Je selfie donc je suis

Elsa Godard · Chapitre 5 sur 15

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Je selfie donc je suis

4. Une révolution sociale et culturelle

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Une révolution sociale et culturelle

 

L’identité figée

 

Entraînant une modification dans le rapport à soi, les métamorphoses du moi engendrent nécessairement une modification dans le rapport à l’autre, et par conséquent une modification de la société. Une révolution sociale et culturelle dont il est impossible d’examiner ici tous les aspects, mais seulement une partie de ceux qui concernent les relations intersubjectives ou la question du sens de la vie en rapport avec la reconnaissance et la célébrité.

 

Une identité qui ne parvient pas à maturité

 

L’apparition du selfie exprime une mutation singulière que connaît notre société depuis quelques décennies : nous pourrions dire que l’arrivée du virtuel a plongé la société dans un état transitoire, comme une sorte de mutation, qui serait comparable à une crise d’adolescence sociétale.

Ce qu’on appelle l’« adolescence » ne constitue pas un stade particulier du développement du sujet. C’est un concept parfois controversé qui n’est apparu que tardivement, dans la mesure où, pendant longtemps, l’espérance de vie étant relativement brève, il y avait peu de temps intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte (on songe par exemple à Roméo et Juliette qui sont de jeunes adolescents à l’heure où leurs amours sont déjà presque adultes).

Aujourd’hui cependant, cette période intermédiaire entre l’âge enfant et l’âge adulte est davantage étudiée et le malaise, voire la souffrance, qu’elle engendre largement admis. À la métamorphose du corps, qui s’accompagne de questionnements autour de la sexualité, de la filiation, de la mort…, s’ajoute une « crise identitaire » : confronté à un profond questionnement sur soi, l’enfant remet en cause l’enseignement transmis par ses aînés. C’est en se construisant « contre » son environnement, et en s’appuyant sur des identifications successives, qu’il va pouvoir affirmer ce qu’il est. La période est particulièrement inconfortable : un moment d’instabilité, d’incertitudes, de recherche.

Or on peut trouver de nombreux points communs entre l’évolution sociétale que nous connaissons et la crise adolescente.

Tout d’abord, l’adolescence est une période transitoire qui (normalement) n’est pas amenée à durer. Elle se caractérise par une métamorphose, qui conduit le sujet vers la pleine révélation de lui-même. Or, nous l’avons vu, confrontés au changement de paradigmes que provoque la révolution numérique, nous vivons sur le plan social une période transitoire de mutation – et même de véritable métamorphose.

Cela a bien évidemment pour conséquences l’apparition d’incertitudes, de troubles, de nombreux questionnements qui procurent un puissant sentiment d’inconfort. Ce sont bien là les caractéristiques d’un état de « crise » – une « crise identitaire ».

Enfin, ce qui est le plus important, c’est l’interrogation identitaire qui se fait jour dans notre société, comme chez l’adolescent, et qui se manifeste particulièrement dans le selfie.

En effet, qu’est-ce que se prendre soi-même en photo, si ce n’est, à travers cet acte, reformuler l’interrogation que posait déjà Montaigne en son temps : qui suis-je ? Le fait même de se photographier soi-même, c’est-à-dire de transformer le téléphone en miroir et de « capturer » l’image qui en ressort, met en acte ce questionnement. Sous des allures banales, ce geste nouveau témoigne du désir de percer les mystères d’un moi devenu insondable, insaisissable, parce que en pleine mutation. Un moi qui ne cesse de se transformer en même temps qu’on tente de le saisir. À cet instant où on le fige sur l’écran, on a la sensation d’avoir enfin rattrapé une image qui par essence demeure évanescente. Et, en répétant maintes et maintes fois ce geste, on approfondit le questionnement. Mais c’est parce que le moi est multiple qu’il nécessite une multitude de prises de vue. Bien qu’on l’éprouve comme étant unifié, le moi se présente à nous telle une mosaïque aux multiples couleurs. Cette « peinture de soi », qui s’impose au final comme la quête de chaque homme, demeure abstraite, malgré nos efforts constants pour en tracer les contours, au rythme des nombreux clics actant que la photo est prise.

La photo aujourd’hui est un véritable portrait « vivant » (notamment avec les GIF qui mettent les images en mouvement) qui ne se laisse saisir que par le seul regard extérieur ou sensible, quand bien même ce regard est celui qui se contemple. En effet, l’intérêt de se prendre en photo est d’apposer soi-même un regard sensible et extérieur sur l’image de soi, qui ne s’appréhende toujours que de l’intérieur : quand on se regarde dans un miroir, l’image extérieure que l’on perçoit est toujours appréhendée sur le mode de l’intériorité. En photographiant cette image, on fige la sensation intérieure, et on l’extériorise. Ce qui en fait démultiplie à l’infini – voire à l’indéfini – le qui suis-je ? Cette expérience de l’inconsistance et de la multiplicité du moi, Montaigne l’avait déjà faite en son temps en écho à l’expérience de l’impossible constitution unifiée du moi. Ce « ton gauche de mixtion humaine », ce « ton obscur et sensible seulement à soi » dont il parle, voilà qu’elles sont les limites de la connaissance de soi. Jusqu’à arriver à cette terrible conclusion : « L’homme, en tout et partout, n’est que rapiècement et bigarrure. »

Si bien que le selfie, archétype de notre société contemporaine, se fait nouvel oracle et relance en fronton de nos consciences humaines cet ancien adage : Gnôthi seauton, « Connais-toi toi-même ! ». Cette recherche d’une connaissance de soi s’entend comme la relance d’un questionnement éthique après les changements paradigmatiques que nous rencontrons. Si bien que nous pouvons dire que notre société traverse une véritable crise identitaire propre à un état de métamorphose, qui questionne les fondements du sujet au vu des évolutions techno-scientifiques, et que plus que jamais la question de l’énigme que constitue le moi est soulevée. Par le selfie, la société prend conscience du questionnement identitaire qui est le sien, souci d’elle-même qu’elle porte en constance et qu’elle ne cesse de renouveler.

 

De l’objet-écran entre le je et le tu : l’éthique renversée du visage

 

L’aplatissement et la fusion du temps et de l’espace dans l’immédiat connectique influent notre manière de « rencontrer » l’autre. En effet, jusqu’à présent, l’autre nous est donné sous la forme d’une « image » qui se présente à nous. Une image « en chair et en os », dans une mise en présence de deux personnes, de deux subjectivités : l’autre m’apparaît tel que je le vois là devant moi. Levinas a très bien analysé tout ce qui se joue dans la rencontre, ce moment du face-à-face : « La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’Autre en moi […], nous l’appelons, en effet, visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard, à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’Autrui détruit à tout moment, et déborde l’image plastique qu’il

me laisse […]. Il s’exprime 1. » La « rencontre » avec l’autre passe par le « visage » qui incarne à lui seul toute l’humanité qui se joue dans le lien si subtil de l’instant de la rencontre. Au-delà du sensible et des apparences, au-delà du visible et du voyant, le visage traduit tout l’« incontenable » de l’autre. C’est-à-dire que l’autre ne peut se réduire à la seule pensée que j’ai de lui. Mais, même me faisant face, il reste insaisissable dans sa présence, dans sa posture, à la fois proche (nous participons tous les deux à la même humanité) et en même temps distant (nous sommes irrémédiablement différents). C’est aussi par cette rencontre avec le visage de l’autre que se fait l’entrée dans l’éthique, car le visage renvoie à l’interdit majeur du « Tu ne tueras point », ajoute Levinas : la présence de l’autre que je saisis dans ma chair impose l’interdit du meurtre – première loi nécessaire à l’établissement de toute société.

Mais Skype pourrait faire mentir le philosophe. Lorsque « la rencontre » se fait par écrans interposés, que reste-t-il de cette expérience de singularité qui nous permet de passer du particulier à l’universel ? La rencontre de l’humain en l’homme est-elle encore possible ? N’est visible sur l’écran qu’un visage inversé qui ni ne s’éprouve ni ne se ressent ; ni ne se possède ni ne se désire. L’autre, prisonnier de l’écran, est enfermé dans une objectivation figeante. « Ce regard qui supplie et exige – qui ne peut supplier que parce qu’il exige – privé de tout parce qu’ayant droit à tout et qu’on reconnaît en donnant […] – ce regard est précisément l’épiphanie du

visage comme visage. La nudité du visage est dénuement 2. » Que saisir derrière un écran de ce regard qui supplie ? De ces yeux qui invitent à l’humanité la plus grande et à la responsabilité la plus immanente ? L’objet-écran devient objet transitionnel entre le je et le tu. Il dresse un mur d’invisibilité et de froideur incontournable, il « chosifie » l’autre au point de le réduire à « un objet dans l’objet ». Celui-ci n’est plus qu’une image dans une image, une figure (au sens étymologique de forme).

Le mur infranchissable que dresse l’écran entre je et tu brise alors tout élan spontané d’humanité ; il donne naissance à une nouvelle forme d’intersubjectivité, une intersubjectivité virtuelle. Aucun interdit ne s’installe, bien au contraire : il invite au meurtre. L’autre, prisonnier de l’écran, chosifié, devient l’égal des autres choses qui peuplent mon monde et sur lesquelles j’ai un pouvoir absolu. Qui n’a jamais eu envie d’éteindre l’écran de son ordinateur ou de son smartphone, lorsqu’une conversation tourne mal, geste de mort digitale de l’autre virtuel ? Si bien que l’« éthique du visage » s’est renversée : le visage virtuel incite à la destruction pure et simple de l’autre. La rencontre qui se fait par écran interposé n’est plus ouverture sur l’éthique, mais fermeture de l’éthique.

Enfin, rappelons que notre rapport au visage de l’autre se fait sur le mode de l’imaginaire. Quand nous pensons à autrui, nous le faisons sur celui du rêve : je pense à l’autre et son image apparaît. Je sais que je vais le rencontrer bientôt… Ainsi, dans la distance qui jusqu’alors se faisait absence, l’autre était désiré : désiré dans sa chair, désiré dans le manque, désiré dans sa présence… Son visage, je l’imaginais, j’espérais le tenir entre mes mains, le caresser, en sentir l’odeur, le frémissement, le goût. Je rêvais de plonger mes yeux dans les siens et d’y rencontrer la profondeur de son âme… À présent, le temps d’une connexion Skype ou d’un appel FaceTime et l’autre n’est plus fruit du désir, ni du fantasme : c’est un objet accessible, toujours à ma disposition. Son image est présentée, affichée, impossible à rêver, impermanente : « À l’écran, l’individu se réécrit sans archives : tout nouveau récit biographique annule les précédents, et les portraits subissent la loi propre au texte informatique, celle d’avoir une “existence fugace”, puisque “la mémoire de la page-écran peut être actualisée en

permanence” 3. » Si bien matérialisé par le virtuel et immédiatement donné, il perd une part de son humanité dans l’impossible du désir.

En outre, lorsqu’autrui m’apparaît par l’intermédiaire d’un écran, c’est en réseaux et en connexion. Et ce n’est pas nécessairement parce que nous sommes de plus en plus connectés que nous faisons pour autant plus de « rencontres » au sens humain du terme. N’oublions pas : sur le Net, d’autrui, je n’ai accès qu’à son avatar.

Ce qui nous amène à réfléchir sur une conséquence de ces modifications de la rencontre : la question de la reconnaissance.

 

Crise de la reconnaissance : « être, c’est être vu »

Que ce soit dans le hurlement des enfants turbulents ou celui de leurs parents, toujours adressé à leurs aînés, on reconnaît l’expression du manque profond de reconnaissance dont nous souffrons. Où qu’elle soit, au travail, au sein de la famille, entre amis ou simplement chez le boucher ou chez le boulanger…, notre génération avance avec le sentiment de devoir être reconnue en permanence.

La reconnaissance définit à la fois l’affirmation de mon existence dans l’existence d’autrui – par le retour qu’il m’en fait (il ne suffit pas que deux existences soient en présence pour se sentir reconnu et conforté dans le sentiment de sa propre existence : il faut encore qu’il y ait « échange » pour qu’il y ait reconnaissance) –, et la gratitude. Enfin, en un troisième sens, elle peut aussi se comprendre comme le fait d’être responsable – se reconnaître comme l’auteur de ses actes. Paul Ricœur la résume à trois moments : « reconnaissance d’un objet (objectivité), reconnaissance de soi-même (subjectivité) et enfin reconnaissance mutuelle (intersubjectivité). »

Mais la reconnaissance implique toujours la réciprocité de l’échange : un lien omniprésent entre le je et le tu. Or, le virtuel se révèle souvent échange sans communication, image sans langage. De l’éphémère à la surconsommation (des biens, des objets, des gens), de la précipitation sans concession à l’agir sans fondement, de l’illusion du tout-est-possible et de la toute-puissance à l’ébranlement du libre arbitre, nous avançons dans l’existence sans plus aucune certitude, avec le besoin constant de nous sentir assuré dans le fait même d’exister, avec la nécessité omniprésente de sortir du doute qu’implique la facticité. Derrière nos selfies tout sourire, nous arborons aussi des masques de tragédiens.

Si bien qu’à force de chercher à combler notre besoin constant de reconnaissance, nos relations avec les autres sont biaisées. Nous sommes en demande permanente : « Ô selfie magique, dis-moi que je suis la plus belle… Mes mille amis Facebook, assurez-moi ce matin que mon existence est bien réelle par vos like à répétition. » À cause de ce besoin de reconnaissance, nous avons perdu une liberté : celle qui consiste à être librement nous-mêmes sans chercher à plaire par peur de décevoir ou d’être rejetés ; d’être disliked, comme nous serions disqualifiés dans ce théâtre des représentations.

On en revient à interpréter étrangement le percipi de Berkeley : « Esse est percipi aut percipere », « être, c’est être perçu ou percevoir ». Pour l’empiriste anglais, les objets et les idées n’existent pas en dehors d’un esprit capable de les percevoir : l’esse de l’objet consiste dans son percipi. Quand je dis qu’un objet existe, en réalité c’est seulement que je perçois de lui des impressions, des sensations. Il n’existe qu’en tant que je peux le sentir, le voir, et qu’il peut aussi être vu et senti par un autre esprit.

Aujourd’hui, le percipi prend un tout autre sens avec le selfie. Désormais, la reconnaissance passe par l’image et le regard virtuel de l’autre. La reconnaissance subjective et intersubjective – en tant que reconnaissance de soi par l’autre et de reconnaissance de l’autre par la réciprocité de l’échange – est assurée par l’intermédiaire de la photo de soi offerte au regard et au jugement d’autrui sur les réseaux sociaux. Ce n’est plus le dialogue comme condition de réciprocité qui assure la reconnaissance, mais le nombre de like récoltés au moindre post : « Être, c’est être liké » !

 

Crise de la célébrité : du selfie à la télé-réalité

 

Voir, regarder, exister à tout prix, être reconnu… sont devenus des diktats. Un besoin de reconnaissance qui implique aussi une redéfinition du sens que nous donnons à notre vie. Le sens peut s’entendre de deux manières différentes : l’orientation et la signification. Dans quelle direction vais-je aller ? Quelle signification vais-je donner à mes choix, à mes décisions, à mes actes ? Le sens de la vie – le célèbre film de Terry Jones, Monty Python’s The Meaning of Life, ne le démentira pas – est ce qui nous fait avancer, ce qui justifie nos actions. Mais comme, nous l’avons vu, nous n’avançons plus avec la même assurance et que notre horizon et temps de notre réflexion se sont réduits, alors nous prenons d’autres chemins…

Parmi eux se trouve celui de la célébrité. Un détour rapide sur Wikipedia – référence du Web qui nous situe d’emblée dans le contexte –, nous rappelle qu’une célébrité, c’est un « personnage public ou people, une personne largement reconnue ou célèbre qui attire sur elle l’attention du public et des médias. Le mot vient de l’adjectif latin celeber qui signifie

“nombreux”, “fameux”, “illustre” ou “qui est célébré” 4. » Mais, bien que longtemps – depuis l’Antiquité – associée aux honneurs et aux mérites, la célébrité n’a aujourd’hui plus rien avoir avec ces qualités. Elle se situe désormais au cœur de l’éphémère : « Nombre de célébrités le sont uniquement pour une certaine période, précise le site, parfois après être apparues dans une émission télévision ou avoir accompli une action exceptionnelle pour attirer l’attention du public. » Il serait d’ailleurs pertinent de davantage distinguer renommée et « starisation ». Dans ce monde où tout change en permanence, le « fifty minutes of fame » dont parlait Andy Warhol est devenu l’apogée du sens à donner à une existence.

Le selfie offre précisément cette célébrité illusoire. Non seulement il permet de s’afficher aux yeux du monde (Instagram se révèle ici très utile), mais en plus, les réseaux sociaux, grâce à la fonction « partage », offrent la possibilité de relayer l’image à l’infini, apportant à chacun, en même temps que son quart d’heure de gloire, la reconnaissance tant espérée. Sur YouTube, des anonymes deviennent ainsi des références simplement par le nombre de visionnages que leur vidéo a suscités. Certains en ont même été amenés à changer de vie : « Le petit Charlie est devenu une vraie source de revenus pour sa famille. En 2007, il mordait le doigt de son grand frère. Cette vidéo a fait le “buzz” sur la Toile avec plus de 400 millions de vues depuis sa publication sur YouTube. Le célèbre site a alors conclu un contrat avec la famille et celle-ci a gagné beaucoup d’argent grâce au succès de sa vidéo. N’importe quel internaute peut donc devenir éditeur et empocher de l’argent grâce au succès de sa création postée sur cette plateforme », note le

journaliste Maxime Lambert le 15 mars 2012 5 tout en expliquant comment il est possible de gagner sa vie grâce à YouTube. Car c’est à cela désormais que tout tient : faire le buzz.

Faire le buzz, c’est faire en sorte que tous les projecteurs médiatiques se braquent un instant sur soi – et peu importe que cet instant soit éphémère : inutile de citer toutes ces « célébrités » qui se sont cassé les dents à espérer « durer », « exister » encore après le moment du buzz. Faire le buzz, c’est le sentiment exalté d’une forme de reconnaissance ultime de notre existence. Faire le buzz, c’est être au maximum de notre exister dans l’ère du virtuel.

Le selfie n’est sur ce plan qu’un « avatar » d’un concept plus large, celui de la téléréalité, qui offre un relais médiatique bien plus puissant que les réseaux sociaux. « “Je vais être interviewée par une chaîne américaine, je suis au bout de ma vie !” s’exclame Nabilla Benattia dans le premier épisode de la série “Allô Nabilla” », rapporte en novembre 2013 dans le journal Le Monde le journaliste Joël Morio qui commente avec pertinence : « La réplique en dit long »… Et d’ajouter un peu plus loin : « La télé-réalité, tel un miroir aux alouettes, continue d’attirer des jeunes qui rêvent de “faire carrière”. Alors qu’au milieu des années 2000, les chaînes faisaient appel aux vieilles gloires de la télévision et du show-biz pour faire grimper l’Audimat, depuis près de trois ans, les éphémères vedettes de “Secret Story”, la “Star Ac” ou “Koh-Lanta” deviennent les protagonistes de nouveaux programmes. ». La réalisation de soi ultime passerait donc par la participation à une télé-réalité : autre manifestation du « être, c’est être perçu »…

Nous ne sommes décidément pas sortis de la société du spectacle que dénonçait déjà en 1967 Guy Debord – et même il semblerait que nous nous y enfonçons ! Ce dernier expliquait, à propos du spectateur, que « plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre

désir 6 ». L’acteur, comme le spectateur, de la télé-réalité sont pris au piège d’une image figée dans laquelle tout n’est plus que spectacle ou encore simulacre. Ainsi devient-il impossible de distinguer le vrai du faux, au point que notre monde s’en trouve bouleversé ; au point, comme le note Debord que « dans le monde renversé, le vrai est un moment du faux ». Encore convient-il de remarquer que, depuis Debord, nous avons fait du chemin. Désormais, notre société est certes encore celle du spectacle, mais d’un spectacle sans récit, sans scénario. On ne prend même plus la peine d’écrire une histoire, on se contente de filmer des gens en train de vivre. Avec cette autre particularité que ces « acteurs sans scénario » ont conscience qu’ils sont filmés : ils sont donc dans l’improvisation permanente de leur existence, et en même temps l’œil de la caméra leur rend impossible d’être naturels, vrais, sincères. L’hypermodernité engendre aussi ce que le

sociologue Jean Baudrillard appelle l’« hyperréalité 7 », un monde où il n’y aurait plus de différences entre l’être et l’apparaître, où le simulacre n’a plus pour rôle de singer la réalité, mais où il la remplace bel et bien. La simulation annonce la mort du réel, et n’est plus que dissimulation – si bien qu’il serait plus juste de parler de télé-hyperréalité que de télé-réalité.

Dans ce tunnel d’illusions et de vraisemblance, où les repères n’ont plus cours, on peut s’interroger : jusqu’où ira-t-on pour s’assurer de son existence dans la reconnaissance éphémère et médiatique ? Nous l’ignorons encore. Mais alors, comment ne pas évoquer cette pensée de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre », qui plus est : sans caméra !

 

Quand les « élites » imitent la masse

 

D’Obama à la reine d’Angleterre, du pape aux rois du show-biz, les élites se prennent au jeu du selfie. « Les peoples, les sportifs, les politiques : tous selfie », note Pauline Escande-Gauquié dans le livre qu’elle consacre au

sujet 8. Ajoutant cependant un peu plus loin : « Qu’elles soient classiques, excentriques, engagées ou exhibitionnistes, les photographies que partagent les célébrités dévoilent leurs humeurs et leur quotidien dans un but précis. Toutes ne les utilisent pas de la même manière… » Certains, il est vrai, s’en servent pour dévoiler leur intimité sous forme quasi exhibitionniste ou pour faire valoir leur côté « trash » (à l’instar de Rihanna), ou au contraire pour témoigner de leur engagement dans une cause collective (comme lorsque Angélina Jolie poste un selfie où on la voit entourée d’enfants, lors de ses missions humanitaires pour l’ONU). Mais, dans tous les cas, le selfie, c’est une croissance assurée de sa cote de popularité dans la mesure où il rapproche la « star » de son public – qui peut se dire : « Elle est comme moi, elle fait des selfies » –, et pour pas cher. « Le selfie est devenu l’outil

communicationnel le plus efficace et gratuit 9 », remarque Pauline Escande-Gauquié. Et cela n’a pas échappé aux personnes les plus influentes de notre monde : si Lady Gaga est passée maître dans l’art de créer le buzz sur le Net, des politiques aux représentants religieux, en passant par François Hollande, tous le pratiquent ou acceptent d’y participer. Un cliché mémorable est celui qui réunit Barack Obama, David Cameron et Helle Thorning-Schmidt, Première ministre danoise, pris en flagrant délit de selfie par un journaliste alors qu’ils assistent dans les tribunes aux obsèques de Nelson Mandela.

Ce que cela révèle, c’est qu’on assiste à un véritable renversement des modèles. Désormais ce n’est plus l’élite qui est la référence, l’exemple à suivre. Ce n’est plus le citoyen lambda, le « fan » qui veut ressembler à la star. C’est l’inverse : les stars imitent les anonymes, en se mettant à selfiser.

Le selfie marque ainsi une véritable révolution populaire : le jeune geek donne la tendance, le pape François, Lady Gaga et Barack Obama ne font que suivre un mouvement populaire. Le selfie est l’emblème de la démocratisation du modèle. Mais cet engouement des peoples pour le selfie, qui a beaucoup aussi avoir avec l’autopromotion, ouvre la voie à une nouvelle science : le self-marketing.

 

Le self-marketing

 

L’importance du selfie n’a bien sûr pas échappé à l’attention des publicitaires qui depuis un certain temps proposent de multiples jeux invitant le public à se mettre en scène, voire avec humour ou dérision, avec leur smartphone. Très lucratif, le selfie génère ainsi son propre business, plus que rentable.

Sous des aspects ludiques et conviviaux, très facilement diffusable à l’infini, le selfie en est devenu l’« objet com » incontournable de ce XXI siècle. Dans un article du e Monde, la journaliste Sarah Boulouezzane explique comment il « permet, avec la complicité de célébrités, de provoquer un buzz interplanétaire en quelques secondes et d’associer à la marque une image positive et cool. Samsung est d’ailleurs devenu un véritable spécialiste des campagnes de pubs selfie, réussissant à monter un autoportrait associant Barack Obama et David Ortiz, joueur de base-ball star des Red Sox de Boston, et signataire d’un contrat publicitaire avec la marque coréenne ». Bien d’autres entreprises, des institutions et même des personnalités publiques surfent sur cette promotion simple et populaire, à diffusion rapide et exponentielle. Certaines stars se font grassement rémunérer pour publier sur la Toile un selfie où elles arborent le produit d’une marque particulière. C’est ce qu’on appelle le celebrity marketing.

Si une telle pratique entre dans le jeu contemporain de la consommation, en revanche, les dérives, d’un mauvais goût qui va jusqu’à l’indécence, ne sont jamais loin. Ainsi, que penser de cette proposition de l’Élysée, le 27 novembre 2015 : « Attentats de Paris. Participons tous à l’hommage national. 1. Mettez un drapeau bleu blanc rouge à votre fenêtre. 2. Faites un selfie (ou une photo) en bleu blanc rouge. 3. Publiez-le sur les réseaux sociaux avec le hashtag #fiersdelafrance et mettez-le en photo de profil Vendredi 27 novembre à 8 h 00 » ? Le selfie devient ici une arme de propagande frôlant la récupération marketing. Rappelons que ce qui caractérise toute démarche selfique, c’est avant tout la spontanéité…

 

Notes

1. Emmanuel Levinas, Éthique et infini [1961], Paris, Le Livre de poche, 1990, p. 43.

2. Ibid., p. 73.

3. Adeline Wrona, Face au portrait, Hermann, Paris, 2012, pp. 378-379.

4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Célébrité.

5. Sur www.gentside.com › Actualités › YouTube › News.

6. Guy Debord, La Société du spectacle [1967], Paris, Folio, 1992.

7. Dans son livre Simulacres et simulation, Paris, Éditions Galilée, 1981.

8. Pauline Escande-Gauquié, Tous selfie !, op. cit., pp. 64-65.

9. Ibid.

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