La Brûlure suivi de Marie-Salope
Marie-Salope
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
M.-S.
roman
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Vivre est assez bouleversant quoi que
médisent nos sceptiques.
GEORGES PERROS
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L E MONDE à l’envers ! C’est le monde à l’envers ! Jusqu’à l ’ abrutissement, elle se répète : C ’ est le monde à l ’ envers… Ce n ’ est pas possible. Ils acceptent. Je n ’ accepterai pas. Jusqu ’ à l’abrutissement, jusqu’à l’épuisement. L’ envers du décor, nous vivons dans l’envers du décor. Pour qui existe-t-il, le décor ? Pour qui ? Je suis jeune, jeune, jeune… Ô, la jeunesse.
Elle se retourne dans son lit. Elle dort dans la très ancienne chambre de bonne, son pigeonnier.
Fermez-la, fermez-la, tous ! Tous sauf lui, lui qui n’est pas d’ici. Mais on parlera de lui tout à l’heure, voulez-vous ? En attendant, on parlera d’ eux et de moi. On croira tout changer en le racontant, et on ne changera rien, jamais. On ne changera rien. Voilà qui est vrai. Ils ne savent pas pour quoi ils vivent. Ils nous apprennent à ne pas savoir pour quoi nous vivons. Et qui a jamais su ? Puérile question, enfantine ! Enfantine. Quel joli mot. Joli, joli, joli. Non à l’enfance, non à l’interrogation, non à tout.
Ils sont grands. Elle grandit et se retourne dans son lit. Le carreau de la fenêtre est cassé. Le vent soulève et gonfle le rideau, souffle dans la chambre. C’est le soir, dix heures et demie. Elle est montée se coucher de bonne heure, elle n’en pouvait plus. Elle pense que, bientôt, elle s’endormira elle aussi. Elle se réveillera à soixante-dix ans pour quitter la vie. La belle vie. Elle dira : Comme c’est dommage ! Je ne veux pas partir, il n’y a aucune raison à mon départ. La vie n’ était pas si mal. Elle fut trop courte. Elle m’a filé entre les doigts, et maintenant je cours après. Je cours. Je m’essouffle, je vais tomber. La vie, je veux bien la revivre telle qu’elle a été, telle…
Mais elle ne sait pas, ne peut pas savoir. Voici un an qu’elle a une chambre à elle au grenier. Une chambre pour l’été ; un trésor qu’elle a réussi à leur extorquer et qu’on ne lui conteste plus. Les autres dorment en bas. Elle les a quittés pour une mansarde oubliée, à l’issue d’une partie serrée.
— Tu n’iras pas là-haut.
— Qu’ est-ce que ça peut vous faire que j’y aille ? Je ne dérangerai personne, là-haut.
— La chambre est sale.
— Pas pour moi.
— Toi, évidemment… Mais je te dis qu’elle est sale. Les souris ont fait leurs nids dans le matelas. La porte ferme mal.
— Je nettoierai, je réparerai.
— Toi, tu dormirais sur le fumier.
— J’ai pas dit ça. Je voudrais ma chambre.
— Les Allemands pendant la guerre, ils y ont…
— Pendant la guerre…
— Oui, on le sait que t’ étais pas née, dit la mère. Les Allemands pendant la guerre y ont fait un de ces chantiers… Ils ont même brûlé un morceau du plancher. Personne n’y a couché depuis. Si… Un autre Allemand, Manfred. Tu te souviens de Manfred, le prisonnier qu’ on avait ?
— Je ne me souviens pas.
— T’étais trop petite. Quand il est parti, tu n’avais que quelques mois. Ta sœur doit se souvenir. C’était un fils à papa de vingt ans. Il recevait des colis de sa tante d’ Amérique. On s’en est mis plein le lampion, tant pis pour lui. Il n’avait qu’à apprendre à partager, ce fils unique. Ton père vous a déjà raconté tout ça.
— Et il en est encore fier. Lui aussi est un fils unique.
— Ne recommence pas !
— Manfred… un joli nom… Il était beau ?
— Tu ne sais pas de quoi tu parles, on était au lendemain de la guerre. Manfred y a couché longtemps, là-haut. Avec le fichu caractère qu’il avait, et le poil dans la main qu’il avait, il a été le dernier des prisonniers à quitter le pays. Et le Polonais y a dormi aussi, Anton. Lui, il était toujours prêt à nous aider, mais il n’aimait pas beaucoup se laver. Tu me diras que c’était mieux que Manfred qui se lavait les pieds sur l’évier avant de se mettre à table. Tu l’as connu, Anton. Tu le connais ?
— Oui. Et je connais sa femme. Ils sont vieux, et gentils.
Elle se souvenait. Olga et Anton. Leurs sourires, leurs yeux en amande, rieurs, bleu myosotis. Leur peau tannée par le grand air, leurs pommettes hautes, fraîches. Leur maison dans la ruelle, avec la cour, le jardin… L ’armoire, au fond de la première pièce, qui lui paraissait immense et contenait des figues, des noix et des gâteaux.
— Gentils ?
— Généreux.
— Tu ne les connais pas vraiment. Olga, elle rôde partout et fourre son nez dans ce qui ne la regarde pas. Chaque fois que j’accouchais, elle venait m’aider.
— Tout le monde la réclame.
— Maintenant qu’on ne trouve plus personne, peut-être. Quand elle venait, il fallait que je fasse attention à ce que j’avais de précieux à la maison. Elle avait la main experte. Ils l’ont payée avec quoi, leur maison ?
La fille ne répond pas. Elle pense : avec leur sueur, avec leur bon cœur, avec leur modestie, avec leurs vies de fourmi.
Elle regarde sa mère et dit :
— Avec leurs vies de fourmi.
— Tu as de ces expressions !
— Ils avaient bien le droit d’avoir une maison à eux. Depuis le temps qu’ils habitent ici, qu’ils aident les gens…
La mère se fâche :
— Tu défends toujours tout le monde, sauf nous.
— Et vous, vous critiquez toujours tout le monde, sauf vous.
La gifle est partie. Elle atterrit sur la joue de la gamine qui grandit ; elle est rouge tout à coup, les cheveux en bataille et le regard sombre. Elle rit jaune. Elle recule de quelques pas, s’adosse au buffet, puis elle regarde sa mère en face sans rien dire.
— Ne me regarde pas comme ça, petite effrontée.
Le regard étonné est direct.
— Baisse les yeux !
Ça cogne et chante dans la tête de la fille. “Arrête, mais arrête ! Laisse-moi, à la fin !”
La sœur aînée, la grande, la Grosse – quand ils l’appellent la Grosse, c’est pour la taquiner – sourit en épluchant les pommes de terre. Elle regarde par en dessous sa sœur qui pince les lèvres, elle regarde Marie-Salope perdre la face.
On l’appelle Marie-Salope pour rire, naturellement, mais aussi parce qu’elle se salit facilement, parce que leur propreté ne la fascine pas. Elle ne respecte pas leur propreté, elle joue avec tout ce qui lui tombe sous la main. Elle ne peut s’empêcher de jouer, avec les choses, avec les mots, de jouer, de se salir. Rapide comme l’éclair, elle se faufile partout et ramasse, paraît-il, quantité de taches. Elle est un aimant qui attire les taches.
— Tu n’y dormiras pas, tu resteras en bas, avec nous. Rappelle-toi, l’année dernière, notre cousin de Paris est passé avec son commis, un Nord-Africain qui ne voulait pas dormir dans la grange, il réclamait un lit comme tout le monde. Alors, on lui a proposé de dormir là-haut, mais il rouspétait. Il n’avait qu’à se payer une chambre à l’hôtel, s’il n’ était pas content.
Elle se retourne dans son lit, ne trouve pas le sommeil. De plus en plus souvent une cloison opaque se forme entre elle et le sommeil. Elle n’a pas éteint la lumière. Elle voudrait s’endormir avec la lumière sur une page de livre froissée.
Elle attend que les bruits se soient tus, que le calme enveloppe la maison et que le sommeil des autres l’apaise. Il lui faut la solitude de la nuit pour mieux penser à cet homme qui est arrivé il y a un an au village. Il est vétérinaire. On l’appelle l’aide vétérinaire parce qu’il assiste seulement le vétérinaire installé ici depuis longtemps. On l’appelle aussi M. Hervé. Hervé, est-ce son prénom ? Son nom ? On se moque parfois de lui parce qu’il a l’air timide, maladroit, parce qu’il est un peu voûté et qu’il n’ est pas beau. On dit qu’il courbe la tête en marchant, rase les murs comme les chauves-souris et ne parle pas aux gens, c’est à peine s’il leur dit bonjour. On va jusqu’à prétendre qu’il boit. On raconte tant de choses qu’elle ne croit pas. Il salue Marie-Salope d’un geste de la main et ne cherche pas à l’éviter. Il lui explique même ses mathématiques. C’est un lecteur de romans policiers. Il roule dans une vieille 2 CV.
Elle pense à lui parce qu’il est bon. La bonté au village n’est pas chose courante.
— La vie est rude, ma fille. Pas de cadeau ! On ne m’ en a jamais fait, à moi, des cadeaux. Tu chiales ? Garde tes larmes pour plus tard, t’en verras d’autres !
Elle pense à lui parce qu’elle le trouve presque beau. Il a trente-neuf ans.
Le bruit court qu’il est divorcé. Il vit seul dans une chambre qu’une vieille demoiselle lui loue, une bigote de soixante-dix-huit ans qui converse avec Jésus et n’a pas les yeux dans sa poche.
M. Hervé s’arrange pour passer inaperçu, une ombre. Il loge en face de chez elle, et elle reconnaît à coup sûr le bruit de sa 2 CV. Elle en a retenu les numéros. Aucune autre 2 CV ne pourrait ressembler à la sienne. Les gens ne comprennent pas pourquoi il n’habite pas un petit appartement ou un studio.
Elle s’agite dans son lit. Parler… parler à quelqu’un… Ne plus monologuer. Parler enfin… Échanger de vraies paroles, un sourire fragile, puis soutenu.
Elle n’a pas encore éteint la lumière, il y a trop de nuit autour d’elle quand la lampe n’éclaire pas la page d’un livre.
En bas, ils dorment tous, ils sont fatigués. Les chats amoureux se poursuivent dans la cour, pleins de ruse et d’ardeur. Les loirs et les souris au grenier sont sortis de leurs trous et de leurs galeries, ils sont en vadrouille. Marie-Salope les entend. Elle n’a pas peur, elle s’est habituée à ces petits compagnons de nuit. Frôlements, glissements. En automne, les loirs sont plus bruyants. Ils roulent des pommes et des noix sur le plancher et les amassent au fond d’une botte ou d’un brodequin. Ils se déchaînent follement.
Sous le ciel bleu de sa chambre, elle écoute les bruits des bêtes.
Demain sera comme aujourd’hui…
Ses parents lui ont déclaré la guerre. Elle ne sait pas pourquoi ils lui ont déclaré la guerre, et ils ont le toupet de dire que c’est elle qui leur fait la tête. Bah… Il faut bien que ce soit quelqu’un.
On dit que l’aide vétérinaire a un passé louche, qu’il est arrivé démuni au village et qu’il aurait des dettes.
— Mes bagages suivent.
Mensonge. Ses bagages ne sont jamais arrivés.
Quant à la 2 CV, elle ne lui appartient pas, c’ est son employeur qui la lui prête. Il ne possède rien. Certains vont jusqu’à supposer qu’il est venu se planquer ici, parce que c’est complètement perdu, ici. Un trou. Un homme qui a fait des études, qui a un bon métier dans les mains ne se promène pas tout nu dans la vie. Normalement, son standing l’accompagne. Son standing parle pour lui et rassure les curieux et les inquiets. Normalement…
— Tu comprends ?
— Non.
— La norme, ma fille.
— C’est quoi ?
— C’est quand je te parle. C’est ce qu’ on se transmet de génération en génération. C’est quand…
— Quand tu cries ?
— J’en connais une qui ne va pas tarder à se ramasser quelque chose.
Monsieur Hervé, vous vivez seul. Étrange ? Je ne trouve pas que ça le soit, mais l’amitié, qu’est-ce que vous en faites ? Ça ne vous manquerait pas ? Moi, j’avoue que ça me manque et il faut me croire, monsieur, je ne suis pas une petite fille. Les gens ne me prennent pas au sérieux. C’est grotesque…
Elle s’assied dans son lit, puis se lève, s’habille et se voit dans la glace. Est-ce que ses cheveux ont grandi ? Un peu de patience, les cheveux ne grandissent que d’un centimètre par mois.
Elle descend dans l’ obscurité les escaliers qui n’en finissent pas de craquer. Et la porte qui grince…
Dans la cour, elle tend l’ oreille. Elle ne passera pas par le porche, ils pourraient entendre le portillon de la rue. Elle va faire le grand tour par le clos.
Le passage se rétrécit auprès de l’étable, elle marche dans la boue mêlée au purin. La voici dans l’herbe du clos. C’est bon, cette fraîcheur. Elle passe sous les marronniers, puis le long des poiriers, et ouvre la barrière en bois. Elle hésite et, sur le trottoir, observe la maison d’ en face. Au premier étage, de la lumière filtre à travers la fente des volets. Il est là, chaque soir.
Pourquoi n’irais-je pas lui parler ? Je lui demanderais seulement de m’aider en maths. On pourrait, comme ça, lier plus ample connaissance. La porte du bas sera peut-être fermée. Il me semble pourtant n’avoir jamais vu M. Hervé la fermer à clé. Si j’y frappe, il ne m’entendra pas… Ce que je voudrais vraiment, c’est le surprendre et lui dire que je suis venue partager un petit bout de nuit avec lui. La vie pourrait être parsemée de ces moments dont nous avons, dont moi j’ai la nostalgie.
Elle pousse la porte du bas qui lui résiste, pousse encore. La porte s’ouvre et se referme bruyamment. La fille est au pied de l’escalier, la main sur la gorge.
Que vais-je lui dire ? Je suis idiote, ridicule… C’est ça, ridicule… Ma mère me l’a toujours dit.
Elle se ronge un ongle. Hier encore, ces reproches :
— Pourquoi ne veux-tu jamais faire comme tout le monde ? Tu tiens à te faire remarquer ?
— Mais je ne me fais pas remarquer, je me comporte normalement.
Ne vaudrait-il pas mieux que je rentre ? Je n’aurai rien brisé, rien construit non plus. Mes chances seront demeurées intactes. Je n’aurais plus qu’à retraverser la rue, le clos, la cour, et remonter les escaliers, puis retrouver mon coin de grenier. Demain, je rirai en me rappelant ma tentative avortée et tout rentrera dans l’ordre. Mais non, je ne vais pas renoncer maintenant. Puisque j’y suis, j’y reste… Monsieur Hervé, vous ne vous moquerez pas trop de moi, n’est-ce pas ?
Il est vrai que, de sa chambre, l’aventure lui avait paru plus facile. Elle monte l’escalier et s’arrête sur l’étroit palier.
Si je frappe, il risque de me recevoir sur ce palier et, gentiment, de me renvoyer. Si j’ouvre, je le vois chez lui, sous sa lampe. Ce ne serait pas poli et il pourrait le prendre mal.
Elle frappe.
— Entrez.
Elle n’a pas bougé, surprise par la brutalité du fait.
Débrouille-toi à présent. Les situations que tu crées sont à toi.
Elle regarde la poignée. Elle n’est jamais entrée chez lui où il ne reçoit personne. Ses mathématiques, il les lui explique dehors, dans la rue, et en vitesse, si bien qu’elle est encore plus perdue après ses explications qu’avant.
Il est onze heures.
Elle s’essuie les pieds et elle entre.
Le visage de l’homme est tendu vers la porte. Il considère la visiteuse avec curiosité. Elle a rougi. Visiblement, elle le dérange, il était à son bureau en train de lire Science et vie à côté d’un verre vide, d’une bouteille de vin entamée et d’un bloc de papier à écrire. Elle se sent si stupide qu’elle a envie de battre en retraite. Cheveux bruns. Pommettes roses. Robe courte. Jeunesse qui s’ éveille, qui s’ignore. Marie ne peut s’empêcher de sourire. Marie, c’est son vrai prénom. Jeunesse sans arrière-pensée, souvent jugée par des adultes aigris. Entrez jeunesse !
Elle ressemble à un pantin.
— Eh bien, Marie ?
Il a parlé le premier. Elle fait quelques pas vers lui.
— Bonsoir monsieur Hervé.
Il repousse la revue et lui tend la main :
— Tu ne dors pas à cette heure-ci ?
— Non.
— Quelque chose qui ne va pas chez vous ?
— Non.
— Tu as des ennuis ?
— Je m’endors toujours tard, c’est mon habitude.
— Mauvaise habitude.
Elle reconnaît là les propos de sa mère.
— Vous ne dormez pas non plus.
— Moi, c’est différent. Je n’ai plus ton âge, et puis…
— Les autres c’est toujours différent.
— Qu’est-ce qui te contrarie, alors ?
Des explications, des excuses, elle n’en trouvera pas.
— Rien. Je suis venue vous dire bonsoir, voilà. Mais peut-être que oui, je suis un peu contrariée, comme vous dites.
— Assieds-toi, je t’écoute.
— Merci, monsieur le professeur.
Il rit.
— Donc, j’étais dans ma chambre, j’ai une chambre à moi maintenant… et je révisais les leçons de maths que vous m’aviez conseillé de revoir. J’y comprends rien. C’est pas nouveau…
— Tu aurais pu apporter ton cahier. Tu en es à quelle leçon ?
— Je voudrais savoir comment vous vous y preniez pour apprendre vous, quand vous étiez jeune, s’il y a une méthode pour entrer dans les maths. J’entre pas dans les maths, les maths n’entrent pas dans ma tête. Je ne comprends pas la logique des raisonnements, il n’y a rien à faire. Alors, j’ai pas apporté mon cahier. Et puis, on pourrait parler d’autre chose.
— Ce n’est peut-être pas le moment.
— Pendant la journée, vous êtes absent.
— Tes parents le savent, que tu es là ?
— Je ne fais rien de mal.
— Non, non. Je t’ai dit de t’asseoir.
— À votre bureau ?
— Oui.
Elle s’assied au bout de la table. Il a fait du courrier. Deux enveloppes timbrées attendent d’être postées, l’une pour Paris, l’autre pour Marseille, deux villes qui ne sont pas des trous.
Elle détache une feuille du bloc et prend un crayon de papier.
— Vous continuez à lire, et moi j’écris. D’accord ?
— Il est bien tard pour écrire.
— La nuit commence, la vie commence, mais vous avez une journée de travail sur le dos. Ah, le travail… toujours le travail… Pourquoi les gens s’accrochent-ils tant au sommeil ?
— Je l’ignore.
— Pourtant vous lisez Science et vie.
— Si tu le sais, dis-le-moi.
— Je pense que c’est à cause du travail qu’ils doivent faire et qu’ils n’aiment pas énormément. On dort pour pouvoir repartir le lendemain comme la veille. Chaque jour, les mêmes corvées… Le sommeil ne répare rien.
— Parle tout bas, Mlle Jeanne pourrait nous entendre. Elle est un peu sourde mais elle dort à côté. Tu te trompes, j’aime mon travail, Marie.
— On dit ça.
— Mais c’est vrai.
— Parce que vous gagnez du fric.
— Pas seulement.
— On ne peut pas aimer son travail inlassablement, le même depuis des années… Les gens travaillent pour l’argent.
— Permets-moi de te dire que tu parles sans savoir. Les gens font des choix. Il existe des professions intéressantes… Tu n’aimes pas l’école ?
— L ’école n’ est pas un métier. J’aime les matières où j’ai de bons résultats, où je suis la première. Et maintenant, lisez.
— À vos ordres.
Il allume une cigarette. Une petite hésitation, et il en propose une à Marie.
— Je mets de la musique ?
— Si vous voulez, mais pas trop fort… Mlle Jeanne…
Elle tousse. Elle passe une bonne soirée à écouter des airs de jazz qu’ elle n’a jamais entendus. Il est sympathique. Elle lui jette des regards furtifs. Il semble intéressé par sa lecture.
Elle ne se décide pas à écrire. Difficile d’écrire à côté de quelqu’un qu’ on ne connaît pas. Elle dessine. Un chat, une maison, une femme qui devient une sirène, un arbre, un chemin, des lianes. Et soudain tout se rejoint. Les lianes sont des chemins, la maison un visage de femme. Elle s’applique et écrit au bas du dessin : “Unité profonde. Merveilleuse entreprise. Reconnaissance et rencontre.”
Elle a écrit sans réfléchir, s’est laissé guider par le dessin qui lui a inspiré les mots. Lui, il lit et, le crayon à la main, annote des paragraphes.
— Voilà, j’ai fini. Et vous ?
— Je lis lentement.
— Vous vous plaisez ici ?
— Ça va.
— La solitude vous convient.
— Pendant la journée je ne suis jamais seul. On peut voir ce que tu as écrit ?
Elle pousse la feuille vers lui.
“Unité… entreprise… reconnaissance… ” Il lit ces mots à mi-voix.
— Tu n’as pas été très bavarde et c’est bien mystérieux.
— Pour moi, c’est clair. Ça illustre le dessin, ou le dessin illustre les mots, comme vous voulez, mais c’est clair.
— Si j’ai bien compris, pour toi tout est clair. Plus tard, tu verras les choses autrement.
Elle répète : “Plus tard…” , et elle rit
— Plus tard, monsieur Hervé, je ne verrai rien.
— Marie, sois raisonnable, va dormir maintenant.
— Pas avant d’avoir dit… pas avant d’avoir… d’avoir chanté quelque chose… mais vous allez vous moquer…
— Je te promets que non.
— Il faudrait chanter, chanter et improviser, parce que parler ne sert à rien. Il y a des voix… qui sont pleines d’ étincelles. Vous ne le pensez pas ?
— Si, sans doute.
— Alors… alors, vive les étincelles, les étincelles de nos voix. J’improvise. D’accord ? Et vive… vive la douce haleine de Barbara… Et vive, vive les étoffes de cachemire et de satin… Et vive, vive l’ambre dans la lumière… l’ambre…
— C’est joli, continue.
— L’ambre… Oh, je dis n’importe quoi. J’invente. C’est une petite entorse au règlement.
— Tu n’as pas chanté, tu récitais plutôt. Mais c’était joli. Maintenant, il est grand temps que tu partes. Tu as vu l’heure ?
— Une cigarette et je m’en vais.
— Deux cigarettes, c’est trop.
Elle pioche dans son paquet et s’accorde le temps d’une cigarette en évitant de tirer sur sa gauloise.
Il a fermé sa revue.
— L ’amitié…
— Oui ?
— Elle n’a pas d’âge.
— Non, peut-être…
— Elle ne devrait pas en avoir. On peut vivre sans ?
— Je n’en sais rien.
— Les gens, au village, ils ne vous comprennent pas, monsieur Hervé.
— Ils ne me comprennent pas ? Au fond, que veux-tu qu’ils comprennent ? Je ne les connais pas. Je ne leur parle pas. Ils ne me connaissent pas. Tu dis : ils ne m’aiment pas ?
— Ils pensent que vous ne tenez pas assez bien votre rang.
— La façade.
— Comment ?
— J’ai dit la façade. Il leur faut une belle devanture. Évidemment, j’achète mon vin rouge dans les mêmes magasins qu’eux.
— Oui. Et le seul fait d’acheter du vin rouge en leur présence…
— … les amène à croire que je suis un ivrogne.
— Pas tout à fait.
— Mais si, mais si. Je vais te le dire comme je le pense : je m’en fous. Et le soir, après le travail justement, je me sers un verre, deux et même trois verres de bon vin. Regarde.
Il remplit son verre.
— Et pourquoi vous aimez le rouge ?
— Tu le sais, toi ?
— Peut-être.
— Tu es une vraie voyante. Ta cigarette !
— Elle me brûle les doigts. Vous aimez le rouge qui réchauffe après une grande journée fatigante. Vous aimez le rouge qui est une compagnie. Un verre de vin, c’est chaud et fidèle. Vous aimez le rouge comme d’autres aiment l’amitié. J’étais venue pour parler de ça avec vous, de l’amitié, par exemple.
Il vide lentement son verre.
— J’aime le rouge parce que c’est bon, voilà tout. Je le préfère au blanc. Rien de mieux qu’un excellent bordeaux.
Elle écrase sa cigarette, se lève, embrasse M. Hervé qui lui a attrapé la main puis, très vite, il la lâche.
Paroles enfin dites, espiègles, incontrôlables. Elle s’en va.
Elle descend les escaliers sur la pointe des pieds. Son cœur chante le poème de ses nuits. Elle adore les mots, fait la course aux mots. C’est cette beauté aussi qu’elle veut saisir.
Elle traverse la rue en chantant :
“Oh, qui a vu Galinski monter sur son cheval et courir le soleil ?
Qui m’a vue moi monter sur le grand toit, partir dans la nuit et courir sans pareil ?
Je ne suis celui-ci, je ne suis celle-là. Je me déchire entière et je crie dans le quartier.
Je m’en vais, je m’en vais ! On ne me verra plus…
Mais qui recouvrira d’un grand voile bleu le squelette de ma vie ?”
Elle court, vole. La rue, le clos, la cour, son escalier, la chambre. Elle se jette sur son lit et s’endort, la joue humide.
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R ÉVEIL en musique, chaque matin vers six heures. La musique des bidons de lait qu ’ on rince et secoue, des couvercles qui tapent contre la paroi des récipients. Le concert des seaux, des bidons de lait, des entonnoirs et des casseroles. La mère de Marie vient de se lever. Le soleil sourit. Il fait frais. La journée sera belle. La mère se démène dans ses ouvrages exigeants. Elle a appelé la Grosse qui n’arrive pas à se réveiller. Le père dort encore dans le lit conjugal. Sa femme a rouspété, mais il ne l’écoute pas. Elle rouspète tout le temps, pense-t-il, et se fatigue inutilement. Quand elle se lève, il faut qu’ elle réveille tout le monde mais c’est qu’elle a besoin d’aide et il ne veut pas trop l’admettre.
— Tu viens !
Un grognement lui répond.
— Viens maintenant.
Ils s’appellent rarement par leurs prénoms, Éliane et Jean. En public, elle dit “lui”, il dit “elle”.
— Tu vas te lever, enfin !
— Ouais.
Réponse arrachée de force. Et retombée dans le sommeil. Retombée lourde, voluptueuse. Douceur et mollesse de l’oreiller, bien-être du dernier instant. Sa femme qui a grandi en ville doit accomplir des besognes auxquelles elle n’était pas préparée et qui lui sont pénibles.
La porte de leur chambre s’ouvre brusquement. Un quart d’heure s’est écoulé, une minuscule seconde. C’est elle :
— Qu’est-ce que tu fiches ? Tu te lèves, oui ou non ?
Pas de réponse.
— Le laitier va passer et je suis en retard !
Il ouvre un œil.
— Dépêche-toi ! Je t’ai laissé la petite Noire et la Blanchette à traire.
Rien ne presse, le laitier attendra. Le carillon sonne. La tête retombe sur l’oreiller, s’y enfonce.
— C’est moi qui ai tout à faire ici. Toi, tu fais du lard. Tu m’ entends ?
Il entend sans comprendre, on lui parle de loin. Dormir seul, quel plaisir… Un morceau de plaisir gagné sur l’emploi du temps chaque matin, et qu’elle veut lui gâcher.
Il dit :
— On arrive.
— Heureusement que j’ai le Grand. Où serait-on, si je ne l’avais pas ?
C’est vrai que le Grand est courageux, que le travail ne le rebute pas.
Il y a Renaud, “le Grand” ; Nadège, “la Grosse” ; “Marie-Salope” , et il y a Bastien, “Engoulafre” ; Jacques, “le Clown” et Corinne, “Doudouce” .
Engoulafre est fort, c’est le costaud de la famille, le père s’en méfie. Engoulafre ne parle pas beaucoup mais il sait bien se défendre. Il n’a pas, d’après sa mère, la sensibilité du Grand. Il ne s’arrête pas à des détails. Le problème, c’est qu’il mange comme quatre. Il mange vraiment trop. Effrayant, ce qu’il avale, ce goinfre. C’est un gourmand et un gourmet. À table, il se sert le deuxième après le père qui a bon appétit. Les autres, forcément, sont au régime et baissent les yeux en regardant leur assiette. Marie-Salope, elle, leur cède facilement sa part.
— Contrôle-toi un peu !
— Amène le plat, discute pas !
— On va être obligés de te rationner.
— Amène le plat que je te dis ! Je bosse pas pour des reines-claudes.
— Deux grands garçons comme ça sur une petite exploitation, dit la mère à son mari, ça n’est plus possible.
Le père mange. Elle insiste :
— Il faudra bientôt prendre une décision.
Le père, pourtant, ne semble pas mécontent de la situation actuelle.
— Renaud, poursuit la mère, m’aide et m’ écoute. Il est raisonnable. Bastien, on devra le placer.
Et ils l’ont placé dans une ferme des environs où il donne entière satisfaction.
Le Clown est attiré par le théâtre, la chansonnette et la musique. Les chansons qu’il chante, il les compose souvent, lui aussi. Il aimerait être chansonnier.
— Je ferai pas comme vous. J’aurai un métier, moi.
— Joue pas au plus malin.
— Je moisirai pas dans un trou.
— Avec le certif, pas de miracle : tu seras comme les copains.
— Toi, le Grand, tu bosses ici sans être payé. T’appelle ça avoir un métier.
— Qu’est-ce que tu crois que tu vas décrocher de beau ?
— Attendez.
Il a cherché, argumenté, ici, là. Et le mécanicien du village l’a finalement embauché comme apprenti.
Le Clown chante en changeant des boulons, en vissant des écrous. Il essuie ses mains après sa salopette. Le mécanicien plaisante avec lui. Ils sont très drôles ensemble et mettent au point des numéros. Le Clown sait faire rire les clients, et les courants d’air, dans l’atelier, emportent ses paroles.
Doudouce est encore petite, ronde, à moitié blonde, à moitié rousse, un beau roux doré. Doudouce est belle comme une poupée. Elle a son jargon et ses impénétrables problèmes. Elle a vingt-deux mois, bientôt deux ans, et elle ne marche pas encore. Elle a peur de s’échapper.
On la tient par la main, par le petit doigt.
— Pourquoi tu t’ échappes pas ? Tu ne tomberas pas, on est là, près de toi.
— A peur.
— Eh ben, Doudouce ? Dépêche-toi ! Montre-nous ce que tu sais faire. Les petites filles de ton âge savent marcher seules depuis longtemps. Allez !
— A peur.
— Tu tomberas pas de haut. On te ramassera.
— A peur faire bobo.
— Hou !
Doudouce pleure et se traîne par terre.
— Ne te traîne pas. On vient de te passer une robe toute propre. Mets-toi debout. Allez…
Et Doudouce fait sa colère.
Elle sursaute dans son lit. Les bidons de lait… Que lui est-il arrivé ? Sa robe qu’elle n’a pas quittée est chiffonnée. Elle a rêvé, sur le matin, et elle part à la recherche de son rêve. C’est confus, des bruits de mots, des images insolites… un malaise… quelque chose d’opaque… Oppression. Lessiveuse fermée. La vapeur du fourneau. Des pas, un chemin qui brûle. Une poursuite qui s’engage. Le cœur qui fait mal et la gorge qui souffre. Casserole. Moteur. Étaux. Pas de souffle, crépitement. Pas de bruit, fracas. Été qui n’existe pas. Vacances qui n’existent pas. Avenir qui n’ existe pas. Police. On attrape la fuyarde. Nouvelle échappée. Course. Ascenseur. Sortie de secours. Feux clignotants. Couloir, long couloir obscur. Ils l’ont prise. Elle atterrit à la prison. Un absurde cauchemar qu’elle chasse de son esprit embrouillé.
Dehors, les poules commencent à pondre. La mère secoue une fois encore les bidons, une façon de demander du renfort qui ne vient pas.
Marie-Salope manque de courage. Se lever, pour faire quoi ?
La Grosse ne s’ est pas posé de question, c’est l’aînée. Elle fait bouillir le lait du petit-déjeuner et prépare le café, attentive et pâle. Elle se lève de bonne heure chaque jour, quelques minutes après la mère. Elle aurait besoin de dormir plus longtemps et elle pense que sa sœur pourrait bien la remplacer. Mais Marie-Salope, comme dit leur mère, c’est Marie-Salope. On ne peut pas compter sur elle pour les choses sérieuses, celles de la maison. Elle ne sait pas faire bouillir le lait sans le laisser se sauver, coller à la casserole et salir le réchaud. Elle ne sait pas mettre la table sans oublier quelque chose, faire la vaisselle sans ébrécher un verre, et parfois une assiette lui échappe des mains. Elle ne sait pas nettoyer les carreaux sans laisser des traces opaques. Elle ne sait pas rester belle et propre. Naturellement, presque méthodiquement, elle détruit la propreté. Elle va fouiller dans les greniers interdits, elle en ramène des objets couverts de poussière qu’on n’a pas envie de voir à la maison. Elle les lave, les astique et doit les remonter au grenier. Elle joue au football, le soir, avec ses frères et son père, pendant que sa mère trait les vaches et que sa sœur s’occupe du dîner. Faire face au danger, arrêter la balle, la bloquer, un plaisir… Et elle rend souvent visite à ses grands-parents maternels qui sont venus habiter au village.
Elle s’est enfin levée. De grands bols de café au lait fument dans la cuisine.
Marie et sa sœur beurrent leurs tartines.
— Tu ne t’es pas peignée, dit Nadège.
— Je le ferai tout à l’heure.
— Tes cheveux auraient besoin d’ être lavés, et coupés. J’ai l’impression que tu ne t’améliores pas.
Marie bâille.
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Tu n’ es pas soigneuse, tu laisses traîner tes affaires et tu as la bougeotte.
— Tu trouves ?
— Maman n’arrête pas de te le répéter.
— Tu sais, elle en raconte tellement. Alors, tu penses ça, toi aussi ?
Nadège rit.
— Qu’est-ce qui te prend ?
— Oh, rien…
— Bon. T’as le droit de rire, après tout.
— Je me demandais seulement comment ce serait plus tard chez toi ?
— Vous dites tous ça, “plus tard” .
— Plus tard, quand tu seras mariée.
— Ce sera bien.
— Ce sera le foutoir, oui.
— Et alors ?
— Je plains ton homme.
— Pourquoi donc ?
— Tu ne sais pas cuisiner, ni repasser.
— Bah, si ce n’est que pour ça… Et s’il est comme moi ? On se fera la lecture.
— Un homme, c’est un homme. Ils sont tous pareils.
— Tous, non.
— Bien sûr que si. Ils ne se marient pas pour rien. Faudra que tu changes quand tu seras mariée.
— Je ne me marierai pas.
— Raconte pas de bêtises. Ne pas se marier, c’ est pas une vie.
— Il y a des hommes qui se débrouillent par eux-mêmes.
— Tu peux m’en citer ?
— M. Hervé, par exemple, il n’a pas besoin d’une femme qui lui serve de bonne.
— Lui ? C’est pas une référence. D’abord on ne le connaît pas. Il n’est pas du pays. Et des femmes, il en a sûrement eu, et puis… il boit.
— C’est pas vrai.
— Je l’ai surpris plusieurs fois à monter des bouteilles dans sa chambre. Il les monte le soir. Il a peur qu’on le voie, et il se cuite tout seul la nuit.
— Il a peur qu’on fasse des commérages, oui, avec des voisins comme vous.
— Tu le défends parce que t’es sa chouchoute.
— Sa chouchoute ?
— Faut voir les sourires qu’il te fait, à toi. Je me demande ce qu’il te trouve.
— Pose-lui la question, dit Marie, troublée.
— Aucune femme ne veut de lui. Il doit avoir de drôles d’habitudes.
— Parce que c’est pas un homme comme les autres.
— T’as vu où il vit ?
— Non.
— C’est pas un homme, conclut Nadège.
Leur mère, les découvrant toujours attablées, les foudroie du regard. La Grosse étale un morceau de beurre sur sa tartine.
— Faites un peu attention au beurre. C’est une demi-livre que j’ai achetée il y a deux jours !
Marie-Salope grignote sa tartine. La Grosse, blonde et rose, trempe la sienne dans le café au lait. Elle vide son bol, passe sa langue sur ses lèvres puis elle regarde Marie-Salope qui se cache derrière ses cheveux.
Leur mère a des cernes autour des yeux. Ses joues se sont creusées et sa taille s’est épaissie. Elle est souvent de mauvaise humeur et Marie se demande pourquoi.
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E LLE AVANCE dans la fournaise d’un été, d’une jeunesse. Elle voit sa jeunesse se dérouler à côté d’elle, et, pour tenir sur cet étrange chemin, elle se fabrique déjà des souvenirs. Déjà, elle entrevoit le dessin d’une plume courant sur le papier. La feuille et le crayon… La solitude… Douce solitude. Une chambre dans le ciel… Le rond de lumière sous la lampe… Un bout de parchemin… pour dire quoi ? Une histoire. Des histoires comparables à la sienne, et cependant différentes… Des fragments d’histoires.
Ce qu’elle aime, ce qui l’intéresse, ce qu’elle découvre aujourd’hui, elle ne voudrait pas l’avoir oublié demain. Elle lutte avec ses pauvres moyens contre la loi des âges, contre la sclérose des mémoires. Le déluge, pour elle, ne vient après personne.
C’est une fille de l’été. Ce qu’elle aime, d’autres l’ont aimé et l’aimeront comme elle. Il faudrait le dire. Il faudrait, un jour, l’écrire. On en fera une peinture ou un roman, ou bien une chanson. Mais le temps aura passé. Comme une eau glauque, il sera venu recouvrir les images d’une époque tourmentée. Peut-être sera-t-il venu semer le trouble sur les contours de ces images-là. Peut-être aussi les aura-t-il fait miroiter dans une eau transparente où elles se refléteront, embellies, sublimées. Images qui attirent, et angoissent.
Des bouleaux au bord d’une mare. Un saule noir, seul au milieu d’un pré. Une route blanche sous le soleil. Un ciel chargé d’orage. La blondeur de la paille. Des appels, des larmes. L’intérieur d’une chambre à coucher. Des rêves qui apaisent ou blessent. L’ombre d’un grenier. Des billets qui s’écrivent à la va-vite. Des lettres qu’on n’a pas le droit de lire. Des rendez-vous manqués. Des silhouettes qui se cherchent et s’égarent. Des réponses extorquées. Un départ. Une brûlure. Jeunesse… Vieillesse… Lettres déchirées. Petits bouts de pellicule. Pièces éparses d’un jeu de construction.
Elle est pleine de fougue et de tendresse. Se ployer, se courber, elle s’y résout mal. Si elle allait se briser en mille éclats ? Elle va son chemin sans se retourner. Elle grandit comme un jeune arbre. Elle a envie d’agir ou de fuir.
Elle n’écoutera plus personne.
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E LLE ÉCOUTE son cœur et ses mains. Elle va jouer avec les couleurs, repeindre la façade – toute la façade de leur grande maison qui était si belle autrefois. La façade en bois décoloré, délavé. La façade abîmée qui fut comme un tableau. Le portail, les volets, les sculptures en bois, les jolis hublots du colombier.
— Vous me laisserez repeindre la façade ?
— Tu n’y penses pas !
— Les vacances sont longues, ce sera mon œuvre.
— Tu exagères toujours quand tu parles.
— Mais non.
— D’abord, tu n’en es pas capable.
— Je crois que si.
— C’est pas à toi de faire ce travail, c’ est à un peintre.
— Laissez-moi au moins donner un coup de peinture au portail et aux volets.
— Toi, quand t’as une idée derrière la tête…
Sa mère s’est tournée vers le père :
— Elle dépasse les bornes et tu ne l’arrêtes pas.
— Je vous ferai économiser l’argent que vous donneriez à un peintre.
— Tu ne nous feras rien économiser du tout, dit le père. On n’avait pas l’intention de prendre un peintre. La maison restera comme elle est. Et la peinture, c’est pas donné. On voit bien que c’est pas toi qui paies.
— Je ferai du bon travail. Ce sera mon œuvre.
— Elle recommence avec son œuvre… Demain, tu viens aux champs avec nous, dit le père.
— Je n’irai pas.
— On ne te demande pas ton avis.
— Je n’irai pas aux champs tous les jours. J’ai envie d’ occuper autrement mes vacances.
— Je t’ai dit que tu viendras.
— Non.
— Je t’y emmène tout de suite. Ça te fera oublier ton envie de peindre. Toi, depuis qu’on t’a mise au collège, tu ne veux plus te salir les mains. C’est bon pour nous, la sueur et les ampoules.
— Et toi, alors ? Toujours il faut qu’on dise comme toi. Je la connais ta politique.
— Ma politique ?
— Ton cinéma…
— Attends un peu.
La gifle est partie. Elle est arrivée à bon port. Marie n’a pas bougé.
— Tu peux continuer si le cœur t’en dit, ça m’est complètement égal.
— C’est ce qu’on va voir.
Une deuxième gifle. Marie-Salope s’en va comme une flèche.
Monsieur Hervé, il faudra que je vous explique tout cela. Et il faudra que vous m’ expliquiez, vous aussi, pourquoi vous avez choisi de soigner les bêtes plutôt que les hommes.
Elle a traversé la cour et s’est réfugiée dans la grange. Elle courait mais son père l’a rattrapée.
— Prépare-toi, on t’emmène.
— Tu ne manques pas de commis. Le Grand…
— J’ai pas de leçon à recevoir de mademoiselle.
Il s’approche d’elle. Elle se défend.
— Ta politique, elle est fausse, d’un bout à l’autre. J’y ai cru, à ta politique. J’y crois encore mais pas pour les mêmes raisons que toi. Si tu étais riche, tu serais un salaud de capitaliste. T’enfoncerais les petits, t’ oublierais tout.
— T’y connais rien. T’es pas capable de comprendre ces choses-là.
— Qu’est-ce que tu fais avec le Grand ? Il compte pour du beurre. Il n’a même pas le droit de s’acheter un paquet de cigarettes.
— Ça suffit, cette fois.
— Et la Grosse ? C’est une bonne idéale.
— Toi, on ne t’a pas mise aux études ?
— Si. J’ai eu de la chance.
— On n’a rien fait pour toi ?
— Il n’y avait plus de place pour moi chez nous. C’est pour ça que j’ai pu aller au collège. Et comme vous avez obtenu les bourses complètes…
— Il n’y a pas de bourses de vacances. Tiens !
Un coup de pied. Un bon coup de pied dans les fesses. Elle a dit “aïe !”, et elle en prend un deuxième, mieux envoyé encore. Elle ne s’y attendait pas.
Où aller ? Elle ne peut pas se rendre dans sa chambre, sa mère ne l’autorise pas à s’y tenir pendant la journée.
Elle descend la rue commerçante du village et entre dans la quincaillerie.
— Bonjour. Je voudrais cinq kilos de peinture marron foncé, s’il vous plaît.
On la sert et lui donne l’addition.
— Vous marquerez, c’ est pour chez nous.
— Bien.
La femme inscrit la somme dans son gros livre qu’elle referme en soupirant. Les gens mettent du temps à payer leurs dettes.
— J’oubliais. Je voudrais aussi un pinceau assez large, un plus petit, du papier de verre et deux litres d’essence de térébenthine.
— Tu vas travailler ?
— Oui.
— Toi au moins, tu occupes bien tes vacances. Ils ont de la chance, tes parents. Attends, ma petite, je vais te mettre ça dans un sac. Bon courage.
— Merci madame.
Derrière la vitre, la femme regarde Marie s’éloigner.
Elle se retourne vivement. Elle vient de reconnaître le bruit de la 2 CV. M. Hervé s’ est arrêté au café, il en sort quelques instants plus tard avec des paquets de cigarettes plein les mains.
Marie marche à petits pas. Ses joues rosissent, ses fossettes se creusent.
Elle lui a fait signe timidement et il l’a vue. Arrivé à sa hauteur, il freine. Le cœur de Marie s’affole. M. Hervé a des petits yeux brillants derrière ses lunettes dorées. Il n’a pas cherché à la revoir depuis ce fameux soir où elle a osé. Qu’ai-je osé ? Il est seul dans sa 2 CV remplie de médicaments à usage vétérinaire.
— Bonjour monsieur Hervé.
Elle porte une robe-tablier à fleurs rouges. Elle est bronzée et ses cheveux ont grandi. Elle voudrait les avoir longs.
— Alors Marie, comment vas-tu ?
Il a baissé sa vitre. Elle dit qu’elle, ça ne va pas fort.
— Rien de grave ?
— Je ne peux pas vous raconter, là…
— Dis-moi, en deux mots.
Elle a posé son sac par terre.
— Tu es chargée. Monte.
— Ce n’est pas la peine.
— Mais si.
De l’intérieur de la voiture, il lui ouvre la portière. Elle monte dans la 2 CV. La traversée du village est merveilleuse. Il lui semble se déplacer dans un monde qu’elle reconnaît à peine ; les magasins, les gens, l’école, l’église, les maisons, familières, étrangères…
— Tu n’as plus rien à me raconter ?
— Je ne vais pas vous ennuyer avec mes histoires de famille. Vous, ça va ?
— Oui. Et tes maths ? Tu révises ?
— Je révise mon allemand et j’aimerais lire de la philo.
— Tu as le temps pour la philo. Alors, tes maths ?
— Il n’y a pas grand-chose à faire, avec les maths.
— Tu ne vas pas partir un peu ?
— Ce n’ est pas la mode chez nous. Je compte repeindre la façade de la maison.
— Saine occupation.
— Ça dépend pour qui. Arrêtez-vous.
— Ici ?
— Je descendrai avant le virage.
— Bon.
— Merci monsieur Hervé.
Elle cherche son regard. Le bonheur a décampé. Le bonheur l’a trompée.
— Au revoir monsieur Hervé.
Elle lui tend la main, lui abandonne sa main froide et moite. Prolonger cet instant. Le revivre ce soir sous le plafond bleu de sa chambre.
— Vous me prêterez des livres ?
— Oui.
— Bientôt ?
— Quand tu veux. Quel genre de livres ?
— Des livres rigolos.
— D’ordinaire, tu aimes les histoires tristes. Bien. Je les déposerai chez tes parents à la prochaine occasion.
Il a dit “chez mes parents… ”. Il est poli avec moi. Seulement poli. Ses livres, il ne m’a pas invitée à aller les prendre chez lui. Il n’a fait aucune allusion à l’autre soir. Comme si… rien… rien… Monsieur Hervé… vous… votre mystère… une autre famille… Je me sens atrocement ridicule. Une folle affection me dévore. Ils vivent tous sans cela. Ils ont appris à s’en passer. Ont-ils connu ce que je connais ? Sans doute. Et puis… les déceptions, et puis l’indifférence, et puis le travail, les difficultés quotidiennes, l’usure, l’usure… Pourquoi refusent-ils ce qui vient du cœur ?
Monsieur Hervé, je ne me trompe pas, je vois bien que vous venez d’un autre monde, que vous appartenez à ce monde que je construis, le soir dans ma chambre. Vous habitez là-haut avec moi, et vous faites semblant de l’ignorer. Ils me répètent sans cesse que je suis une pimbêche, une originale, ou une sans-cœur, et même une petite peste, parce que je ne cède pas. Il faudrait… de la souplesse, du compromis, lâcher du mou… lâcher. Lâcher…
Si tu résistes trop, tu vas y perdre des forces. Allez, cède… cède une petite parcelle de terrain. Recule de quelques pas. Allez, c’est facile. Ne sois pas si orgueilleuse. Seul le premier pas coûte.
Un soir comme un autre, il y a eu une dispute. Elle n’a pas relevé leurs reproches. Elle s’ est tue jusqu’au bout, et elle pense que, malgré tout, elle n’a pas cédé. Un demi-échec. Une demi-victoire ?
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L A TOURTERELLE roucoule dans sa cage près de l’horloge. Le père la rentre pour la nuit dans la cuisine et ouvre la porte de la cage à l ’ oiseau. Alors, la tourterelle se pose sur la tête du père et émet un petit rire frétillant. La chatte blanche ronronne sur les genoux de Marie. On pourrait croire à une scène de réconciliation. Pas tout à fait. La mère a quitté la cuisine en claquant la porte. La Grosse tricote. Marie se coupe les ongles, puis se peigne et se demande ce qui se passe, le silence est si lourd. Et sa sœur, que tricote-t-elle ? Sa mère rentre. Pâle, elle se mouche, essuie ses yeux. Elle débarrasse la table nerveusement. La Grosse laisse son tricot et l’aide.
C’est ce soir-là que ça s’ est passé.
Elle était devant la glace de la cuisine à peigner ses cheveux bruns qui avaient poussé. Elle est brune, ses sœurs sont blondes. Ses cheveux atteignaient presque ses épaules et elle n’en était pas peu fière. Elle mesurait leur longueur, palpait les mèches. À la fin des vacances, ils auront atteint la longueur idéale.
Ils l’ ont attrapée et tout s’est vraiment mis en route à ce moment-là.
Elle ne sait ce qui leur a pris, si le complot se préparait depuis longtemps. Elle souriait à ses cheveux. Elle souriait à une image d’elle, à l’avenir, une belle image. Elle avait quinze ans et demi, presque seize, mais elle en avait aussi vingt, trente, cinquante, soixante-dix. Elle avait tous les âges, toutes les mémoires. Elle espérait que ces mémoires cohabiteraient en elle, à jamais. Son image avait quelque chose d’étrange, de magique.
Ils lui avaient, plusieurs fois déjà, demandé d’aller chez le coiffeur. La veille, ils le lui avaient ordonné, mais elle avait tenu bon et les choses en étaient restées là. Il lui avait même semblé que c’était une affaire classée.
Devant la glace, elle regardait ses cheveux. Elle aurait aimé les surprendre en train de pousser. Elle les trouve beaux et les peigne. Ils sont à elle. Ils grandissent et l’aideront à grandir.
— Les grands cheveux, ça ne fait pas propre.
Elle change sa raie de côté.
— Tu devrais te les laver plus souvent.
— T’ en as pas assez épais pour les garder longs.
— Ils sont raides comme des baguettes de tambour. Faudrait au moins qu’ils frisent pour espérer les garder longs. Ici, on a tous les cheveux courts.
Est-ce que les cheveux relevés lui iraient ? Elle les remonte en un chignon.
— Ça ne te va pas.
Le Grand dit :
— C’est moche.
La Grosse, blonde et bouclée, dit :
— Ça te fait une figure trop maigre et, finalement, je trouve que ça te vieillit.
Elle joue avec ses cheveux. Elle sifflote. Qu’ils disent ce qu’ils veulent. Elle les voit dans la glace, elle voit que le Grand l’observe.
Je ne vous empêche pas d’être ce que vous êtes. Vous avez les cheveux que vous avez, courts, moins courts, raides, frisés, pauvres, abondants, blonds, bruns. Je ne vous fais pas de remarques désagréables à leur sujet, alors je vous prie de me laisser tranquille. Je peux bien m’aimer un peu. Je peigne mes cheveux. Ils sont à moi et, ce soir, ils me plaisent beaucoup.
Elle les lisse devant eux. Ils sont, un instant, spectateurs de son plaisir. Ses gestes qu’elle a, ses manières… Elle pourrait bientôt avoir envie de chanter.
Le Grand l’a trahie. Le Grand qu’elle défendait souvent, elle croyait que c’ était son copain. Le Grand l’a attrapée. Le père a son sourire de chat.
Elle se débat.
— Tu me lâches !
Maintenant le Grand et le père la tiennent.
— Mais lâchez-moi !
Les ciseaux… Une paire de ciseaux rôde dans la cuisine. Elle voit une paire de ciseaux se déplacer et voler autour d’elle, elle la voit s’abattre sur elle.
Elle dit :
— Non, Non… Mes cheveux… Vous n’avez pas le droit. Lâchez-moi !
— Ils sont moches, répète le Grand.
Elle cherche à les mordre, à les griffer. Ils la tiennent plus ferme. Elle sent leur poigne.
— Mais lâchez-moi !
Elle n’aura pas le dessus.
— Non, non…
Sa voix s’étrangle. Le Grand la tient. Un étau. Il serait prêt à lui casser le poignet.
Le père coupe. Les cheveux tombent, les cheveux pleuvent. Herbes sauvages, morceaux de lianes. Elle les regarde tomber avec effroi. Elle ne sait pas au juste de quoi, soudain, elle a si peur.
Elle pense qu’elle ne les aura jamais grands, jamais, jamais, que ses cheveux, même ses cheveux ne sont pas à elle. Elle a leur propreté en horreur. Elle ne dit plus un mot.
Elle regarde les cheveux qui tombent. Brindilles. Mèches chatoyantes. Alors, elle essaie de se retirer de la partie. Ce n’est pas elle qu’ils ont attrapée, ce n’est pas à elle que cela arrive. C’est à une autre qui n’est pas elle. Non, non, ce ne sont pas ses cheveux qui tombent. Tout cela se passe loin d’elle.
Je m’en fous !
Voici que commence le long défilé des “je m’ en fous” .
La Grosse a repris son tricot, une maille après l’autre. Elle pousse un gros soupir. La mère laisse faire le père. Hier, ils se disputaient. Ils se disputeront tout à l’heure, mais ils viennent d’ouvrir une parenthèse, ils ont échangé quelques coups d’œil complices : nous avons la même fille.
Petites mèches brunes. Petites mèches folles, pleines de temps, de patience, pleines de vitalité, belles, belles sans coquetterie, sans provocation, belles comme la jeunesse qui s’ignore. Le père cisaille le rêve.
Non, tu ne les auras pas longs, pas chez nous. Non, tu ne repeindras pas les volets ni la façade. Tu viendras aux champs avec nous tous les jours. Le soir, tu éteindras la lumière à l’heure. Les choses resteront comme elles sont.
Le père s’ est emparé de la tondeuse qui court sur la nuque de Marie-Salope.
Elle frissonne. Le bruit de la tondeuse. Ce petit bruit mécanique, ce va-et-vient, ce cliquètement, froid, régulier, impitoyable.
Je ne peux rien contre. Mes idées, mes rêves ne me servent à rien. Je les ravale avec mes larmes. Eux sont les plus forts. Mes cheveux… Je vengerai mes cheveux. Ils ne perdent rien pour attendre…
Ses cheveux bruns gisent sur les pavés rouges. La glace lui renvoie son image. Elle n’ose pas se regarder. Elle essaie de s’imaginer différente, ailleurs, mais elle n’y parvient pas, elle n’imagine rien.
— T’ es quand même plus belle comme ça.
— Ça fait plus net.
— Au moins on voit ta figure.
— T’as une bonne balle.
— Plus de problèmes pour te peigner.
Elle se regarde enfin.
Ils lui ont coupé très court, avec des échelles. Tondus dans le cou. Le front dégarni, grand, trop grand. Les tempes dégarnies aussi. Une tête énorme. Comme une tête de veau.
Marie-Salope est propre.
— Balaie-nous ça !
Elle va chercher le balai.
— Ramasse !
Elle ramasse les mèches de cheveux. Elle en enferme quelques-unes dans le creux de sa main, et elle les jette à la poubelle.