Je selfie donc je suis
Conclusion
La fin n’est que le début
Ce matin, alors que j’achève cet essai, j’ouvre ma page Facebook. Et là, je suis saisie d’effroi en apprenant le décès d’un de mes « amis », personne avec laquelle j’avais l’habitude d’échanger virtuellement des idées philosophiques et psychanalytiques. Je le pensais pour toujours là, dans le décor de mon mur, immuable. Cette personne, je ne l’ai jamais rencontrée, je ne lui ai jamais parlé, à peine ai-je su qu’elle était malade. J’ai appris son existence et sa mort sur Facebook. Sa réalité pour moi se réduisait à sa virtualité.
Pourtant deux choses viennent contredire cette première réaction. Deux choses qui amènent à retrouver de l’espoir et à continuer de créer des liens au-delà des écrans. Tout d’abord, la vie de cette personne était une réalité, tout comme l’est sa mort. Ensuite, mon sentiment, ce que j’ai éprouvé à l’annonce de sa « disparition » (au sens littéral), à savoir une sorte de tristesse, de surprise inattendue avec le sentiment que je ne m’étais pas assez intéressée à elle… tout cela n’est pas virtuel. Ce chagrin est d’autant plus vrai que l’idée que je ne verrai plus les like ou les commentaires de cet « ami » me bouleverse.
Cela rappelle combien le principe de vie et celui de lien est plus fort que tout le reste, plus fort que tout ce qui est factice, illusoire, virtuel. Ce lien humain est une transcendance en soi.
Je ne suis pas exempte des critiques que je formule, je participe à ce même monde et je suis une consommatrice – plus encore qu’une utilisatrice – aussi bien des réseaux sociaux que des selfies. Je suis la première à m’intéresser aux dernières technologies et à profiter de leurs bénéfices comme à subir leurs effets moins heureux. Mais, pour autant, il n’est pas question non plus de se laisser submerger par tout ce qui nous dépasse. Il ne dépend que de nous de faire en sorte que le monde soit à l’image de ce dont on aurait envie. Au fond si rien ne change, on finirait par croire que c’est parce que cela nous convient bien ! Moi, cela ne me convient pas vraiment.
Qu’il en soit de ma « naïveté lucide » ou de mon « amour inconditionnel pour le genre humain », j’aime à penser que tout est toujours possible du moment que l’on est en vie. J’aime à penser que rien n’est de l’ordre de la fatalité et que nous sommes toujours aux commandes de nos existences, de ce monde. Parce que nous demeurons toujours des sujets – libres et responsables.
N’oublions pas que si le monde a changé, c’est parce que nous l’avons changé (les nouvelles technologies ne sont pas tombées du ciel). Et, si nous sommes capables du pire, nous sommes aussi capables du meilleur. À une moindre échelle, je voudrais rappeler l’élan humain spontané que nous avons connu au lendemain des attentats de Paris du vendredi 13 novembre 2015 : avant même de comprendre, avant même de riposter, nous avons tous eu besoin, quels que soient notre couleur de peau, notre religion, notre athéisme, notre culture, notre âge, notre position sociale, de nous rappeler que nous étions des humains face à la barbarie. Nous avions besoin de nous rassembler. Et nous nous sommes tout naturellement tournés les uns vers les autres. C’est cela, la force de l’altérisme, de ce lien qui fait sens quand il n’y a plus de sens, de ce lien transcendant qui subsiste quand tout s’effondre, de cette force qui jaillit des profondeurs alors même qu’on ne croit plus en rien.
Dans ce livre, en partant des nouvelles technologies, j’ai tenté de rendre compte de l’évolution radicale qu’elles ont entraînée dans notre manière d’appréhender le monde, une évolution emblématiquement représentée par le « selfie » – cet ego portrait qui illustre aussi la crise de la subjectivité qui en est résultée et l’existence de notre moi virtuel. J’ai aussi voulu montrer qu’en intégrant pleinement le virtuel à notre quotidien – au lieu d’en avoir peur –, en acceptant d’associer ce moi virtuel à notre moi réel, nous pouvons poser les bases d’une re-naissance.
Au sentiment de désubjectivation, je voudrais répondre par la possibilité de resubjectiviser le sujet, c’est-à-dire la capacité pour le sujet moral de se réapproprier son intériorité, de retrouver un sens qui lui a fait perdre la tête, et surtout de faire en sorte qu’il puisse éprouver à nouveau la possibilité de sa liberté.
Pour le sujet psychologique, il est question de repenser à la fois le cadre des symptômes et celui de la thérapie. Les thérapeutes ont la responsabilité de tenir compte de ces avancées technologiques qui à la fois produisent de nouveaux symptômes et nous contraignent à modifier le cadre d’une cure. Continuer à pratiquer comme nous l’avons toujours fait depuis Freud n’est plus possible, car c’est refuser de tenir compte d’une réalité désormais incontournable.
Pour le sujet social, il s’agit de retrouver les liens fondateurs avec l’Autre, d’abonder vers cette nouvelle forme de transcendance qui à la fois nous rassure et nous maintient dans le vivant. Cela signifie être capable de traverser les écrans du virtuel pour susciter, créer avec audace, confiance et inspiration, un lien réel.
Enfin, pour le sujet politique, il s’agira, par le sens et la liberté retrouvés, par l’altérisme, de créer ensemble les valeurs d’un humanisme 2.0. Et pour cela, de ne plus faire des différences une contrainte, mais au contraire une force créatrice. De retrouver la dimension du langage et renouer avec la methexis chère aux Grecs. D’apprendre à nos enfants le sens du mot citoyen, dans la théorie et la pratique. Afin de combler le vide politique que nous connaissons actuellement et qui nous renvoie sans cesse à nos hyperindividualités.
Je voudrais aussi insister sur l’importance de constituer une instance éthique, une « éthique du virtuel ». Une instance capable de penser les répercussions sur l’humain des progrès techno-scientifiques. Et de poser les bases non pas d’une bio-éthique qui ne s’intéresserait qu’à l’impact des technologies sur le corps, mais d’une self-éthique qui serait le garde-fou de nos dérives aliénantes et de nos consommations exponentielles du virtuel. Une self-éthique qui préserverait la réalité de la virtualité, tout en l’intégrant.
Ce livre, est ma manière à moi, comme philosophe, comme psychanalyste, comme femme et comme mère, de résister à la férocité d’un monde dans lequel je ne me retrouve pas toujours. C’est ma proposition pour que ce monde, héritage de nos enfants, puisse continuer à avoir du sens : pour préserver un monde où aimer ne soit pas un vain mot, être libre, une utopie, mais déjà un engagement. N’oublions pas que le pire des dangers reste l’inertie.
Le stade du selfie marque une étape importante : il est l’expression d’une nouvelle vision du monde, désormais incontournable. Il marque aussi la naissance d’un sujet à réinventer en permanence à l’aube d’une nouvelle révolution.
OceanofPDF.com