Je selfie donc je suis

Elsa Godard · Chapitre 7 sur 15

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Je selfie donc je suis

6. Une révolution pathologique

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Une révolution pathologique

 

Thanatos en tension

 

Faire un selfie peut donc être ludique, amusant, joyeux, un moment de partage et d’échange. Mais, à l’inverse, cela peut être un acte morbide, sinistre, extrême. Les exemples de moments où le selfie bascule dans l’indécence ou le tragique sont nombreux : depuis les selfies réalisés à côté d’un mort ou à côté d’un SDF, posant toute la question du respect de certaines valeurs, à ceux qui « tournent mal » et finissent par tuer ceux qui les réalisent. Sans oublier ces S.O.S. jetés sur la Toile à l’adresse d’un regard abstrait, hurlant le désespoir d’une solitude qui ne trouve plus d’écho. Le selfie peut aussi devenir l’emblème de nombreuses dérives individuelles ou sociales et tenter d’exprimer des souffrances parfois indicibles.

 

Selfi’morbide : la limite entre le normal et la pathologique

 

Un concours russe malsain, qui propose à ses participants de réaliser un selfie à côté d’un cadavre… Le selfie d’Amran Hussain, touriste britannique de 29 ans et ancien candidat du Parti travailliste, devant la plage de Sousse en Tunisie où trente-huit personnes viennent de perdre la vie lors d’un attentat… Un jeu trash pour ados où il est question de réaliser un selfie décalé à des enterrements : « Ceux-ci ont en effet cru bon de prendre la pose pendant les funérailles d’un proche et de poster la photo sur Instagram… Et histoire de ne pas en louper une miette, un Tumblr intitulé Selfies at Funerals compile ces autoportraits. On découvre alors des jeunes gens fiers de leur coupe de cheveux, d’autres grimaçant dans une voiture ou même certains conscients d’être borderline mais postant tout de même le cliché sur les réseaux sociaux », note la journaliste Sabrina Pons… Une adolescente qui pose joyeuse et souriante devant les baraquements d’Auschwitz… Le selfie plonge parfois en pleine indécence.

À force de se photographier le visage, il semblerait qu’on finisse par perdre la tête. Ce qui est surtout inquiétant, c’est que le selfie paraît anesthésier tout sens moral. On se trouverait presque à la frontière entre le normal et le pathologique. Bien que Georges Canguilhem, lorsqu’il publie Le Normal et le Pathologique, prenne bien soin de rappeler, en tant que médecin et philosophe, qu’un état pathologique est un fait normal dans la mesure nous sommes tous tôt ou tard confrontés à la maladie : il préfère distinguer le sain et le malsain… ce qui s’applique très bien au selfie. Réaliser des selfies peut en effet nous plonger dans un tel bain d’obscurité que la frontière entre la décence et l’indécence, le vulgaire et l’esthétique, le bien et le mal, le dangereux et l’audacieux n’apparaît plus clairement.

On peut même dire que l’excès de selfie nous ôte une part de notre faculté de jugement. Prenons un exemple. Le 13 décembre 2015 a eu lieu en France le deuxième tour des élections régionales. Le premier a révélé une montée en puissance du Front national alors que le taux d’abstentionnistes avoisine les 50 %. Dans ce contexte, Cyril Hanouna, présentateur sur D8 de « Touche pas à mon poste », émission destinée à un public plutôt jeune, lance sur Twitter un « jeu » : il propose aux gens de se prendre en photo au moment où ils votent et de poster ce selfie sur la page de l’émission. Bien sûr, les meilleurs selfies passeront à l’antenne : reconnaissance ultime ! Son intention est d’éveiller la conscience politique des jeunes en les poussant à aller voter. Mais, au lieu de les responsabiliser, il ne fait que les rendre prisonniers d’une absence de jugement : d’un devoir civique il fait un jeu télévisé et, en leur dictant leur conduite, il les « moutonnise »… Tant, le temps d’une photo, le selfie peut nous priver de notre propre jugement et nous éloigner de tout esprit critique.

 

Quand l’humour n’est plus de mise : de la liberté de monstration à la honte

 

Il est un moment où l’humour n’est plus de mise : même si la vieille question « Peut-on rire de tout ? » taraude les plus brillants esprits, il n’empêche que la limite de l’humour se trouve là où il fait mal. Quand le comique blesse, de facto il ne fait plus rire. Et que l’on ait ou pas le sens de l’humour n’est pas la question. Baruch Spinoza, qui considère le rire et la plaisanterie « comme une pure joie », écrit aussi : « Entre la moquerie et le

rire, je fais une grande différence 1. » Pour lui, le rire de la satire est un mauvais rire, et il en fixe la limite à la bassesse, à la bêtise et à ce qui offense la dignité. Les attentats de janvier 2015 contre le journal satirique Charlie Hebdo ont relancé le débat sur la liberté d’expression. Si le recours à la violence est indéfendable, la liberté d’expression précieuse, la limite à imposer à l’humour n’est-elle pas simplement celle de la finalité : le but est-il de susciter la joie qu’évoquait Spinoza, de faire un « mot d’esprit » qui

fasse appel à l’intelligence de chacun, comme le veut Bergson 2, ou bien de blesser, de faire mal ? Toute la différence est là – même s’il peut aussi arriver de blesser quelqu’un non intentionnellement.

La même question se pose pour les selfies qui, dans certaines circonstances, ne font pas rire du tout, à l’image de ces « Selfies with Homeless People », représentant des adolescents posant hilares ou grimaçants avec des SDF, rassemblés en février 2014 sur un blog aux États-Unis. Ils ont provoqué une vague d’indignation. Le créateur du blog lui-même, Jason Feifer, s’est défendu d’avoir voulu célébrer ces pratiques : son but était de mettre simplement le doigt dessus et d’infliger à leurs auteurs l’humiliation publique qu’ils méritaient.

Ces selfies ne font que montrer, sans rien dire. Leurs auteurs s’arrogent le droit d’une prétendue « liberté de monstration ». Et le problème de cette « liberté de monstration », c’est qu’elle s’impose, qu’elle passe en force : c’est le propre du mur de Facebook par exemple, où on est amené à voir ce qu’on ne cherche pas.

Mais parce que, matériellement, il est possible de « tout montrer », est-ce pour autant une liberté ? En aucun cas, et il faut noter que, d’une part, celui qui expose ce genre de selfie indécent n’a souvent pas conscience de son acte – de nombreux jeunes ont par exemple exprimé après-coup leurs regrets d’avoir posté ces selfies avec des SDF, une fois confrontés à leur acte –, il ne s’agit donc pas d’un acte délibéré et « libre » ; d’autre part, celui qui le reçoit, au regard de qui l’image s’impose, n’en a souvent pas fait le choix. La « liberté de monstration » n’a rien à voir avec la liberté. Et s’il n’est pas facile de fixer une limite à la liberté d’expression, en revanche, il y a une limite à la monstration et au montrable : elle s’appelle la honte. La honte entendue comme dernier refuge de la conscience morale, après la paralysie de la faculté de jugement.

 

Au-delà du dicible, les limites du montrable : « l’effet selfie »

 

Là où la pulsion de mort (Thanatos) joue son plus grand rôle, c’est sans doute lors du passage à l’acte qu’est le suicide. Ce que nous appelons les selfies’suicides sont l’expression même de cette pulsion à l’œuvre.

Le suicide est un acte pathologique, expression d’un profond désespoir. Le sujet, dépossédé de lui-même, est en proie à une pulsion radicale dont nous avons rappelé qu’elle vise à calmer l’intensité de l’excitation par un retour à l’état inorganique. Chaque année, plus de 1 million d’individus se suicident ; quant aux tentatives, on les évalue entre 10 et 20 millions par an.

Il existe une « philosophie du suicide » qui, sans en faire l’apologie, intègre facilement l’idée de mourir : on la retrouve chez les stoïciens (notons toutefois que la représentation de la mort chez les Grecs était bien différente de celle que l’on en a aujourd’hui) qui en font même un acte de liberté possible. Le suicide ressemble cependant davantage à un renoncement – ou à un non-renoncement ? Voir l’exemple donné par Lacan de « la bourse ou la vie » : pour rester en vie, il faut perdre une part de soi-même, accepter « une vie écornée » ; le choix est posé.

De même faut-il distinguer « vouloir mourir » et « ne plus vouloir vivre » : dans le premier cas je vais vers la mort et je suis actif ; dans le second cas, je renonce à la vie et je suis passif. Dans les deux cas, il est question de volonté, comme le souligne Shopenhauer, pour qui le monde n’est pas parfait, loin de là : « La négation de la volonté de vivre n’implique nullement la destruction d’une substance mais purement et simplement l’acte de la non-volonté : ce qui jusqu’ici a voulu ne veut plus. » Faut-il donc errer entre deux mondes, comme si la volonté suspendait sa respiration, tiraillée entre le vouloir et le non-vouloir ? Sentiment intenable qui conduit certains à passer à l’acte.

Or le passage à l’acte peut être « contagieux », comme ce fut le cas à la suite de la publication du roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther (1774) qui a entraîné dans toute l’Europe des vagues de suicides, que nous pourrions qualifier, non sans un certain cynisme, de « suicides romantiques » – « l’effet Werther ». Le sociologue américain David Philipps s’est penché sur ce phénomène de « suicide mimétique » : en 1982, il constate l’augmentation du taux de suicides après la publication dans les médias de l’annonce d’un cas de suicide ; en 1986, il fait la même observation : le taux de suicides a augmenté sept jours après la diffusion d’un cas de suicide cette fois relayé par la télévision. Et plus le relayage médiatique a été intense, plus le taux est élevé. Il en conclut à un lien évident entre les deux.

On peut imaginer l’impact que peut avoir l’effet Werther à l’heure de la surexposition médiatique et de la multiplication des écrans. Le selfie peut contribuer à alimenter cette dynamique morbide.

Jadis, quand une personne avait l’intention de se suicider, elle laissait un mot avant de passer à l’acte. Aujourd’hui, c’est sur Twitter ou Facebook que l’on parle de son intention de mourir. Les annonces de suicide sur les réseaux sociaux sont malheureusement banales. Elles ne sont pas réservées à quelques internautes esseulés. La chanteuse irlandaise Sinead O’Connor a lancé, le 29 novembre 2015, un cri désespéré sur Facebook : « J’ai pris une surdose. Il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir le respect. Je ne suis pas chez moi, je suis dans un hôtel, quelque part en Irlande, sous un autre nom […] Si je ne publiais pas ceci, mes enfants et ma famille ne le sauraient même pas. Je pourrais être morte depuis des semaines sans qu’ils le sachent. » La police a pu intervenir à temps et Sinead O’Connor être hospitalisée.

La détresse s’affiche désormais sur la Toile. Et cela n’épargne personne. On poste un message sur Twitter ou sur Facebook, comme une bouteille à la mer de nos indifférences, et on se tue. Dénonçant, au-delà du profond mal-être de ce passage à l’acte, l’ignominie d’un monde marqué par l’absence de conscience et de réalité de l’autre. Comme si les réseaux sociaux devenaient la seule altérité capable d’entendre nos cris mutiques, de nous donner à espérer un lien réel, qui ne peut pourtant être par définition que « factice » et illusoire. Ce qui accroît le sentiment de détresse, d’abandon, de solitude.

Bien sûr, on ne se suicide pas « à cause » d’un selfie. Pourtant, la recherche du « selfie parfait » a presque entraîné vers la mort en 2014 un jeune Britannique de 19 ans, Danny Bowman. Il passait toutes ses journées à faire des selfies, au point qu’il en avait arrêté l’école, faisant jusqu’à 200 selfies par jour. En six mois, il avait perdu douze kilos : « J’étais constamment à la recherche du selfie parfait et lorsque j’ai réalisé que ce n’était pas possible, j’ai voulu mourir. J’ai perdu mes amis, mes études, ma santé et presque ma vie », a-t-il expliqué au Mirror. Ce jeune homme a fini par être traité pour dépendance à la technologie, pour des TOC et pour dysmorphophobie (déformation négative de l’image de soi).

 

D’une solitude virtuelle au virtuel dans la solitude

 

La solitude, c’est ce moment où l’on attend que quelqu’un vienne, alors que l’on sait pertinemment que personne ne viendra. La solitude, c’est attendre un message, un appel. Longtemps. Désespérément. C’est regarder, par la fenêtre, les visages s’illuminer dans la rue au moindre regard ami ; c’est imaginer le bonheur des autres, fait de connivence et de partage, et se retourner, ne voir derrière soi que le silence, que le vide. C’est consulter compulsivement Facebook, Twitter, Instagram au moindre like, en espérant un mot, le début d’un dialogue. C’est chercher dans le virtuel ce qu’on ne trouve plus dans le réel. C’est espérer au-delà du rationnel qu’il subsiste, là, ici, maintenant, caché au fin fond de l’existence, quelqu’un pour nous, quelqu’un pour soi. La solitude, c’est un espoir qui se déçoit à chaque seconde.

La solitude, c’est le silence que personne ne vient briser. Et les heures passent. Toujours les mêmes. Et les jours passent. Toujours les mêmes. Et la vie passe comme s’usent les rêves. Et la vie passe. Dans le silence. C’est cette main qu’on espère, qui vient nous rappeler quand elle nous frôle, quand elle nous touche, qu’on est en-corps vivant ; c’est ce regard qu’on cherche, qui porterait en lui la promesse d’un partage. Une heure. Une vie. C’est cette bouche de laquelle émane une voix chaude et douce, et humide, qui comme une caresse nous tire du néant jusque vers l’humanité des hommes vivants. C’est cette confiance à laquelle on attend de s’abandonner avec la certitude de ne plus jamais se retrouver seul. La solitude, c’est un naufrage. La solitude, c’est un exil. La solitude, c’est le renoncement au monde dans le battement d’un cil. Décalage conscient entre le réel et le virtuel de nos fantasmes ou de nos espoirs.

Au fond, la solitude, c’est une part de ce que nous apporte la révolution numérique, et les changements de paradigme qui vont avec. Nombreux sont les livres, les articles qui décrivent le paradoxe d’une société hypercommunicante et qui en même temps produit de l’isolement. On s’indigne de voir mourir la personne âgée seule chez elle (il aura fallu attendre la canicule de 2003 pour qu’on se souvienne que nous avions des grands-parents et de nous éveiller à la responsabilité que cela incombe) ; on s’indigne de voir tant de jeunesse chercher « l’âme sœur » sur le Net ; on s’indigne des divorces et des familles qui doivent composer avec la recomposition ; on s’indigne de ne plus être compris, ni entendu, au travail, en famille, avec l’autre… On n’en peut plus de dénoncer une société jugée trop « individualiste », « hyperindividualiste ». Et, en effet, comment ne pas « finir » seul quand on s’avance dans le monde avec les certitudes et la toute-puissance d’un hyperindividu ?

Mais peut-être faudrait-il cesser de dénoncer, de s’indigner, mais plutôt accepter l’hyperindividuation, comprendre où elle s’enracine.

L’hyperindividualisme se caractérise par la croyance en une toute-puissance du sujet – croyance qui l’isole naturellement des autres. L’hyperindividualisme est l’affirmation d’un « je absolu » qui a pris l’habitude de n’écouter que les mirages de son ego. Il est marqué par une liberté illusoire qui pense que je veux donc je peux (entendu comme : j’ai le pouvoir de faire tout ce que je veux). L’hyperindividu est persuadé d’avoir raison, convaincu qu’il n’a besoin de personne pour savoir, assuré que rien ne peut lui résister. L’hyperindividu est prisonnier d’illusions qui n’ont de cesse de l’isoler des autres, alors même qu’elles le maintiennent en vie.

N’oublions pas que réaliser un selfie, c’est aussi se prendre soi-même en photo comme si nous étions seul, comme s’il n’y avait personne d’autre pour prendre la photo. Il est en cela un acte exprimant la solitude. On a d’abord, avant de dénoncer, le devoir de prendre conscience de ce mal bien plus profond qu’il ne paraît qu’est l’isolement, de réaliser que l’hyperindividualisme n’est qu’une conséquence des métamorphoses de la subjectivité liées à la société numérique et chercher comment resubjectiviser l’individu, c’est-à-dire lui donner une place de sujet dans la société, ce qui passe par une intégration du virtuel au réel.

L’étymologie d’individu renvoie précisément à ce qui est « indivisible et autonome ». Par essence, l’individu est donc isolé, et reconnaître la prédominance de l’individu, c’est du même coup le sortir du champ du collectif. Mais là où jusqu’à présent la somme des individus parvenait à composer le tout d’une société, le propre de l’hyperindividualisme est justement de ne plus permettre de faire société, parce que chacun a en outre le sentiment – l’illusion – d’un pouvoir absolu et sur sa vie et sur le monde. La volonté hyperindividualiste a fait la peau à la volonté générale.

A-t-on besoin de rappeler que sans les autres nous ne sommes rien ? C’est une vieille évidence mais qui aujourd’hui ne va plus de soi. Notre démocratie est malade de son hyperindividualisme, ce qui se traduit par un vide politique ; notre société est malade de son hyperindividualisme, ce qui se traduit par un profond sentiment d’isolement ; notre intériorité est malade de son hyperindividualisme, ce qui se traduit par une désubjectivation dont le selfie est la représentation emblématique.

Or, faire des selfies, c’est aussi une manière de saisir sa subjectivité, c’est-à-dire de retenir notre moi, notre « je »… Mais, adressé à l’autre des réseaux sociaux, qui n’a ni visage réel ni consistance matérielle, cela ressemble à une vaine tentative. Le message passe mal. Là où nous aurions simplement besoin d’une main tendue, de chair et de vie, nous n’obtenons toujours que des like virtuels qui ne font que confirmer notre solitude réelle.

Mais il y a pire que la solitude pour renvoyer le sujet hypermoderne à la réalité et à lui-même : la mort.

Survivre à la mort digitale

 

Nous avons évoqué ce moment où le visage de l’autre devient intolérable et où il suffit d’éteindre l’appareil pour qu’il disparaisse. Quand par exemple, sur Facebook, une personne semble inconvenante par ses commentaires, qu’on ne désire plus qu’elle figure parmi nos « amis », il est extrêmement simple de la « bloquer ». Certes, ce n’est pas l’autre au sens littéral qui disparaît, mais son image, son moi virtuel. Cette violence, encouragée par la simplicité avec laquelle il est possible de « tuer » une altérité virtuelle, dénonce un type de relation à l’autre particulier.

L’acte n’en est pas moins violent pour celui qui en est victime. Il n’a pas été prévenu, il est mis devant le fait accompli : il a été éliminé d’un répertoire d’amis, sans raison qu’il puisse comprendre. Le voilà comme invité à son enterrement virtuel. Les doutes l’envahissent : pourquoi ? et il en vient à cette conclusion : « Alors, il (elle) ne m’aimait pas ? » Quand on meurt digitalement pour l’autre, il ne reste plus que le réel ! (Et le réel amputé de sa part virtuelle devient fade et inintéressant : avez-vous songé à ce que deviendrait votre vie si Internet n’existait plus ?) La mort digitale, c’est pire qu’un principe de réalité !

Mais l’ère du virtuel a aussi bouleversé notre rapport à la mort. Les jeux vidéo ont été les premiers à offrir la possibilité de tuer, de ressusciter et de vivre plusieurs « vies ». Philippe Gentil, président de la marque Roc-Eclerc, remarquait : « Jamais l’être humain n’avait encore atteint pareille possibilité auparavant. Celle de vivre de manière très réaliste sa propre destruction ou disparition, sa propre mort pour immédiatement après, trouver l’extraordinaire possibilité de renaître et de revivre. Chaque individu le vit à

sa façon, mais la griserie est bien réelle, tant les jeux sont réalistes 3. » Il est alors devenu de plus en plus difficile de démêler le réel du virtuel.

Un point reste cependant assuré, qu’il s’agisse de réel ou de virtuel : le rapport à la mort reste une violence faite au sujet. Sous les allures d’un jeu en ligne peuvent se dissimuler d’autres desseins que celui de « jouer à la guerre », comme le font les enfants de toutes les générations. Le psychiatre Serge Tisseron se souvient ainsi « d’un adolescent qui s’arrangeait toujours pour mettre son avatar dans des situations où il mourait abominablement. En fait, cet adolescent mettait son personnage en danger pour le voir

mourir 4 ». Il réalisait ainsi, sur le mode virtuel, sa propre mort, en s’identifiant à son avatar. Serge Tisseron précise que rien dans le comportement de cet adolescent n’avait laissé transparaître un quelconque risque suicidaire. Seule l’observation de sa manière de jouer a permis de débusquer un potentiel risque : son avatar, son moi virtuel avait parlé à sa place.

Force est quand même d’admettre qu’il est aussi facile de ressusciter que de mourir dans le virtuel. Un clic suffit ! Le virtuel a même réalisé un miracle : celui de la vie éternelle. En effet, s’il est toujours possible de mourir réellement, il devient plus compliqué de tuer définitivement le moi virtuel. Et, du cynisme, on en vient à la gravité. Par exemple, lorsque l’auteur d’un blog meurt réellement, il emporte avec lui ses codes, ses références, comme le note Anne Berg : « Par définition un blogueur mort ne

peut plus fermer son blog, ni récupérer son contenu, textes et photos 5. » Le blog reste en suspens ; le blog – et l’avatar, soit le moi virtuel du blogueur – survit à son auteur. Et Anne Berg poursuit : « Son blog reste orphelin, ouvert à toute inquisition, pillage de toutes les données personnelles qu’il y a consignées. » On en arrive à des situations extrêmes, où le réel s’entremêle tragiquement avec le virtuel, et « le blog du défunt est condamné à errer sur la Toile, ouvert à tous vents, peut-être même encore alimenté de commentaires, puisqu’il est probable qu’aucun

lecteur ou très peu ne recevront de faire-part de décès 6 ».

Il en va de même pour le profil Facebook d’une personne disparue. Cela devient particulièrement sinistre lorsque Facebook vous suggère comme ami une personne décédée…

Ainsi, quand le moi réel disparaît, le moi virtuel assure la longévité. Si jadis faire des enfants donnait l’impression qu’une part de soi continue à vivre après notre mort, peut-être que demain il nous suffira de construire des avatars. Survivre à la vie grâce au virtuel va devenir une option. Sans doute même un nouveau business : « Ainsi, de nombreux sites proposent de faire vivre la personne après la mort, de rendre visible sa dernière “demeure” sur la Toile, de proposer une tombe virtuelle, d’organiser un testament numérique ou enfin, de gérer ses identités numériques post-

mortem 7 », note la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) qui s’inquiète de la protection des données personnelles et des libertés individuelles et s’intéresse bien sûr de près à la « mort numérique » et au devenir de nos données numériques après la mort : « {…] comment concilier le droit à l’oubli numérique et les possibilités d’atteindre l’éternité numérique offerte par la vie en ligne ? D’ici quelques années, une majorité des personnes décédées se sera dotée d’une identité numérique post-

mortem 8. »

Que dit la loi ? « La loi ne prévoit pas la transmission des droits du défunt aux héritiers : un héritier ne peut donc, sur le fondement de la loi Informatique et Libertés, avoir accès aux données d’un défunt. La loi autorise toutefois les héritiers à entreprendre des démarches pour mettre à jour les informations concernant le défunt (enregistrement du décès par

exemple) 9. » Mais de nombreuses questions restent évidemment en suspens : « Dans quelles conditions les héritiers peuvent-ils récupérer les données du défunt ? Si rien n’est prévu dans les conditions générales d’utilisation des sites, quels sont les héritiers qui pourront demander la mise à jour ou la suppression des données ? Comment résoudre les conflits entre des héritiers qui n’ont pas toujours la même perception de la volonté post-mortem du défunt (si un héritier souhaite accéder aux données alors qu’un

autre souhaite les supprimer) 10 ? »

La question du « droit à l’oubli » ou encore celle relative au « droit à la portabilité des données » devraient faire l’objet d’un règlement européen… En attendant, elles ont poussé certains grands sites tels que Google ou Facebook à mettre en place des fonctionnalités qui flirtent avec le glauque comme la « gestion de la vie numérique après la mort ». Le principe est simple : après quelques mois de non-utilisation (durée programmable), votre compte sera considéré comme « inactif », et, selon votre choix, toutes les données pourront en être supprimées ou bien transmises à des « héritiers » avec des messages que vous aurez rédigés à l’avance, du genre : « Si tu reçois ce mail, c’est que je suis mort. Avec ce lien, tu peux télécharger le contenu de mon Gmail… »

Faire son deuil à l’heure des réseaux sociaux va devenir un vrai calvaire : « Une notification sur votre téléphone, un matin au réveil, sonne comme un retour en arrière. Les yeux à demi ouverts, votre portable vibre et Facebook vous informe que c’est l’anniversaire d’un ami proche. Sauf que cet ami est mort », raconte le journaliste Gurvan Kristanadjaja dans un article publié

dans 11 Libération. Il explique que dans l’avenir Facebook sera peuplé de plus en plus de morts : une image bien sombre que cette galerie de profils et de portraits sans vie qui continuent à se maintenir dans la réalité virtuelle ! Et, quand Facebook nous invite à plonger dans le profil de la personne défunte, comment éviter de faire défiler ses photos, de regarder ce qui la faisait rire ou pleurer, de revoir ce qui constituait une part de son identité ? « Le réseau social, prévu pour les vivants, vous propose de vous rendre sur son profil pour le célébrer. Ce que vous faites, instinctivement. Et à chaque fois, c’est une petite rechute. Vous passez une demi-heure à faire glisser mécaniquement votre pouce de gauche à droite pour faire défiler les photos. Comme autant de souvenirs du temps ancien où vous viviez avec plus de légèreté », commente le journaliste. Internet prend ici des allures d’au-delà virtuel, à l’espace et au temps insaisissables, à l’immatérialité palpable ou digitale. Et les réseaux sociaux deviennent une sorte de lieu de pèlerinage

ou de commémoration, de « mausolée digital 12 ».

La réflexion sur ce sujet a pris une ampleur telle que les réseaux sociaux ont fini par réagir. « En 2014, ils ont permis de faciliter les démarches pour accéder à la suppression du compte de la personne défunte si les proches le souhaitent. Ils ont aussi imaginé que les proches puissent transformer le

profil en un compte de 13 “commémoration” », note le journaliste. Mais, paradoxalement, c’est aussi une manière de faire vivre la plate-forme, puisque, sur ce compte, les amis sont invités à partager des souvenirs, et se pose déjà la question du « legs du compte », avec tout ce qu’il contient d’informations personnelles et identitaires.

Entre la tentation d’atteindre l’immortalité numérique et celle de protéger sa vie intime après la mort, il n’est pas facile de trouver un équilibre. On peut noter que s’il est toujours difficile d’aborder la question de la mort dans la réalité, cela l’est tout autant en ce qui concerne sa mort numérique.

Faire des selfies et les poster, c’est aussi une manière d’imposer son identité et sa présence sur la Toile, par-delà toute réalité, de laisser une trace de son passage dans le virtuel. C’est donner consistance à un moi virtuel doué de vie et de mort à répétition, à la longévité peu identifiable. C’est une façon de réaliser un vieux fantasme de l’humanité – jusqu’alors réservé aux dieux : être immortel.

Sous le règne de la reine Victoria, au Royaume-Uni, la naissance de la photographie a modifié le comportement des familles et bouleversé les habitudes. On a vu alors fleurir une étrange coutume : la photographie post-mortem. On faisait poser les membres de la famille autour des personnes décédées. On peut voir sur ces photos un enfant mort, apprêté, entouré de ses frères et sœurs ou dans les bras de sa mère, les yeux ouverts ou mi-clos ; ou encore des personnes décédées maintenues debout par un mécanisme posant seules ou près d’un proche. Elles avaient une valeur de témoignage de la vie… Ces photos sont dérangeantes, mais avec le temps elles ont acquis, par leur mise en scène, un statut artistique. Les selfies pourront-ils aussi s’entendre comme un acte « esthétique » ?

 

Notes

1. Baruch Spinoza, L’Éthique, IV, 45, sc.

2. « Le comique naîtra quand les hommes réunis en groupe dirigeront leur attention sur

l’un d’entre eux en faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence », Le Rire [1900], Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1997.

3 o . « La mort dans les jeux vidéo », Études sur la mort , n 139, L’Esprit du temps,

2011/1, p. 176.

4 o . « Le risque de la mort virtuelle, les jeux vidéo », Topique , n 107, L’Esprit du temps,

2009/2, p. 248.

5. https://anneelisa.wordpress.com/2009/04/29/la-mort-virtuelle-lidentite-post-mortem-

le-business-des-larmes/

6. Ibid.

7. http://www.cnil.fr/linstitution/actualite/article/article/mort-numerique-ou-eternite-

virtuelle-que-deviennent-vos-donnees-apres-la-mort/, octobre 2014.

8. Ibid.

9. Ibid.

10. D’après la CNIL, op. cit.

11. Gurvan Kristanadjaja, http://www.liberation.fr/apps/2015/08/facebook/#chapitre-1,

Libération, août 2015.

12. Ibid.

13. Ibid.

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