La Brûlure suivi de Marie-Salope

Gisèle Bienne · Chapitre 10 sur 18

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La Brûlure suivi de Marie-Salope

L’escalier

 

C ’EST FAIT. Ni poutre, ni pilier, ni poteau, rien. C’est fait, c’est défait, c’est fini. Le sol a été nivelé, lisse comme un savon. Les marronniers, le rose et le blanc, ces faux jumeaux, trop brûlés, ont été abattus. Même les arbres… Elle serre les mâchoires quand elle pense aux arbres. Les engins ont travaillé à plein régime pendant plusieurs jours. Bruits, secousses, ébranlements.

Son père lui téléphone, parle à voix basse. Il n’est pas resté quand ils ont démoli le portail, n’a pas pu… l’entrée, le porche, les restes du colombier.

— Une semaine. Ça a duré presque une semaine…

— Et maman ?

— Elle n’y va pas, elle n’y était pas. Elle dort mal, son appétit n’est pas fameux. Et elle ne veut toujours pas prendre de médicaments.

— Là, en ce moment, elle se repose dans la chambre. Je n’arrive pas à la convaincre que des médicaments l’aideraient.

— Elle a déjà un traitement pour son cœur, je suppose.

— Oui.

Va-t-il ou non faire reconstruire ? Ses plans sont-ils en suspens ? Elle garde ses questions pour elle.

Il essaie de plaisanter :

— On n’a pas trouvé de trésor sous la maison.

— Dommage…

La conversation n’a pas duré plus de cinq minutes, sa mère n’en aura rien su.

Le torchis des murs est retourné à la terre. Qu’est-ce que ça devient, l’énergie d’un lieu ? Cendres, poudre… “Toutes les voix crient ensemble… Les animaux et les pierres… C’est le muet qui a la plus belle parole.” La maison est un escalier qui déroule ses marches, sans cesse. Elle les monte, voudrait arriver à une chambre qui lui serait à la fois familière et inconnue. Elle monte des marches, ne les descend jamais. Elle a besoin de silence, le silence lui tient lieu de sommeil, elle dort peu. Elle attend, comme une chienne. Elle a mal à la gorge comme si, se taisant, elle avait trop parlé. Ça parle sous son crâne, c’est fatigant.

Elle se perd dans la ville et près de chez elle. Elle introduit la clé de son immeuble dans la serrure d’un immeuble voisin. Elle égare ses clés, son carnet d’adresses, ne reconnaît pas immédiatement les gens. Elle vide ses tiroirs, vide ses poches, fouille dans la corbeille à papiers. Les objets lui échappent, se rebiffent.

Quand son père l’appelle, que sa voix chevrote à l’autre bout de la ligne jusqu’à en être inaudible ou qu’elle se casse, elle sait que tout est vrai.

Dans les forêts, le vert des feuillages l’apaise. La mousse, le lierre, le chant des oiseaux, les trilles de l’alouette, l’ombre des arbres, les petites touches de soleil la calment. Et la nuit la surprend. Les jours s’écoulent, heures, minutes, secondes. Elle découvre le temps des secondes. “Je tourne dans la cage des méridiens comme un écureuil dans la sienne.” Elle n’est pas d’un pays, elle n’est pas d’une région, sa mère n’en était pas non plus. Elle est d’une maison, et d’un jardin. Rien de la maison sans frontière, rien de la maison-labyrinthe, rien des maisons dans la maison, rien de son jardin extraordinaire ne subsiste. Les chambres, les petites chambres vides des anciens domestiques, oui tout en haut, côté cour, celle qu’elle a habitée, dont elle pensait un jour éclaircir le mystère, elle les adorait. Elle était folle, elle aimait trop. En bas dans la maison un placard leur était défendu, elle ne l’ouvrait pas. Elle ne saura donc jamais ce qu’il a pu contenir. La maison avait droit à ses secrets. “Le droit au secret, il faut respecter cela.” Elle ne regarde aucune photographie. Elle se retrouve là-bas, paupières closes. Images mobiles. Elle a habité une folie, un décor usé, retapé, avec, en arrière-plan, des coulisses tortueuses, attirantes.

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