il quitta les Armes de Grantham et qu’il vit Chairman s’éloigner en roulant sur les jambes un peu plus que de coutume, Rowland fut heureux de sentir la pluie lui fouetter le visage.

Il erra tête nue, par Covent Garden, et s’attarda sous la cataracte d’une gouttière crevée à la grande joie d’un groupe de petits crieurs de journaux.

— Regardez le monsieur soûl ! Regardez ! Hip ! Hip ! Hourra ! pour Whisky-Nick ! Prenez le Times, sir. On y parle d’un gentleman qui est encore plus soûl que vous, et de l’entrevue amicale de sir Austin Chamberlain avec Jack-de-Minuit.

— Zut pour Jack-de-Minuit ! cria Rowland.

— Faut lui dire ça à lui tout seul, Gov’nor ! rugit un gamin. Il vous donnera sur le champ l’Ordre de la Jarre-tière en chanvre !

Le gavroche de Paris, qui a pourtant une réputation séculaire d’esprit et de rosserie à défendre, n’est, compa-ré à son confrère de Londres, qu’un doux chérubin tout de douceur et tolérance.

 

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Harleyson le sut très vite.

En peu d’instants, il fut le centre d’une horde de nains morveux et pouilleux, ricanant comme des diablo-tins, brandissant toutes les feuilles de Fleetstreet, et hur-lant les nouvelles les plus invraisemblables.

— Demandez le portrait du gentleman qui va manger le nez de Jack-de-Minuit !

— Ah ! Milady, prenez-le donc pour époux ! Il ne vous coûtera pas cher à nourrir, mais il est regardant à la boisson. Ah ! lala.

— Qui c’est le soûlard ? Ben c’est l’ami de Jack-de-Minuit qui vient de voler au Lord Chancelier douze sous qu’il avait mis de côté en timbres-poste pour ses vieux jours.

On le tirailla. Il sentit la douleur cuisante de pinçons sournois aux cuisses ; une petite main sale se livrait à une pêche aux shillings éhontée dans ses poches.

— Eh ! v’là la rousse ! Caltons ! hurla une estafette. Ohé Bobby, le particulier, il va te bouffer ton casque, si tu ne lui sers pas Jack-de-Minuit en porridge !

La bande s’égailla, passereaux féroces.

L’agent prit paternellement Harleyson par le bras.

— Voyons, sir, un peu de tenue. Voulez-vous que je vous fasse un pas de conduite ?

L’ivresse travaillait durement le malheureux Ro-wland. La honte de Nancy avait fait une chiffe de ce so-

– 71 – lide coureur d’aventures. La rue lui parut soudain plus houleuse que le golfe de Biscaye par gros temps.

— Où demeurez-vous, sir ?

— Hé… hé… je crois…, balbutia Harleyson.

Un homme s’approcha du policier qui subitement se figea au port d’armes.

— Canning ! s’écria Rowland.

L’homme eut un geste de surprise, puis Harleyson ne le vit plus.

*

* *

Il se trouva dans un taxi, qui démarra sans que le chauffeur lui eût demandé son adresse. Des rues lumi-neuses défilèrent ; honteux, Rowland secoua l’odieuse emprise de la boisson.

— À votre service, sir.

Se raidissant sur les jambes, les idées déjà plus claires, Rowland sauta sur le trottoir comme l’auto stop-pait.

— ’soir, sir !

Le taxi filait déjà sans que le wattman réclamât le prix de sa course. Le jeune homme se passa la main sur les yeux, comme à la sortie d’un rêve.

Il était dans Knightrider Street.

*

* *

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— Je ne lui ai pas même donné d’adresse, balbutia Harleyson en voyant le fanal rouge de la voiture se perdre dans le lointain. Je suis donc destiné à vivre d’énigmes en énigmes.

Une sourde migraine lui tenaillait les tempes, mais toutes les fumées de l’alcool s’étaient dissipées ; d’une main ferme, il poussa la porte de son étrange demeure. Comme il faisait quelques pas dans l’ombre du vestibule, il eut la sensation de l’anormal.

Cette appréhension vague du danger ou de l’inconnu, propre à tous ceux qui ont erré par les terres de silence et de lutte, venait de le saisir.

Il resta quelques secondes, immobile, la main sur le commutateur, sans donner de la lumière, aux écoutes de la nuit mystérieuse.

Alors, il entendit un bruit de pas pressés et légers.

Il entendit une exclamation étouffée, puis le froisse-ment soyeux d’une robe ou d’un manteau.

Ses doigts rencontrèrent la commande d’un commu-tateur électrique et la lumière brilla.

Harleyson resta muet, écrasé de stupeur : la salle à manger n’était plus là ! Non, mais un salon bizarre, tout tendu d’andrinople écarlate, avec des meubles inconnus. Un énorme divan noir, une table d’ébène luisant, et sur cette table…

Cette fois, Harleyson ne put retenir un cri.

 

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Un coffret de bois noir, ouvert sur un capitonnage de soie sombre, sur lequel se détachait un objet d’une lumi-nosité sanglante.

Le rubis volé du Jurvis Bay, le Cœur de Bawhanee !

Rowland eut le geste du dormeur mal éveillé, se pin-ça cruellement le gras du bras, s’arracha une pincée de cheveux.

L’étrange décor persista, tout rouge, avec ses meubles ténébreux et le fantastique joyau dérobé.

Brusquement le silence trop pesant de la maison aux énigmes fut troublé par une stridente sonnerie du télé-phone à l’étage.

Harleyson dut secouer une véritable torpeur qui l’avait envahi, pour réussir à tourner le dos au salon si singulièrement apparu et gagner sa chambre.

C’est le Luna-Theater ? demanda une voix d’homme à l’appareil. Je voudrais deux fauteuils pour ce soir.

— Des fauteuils électriques alors, pour vous en aller au diable ! rugit Rowland en coupant rageusement la communication, furieux du banal et stupide intermède.

Il descendit l’escalier quatre à quatre, et pénétra dans la salle à manger où un plat de viande froide et un cruchon d’ale étaient servis.

— C’est trop fort ! clama-t-il.

Et il se mit à courir à travers la maison comme un fou, sondant les murs et les planchers à coups de poing et

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Il ne retrouva trace du salon rouge mais, comme il regagnait la salle à manger l’esprit bouleversé, sa logique en révolte, il vit une liasse posée à côté du carafon de porto.

Machinalement il compta la liasse en question. Cinq cents livres.

Il éclata d’un rire amer.

« L’homme au téléphone m’a promis “ma part comme de coutume et de la même manière” et il m’a féli-cité pour l’affaire du Jurvis.

« Je comprends et je ne comprends plus tout de même.

« Voyons, si c’était moi qui avais volé le Cœur de Bawhanee ? Je commence à me soupçonner moi-même d’être un affreux coquin.

« Canning doit être de mon avis, car il connaît mon adresse.

« Il m’y a renvoyé au lieu de me mettre derrière les verrous ! Drôle de monde, drôle de gens ! Et Nancy Ward… non, non, je n’y suis plus ! »

Il serra les poings contre ses tempes brûlantes ; il se vit, être sans volonté, sans compréhension, balloté sur un océan de forces hostiles, jouet de puissances inconnues et malignes.

 

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Mais, en finale à toutes ces pensées houleuses et dé-chiquetées, se posa cette question saugrenue qu’il énon-ça presqu’à voix haute, plaintivement :

— Que diable est devenu le salon rouge ?

 

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