La Brûlure suivi de Marie-Salope
Menton
E LLE EST descendue à Menton. Elle y séjournera quatre jours. Il le fallait. Aucun doute, c ’ est le Sud, le soleil dans tout son éclat, la chaleur, un ciel très bleu. La perfection de ce bleu, sa persistance l’étonnent. Des oliviers, des palmiers, des parfums à profusion, et des banians, de grands jardins, une mer couleur de lapis-lazuli. Elle est en quête d’un petit appartement pour sa mère.
Elles ne se sont pas revues. Elle n’ose pas lui envoyer de carte postale, encore moins lui téléphoner. “C’est de la folie ! De quoi tu te mêles ! Je ne t’ai pas demandé ça.” Ou bien elle raccrocherait tout de suite, c’est ça, elle raccrocherait… Non, elle ne lui a rien demandé. Oui, c’est une folie qui mérite d’être traitée avec sérieux. Sa mère connaissait des points compliqués et tricotait. Elle leur tricotait des pull-overs, des vestes, des bonnets, des moufles, des écharpes. Les aiguilles cliquetaient. Elle surveillait ses enfants, corrigeait leurs fautes d’orthographe, fermait volontiers les yeux sur leurs difficultés en arithmétique et leur faisait chaque soir réciter leurs leçons. Son fils aîné, treize ans, a été renversé par un poids lourd. Avec un camarade, pédalant comme un champion, il faisait une course à vélo et s’est jeté contre la roue arrière du camion. Le vélo n’avait pas de freins. Aujourd’hui, elle vient de perdre sa maison. Le prix de la tuile d’or qu’ils avaient obtenu pour sa restauration réussie, ils ne sont pas allés le chercher. Un appartement lumineux serait un baume sur ses cicatrices mal refermées. À Menton, sa fille comprend mieux son besoin de lumière, de repos, d’horizons neufs.
Katherine Mansfield qu’elle lit dans sa chambre d’hôtel fuyait la grisaille de l’ Angleterre et la froideur de ses habitants qu’elle comparait à “des vêtements pendus dans un placard” . De Londres, elle prenait le train pour le Sud de la France. Vivre dans la villa Isola Bella de Garavan à la frontière italienne la stimulait. Plusieurs pages de son Journal vantent la lumière du Sud. Sous le soleil, les activités des hommes lui semblaient plus belles, la vie plus légère. Menton, la vieille ville, ses hautes maisons colorées, le cimetière du Vieux-Château et sa chapelle russe, son petit port, le mimosa devant la villa, le figuier, les orangers qui embaument, la mer dans la nuit, le clapotis des vagues… Mansfield, très malade, a pu écrire plusieurs nouvelles dans cette villa qu’ elle a louée pour une année. Elle retrouvait dans le Sud de la France sa minutieuse vision des choses, l’atmosphère de son enfance passée en Nouvelle-Zélande. Face à la mer, elle était devant “l’écran brillant du temps” . Et là, au paroxysme de son bonheur, elle intercepte une certaine lettre : son mari, critique littéraire et directeur à Londres d’une revue d’avant-garde, la trompe avec une princesse qui s’est mise à l’écriture de nouvelles. Tout est beauté, tout est chaos. Katherine Mansfield est morte de la tuberculose à trente-quatre ans. Combien sont venus mourir de la même maladie sur la Côte dans ces années-là ? Un grand nombre, disent les tombes au cimetière du Vieux-Château. Le soleil du Sud n’a pas guéri Katherine Mansfield mais il lui a procuré des moments d’enchantement. Sa mère en connaîtra aussi.
Elle consulte des agences immobilières, note des adresses, visite des appartements. Dans les résidences de standing en bord de mer ils sont hors de prix. Acquérir une maison, il ne faut pas y compter. Elle consulte des notaires, retient un appartement dans un immeuble sur une des collines de Menton, petit, clair, bien aménagé – balcon exposé au sud, mer qui au loin scintille. Avec l’argent de l’assurance, ce serait négociable. Savoir si sa mère y serait la femme qu’elle se rêve ? Le pays est superbe sous le soleil mais la vie au quotidien a partout ses contraintes et ses limites.
Elle visite le jardin du palais Carnolès, passe devant la sculpture représentant le buste de Katherine Mansfield, la première à droite dans l’allée, ratée. Au-dessus de la petite gare de Garavan, elle découvre la villa Isola Bella et la vue que Mansfield avait de sa terrasse. Sur sa chaise longue, elle lisait ou noircissait des pages de son Journal, rédigeait des comptes rendus de livres pour la revue de son mari.
Elle discute avec des garçons de café, des gens qui font la queue aux caisses du supermarché ou à la poste. Il y a les “mordus” de la Côte et ceux qui s’en sont vite lassés. Souvent les gens du Nord s’entichent d’une de ces villes de la Côte puis finissent par s’y ennuyer. Ils habitent un lieu paradisiaque mais ils y sont seuls à mourir. Ils revendent, cassant les prix, leurs maisons et repartent dans le Nord.
Le rivage du cap Martin, belle promenade. “Un endroit pour rupins”, dirait son père. Les somptueuses villas accrochées aux rochers sont enfouies dans une végétation luxuriante. Une nuit, la dernière, dans un de ses rêves, elle se trouve en face d’une maison bizarre. Des oiseaux argentés sont collés contre ses vitres, des fleurs rouges décorent ses fenêtres. La maison n’ est pas située dans le Sud, elle s’élève à la place de leur ancienne demeure. Elle y entre. Les murs intérieurs sont bleus, un feu brûle dans la cheminée qu’ encadrent deux fauteuils. Elle passe d’une pièce à l’autre sans croiser personne, la maison gaie est vide !
Menton, elle y reviendra des années plus tard quand elle travaillera sur la vie et l’ œuvre de Katherine Mansfield.
Au retour, courte halte à Hauterives dans la Drôme. Le Palais du Facteur Cheval, sorti des mains d’un seul homme, a été classé monument historique grâce à Malraux. “Où le songe devient la réalité” , “Travail de géants”, “J’avais bâti dans un rêve un Palais idéal” , a gravé dans la pierre Ferdinand Cheval. Le Palais abrite des personnages et des animaux fabuleux, un escalier, un labyrinthe, une galerie, une terrasse, des corridors, des temples, des grottes. Sous le givre ou la neige il doit être fascinant. La brouette du facteur est dans une niche. La brouette ainsi que tous les outils dont il s’est servi pour construire son Palais sont conservés dans une niche spéciale. Il a noté dans son Cahier de 1911 qu’il ne s’est servi que de sa brouette pour apporter dans son jardin tous les matériaux.
Elle achète pour son père un album qui retrace l’histoire du Palais idéal. Sa mère ne voudra pas la revoir, le petit frère l’a dit, et son grand frère le lui a assuré, mais elle trouvera bien le moyen de donner ce livre à son père. Elle en tourne les pages. “L ’escalier se ramifie indéfiniment Il mène à une porte de meule il s’élargit tout à coup sur une place publique Il est fait de dos de cygnes une aile ouverte pour la rampe Il tourne sur lui-même comme s’il allait se mordre Mais non il se contente sous nos pas d’ouvrir toutes ses marches comme des tiroirs” , André Breton, Facteur Cheval.
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