La Brûlure suivi de Marie-Salope
Maison bleue, maison rose
L E LONG du canal, entre l’autoroute et la rivière, se succèdent d ’ étroits jardins, légumes et fleurs, lupins, pavots, roses et glaïeuls, cabanons, chaises et tables pliantes… On vient pique-niquer là le dimanche ou cueillir trois roses et une salade en fin de journée. Elle a aimé les vergers, et le tabac brun qu’ on roulait entre les doigts en scrutant le ciel, les joueurs de cartes, les gares. Et elle aime les chansons, les mots galvaudés, l’arôme du café pris au bar. Ils écoutaient des chanteurs à la radio, ne rataient pas leur première à l’Olympia. Barbara, Ferré, Brel, Bécaud, Béart, Françoise Hardy… Le petit frère guitariste, son avant-dernier frère, chantait en faisant le pain. Ses mains souples pétrissaient la pâte quand ils dormaient tous. Gilbert Bécaud… Tu as volé l’orange… Le petit frère chantait devant la glace, battant des paupières, les mains tendues vers son idole. Non, il n’avait pas volé l’orange, non, non, ce n’était pas lui. Lui il courait dans la montagne, il sautait par-dessus les torrents, il parlait aux étoiles. Les gens se trompent, ils se trompent sur nos intentions, ils voient le noir là où se trouve le bleu. De minuit jusqu’au début de la matinée, en travaillant au fournil, des idées venaient au frère guitariste qu’il notait dans un carnet. France-Inter. Il était relié au monde des travailleurs de nuit que soutient la voix des ondes. En fin d’après-midi, il grattait la guitare qu’il s’était achetée avec ses premiers billets, taquinait la rime, demandait conseil à sa sœur, la numéro trois. Dès qu’il avait réuni assez d’argent, il offrait une permanente ou une eau de toilette à leur mère. “Il a bon cœur”, elle
disait. Sa sœur chantait Nougaro avec lui : Ah, tu verras, tu verras…
Tout recommencera . Ils y croyaient follement, ils avaient quinze et dix-neuf ans. Tout ce qu’ils verraient… Puis ils entamaient Les bonbons de Brel. Ils riaient, les yeux humides.
Ils aimaient La maison bleue de Maxime Leforestier. Ils se la représentaient au pied d’une des collines de San Francisco, pleine d’amis qui poussent la porte sans clé, passent à l’improviste, pleine de rires et de grands lits. Ils se la représentaient à la nuit tombée, pleine de musique, dans le brouillard de San Francisco. Leur maison à eux était rose, était jaune, était douce, était d’une juste symétrie, n’était pas solide, avait été ravalée, comme le sera plus tard la maison bleue. Où sont ses frères, ses sœurs ? À quoi pense sa mère ?
New York, Paris, Chicago, Londres, Prague, Berlin, Moscou, et San Francisco qui n’est pas si grande, mais la baie, les ponts, l’ océan… Jamais plus la campagne, jamais plus un village, une maison où l’on entre de plain-pied, des placards, une haute horloge, des bahuts en chêne. Tout cela figure dans le livre du passé ou chez “les autres”. Jamais plus l’ordre des saisons. Elle n’en veut plus, du tout. À la place, un coin de ciel, des toits mansardés, l’ardoise des toits, le paysage des toits, les nuages, des oiseaux, les immeubles, le quadrillage des rues, les maisons des villes, les maisons à étages, à balcons, à terrasses, les immeubles, les tours, lumières dans la nuit, bistrots, soleil et lune dans le ciel de la ville. Un pied-à-terre à Paris, des activités à Paris. Cependant jamais elle ne se sentira proche de cette poignée de Parisiens, gens de “haute culture”, qui considèrent les habitants de la “campagne” ou de la “province” comme de légers demeurés et les laissent souvent de côté – eux et leurs livres. Un écrivain célèbre était venu un samedi après-midi parler de son roman dans une librairie de Reims. Les libraires s’étaient partagé la lecture de ses ouvrages et le public s’était montré attentif. Elle se trouvait dans le train qui ramenait le célèbre écrivain à Paris. À la personne qui l’accompagnait mais n’avait pas assisté à la rencontre il a dit : “Comment ça s’est passé ? Tous des nuls…” Elle, qui avait entendu les paroles de l’écrivain assis derrière son siège, avait été plus triste que fâchée. Se retournant vers lui, elle l’avait interrogé : “Vraiment, monsieur ?”
Leur mère voit le sud à la place du nord, voit la mer à la place de la plaine, voit un petit appartement à la place d’une maison, quelque chose de léger, une chaise longue sur une terrasse. Son envie de tout plaquer est-elle une réaction au malheur qui vient de la toucher ? Leur mère est superstitieuse, ils ne doivent pas l’oublier. Le malheur, quoi qu’on nous objecte, a ce pouvoir de rendre superstitieux.
Il pleut enfin. Elle marche sous la pluie. Les arbres, toute la verdure aspire la pluie. Des flaques se creusent dans les chemins. Des libellules volettent autour des mares dans les bois. Les limaces sont de sortie. Imperméable et bottes rouges, elle marche en lisière des champs. Il pleut, elle accueille la pluie.
Elle prend le train pour Paris. Les quais de la Seine, les bouquinistes – elle achète quelques livres anciens, des cartes postales, petites reliques – le passage de Choiseul, Louis-Ferdinand Céline y a grandi, celui des Panoramas qu’aimaient les surréalistes… Elle entre dans un cinéma. Chaque jour, un film. La nuit des forains de Bergman, magnifique, elle le voit deux fois. Elle passe la nuit dans un hôtel non loin de la gare de l’Est, du côté de République, lit dans sa chambre, calée dans ses oreillers, des romans japonais. Elle descend prendre un café dans un bar, y continue sa lecture à une table au fond de la salle, côté rue. Des solitaires y sirotent une boisson. Elle retrouve son lit au petit matin, l’heure à laquelle une de ses amies romancières se couche, boulevard de Rochechouart. Cette femme a toujours travaillé de nuit, comme le petit frère guitariste. Elle a été infirmière et chauffeur de taxi.
Elle a laissé entendre à son père qu’elle avait un ami. Elle en a eu un, après son divorce. Les premiers mois de son mariage ont été parfaits, puis son mari a jugé qu’elle s’ épuisait en se tenant tard à sa machine à écrire, qu’elle n’était plus assez présente et tombait souvent malade, grippes à répétition, fièvre. “Non, je vais bien. Je me porte mieux si je peux veiller quelques heures. À quel moment j’ écrirais quand je travaille toute la journée ? – Il est minuit passé. Tu ne pourras pas te lever. Viens dormir. ” Il avait l’impression qu’elle le trompait avec sa machine à écrire. “Viens dormir. – Je finis ma page…” Elle en commençait une autre. Le crépitement des touches de la machine, c’était son horloge. Un jour, une nuit, on lui dit qu’écrire c’est du luxe. Dérapage… “Et dormir alors ? elle répond, c’est du super-luxe.” Elle avale une gorgée de rhum pour se calmer, puis allume une cigarette, ouvre quelques livres, en relit les premiers paragraphes, écoute en sourdine un air de Django Reinhardt, Nuages. Ça swingue. Django joue de la guitare avec sa main mutilée, sa main abîmée dans l’incendie de sa roulotte, peaufine des accords inouïs. Elle retrouve son mari vers trois heures du matin, il fait froid dans la chambre. Elle l’embrasse dans le cou. Leur brouille s’efface. Le lendemain, elle part au travail après avoir bu un bol de café noir. Ils se sont écrit presque chaque jour pendant trois années avant de vivre ensemble. Elle aurait accepté, aimé qu’il dérobe à la nuit quelques heures pour s’adonner à une activité de son choix. Ils étaient très jeunes, marqués par leurs années de taule.
Elle rêve au Japon, la région de Kyoto. Elle va économiser pour le Japon.
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