La Brûlure suivi de Marie-Salope
Le cahier dans la grange
T RÉTEAUX et planches, il s’est aménagé un bureau de fortune. Elle s ’ assied à côté de lui, les pieds dans la paille. Il déroule les plans de la future maison. Pour ne pas gêner sa femme et réfléchir au calme, il travaille dans la grange noire, le seul bâtiment qu’il reste d’avant. Sur la table, une lampe de poche, une grande enveloppe contenant des photos, et un cahier, sans doute un cahier de comptes, une bouteille d’eau, deux gobelets. Il y a loin de la grange noire au fond d’un clos à la petite ville de Menton aux façades colorées et à ses villas étagées sur les hauteurs face à la mer.
— Tu dors dans le foin ? elle le plaisante.
— J’y fais de temps en temps une sieste, il répond sérieusement.
Elle a glissé dans son sac le livre sur le Palais du Facteur Cheval. Si elle le montrait à son père, il verrait la brouette du facteur et les sculptures qu’il a faites à partir des pierres qu’il ramassait sur les chemins et dans les champs. Le parfum du foin est envoûtant et l’ombre plus apaisante encore que le bleu de Menton. Derrière la table, une caisse déborde d’objets. Elle remarque le petit sabot et, sans réfléchir une seconde, elle dit à son père qu’elle le voudrait.
Il le pose sur la table, “1915. Souvenir de la Somme” .
— Oui, elle dit.
— Voyons voir.
— Tu y tiens ?
— Autant que toi.
— Il nous vient de ton père.
— C’est son écriture. 1915…
Puis il l’écarte. Les plans, tout est prêt, jusqu’au devis de l’entreprise qu’il a choisie avec l’architecte, et les adresses des magasins de fournitures. Elle s’efforce de s’y intéresser. Elle tombe de sommeil et ne pense plus qu’à faire un somme dans le foin. Il lui explique que si on prend un architecte, au total, on y gagne. L’architecte s’occupe de la construction de la maison du début à la fin et fait appel à de bons artisans qui ne demandent qu’à lui donner satisfaction.
— Tu comprends, on n’a pas envie d’une maison sortie d’un catalogue comme on en voit partout.
Il sollicite l’avis de sa fille, elle est d’accord pour l’architecte.
— Quand les travaux auront commencé, ta mère se sentira mieux. Elle meublera la maison à son idée. Elle se reposera au calme et au chaud dans le salon au coin de la cheminée.
Elle les imagine tous les deux auprès du feu regardant un bon film, les soirs d’hiver. Il y a le feu qui détruit, et l’autre, celui qui réconforte.
— Qu’est-ce que tu penses de cette idée qu’elle a eue d’aller vivre à Menton ? Une lubie ?
— Non, un rêve, elle lui dit. C’est beau, là-bas.
— Tu connais ?
— Oui.
— Il n’y a pas de mistral ?
— Non. C’est à la frontière italienne, la Riviera, le vrai Sud.
Elle se retient de lui dire qu’elle en revient.
— Tu aimerais y vivre ?
— Peut-être, plus tard.
— C’est cher.
— Ça dépend…
— Il n’y a que des riches là-bas.
— Pas seulement. Il y a les habitants de Menton, beaucoup d’Italiens qui travaillent dans la restauration, le bâtiment, il y a des pêcheurs. Et des gens comme maman qui veulent le soleil.
Son tic le reprend. Des moineaux volent sous la charpente de la grange.
— En tout cas, elle n’en parle plus. Ça a dû lui passer. On aura juste assez d’argent pour faire construire la maison et bien la meubler. Ta mère ne sait pas que j’ai un bureau ici, un deuxième bureau. J’y suis l’après-midi. Il faut bien avoir un petit coin à soi.
Elle approuve.
— Attends, je reviens bientôt, c’est l’heure des chats. Je vais leur donner à manger, essayer de les récupérer tous.
Elle ouvre le cahier et commence à le lire. Son père n’y a pas beaucoup écrit, il a collé des articles de journaux sur plusieurs pages, celui qui raconte la disparition de la maison y figure avec une photo. En er marge, il a noté comment, le soir de ce 1 août, lui et un voisin ont essayé d’arrêter les flammes au jet d’eau en attendant les pompiers, “une goutte dans l’ océan” , et en dessous de cette remarque, il a dessiné le colombier, elle en croit à peine ses yeux. Sur les pages suivantes, des noms et des dates qui renvoient à sa jeunesse. La guerre, l’Occupation, les tours qu’il a joués aux Allemands. L’aviateur canadien qu’il a hébergé dans cette grange. Les Tchèques qui se cachaient dans la forêt et qu’il a ravitaillés pendant toute la durée de la guerre. Le secrétaire de la Kommandantur, le pauvre Wilhelm de Hambourg, qui détestait Hitler et a sûrement été tué sur le front russe. Des camarades à lui, des hommes qui avaient des sympathies communistes, qui passaient pour des rouges qu’on accusait de semer le désordre dans la commune. Ils se présentaient comme maires ou conseillers municipaux et n’obtenaient qu’une poignée de voix. Les noms d’amis polonais qui passaient chaque Noël chez eux. Des initiales sous lesquelles se cachent probablement des femmes. Les manifestations d’agriculteurs où il s’est rendu, Troyes, Reims, Sens, Paris. Elle s’en souvient : à Sens, ça avait chauffé, il avait pris des coups de matraque, “les CRS ne font pas semblant” , c’est écrit dans le cahier, au-dessous d’une photo découpée dans un journal. Sa femme et ses enfants avaient suivi le déroulement des événements à la radio et attendu son retour toute la nuit. Il n’était rentré que le lendemain vers midi avec un camarade connu pour être un joyeux luron et un grand amateur de femmes. Leur mère, avec sa hantise de la catastrophe, voyait déjà ses enfants orphelins et le leur disait, les affrontements entre manifestants et CRS avaient été violents. Leur père pouvait être à l’hôpital dans un état grave. “Pourquoi tu n’es pas rentré le soir de la manifestation en même temps que les autres ? Pourquoi tu nous as laissés sans nouvelles ? Tu as une femme et des gosses.” Avec son air de petit garçon fautif, il attend qu’elle se calme. Il ne répond pas à ses questions, ne fait pas l’ effort de répondre. Elle n’en peut plus. Elle dit qu’elle va partir. C’est à cause de la dernière nuit. Où a-t-il passé cette dernière nuit ? Il doit l’en informer, elle est sa femme. Mortel silence. Oui, elle va partir. Il ne la retient pas, ne la croit pas. S’il la retenait au moins, s’il trouvait des mots gentils. Elle les quitte en claquant la porte. Les enfants ont peur. Ils constatent, une fois de plus, que les hommes et les femmes se déchirent pour des raisons obscures, et ce mal ne s’endort jamais tout à fait. Lorsqu’il se réveille, il met à vif les nerfs de leur mère au point qu’ elle veut tout lâcher. C’est quand les hommes “vont voir ailleurs” , comme les enfants l’ ont entendu dire, qu’ elle est le plus cruellement blessée. Et si elle ne revenait plus ? Ils seraient orphelins de maman, cette fois. Elle et sa grande sœur ont remplacé leur mère pendant deux journées et se sont bien accordées. Elles savaient les gestes ou les apprenaient ensemble. Mettre et débarrasser la table, battre les œufs pour l’omelette, faire la vaisselle, beurrer les tartines des petits frères, les débarbouiller, nouer leurs lacets, boutonner leurs duffel-coats, cirer les chaussures. Leur mère se montre un matin avant leur départ pour l’école. Elle ne regarde plus leur père. Ils ne se parleront plus avant de longs mois. Leurs disputes déchiraient l’enfant numéro trois, l’angoisse la rendait médium. Qu’ils se réconcilient, vite, et pour toujours. Sa mère n’a rien su des nuits blanches de cette enfant quand ça n’allait plus entre elle et son mari, quand elle quittait la chambre conjugale au milieu de la nuit dans le froid coupant de l’hiver, et pour aller où ? Rien su des heures d’attente de ses aînés, de leur immobilité au fond des lits, frissons intérieurs, souffle retenu, faux sommeil. Là se creusent les grands trous sans les mots, les mots sont loin, et plonger dans les profondeurs du sommeil n’était pas pour eux. Ils ont traversé en solitaires ces crises successives. Son père a aussi collé dans le cahier des factures de matériel, les tickets de leurs promenades à Paris en bateau-mouche sur la Seine ; des tickets de cinéma, il les y emmenait, le samedi soir, et au cirque, “plus enfant que les enfants” , disait leur mère, contente. Il était un bon compagnon de jeu, malicieux et d’une patience d’ange. Son pas derrière la grange… C’est lui… Elle referme le cahier.
— Puisqu’il n’y a plus de fruits, voilà des soleils.
Il lui a cueilli des dahlias au jardin après avoir nourri les chats. À cette brassée de dahlias jaunes, grenat et violets, les fleurs que fait pousser sa mère, se mêlent des asters et une rose.
— Tu en donneras. Comme pour les mirabelles. Tu en as donné, des mirabelles ?
— À des voisins et à un ami.
Petit sourire complice. Assis sur les tabourets, les coudes sur les planches, ils ont un mur de foin en face d’eux. La fille respire à pleins poumons le parfum du foin. Elle qui ne s’ ouvre jamais de ses projets dit à son père qu’elle aimerait aller au Japon et que ça pourrait se faire bientôt.
— Le sabot, alors ? il lui demande comme s’il ne l’avait pas entendue.
— Le sabot… elle répète.
— Tu le veux ?
— Et toi ?
— D’aussi fin, je n’ en connais pas.
— Il est abîmé.
— Il a tenu le choc et il est encore bien.
Il le tourne dans tous les sens. Le jeu reprend.
— Tu le veux ?
— Non, non.
— Ne fais pas de manières.
Il l’ emballe dans du papier journal. Qu’il lui donne le petit sabot fêlé au canard bleuté lui fait terriblement plaisir, son histoire mérite de figurer dans un conte. Il lui vient de l’époque où les futurs parents de son père se courtisaient, son inconnu de grand-père n’ était pas encore fou. Il lui vient de chez les morts, de la maison des colombes, du ventre du hibou. Il représente le chaînon manquant qu’ est ce grand-père, c’est lui qui l’avait acheté dans la baie de Somme, le pays des oiseaux. Après sa mort, il a été remisé là-haut. L ’enfant qui, des années ou des décennies plus tard, le découvre s’en étonne puis le fait parler.
Elle n’a pas vu son grand frère. Il faut qu’il soit malade… Elle s’en inquiète auprès de son père. Il est parti faire des courses à Troyes. Voilà pourquoi la date d’aujourd’hui a été retenue pour sa visite.
Elle laisse à son père l’ouvrage sur le Palais idéal.
— Regarde ça quand tu auras un instant.
— C’est quoi ?
— Un facteur a construit un palais dans la Drôme, un palais qui ne s’habite pas. Ça lui a pris trente-trois ans.
— Il l’a construit avec quoi ?
— Des pierres, des cailloux qu’il ramassait dans les bois et les champs, et qu’il transportait avec sa brouette, et de bonnes doses de ciment.
— Et ça a tenu ?
Elle lui montre la photo de la brouette.
— Personne ne l’a donc aidé ?
— C’est son œuvre.
Il pose le livre sur le dessus de la caisse.
— Attends avant d’aller au Japon. Je préfère te le dire maintenant, ta mère se fera opérer du cœur dans six mois, à l’hôpital Marie-Lannelongue du Plessis-Robinson, un bon hôpital. La date est arrêtée. Tout devrait bien se passer. Garde-le pour toi, on en reparlera plus tard. Quand elle sera remise, ce sera mon tour : les hanches.
Petit Tigre a fait son entrée dans la grange, un prince. Il cligne des yeux, s’étire en bâillant puis saute sur les genoux de la visiteuse. Un coup de museau sur sa bouche et il se met à ronronner en lui montrant son derrière. Elle le caresse distraitement. Son père dit que c’est sa maison ici, et elle se demande s’il parle de lui ou du chat. De ce bureau installé entre deux tas de foin, ils ne peuvent pas ne pas voir, par le portail ouvert, le rectangle vide mais ils voient aussi les arbres du clos, le début de l’allée des tilleuls et les maisons voisines.
— Tu y fais tes comptes ? elle lui désigne le cahier :
— C’est ça, j’y dresse des listes, comme tu sais…
— On pourrait te le piquer ?
— On ne vole pas un cahier ni un livre. Un outil, des planches, je ne sais quoi… de l’argent, oui.
Ils rient, puis ils s’arrachent à l’ombre de la grange.
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