La Brûlure suivi de Marie-Salope
L’arbre dans la nuit
Q U’ON lui fiche la paix, c’est ce qu’elle a demandé à la nuit, mais la paix ne se présente pas sur commande. Elle se réveille. Il lui a semblé qu’on marchait dans le couloir. D’un bond elle se lève, ouvre la porte de son appartement. Personne. Elle se prépare un café. Puis note vite sur une feuille cette petite phrase qui lui trottait dans la tête et qui a dû la réveiller : “Ceux qui l’ont fait chuter sont des bestioles voraces.” “Que s’est-il passé au soir de ce 1er août, jour anniversaire de son père ? Quelles sont « les causes » de la catastrophe ?” Les experts ne sont pas les seuls à se poser la question. Des nuits entières elle a cherché. Elle croit maintenant détenir une réponse. Les bestioles voraces sont des insectes, des termites… Les termites sont friands de bois et construisent leurs termitières dans des endroits humides. Sa chambre, avec à son entrée la boîte de dérivation, se trouvait, deux étages plus haut, au-dessus de la cave. Ils avaient pu en faire leur domicile et y creuser des galeries verticales. Après avoir mangé le bois, ils se seront attaqués à divers matériaux comme les gaines des fils électriques qui, mises à nu, auront été à l’origine de la catastrophe. Ces insectes ont menacé Düsseldorf et menacent des quartiers de Paris, la maison de son père ne leur aura pas résisté. Ils engrangent bois, carton, matière plastique, cellulose, pour construire leurs demeures. Elle a déjà vu les guêpes s’attaquer à la pellicule du bois, pas les termites qui vivent dans l’ombre et au cœur de la matière qu’ils broient. Et soudain la sonnerie du téléphone ! Deux heures et demie. Qui est-ce ?
“Allô ?”
Elle n’entend rien.
“Allô ?”
Elle devrait entendre, elle n’a pas de boules de cire dans les oreilles.
“Parlez, s’il vous plaît.”
Hésite-t-on à lui apprendre une mauvaise nouvelle ? Appeler la nuit ne se fait pas, ce serait sa mère qui irait mal ?
“Qui est à l’appareil ?”
Rien…
“Allô ?”
Rien… puis cette tonalité qui signifie qu’on a raccroché. Son père ? Il n’aurait pas appelé à cette heure-là et, s’il avait dû le faire, il ne l’aurait pas laissée dans le silence. On vient de l’appeler, une personne en détresse ? Est-ce qu’elle n’aurait pas abandonné quelqu’un, il y a longtemps, dans sa nuit ? Dans quelle forêt, quelle grange, quel champ de ruines ? Elle va se jeter dehors, dans les ténèbres, mais elle hésite sur la direction à prendre. Encore une tasse de café et elle attrape ses clés. D’où pourrait-on l’avoir appelée ? Elle entend un train au loin dans la plaine.
La ville par la fenêtre, lumières éteintes, cafés fermés, rues vides, boutiques aux stores baissés, silence oppressant.
Quelque chose se trame. Le canevas des routes n’est plus le même, les routes ont changé de place, incroyable… les routes ne suivent plus les mêmes trajectoires. Que s’est-il passé cette nuit ? Ils sont tous fous ? Ou bien c’est elle… La géographie s’est renversée. “Terre Terre Eaux Océans Ciels… J’ai le mal du pays… Je suis tous les visages et j’ai peur des boîtes aux lettres… Les villes sont des ventres… Je ne suis plus les voies… Lignes… Câble… Canaux… Ni les ponts suspendus…” Ailleurs, les histoires ont un début et une fin. Ici, c’est la confusion. Elle ne retrouve plus les chemins que les hommes ont empruntés de tout temps, sur lesquels ils allaient et qui la portaient elle aussi sans qu’elle se pose de questions. En cherchant une fenêtre éclairée dans la ville, elle croit discerner dans le ciel zébré d’éclairs la forme d’un arbre qui brûle. Un arbre brûle dans la forêt. Est-ce la forêt des Ardennes de leur mère, la forêt du vieux monde ? On dirait que l’arbre se déplace vers le centre-ville. Elle s’éloigne de la fenêtre, éblouie comme par le soleil à midi.
Chaque nuit, elle retourne là-bas, à l’emplacement de la maison. Elle déambule dans la maison, sous la maison, archives, racines, boîte à secrets, et plus en dessous encore il y a un marécage. Elle voudrait qu’on reconstruise la maison semblable à ce qu’elle était. Son désir se précise, va se formuler, lorsque quelqu’un, prenant les devants, lui répond que c’est impossible.
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