Justice

Larry Watson · Chapitre 2 sur 8 · partie 2/2

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Justice

Hors de la Juridiction (1924)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Maintenant, Wesley se voyait contraint de reconsidérer non seulement le regard qu’il portait sur son père et son travail, mais aussi la nature même de leurs rapports. Pourquoi avait-il raconté cette histoire à Frank et pas à son plus jeune fils ?

La femme aux cheveux gris sortit de la cuisine avec un plateau chargé de nourriture.

— Je me demandais, dit-elle en s’approchant de la table, si vous n’étiez pas partis parce que vous en aviez assez d’attendre, ou si vous étiez morts de faim.

Wesley regarda la tache de sang sur le plancher. L’avait-elle remarquée ?

Elle servit en premier les bols de soupe, puis les assiettes de sandwiches au jambon grillé, dans du pain coupé en triangle. Enfin elle leur donna des cuillères.

— Je vous apporte du lait, dit-elle sans bouger. Dès que les tartes seront prêtes, vous en aurez une part chacun. Désolée de vous avoir fait patienter si longtemps.

Ils commencèrent à manger, tandis qu’elle restait là à les observer, comme si elle éprouvait du plaisir à regarder les autres déguster ses plats.

Elle croisa les bras.

— Et ces filles, on est venu les chercher ?

Sans attendre une réponse, elle hocha la tête :

— Je n’aime pas qu’elles utilisent mon téléphone comme ça.

 

Assis tranquillement sur le sol de leur chambre d’hôtel, ils fumaient des cigares en sirotant du whisky. Ils étaient contents d’eux ; à maintes reprises, dans les deux heures après leur retour, l’un ou l’autre s’était félicité de leur maturité, de leur capacité à apprécier un verre de whisky pour son goût plutôt que pour l’ivresse qu’il allait leur procurer, contrairement à tant de leurs semblables. Toutefois, l’alcool donnait des frissons à Wesley et lui montait à la tête. S’il fermait les yeux, pensait-il, il sombrerait dans le sommeil sur-le-champ.

Ils avaient depuis longtemps cessé de parler des filles indiennes. La discussion avait pris fin lorsque Frank, tenu pour connaisseur, avait déclaré que si leur tentative avait échoué, ce n’était pas tant la faute de Tommy qui avait sorti son pistolet, qu’à cause du petit ami de Beverly. Du moment qu’elle voulait lui rester fidèle, jamais ils ne l’auraient convaincue de venir avec eux. Et Anna ne serait pas venue sans elle.

— Il faut dire que le Sacré-Cœur, ça n’aide pas, ajouta Wesley.

— C’est le moins qu’on puisse dire, acquiesça son frère.

Ils entendirent soudain frapper à la porte si discrètement – trois petits coups comme des touches de pinceau – que Wesley s’imagina, et il n’avait pas dû être le seul, qu’ils s’étaient trompés : en dépit de tout, les filles avaient décidé de les rejoindre. Tommy sauta sur ses pieds pour aller ouvrir, tandis que Lester eut la présence d’esprit de boucher la bouteille de whisky, de la faire rouler sous le lit et de jeter sa veste sur les verres.

Un homme corpulent, de taille moyenne, vêtu d’un pardessus en laine avec un col noir en mouton, se tenait sur le pas de la porte. Sous son manteau ouvert, on entrevoyait un costume trois-pièces, pied-de-poule, en tweed, une chemise blanche et une cravate. Il portait son feutre incliné vers l’arrière. Son visage lunaire était fendu d’un large sourire.

L’inconnu les salua d’un geste désinvolte sitôt la porte ouverte.

— Salut, les gars !

Il avait une voix haute et douce comme celle d’une femme.

Wesley comprit pourquoi le coup sur la porte avait été si léger. L’homme portait des moufles en daim d’un jaune éclatant et dont les manchettes doublées de fourrure remontaient jusqu’à ses avant-bras. Wesley avait déjà vu ce type de moufles, conçues pour la chasse, mais avec l’index, le doigt de la détente, à l’air libre. Les lunettes à monture invisible lui tombaient sur le nez. Elles avaient dû s’embuer lorsqu’il était passé du froid à la chaleur de l’hôtel, et il les avait repoussées.

— Je suis le shérif Cooke. Et vous êtes sans doute les gars du Montana ?

Seul Wesley fut capable de rompre le silence.

— C’est bien nous.

Sitôt ces paroles prononcées, il se demanda s’il ne venait pas de reconnaître implicitement leur culpabilité.

Le shérif Cooke s’avança dans la pièce, mais Wesley eut l’impression qu’il n’était pas tout seul. Son intuition se confirma quand, se redressant, il jeta un coup d’œil dans le couloir.

Deux hommes en casquette de laine attendaient quelques mètres plus loin, face à la porte, les jambes écartées, comme prêts à bloquer les issues. L’un d’eux portait un long manteau avec ceinture qui semblait venir d’un surplus militaire. L’autre, vêtu d’une veste en laine, tenait une arme. Comme elle était rangée dans un fourreau en tissu, Wesley ne put déterminer s’il s’agissait d’une carabine ou d’un fusil. L’arme reposait nonchalamment au creux de son bras.

Le shérif Cooke agita la main comme pour s’éventer.

— Je crois que vous feriez mieux de chausser vos bottes. Vous allez devoir me suivre.

— C’est quoi, le problème ?

Le shérif continuait à s’éventer, tout en humant l’air.

— Et si vous m’offriez un petit cigare ?

Wesley se demanda si ce n’était pas un piège. Les cigares d’abord, le whisky ensuite…

Mais Tommy avait déjà ouvert la boîte et tendait un cigare au shérif.

Le shérif Cooke le porta à ses narines et inhala profondément.

— Ce n’est pas la peine de prendre vos vestes, on ne va pas loin.

Il mit le cigare dans sa poche et les précéda dans le couloir.

Wesley eut l’envie soudaine de se laisser devancer, de claquer la porte et de s’enfermer dans la chambre. Et après ? Sauter par la fenêtre ? Attendre que le shérif et ses adjoints fracassent la porte pour le traîner dehors ? Comme Frank suivait le shérif, Wesley emboîta le pas de son frère.

 

Le bureau du shérif ne ressemblait en rien à ce qu’il connaissait. Le bureau de son père était situé au sous-sol du tribunal de Mercer County, un imposant bâtiment en pierre avec, en façade, un haut escalier donnant sur de lourdes portes vitrées encadrées de massives colonnes cannelées. La grande gare du Nord était le seul édifice public de Bentrock plus ancien que le tribunal.

À McCoy, dans le Dakota du Nord, le bureau du shérif et la prison du comté se trouvaient dans une simple bâtisse de plain-pied construite avec les mêmes briques orange que l’hôtel.

Les garçons parcoururent toute la rue principale de McCoy sans leurs vestes. Il ne neigeait plus, et le vent était tombé, mais la température avait encore baissé. La neige amassée par le vent craquait sous leurs pieds ; leur souffle formait de gros nuages de buée. Ils enfonçaient leurs mains au fond de leurs poches ou croisaient les bras sur la poitrine pour laisser le moins de prise possible au froid. Une fois à l’intérieur, ils se redressèrent et regardèrent autour d’eux.

L’intérieur de la prison était aussi nu que l’extérieur.

Un bureau et un fauteuil pivotant, une longue banquette, peut-être un ancien banc d’église, et un poêle à charbon dont le tuyau perçait le mur à l’oblique composaient tout le mobilier. Un fil électrique avec une douille vide pendait du plafond ; le seul éclairage provenait de deux lampes à pétrole au verre noir de suie. Un téléphone et un râtelier à fusils fixés au mur près de la porte complétaient le décor.

— Qu’en pensez-vous, les gars, demanda le shérif d’un ton jovial en les conduisant dans son bureau, combien de degrés au-dessous de zéro ?

— Moins dix, je parie, dit Tommy.

— Ça ne m’étonnerait pas. Ça ne m’étonnerait pas du tout.

Les deux hommes de l’hôtel les avaient suivis dans la prison. Celui qui portait la veste avait posé son fusil contre le mur, près de la sortie. Wesley ne les avait pas vus desserrer les dents, et maintenant ils restaient à la porte comme s’ils attendaient des ordres.

Le shérif Cooke désigna le banc en face de son bureau.

— Pourquoi ne pas vous asseoir là-bas, les gars ?

Il se laissa tomber de tout son poids sur son fauteuil pivotant qui émit un gémissement enroué.

Le shérif fit un signe de la tête aux deux hommes près de la porte.

— Allez donc à côté expédier les affaires courantes.

Ils sortirent aussitôt ; le plus petit laissa son fusil derrière lui. Dans l’autre pièce, Wesley aperçut les barreaux des cellules.

— Je n’ai qu’un adjoint, expliqua le shérif, M. Rawlins, celui avec le pardessus. M. Rozinski nous donne un coup de main de temps en temps…

Il laissa échapper un petit rire qui fit trembloter la chair flasque de ses bajoues.

— Quand on a sur les bras plus de hors-la-loi qu’on ne peut en tenir…

— Peut-être pourriez-vous nous dire ce qui cloche, demanda Tommy.

Le shérif n’était pas pressé. Il fouilla dans le tiroir de son bureau et en ressortit une boîte de tabac Velvet et un paquet de papier. Il prit son temps pour rouler sa cigarette, comme quelqu’un qui fume peu et qui apprécie que chaque cigarette soit confectionnée à la perfection. Il humecta le papier non pas sur toute sa longueur, mais par petites touches, en donnant de minuscules coups de langue. Lorsque l’allumette s’enflamma, Wesley sursauta ; il en déduisit que ce n’était pas simplement la peur, mais parce qu’il était encore un peu ivre.

— Vous avez mangé de la tarte, là-bas, au café ? leur demanda le shérif Cooke.

— Oui, répondit Frank.

— Une tarte à quoi ?

— Aux pommes.

Le shérif approuva, comme si Frank confirmait quelque chose qu’il savait déjà.

— Si vous trouvez sur cette terre de meilleures tartes que celles de Florence Spitzer, faites-moi signe. C’est ce qu’il faut prendre au café Buffalo, vous avez eu raison.

Wesley crut qu’il allait ajouter : « En revanche, vous avez eu tort… »

Mais la voix haute et douce se tut, et il continua à fumer en silence, se balançant sur son fauteuil grinçant et observant les garçons assis en face de lui.

Tommy parla le premier :

— On va rester longtemps ici ?

La question fut directe, ni geignarde ni suppliante.

En guise de réponse, le shérif Cooke pivota sur son fauteuil et leur fit signe d’approcher.

— Je vais vous montrer quelque chose.

Ils s’avancèrent vers le mur auquel il faisait face. Il y avait là, à côté d’un calendrier de la Soo Line et de plusieurs avis de recherche, quelques coupures de presse et photographies. Le shérif tapota l’une d’elles.

— Regardez bien celle-ci.

Sur le journal jauni, un groupe de quinze à vingt personnes, principalement des hommes, en habit et cravate, se tenaient debout ou assis autour d’une table, dressée à l’extérieur pour quelque cérémonie. Au milieu d’eux, on distinguait un Indien aux épaules larges, à la peau mate, nu-tête, avec des cuissardes en daim et une chemise brodée de perles. Prêt à tirer, l’Indien bandait la corde de son arc, la flèche ornée de plumes pointée vers le ciel. Certains personnages sur la photographie l’observaient, même si la plupart fixaient l’appareil photo.

Le shérif Cooke passa derrière les garçons pour qu’ils puissent mieux voir l’article.

La légende de la photo précisait : « Iron Hail(2), guerrier sioux, devient citoyen américain à Fort Duncan, Dakota du Nord. Au cours de la cérémonie, Iron Hail a expédié une flèche dans les airs, disant : “Je tire ma dernière flèche !” »

Le shérif tapota la photographie juste à côté de la table.

— Ici, votre serviteur.

Se redressant, il posa la main sur l’épaule de Wesley.

— Reconnaissez-vous ce vieux guerrier ?

Wesley et ses amis se penchèrent sur la photo comme si, à force de la scruter, ils finiraient par identifier quelqu’un. Impassibles, les hommes comme les femmes regardaient fixement l’objectif, les yeux pareils à des trous noirs. Wesley releva une certaine ressemblance entre l’homme au visage lunaire et celui qui se trouvait derrière lui seulement parce que le shérif Cooke avait dit qu’il figurait sur cette photo. Frank fut le premier à détourner son regard du mur.

— Je ne reconnais personne.

Le rire étouffé du shérif rappelait le crissement des pas sur la neige.

— Pourtant, vous devriez. Oui, monsieur ! Vous devriez.

Il tapota encore la photographie.

— Iron Hail s’appelle aujourd’hui George Tuttle. Il a adopté un nom américain en même temps que la citoyenneté. Ou bien on le lui a donné. Peu importe. Vous voyez la date ? C’était dans le Bismarck Tribune. En 1917. Naturellement, tous sont citoyens américains maintenant, qu’ils le veuillent ou non. Vous pouvez aller vous rasseoir.

Le shérif reprit place dans son fauteuil et se tut à nouveau pendant un long moment. Ses silences mettaient Wesley mal à l’aise. Il craignait que l’un d’eux ne laisse échapper un aveu. Son père leur avait souvent expliqué qu’au cours des interrogatoires les suspects se mettaient à parler spontanément, allant même jusqu’à s’accuser de crimes pour lesquels ils n’étaient pas poursuivis. « Ils supportent mal le poids de la culpabilité, disait leur père. À la première occasion, il faut qu’ils vident leur sac. »

Wesley comprenait. Lui aussi avait envie de se mettre à table et devait se mordre la langue pour s’empêcher de parler. Parler, c’était tout ce qu’il pouvait et savait faire. Sa mère, ses professeurs, sa grand-mère ne répétaient-ils pas depuis des années qu’il était un bon garçon, éveillé, poli et s’exprimant bien ? S’il prenait simplement la parole, il pourrait tout expliquer – concoctant un mélange de vérité et de mensonges que le shérif goberait certainement – ; comment ils s’étaient procuré le whisky, où ils avaient trouvé les cigares, pourquoi Tommy avait un pistolet au café Buffalo, ce qu’ils attendaient des filles. Mais il gardait en mémoire les propos de son père : « S’ils avaient tenu leur putain de langue, la moitié des gens s’en seraient tirés. »

Les filles ! Mon Dieu ! Beverly Tuttle. George Tuttle.

Comme s’il lisait dans ses pensées, le shérif Cooke déclara :

— Eh oui. M. Tuttle. C’est le père de la fille que vous avez bousculée au café.

Tommy réagit immédiatement :

— Elle est tombée toute seule !

— Elle s’est fait drôlement mal. Bilan, une dent cassée, une sale coupure à la lèvre qu’elle a bien failli, en se mordant, se fendre de part en part.

Le shérif frissonna légèrement comme s’il ressentait dans son corps l’offense faite à Beverly Tuttle.

— D’où lui vient la cicatrice ?

La question fusa de la bouche de Wesley sans même qu’il l’ait sentie venir.

— Elle a eu suffisamment de problèmes de ce côté, dit le shérif. Pauvre fille. Je crois que c’est un accident de luge. Un vol plané qui s’est terminé dans la clôture en fil de fer barbelé. Elle s’était couchée sur la luge pour passer au-dessous, mais une pointe lui a déchiré la lèvre.

Il frissonna à nouveau.

— Une si jolie fille !

Frank dit rapidement, comme si une fois le terrain déblayé chacun pouvait apporter une explication ou une excuse :

— Nous n’avions pas l’intention de lui faire du mal.

— Elle a glissé, ajouta Tommy.

Le shérif Cooke se pencha en avant et joignit les mains comme pour prier.

— Bien sûr que vous n’avez pas voulu lui faire du mal. Une si jolie fille ! Vous aviez sûrement d’autres idées en tête.

— On ne voulait pas en arriver là, l’interrompit Frank.

— Et je vous crois. Je sais d’où vous venez. Il y a beaucoup de gens bien dans le Montana. Mais vous êtes ici maintenant. Dans ma juridiction. Gesticuler avec des pistolets. Boire du whisky. Importuner les filles en ville. Indiennes ou pas. Que vont penser nos gars si vous tournez autour de leurs copines ? Je parie qu’ils vont vouloir vous régler votre compte. Vous avez de la chance que je vous aie mis à l’ombre ; ici, ils ne risquent pas de vous trouver.

Pour la première fois depuis leur arrivée en prison, Lester sortit de son silence. Jamais encore Wesley ne lui avait entendu cette intonation-là :

— On n’est pas des froussards !

— Bien sûr que non. Ça va de soi. Sinon vous ne seriez pas là. J’ai un tout autre problème à régler, maintenant. Que vais-je bien pouvoir faire de vous ?

— Nous laisser partir, tout simplement, suggéra Tommy.

Wesley fixa le plancher. Si seulement Tommy la fermait !

— Peut-être, peut-être bien, dit le shérif, s’enfonçant dans son fauteuil, les yeux au plafond, comme perdu dans ses pensées.

Frank regardait Wesley, qui haussa un sourcil interrogateur. L’air grave, son frère ne broncha pas.

« Quoi ? » mima Wesley.

Frank détourna les yeux.

Le shérif Cooke posa délicatement ses mains à plat sur le bureau pour se lever.

— Bon, voilà, pour l’instant vous allez là-bas, les gars !

Il leur indiqua les cellules.

— Attendez-moi là. Tirez juste la porte derrière vous. C’est ça. Allez-y.

Ils refermèrent la porte en bois massif, tellement foncé qu’on l’eût dit noirci par le feu. Le lourd loquet en cuivre émit en retombant le même bruit que le verrou d’une grille. Chacune des trois cellules ouvertes comportait une couchette en fer au-dessus de laquelle pendait un fil équipé d’une douille, protégée par un grillage, mais sans ampoule. L’éclairage provenait du fond, d’un lampadaire au pied torsadé, au verre opaque qui n’aurait pas déparé dans un salon.

— Merde, dit Lester. Et maintenant, on fait quoi ?

La prison du père de Wesley sentait généralement le désinfectant. Ici, ça empestait l’urine et le moisi. Les murs en ciment étaient striés de grandes traînées d’humidité causées par de permanentes infiltrations.

— On se croirait sous terre, fit Wesley.

— Pourquoi ne lui avez-vous pas dit ce que faisait votre vieux ? demanda Tommy.

— À quoi bon ? répliqua Frank.

— Nom de Dieu ! Le shérif Cooke nous aurait laissés partir, voilà tout.

— Je ne crois pas que ç’aurait marché.

— Vraiment ? Ça ne coûtait rien d’essayer.

Lester pénétra dans l’une des cellules.

— Salopes d’Indiennes ! Que pensez-vous qu’elles aient fait ? Elles ont tout de suite rappliqué ici.

— Qu’est-ce que votre vieux nous aurait fait si ça s’était passé chez lui ? demanda Tommy à Wesley et à Frank.

Frank se tourna vers son frère.

— À ton avis ? Il nous aurait tout simplement flingués et enterrés, tu ne crois pas ?

— Je ne sais même pas s’il nous aurait enterrés.

— Je parie que c’est le petit ami, lança Lester depuis la cellule. Comme il peut pas se défendre tout seul, il a couru chez le shérif.

— Tu imagines, persista Tommy, comment ton père réagirait si on lui demandait de régler nos problèmes ?

Lester trouva un seau hygiénique, un pot en émail qu’il traîna au milieu de la cellule. Il ôta le couvercle, écarta les jambes et urina. Le jet siffla, résonna contre le métal.

— En tout cas, s’il avait appris que quelqu’un jouait du pistolet au Roller’s Cafe, il aurait accouru illico.

— Ça, c’est sûr, acquiesça Frank.

Lester remit le couvercle et glissa le pot sous la couchette. Son regard s’attardait sur sa braguette ; il semblait se demander s’il l’avait bien reboutonnée.

— Peut-être que vous auriez dû lui dire qui était votre père !

Frank désigna Tommy de la tête.

— Peut-être qu’il aurait dû garder son putain de flingue dans sa poche !

Wesley renchérit :

— Peut-être qu’il aurait dû le laisser dans notre putain de chambre.

Tommy décocha sans conviction un coup de pied en direction de Wesley. Frank le poussa, et il alla se cogner contre le mur, bien qu’il se fût agi d’une simple bourrade.

— Allez-y ! s’exclama-t-il. J’en ai absolument rien à foutre. C’est ça, faites-moi porter le chapeau.

— Personne ne veut te faire porter le chapeau, répliqua Frank. On dit juste que c’est toi qui avais le pistolet.

— Et alors, le shérif n’en a pas trop parlé, hein ?

— Ce n’était pas nécessaire, ajouta Lester.

Tommy frotta le sol du bout de sa chaussure et cracha par terre à cet endroit.

— Putain de merde !

Frank s’accroupit contre le mur en y appuyant la tête et en cherchant à se mettre à l’aise.

— Et pour notre père, laisse tomber. Nous n’en parlerons pas.

Wesley s’assit à côté de son frère et regarda ses camarades.

Chacun fixait un mur éloigné ou un recoin obscur comme s’ils attendaient que quelqu’un surgisse de l’ombre pour les tirer de ce mauvais pas.

Par terre, en face de lui, Wesley remarqua une petite tache foncée. Il se demanda s’il pouvait s’agir d’une trace de sang, puis essaya de chasser cette pensée en se concentrant sur la forme de la tache. L’Iowa ? Était-ce cette forme-là ? Celle de l’État de l’Iowa sur la carte des États-Unis. Leur père était originaire de l’Iowa et, chaque fois qu’il voyait une carte, Wesley prenait plaisir à évaluer la distance entre l’Iowa et le Montana. Ou alors c’était une tache de rouille.

Wesley évita de remuer la tête pour voir s’il ressentait encore les effets du whisky. La tache ne bougea pas, pas plus que sa tête, même quand une goutte de sueur glacée coula de son aisselle le long de ses côtes. Il était dégrisé. Grand bien lui fasse… Il sentait encore sur son épaule la main du shérif Cooke. Une main chaude, tendre ; pendant les quelques secondes de ce contact, Wesley s’était laissé aller à croire que le shérif ne leur voulait aucun mal.

Il n’y avait pas de fenêtres dans les cellules, juste une lucarne à l’autre bout de la prison. À supposer qu’il y aille, il pourrait se hisser jusqu’à elle pour regarder dehors. Que verrait-il ? Un autre mur ? De la neige, à coup sûr. De la neige, de la neige et encore de la neige.

Trois années auparavant, fin décembre, juste avant Noël, le chinook, ce vent chaud et sec, avait dévalé les pentes des Rocheuses orientales, faisant grimper la température jusqu’à dix, voire quinze degrés. Le vent d’ouest souffla cinq jours, et quand il cessa, plus une parcelle de neige ne subsistait dans tout le nord-est du Montana. Les femmes sortaient sans manteau, les hommes se retrouvaient dans la rue en manches de chemise, la patinoire s’était transformée en une mare de neige fondue. Les garçons jouaient au base-ball dehors, et leurs pères avaient repris le chemin du golf.

Ce Noël-là, Wesley était amoureux de Martha Woods, une fille dans la classe juste au-dessus de lui. Martha ignorait tout de ses sentiments ; leurs rapports se limitaient aux saluts échangés dans la rue et dans le hall de l’école. Néanmoins, à l’approche de ce Noël doux, venteux, sans neige, Wesley se dit qu’il serait temps de déclarer sa flamme à Martha. Il lui acheta un cadeau au Bazar Douglas, une houppette parfumée avec un miroir qu’il lui apporta chez elle, l’après-midi du 24 décembre.

En attendant l’arrivée de Martha, sur le porche de la maison des Woods, Wesley entendait le vent chaud qui faisait vibrer les gouttières et bourdonnait à travers les fenêtres à battants. La neige fondue ruisselait dans les rues, formant des torrents printaniers.

Martha parut enfin, mais elle était avec une amie, un témoin devant lequel Wesley ne pouvait prononcer le petit speech qu’il avait préparé. En tendant brusquement le paquet à Martha, il se rendit compte qu’il l’avait bâclé : pointes mal pliées, papier froissé et plissé, ruban lâche.

— C’est pour toi, un cadeau de Noël.

Une formule banale à pleurer. Qui d’autre parlait ainsi ? Personne, du moins pas à Bentrock, dans le Montana.

Martha prit le paquet. À son sourire, Wesley comprit sans peine ce qu’elle pensait de lui. Elle le voyait comme un garçon un peu simplet et, bien qu’elle l’eût remercié avec effusion, on aurait dit une mère ou une grande sœur recevant un cadeau d’un fils ou d’un petit frère de cinq ans.

Dès qu’il se fut débarrassé du paquet, Wesley battit en retraite et descendit du porche pour ne pas entendre les rires de Martha et de son amie.

Il rentra chez lui d’un pas lourd, pataugeant avec ses bottes dans l’eau et la neige fondue qui emplissaient les gouttières et envahissaient les rues de Bentrock, en ce jour de Noël 1921.

Il pensait alors ne plus jamais revivre les Noëls de son enfance : les gâteaux dérobés à sa mère, les cadeaux luxueux de son père, la difficulté à se frayer un chemin au milieu des amis et des voisins massés dans la maison, sa mère chantant des noëls au piano, la luge et le patin avec son frère. Toute la joie, toute l’innocence semblaient avoir fondu avec cette neige.

Mais peut-être ces Noëls reviendraient-ils, si seulement il neigeait à nouveau… Depuis ce jour, jamais il n’avait observé le retour de la neige sans penser, un instant, que c’était l’accomplissement de son vœu.

En attendant, ce soir-là, Wesley, son frère et leurs amis se retrouvaient derrière les barreaux parce que la neige avait envahi champs, marécages, collines et ravins, et recouvert autoroutes et chemins du Montana et du Dakota du Nord.

Le plancher de la prison était à peine plus chaud que le sol gelé sur lequel reposait la bâtisse. Le froid s’insinua dans le dos de Wesley jusqu’à ce que son corps tout entier en fût pétrifié. Néanmoins, il restait là, trop fatigué pour se lever et bouger. Plutôt crever que d’aller dans une cellule où il aurait pu s’asseoir sur une couchette.

— Quelqu’un a l’heure ? demanda Lester. Ça fait combien de temps qu’on est là ?

Wesley farfouilla dans la poche où il mettait habituellement sa montre. Il se souvint soudain des recommandations de Frank : « Quand on part chasser, on laisse sa montre à la maison. »

— Je ne sais pas, deux heures, dit Frank.

— C’est peut-être ça, suggéra Tommy. Peut-être compte-t-il nous garder un peu ici avant de nous laisser partir.

— Peut-être.

— Mais tu n’en es pas sûr ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Mais enfin, le pressa Tommy, tu crois qu’il nous laissera partir comme ça ? Ça va faire un moment qu’on est là.

— Je n’en sais rien, répondit Frank. Bordel, pourquoi tu me harcèles, moi ?

— Parce que ton vieux est shérif.

— Pas ici, mon pote.

Le visage de Frank s’enflamma de colère, et Tommy changea de conversation.

— Je ne comprends pas. Elle serait donc la fille de ce vieux guerrier sioux. Et alors, ça veut dire quoi ? Le shérif doit la protéger, hein ? Je n’ai jamais entendu un truc pareil !

— Je me demande qui est son petit ami, commenta Lester.

— Un Blanc, tu ne crois pas ?

Penché en avant, Frank scrutait le loquet de la porte.

— Ça ne m’étonnerait pas.

— Ils ne sont même pas fichus de se payer une serrure, dit Wesley à son frère.

— J’ai remarqué.

— « Je tire ma dernière flèche », fit Tommy. C’est quoi, ces conneries ?

Frank et Lester éclatèrent de rire.

— Des conneries d’Indien, dit Frank.

— Il n’a pas dit qu’il avait tiré sa dernière balle, ajouta Lester, ni volé son dernier cheval, ni chapardé sa dernière vache, ni pris son dernier scalp, ni même tranché sa dernière gorge.

— Ni bu son dernier whisky, renchérit Tommy.

Wesley ne participait pas à leurs plaisanteries. Les paroles d’Iron Hail lui trottaient dans la tête ; il les trouvait follement poétiques. Il savait qu’il s’en souviendrait toute sa vie. Un jour peut-être il les prononcerait lui-même. Soldat, il accomplirait un acte d’héroïsme. Étendu sur le champ de bataille, gravement blessé, il regarderait les compagnons à qui il aurait sauvé la vie : « Amis, comme l’a dit le vieil Iron Hail, “j’ai tiré ma dernière flèche”. » S’il avait pu raccompagner Beverly Tuttle chez elle à travers la bourrasque, il aurait serré la main de son père et déclaré : « Monsieur, je suis très flatté de faire votre connaissance. » Mais Wesley se ressaisit aussitôt : s’il avait pu reconduire Beverly jusqu’à chez elle, il n’aurait jamais atterri en prison et n’aurait rien su non plus de la cérémonie organisée en l’honneur d’Iron Hail.

— Ce vieil Indien, ce doit être quelqu’un, dit-il à ses amis.

— Ça, oui, bon Dieu ! Un vrai citoyen ! répliqua Lester.

— Ça ne veut rien dire, objecta Frank. Ils manquent peut-être de citoyens dans le secteur !

 

Le shérif Cooke donna un tel coup dans la lourde porte qu’elle heurta le mur et réveilla Lester qui s’était endormi par terre.

— Debout, les gars, et que ça saute !

Le shérif avait remis ses gants et boutonné son pardessus jusqu’au cou. Derrière lui, dans le bureau, son adjoint Rawlins tenait à nouveau son fusil comme on berce un bébé. Mais cette fois-ci, il l’avait sorti de son fourreau, et Wesley et les autres purent l’identifier. Une Winchester à levier, une 30-30 modèle 94, exactement comme celle que Frank avait emportée pour la chasse. Wesley n’arrivait pas à savoir pourquoi son cœur s’était mis à battre plus vite. Était-ce la porte qui s’était ouverte avec fracas ? Était-ce la vue du fusil ?

— Suivez-moi, les gars ! dit le shérif Cooke.

Il les conduisit à travers le bureau jusqu’à la porte principale de la prison. L’adjoint fermait la marche, comme lorsqu’ils avaient quitté l’hôtel. Ils passèrent devant le banc où ils s’étaient assis en arrivant, et Wesley vit quelque chose de plus effrayant encore que la carabine de l’adjoint. On avait aligné sur le banc tout le barda qu’ils avaient laissé dans leur chambre : chapeaux et vestes, sacs et paquets, sacs de couchage, carabines, fusils et munitions. Tout ce qu’ils avaient sorti de la voiture. Sur le dessus de la pile trônait la boîte de cigares La Playa, rouge et vert, avec une señorita souriant sous sa mantille. Leur whisky avait dû finir dans l’un des tiroirs du shérif. Wesley était le dernier de la file. Son frère qui le précédait se retourna vers lui au moment où ils passaient devant leurs affaires :

— Reste près de moi.

Dehors le vent était tombé ; la nuit était redevenue si paisible qu’on entendait un chien aboyer au loin pour demander à rentrer sans doute. Beaucoup plus près, on distinguait le frottement régulier d’une pelle : quelqu’un était en train de déblayer la neige. Wesley savait pourquoi aucun d’eux ne cherchait à s’informer sur leur destination. Aussi longtemps qu’ils l’ignoreraient, ils pourraient espérer une issue favorable.

La petite troupe s’engagea dans un passage étroit entre la prison et un immeuble en brique situé juste à côté. Comme ils s’y engouffraient, Wesley aperçut l’enseigne peinte sur le côté de l’immeuble. Lettres noires sur fond blanc éclairées par un simple néon : « GRAND CHOIX D’ALCOOLS. Magasin d’alcools Beeler. Billards dans l’annexe. McCoy, Dak. du N. » En quelle quantité la neige devrait-elle tomber, avec quelle force le vent devrait-il souffler pour brouiller la lecture de ces mots ? Un blizzard suffisamment puissant pourrait-il rendre cette enseigne indéchiffrable ?

Le raclement de la pelle provenait du milieu du passage où l’autre adjoint de Cooke déblayait un espace de la taille d’une petite chambre. À grandes pelletées, il construisait un banc de neige contre le mur du magasin d’alcools. L’éclairage rasant de la lanterne posée à même le sol créait l’étrange impression que l’homme avait découvert quelque chose de luminescent sous les premières couches de neige.

— Ça suffit, Clarence, lança le shérif Cooke.

Suivi des garçons, il descendit jusqu’au terrain dégagé.

— Par ici.

Il leur fit signe de s’arrêter devant le banc de neige.

— Ça sera parfait.

Wesley jeta un coup d’œil au fond du passage. Il lui sembla qu’on y avait garé une voiture pour bloquer l’issue. Était-ce la leur ? Il se retourna pour regarder du côté d’où ils étaient venus. C’était tout aussi loin maintenant. Parfois la neige faussait les distances. Avec le vent, même des objets proches paraissaient éloignés. Une bonne épaisseur de neige rendait cent mètres aussi éprouvants à parcourir qu’un kilomètre. S’il se sauvait – non, non, quand il se sauverait –, Wesley se demanda de quel côté il irait, vers la lumière ou vers la voiture ?

— Qui sera le premier ? s’enquit le shérif Cooke, aussi enjoué qu’un maître d’école qui cherche des volontaires dans la classe.

L’homme qui les avait escortés depuis la prison leur faisait face ; de chaque côté du banc, un homme, l’un armé d’un fusil, l’autre d’une pelle.

« Un peloton d’exécution, pensa Wesley. C’est bien ça. Ils vont nous aligner et nous fusiller, et nos corps s’affaisseront un par un dans la neige. » Cette pensée lui procura un calme étrange. Ils n’avaient rien fait qui méritât la mort. Aucun d’entre eux. Ni aujourd’hui à McCoy, ni ailleurs. Ça ne lui enlevait pas la conviction qu’on allait les exécuter, mais c’était plus facile à supporter. Le shérif souhaitait les mettre à mort et en cela il commettait une faute. Ils n’étaient pas complètement innocents, mais, victimes d’une très grande injustice, ils trouveraient la rédemption dans la mort.

— On dirait que c’est à toi, déclara le shérif Cooke en désignant Tommy, pour la simple raison qu’il était le premier de la file et le plus proche de lui.

Tommy, Lester, Frank, Wesley… Wesley les comptait comme il le faisait à l’école du dimanche pour dénombrer combien de ses camarades devaient réciter un verset de la Bible avant que M me McDougall n’appelle son nom.

— Pour quoi faire ? demanda Tommy.

— Pour quoi faire ? Mauvaise question, jeune homme. Maintenant que nous sommes dehors, nous allons passer à l’action. Commence par te déculotter, ça nous avancera. Et enlève pantalon et caleçon les deux !

Que ce fût de froid ou de peur, Wesley se mit à grelotter. Une fois installé, le tremblement risquait de l’envahir tout entier, et il craignit de ne plus pouvoir rien contrôler, ni sa voix, ni sa respiration, ni ses sphincters. Il essaya autre chose. Sans se retenir de claquer des dents, il desserra ses mâchoires. Si son corps voulait trembler, autant le laisser faire. Tant que résonnerait dans son crâne, telle une mitraillette, le claquement de ses dents, il ne perdrait pas tout contrôle.

— Je ne vais tout de même pas retirer mon caleçon ici, protesta Tommy. Avec ce froid !

— C’est pourtant ce que tu vas faire ! Et après on décidera de la suite des opérations.

— Non, monsieur !

— On peut te le tailler, si tu préfères ! Mais je ne te garantis pas qu’on va viser juste, on y voit si peu !

— Qu’allez-vous faire ? demanda Tommy en empoignant sa ceinture.

Wesley entendit le cliquetis de la lourde boucle en métal. Il ignorait totalement ce que le shérif Cooke avait derrière la tête, mais il savait qu’il préférait être fusillé plutôt que de se retrouver devant lui le pantalon baissé.

— J’ai dit le caleçon aussi.

— Nom de Dieu, fit Tommy.

Sa voix s’était mise à trembler.

— Très bien, acquiesça le shérif, comme si l’on venait enfin de lui fournir la bonne réponse. Vous êtes arrivés ici en cherchant où vous pourriez bien fourrer votre braquemart ; eh bien, vous pouvez le fourrer dans ce banc de neige !

— Mon cul !

— Allez. Saute là-dedans. Il n’y a pas d’échappatoire. Si tu n’y vas pas tout seul, M. Rawlins et M. Rozinski vont te donner un coup de main, et leur méthode ne te plaira peut-être pas.

Du coin de l’œil, Wesley vit Tommy tituber, le pantalon baissé jusqu’aux genoux, vers l’amas de neige.

— Allons, dépêchons ! Tes amis vont attraper froid ici, dit le shérif Cooke.

— Merde !

Plutôt que de sauter, Tommy se pencha simplement en avant et se laissa tomber, les bras croisés sur sa poitrine. Au moment où son corps entra en contact avec la neige, il poussa un cri, mi-rire mi-sanglot.

— Tu te relèveras quand je te le dirai, décréta le shérif Cooke.

L’adjoint au fusil se déplaça et, avec son pied, plaqua Tommy au sol.

— C’est bon, Clarence, dit le shérif.

L’homme à la pelle se cala sur ses jambes, souleva sa pelle à la façon d’une batte de base-ball et frappa. Le plat de l’instrument s’abattit sur le postérieur de Tommy et, dans l’air froid, le choc du métal résonna telle une cloche. Comme si la plaque n’avait pas touché la chair, mais du fer. Tommy jappa comme un chien, plus de surprise que de douleur.

Clarence lui assena quatre autres coups et, à chacun d’eux, Wesley vit le corps de Tommy se cambrer et se tordre, hésitant entre s’enfoncer davantage dans la neige ou se redresser pour aller à la rencontre de la pelle.

— Laisse-le, dit le shérif.

Tommy rampa en arrière pour se dégager du banc de neige. Une fois debout, il entreprit fébrilement de se débarrasser de la neige qui lui collait à la peau, insistant sur les morceaux pris dans les poils de son pubis. Il reniflait un peu ; Wesley ne sut s’il pleurait ou si son nez coulait en réaction au froid. « Je ne pleurerai pas, décida-t-il. Ils peuvent me déchiqueter avec leur pelle, je ne pleurerai pas. »

Tommy remonta maladroitement son pantalon ; les doigts engourdis, il n’arrivait pas à boucler sa ceinture.

Le shérif hocha la tête en direction de Lester :

— Au suivant !

Regardant droit devant lui, Lester fit une grande enjambée.

— Je crois que tu as vu comment on procède. Tu nous feras gagner du temps en baissant rapidement ton pantalon.

Son épais pantalon de chasseur, en laine, était retenu par des bretelles qu’il dégagea de ses épaules d’une habile chiquenaude. Sans baisser les yeux, il commença à déboutonner sa braguette.

— Une fessée, une putain de fessée, je n’en ai pas reçu depuis l’âge de six ans, marmonna-t-il.

Dans le passage enneigé, on voyait émerger de la terre noire aux endroits déblayés et là où le vent avait balayé le sol. Néanmoins, le terrain qu’ils foulaient était traître : de la neige tassée ou gelée, des ornières. Aussi, quand Lester s’élança et que ses bottes ne trouvèrent aucun appui, il ne put freiner sa glissade, dérapa dès le premier pas et se retrouva juste sous la pelle brandie par l’adjoint qui lui flanqua un coup sur le visage.

L’homme avait frappé – et comment ! – toutefois Wesley eut l’impression qu’il avait simplement levé sa pelle et que Lester était allé se jeter contre la plaque d’acier.

Lester trébucha, les mains sur le visage, et tomba ; dans sa chute, il se tordit malencontreusement une jambe.

— Bon Dieu ! jura le shérif Cooke.

Et, s’adressant à Rawlins et Rozinski :

— Continuez, finissez-en avec lui.

Rawlins, le fusil dans une main, empoigna Lester par le col de sa chemise et le remit à moitié debout. Lester agitait les pieds, mais en vain ; ses bottes ne faisaient que racler la neige. Clarence Rozinski posa sa pelle pour essayer de lui baisser le pantalon. Une fois le pantalon tassé sur les genoux, tout le monde découvrit que Lester portait une combinaison boutonnée serré du cou à l’entrejambe.

— Mets la main dedans, dit le shérif à l’adjoint, et sors-la-lui.

— Ah non, j’vais pas trifouiller dans son caleçon, déclara Rozinski.

Le shérif Cooke ne le demanda pas à Rawlins.

— Alors fourrez-lui le nez là-dedans, qu’il ait bien froid, dit-il.

Rozinski reprit sa pelle. Puis Rawlins, comme s’il appuyait sur un levier, plaqua le visage de Lester contre le banc de neige. À peine l’eut-il lâché que Rozinski releva sa pelle et lui administra des coups retentissants, plus durs, plus rapides et plus nombreux que ceux qu’avait reçus Tommy, peut-être en raison de l’épaisseur des vêtements que Lester avait encore sur le dos.

Lester ne bougeait pas. Wesley se demanda s’il était encore conscient, si quelque chose n’avait pas sauté dans sa tête quand elle avait heurté la pelle. Rozinski frappait toujours plus fort ; Wesley espérait qu’il saurait contrôler son bras. Si jamais la pelle retombait de biais et si le tranchant rencontrait la chair de Lester, le résultat serait semblable à celui d’un coup de hache.

— Ça ira comme ça ! dit le shérif.

Comme Tommy, Lester rampa en arrière pour s’extraire du tas de neige et continua à ramper jusqu’à ce qu’il fût revenu parmi ses camarades.

De près, Wesley distingua sur la neige des gouttes noires qui coulaient du nez de Lester. Les traces conduisaient jusqu’au banc de neige ; oui, une traînée de sang ponctuait son parcours. Wesley se souvint de la tache de sang de Beverly Tuttle sur le sol du café Buffalo. Sang pour sang. Était-ce dans la Bible ? Non, c’était œil pour œil… Sang pour sang. Où avait-il entendu ça auparavant ? Il n’arrivait pas à trouver, pourtant il lui semblait n’avoir entendu que ça toute sa vie, une sentence aussi vieille qu’un verset de la Bible. Ou peut-être cette phrase n’était-elle jamais parvenue à ses oreilles ? Peut-être l’avait-il aspirée avec l’air du Montana, aussi naturellement que l’odeur de la sauge ou la caresse du vent.

Lester était encore à quatre pattes lorsqu’il toussa à deux reprises et vomit. Tout son corps était secoué de soubresauts.

Wesley détourna les yeux jusqu’à ce qu’il eût la certitude que Lester avait fini. Quand il regarda à nouveau, il aperçut, telle la fumée s’élevant d’un feu de camp à peine éteint, de la vapeur au-dessus d’une flaque nauséabonde.

Le shérif Cooke se couvrit le nez avec sa moufle.

— Pouah ! Jette un peu de neige là-dessus, Clarence.

Clarence balança deux pelletées de neige sur le vomi de Lester et les tassa avec le dos de l’outil.

À peine debout, Lester chancela à nouveau, s’efforçant de redresser son corps meurtri et de récupérer ses bretelles emmêlées dans son dos. Il tenait la tête penchée en arrière pour empêcher son nez de saigner.

Wesley sentit un frôlement sur sa jambe ; sans lever les yeux, il avait compris : Frank s’interposait entre le shérif et son jeune frère.

Le shérif joignit ses mains enveloppées de moufles et exhala un long souffle vaporeux comme la fumée d’un cigare.

— Les gars, quand vous raconterez à votre père ce qui s’est passé à McCoy, faites bien attention à lui dire toute la vérité. Rien que la vérité. Il a déjà entendu ma version des faits, alors vous avez intérêt à lui donner la même. N’ajoutez pas de mensonges à vos embrouilles !

Wesley se rendit compte que d’avoir respiré par saccades, il était essoufflé sans avoir bougé de sa place. D’une façon ou d’une autre, le shérif Cooke savait – ou avait découvert – que leur père était shérif, représentant de l’ordre lui aussi. Cooke allait les laisser partir. Wesley inspira profondément, remplissant ses poumons d’un air si froid qu’il crut se craqueler de l’intérieur.

— Si vous étiez mes fils, leur dit le shérif Cooke, je vous donnerais quelques conseils sur la façon de choisir vos amis. Regardez dans quel pétrin ces deux pignoufs vous ont mis !

Ils rebroussèrent chemin, à nouveau en file indienne. Lester gardait la tête en arrière et les mains sur son nez. Mais Tommy, lui, s’était retourné vers Frank et Wesley. Il se frottait les bras en tremblant ; son visage blême de froid, de colère et de honte luisait dans la nuit. Entre deux claquements de dents, il lança aux frères Hayden :

— Sacrés petits veinards !

 

Ils franchirent les dernières collines qui les séparaient de Bentrock. Il leur restait bien dix kilomètres avant d’arriver, mais de petites lueurs disséminées dans la vallée leur signalaient déjà que la ville était proche. Toutefois, à cette heure-là du petit matin, dans l’obscurité qui précède l’aube, ce n’étaient pas les lumières de la ville qui retinrent leur attention, mais le feu qui flambait de ce côté-ci du pont de la rivière Knife, dernier rempart entre Bentrock et la nature sauvage qui l’environnait.

— C’est quoi, bordel ? demanda Wesley du siège avant.

Tommy se pencha en avant :

— C’est quoi, quoi ?

Wesley pointa le doigt.

— Regardez !

— C’est un feu, fit Tommy. C’est bien un feu ?

Lester, resté silencieux depuis leur départ de McCoy, pour la bonne raison qu’il avait dormi, fut réveillé par ces mots.

— Un feu, où ça ?

Sa voix était congestionnée et nasale à cause de la gaze qu’on lui avait mise dans les narines, traitement administré par l’adjoint Rawlins à leur retour dans le bureau du shérif.

— Bon sang, dit Wesley, qu’est-ce qui brûle ?

— Ne vous en faites pas, répondit Frank, je sais ce que c’est.

— Tu vois quelque chose ? demanda Tommy.

— C’est papa !

Les yeux rivés sur le feu, ils attendirent ; les flammes grandissaient, leur éclat se faisait plus vif, marquant leur progression dans la nuit.

En approchant suffisamment, ils reconnurent, comme Frank l’avait prédit, le shérif Hayden et son adjoint Len McAuley. Ils avaient garé leurs voitures près du pont, à cheval sur la route afin d’éviter l’enlisement dans la neige profonde et la chute dans le fossé. Ils avaient allumé un feu, une flambée de broussailles et de petit bois.

Frank s’arrêta derrière la voiture de son père comme s’il était naturel de se garer sur ce tronçon d’autoroute vide et enneigé, qu’aucun véhicule n’avait emprunté depuis des heures.

Avant que Frank n’eût coupé le moteur, Wesley vit, dans la lueur de leurs phares, son père rendre à Len une flasque en argent que ce dernier glissa dans la poche de sa grosse veste de laine à carreaux.

Le shérif Hayden, imposant dans sa canadienne en peau de bison, se dirigea vers la Ford et se baissa pour regarder à l’intérieur. Il avait les mains dans les poches, et Wesley se doutait que ce n’était pas seulement à cause du froid. Son père cachait souvent ses mains dans ses poches quand il était sur le point d’exploser et qu’elles le démangeaient.

Frank sortit de la voiture avant que son père n’en fasse le tour.

— Tu crois que sans le feu on ne vous aurait pas vus ?

Le shérif Hayden secoua vigoureusement la tête :

— Je te conseille d’adopter un autre ton ! Oui, oui, jeune homme. D’autant que Len et moi avons passé la moitié de la nuit à nous inquiéter, en nous gelant les miches. Oui. Tu ferais mieux de parler autrement.

— Bon sang, je m’attendais presque à vous voir venir à notre rencontre ! Chaque fois que j’apercevais des phares, je me demandais si ce n’étaient pas les vôtres.

— On y a pensé ! Crois-moi, on en a parlé, reprit le shérif Hayden.

Et, s’adressant à Wesley et aux autres, restés dans la voiture :

— Ça va là-dedans ?

— Lester a peut-être le nez cassé, répondit Wesley. Il est drôlement enflé.

— Sors de là, Lester. Que Len puisse t’examiner.

Au moment où Tommy, précédant Lester, s’extrayait de la Ford, M. Hayden s’écria :

— Thomas Salter ! Si je n’avais pas su que tu étais avec eux, je l’aurais parié.

— Quand as-tu parlé avec le shérif Cooke ? demanda Frank à son père.

— La première fois hier après-midi, vers cinq heures et demie.

— Il neige encore plus là-bas, fit Wesley en descendant de voiture.

Son père et son frère le regardèrent sans rien dire.

Avec douceur, Len accompagna Lester près du feu et plia sa grande carcasse pour lui inspecter le nez.

— Dis-moi si je te fais mal.

Après un examen attentif, il lança au shérif Hayden :

— Je ne sais pas, il est peut-être cassé.

— Qui avait le pistolet ? demanda M. Hayden aux garçons.

— Tommy, répondit Lester d’une voix forte, alors que Frank et Wesley se taisaient.

M. Hayden hocha la tête d’un air entendu.

— Où est-il maintenant ?

— Cooke a confisqué toutes nos armes. Les carabines. Les fusils. Tout, répliqua Frank.

— Il n’a pas parlé de vous les rendre ?

— On ne s’en est pas aperçu tout de suite. Ils avaient chargé toutes nos affaires, et on roulait déjà depuis un bon moment quand on a pensé à regarder.

Len et Lester revinrent à la voiture.

— C’est trop fort, déclara Len. Garder les armes !

Le shérif Hayden haussa les épaules :

— Sa juridiction.

— Le pistolet, passe encore… dit Frank.

— C’est ce qui vous a mis dans le pétrin. Plus que tout. Brandir une arme à tort et à travers. Quelle crétinerie ! C’était stupide et irrespectueux.

— Tout ça à cause de cette Indienne.

La voix de Tommy résonna dans la nuit calme.

Il dut percevoir quelque chose dans le regard du shérif Hayden – une lueur dans le reflet des flammes – et se tut.

— Len, tu veux bien reconduire Lester et Tommy ?

— Je réveille leurs parents ?

— Ça vaut peut-être mieux. Si c’est toi qui leur racontes l’histoire, ça va couper court aux rumeurs.

— Il faudrait pas un docteur pour Lester ?

Le shérif contempla un instant le visage tuméfié et blême du garçon.

— Ses parents décideront.

En regardant Len conduire Tommy et Lester vers sa voiture, Wesley mesura à nouveau le fossé qui le séparait de ses deux amis – les amis de son frère –, sentiment qu’il avait déjà éprouvé en quittant la prison de McCoy ; il était le fils de son père, privilège qui le protégeait contre les inévitables coups du sort.

Son père se rapprocha du feu, sortit les mains de ses poches et les réchauffa au-dessus de la flamme.

— Vous aussi, vous avez hâte de retrouver vos lits, je suppose.

— Ce n’était pas nous, papa, dit Frank. Ce n’est pas nous qui avons commencé les hostilités.

Son père cracha dans le feu.

— Je m’en fous. Vous êtes des Hayden. Y aurait eu que ces deux-là pour fiche la pagaille chez les autres, c’est une chose. Mais vous étiez là. Et votre nom vous suit ; il vous suivra partout. Vous ne pouvez l’enfiler et l’enlever comme une paire de bottes. Tu es un Hayden. Que ça te plaise ou non. Et tu ferais sacrément bien d’y réfléchir. Car, apparemment, ça ne t’est pas encore monté au cerveau.

Tandis que son père parlait, Wesley s’éloigna du feu et regarda la route dans la direction d’où ils venaient. Il s’étonnait toujours, en regardant les champs enneigés par une nuit sans lune comme celle-ci, que, dans l’obscurité, la blancheur de la neige ne dure pas. Il lui semblait que sa pâle lueur devrait briller sur des kilomètres, éclairant le chemin qu’ils avaient emprunté cette nuit-là.

Pour l’heure, Frank se disputait avec leur père :

— Et qu’aurait-on dû faire, nom de Dieu ? Dis-le-nous !

— Si tu ne le sais pas, ça ne servirait à rien de te l’expliquer. Allez, en voiture. Direction la maison. Je vous suis.

Il fallut s’y reprendre plusieurs fois pour faire démarrer la Ford. Pendant qu’ils actionnaient la manivelle, leur père dispersa les cendres et y jeta de la neige.

Bientôt, ils mirent de nouveau le cap à l’ouest. Maintenant que le feu était éteint, Wesley pouvait voir plus loin. Ici et là, on distinguait une lumière dans une ferme ou un ranch. C’était le point du jour ; les activités reprenaient.

— Je me demande combien de temps il va nous bassiner avec cette histoire, dit Frank.

Wesley ne répondit pas. Il avait l’impression de tomber malade. Il était si fatigué. Sa gorge était sèche et râpeuse, et pas uniquement à cause de la fumée qu’il venait de respirer. Sa mâchoire le faisait souffrir, comme si le froid s’était infiltré jusque dans ses articulations. Il avait la tête lourde, pleine et chaude. Retirant son gant, il pressa le dos de sa main sur son front. Impossible de savoir s’il avait de la fièvre. Sa mère ne disait-elle pas que ce n’était pas la bonne méthode, puisque la main est plus fraîche que le front ? S’il lui avouait qu’il ne se sentait pas bien, elle le prendrait par les épaules et poserait ses lèvres douces et chaudes sur son arcade sourcilière. C’était le test qu’elle avait toujours pratiqué depuis qu’il était petit pour déterminer s’il avait de la fièvre. Wesley décida de ne rien lui dire.

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