La Brûlure suivi de Marie-Salope

Gisèle Bienne · Chapitre 15 sur 18

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La Brûlure suivi de Marie-Salope

La visite

 

D ES CARTONS s’entassent au fond du couloir de leur nouveau logement. Sa mère coud des rideaux dans la salle de séjour, son père va arriver d ’ un moment à l ’ autre. Toutes les deux se font face. Un petit bonjour et la mère plante ses yeux dans ceux de sa fille. Ce premier regard, insistant, faut-il le soutenir ? Les joues de sa mère se sont colorées. Elle est mince dans sa robe verte, belles épaules, cheveux encore bruns, taille encore fine. Un silence de quelques secondes, et sa voix, qui tremble. Fini la chanson tendre des souvenirs entendue dans la voiture.

— Est-ce que… Est-ce que tu peux me dire…

Dire ? Sept années… les éclats de la glace brisée sont entre elles. Elles marchent sur les éclats tranchants. Ne pas se blesser…

— Est-ce que j’ai jamais fait une quelconque différence entre… Est-ce que je ne faisais pas de mon mieux ?

Remuer tout cela, aujourd’hui… Va-t-elle pleurer, crier ? Les larmes de sa mère, non, pas ça. La mère et la fille, deux soldates mal armées.

— Tu peux me dire ? Me dire pourquoi…

Dire ? La fille tousse, détourne la tête, regarde par la fenêtre. Elle entend les enfants qui jouent dans la cour de l’école, son école, des oiseaux, hier. Son institutrice en maternelle couvrait le tableau de dessins colorés que les enfants voyaient tout de suite en entrant dans la salle de classe. Elle, elle conduisait son petit frère aux cabinets, le déculottait, le torchait avec du papier journal puis le reculottait. Derrière les cabinets, une allée montait à un verger, l’herbe y était haute avec des narcisses en fleur, on ne peut pas résister au parfum des narcisses. Le maître qu’elle a eu ensuite était aussi un bon dessinateur, et peintre, et musicien, lunatique et drôle, il leur passait de la grande musique, des airs d’ opéra, reproduisait sur le tableau des dessins de Picasso, toute la classe riait de Picasso le grand loufoque à l’inspiration très élastique, lui en premier, mais sa femme, une maniaque de l’hygiène, coupa, un matin en classe, les cheveux très longs, très frisés, très beaux et très emmêlés d’une petite fille, combien d’enfants étaient-ils dans la famille de la petite ? Neuf ? La maîtresse n’aimait pas non plus les “grandes familles”. Elle a démêlé les cheveux, tiré sur les cheveux de la petite, puis elle les a coupés, clac, clac, les grands ciseaux qui s’ouvraient et se fermaient comme des becs de rapace effrayaient les filles, on aurait pu faire des perruques à trois ou quatre poupées avec les mèches de cheveux châtain doré tombées dans l’allée. Cette femme faisait aussi se déchausser certains garçons pour contrôler la “netteté” de leurs orteils. Des élèves l’appelaient “la Guillotine”.

— Tu peux me dire, toi qui…

Conserver son calme. “Maman, s’il te plaît… ”

— Est-ce que tu as été si malheureuse ? Est-ce que je t’ai maltraitée ? Dis pourquoi… Pourquoi tu… J’ai le droit de savoir, moi, ta mère… pourquoi tu m’as…

Elle dit, redit qu’elle a eu, oui, sept enfants, ce qui n’a pas plu à tout le monde, on le sait. Elle s’approche de sa fille qui se crispe. Elle les a élevés seule et aucun n’a mal tourné. Elle parle de son travail, quand ils étaient petits, couchée à minuit, levée à six heures moins le quart.

La fille, silencieuse, se sent très vulnérable. Sept années, le vide sous ses pieds. La faute. Les fautes. Elles ont commis des fautes, quelles fautes ? Laissons cela, finissons-en. Quand sortira-t-on de la faute et signera-t-on l’armistice ? Il faudrait parvenir à un traité de paix. Elle a oublié ce que contient précisément son livre, elle ne se souvient que du malaise qu’ elle éprouvait autrefois en présence de sa mère et qui ressurgit aujourd’hui, vieux malaise.

Que dit sa mère ? Elle parle de son honneur. Elle attend que sa fille lui réponde tout en craignant qu’elle ne le fasse. L’honneur, le devoir… C’était dur en ce temps-là. Oui… Oui… ça l’ était. La fatigue, le cœur qui s’ essouffle… La fille en a-t-elle voulu à sa mère d’avoir eu tous ces enfants ? Voilà une pensée qui lui est étrangère.

Funambule, la fille dans sa tête perd l’équilibre, tombe, la chute est interminable. Elle s’appuie à la table, regarde fixement le sol. Pourvu que son père ne tarde plus. Pourquoi ne s’est-il pas trouvé là pour la recevoir ? Il a fui devant l’orage ? Il s’ est débiné ? Elle fait pleurer sa mère qui se mouche. Son silence la fait pleurer, ses paroles la feraient hurler. L ’impasse. Il fallait bien que ça arrive…

La fille ne sait plus les mots, ils ne lui viennent que sur la page. On s’est toujours trompé à son sujet, les voisins, les maîtres, les professeurs, les camarades, son ancien mari, et même ses grands-parents. Elle ne se défendait pas comme on a coutume de le faire. Elle ne le dira pas, elle ne dira rien. Ce n’est pas à elle de prendre la parole. Ce qu’elle a fait de bien, le livre l’annule.

La dégringolade dans sa tête s’est transformée en un long vol plané d’oiseau. Lentement, sans remuer les ailes, elle se maintient au-dessus des paysages de l’enfance tandis qu’ici, on est au bord de la crise. La voix de Barbara chante encore à son oreille. Joie et chagrin, être là, être ailleurs. Sa mère, les paupières gonflées par les larmes et les nuits d’insomnie, va parler du livre qu’il n’aurait pas fallu, elle ne pourra pas se retenir d’en parler et, alors… alors tout y passera. L’abcès ne sera jamais vidé. Ils vont tous, tous, parler du livre, pour une raison ou une autre, n’importe quel prétexte fera l’affaire. Jusqu’à son dernier jour ils en parleront, ils se blanchiront, se couvriront avec le livre. Ils régleront leurs comptes sur son dos.

Et si le grand frère, à qui rien n’échappe, avait remarqué sa voiture garée sur le trottoir et en profitait pour rappliquer ? Car on ne devait pas la revoir, elle ne devait plus remettre les pieds ici. “Alors, la voilà ! Vous la recevez ? Ne me faites pas croire qu’elle est passée par hasard…” Il dirait ce qu’il pense, lui. Il remettrait de l’ordre dans la maison. “Qu’est-ce qui vous arrive ? Il ne manque que le café avec les petits gâteaux, et pourquoi pas le champagne ?” Non, pas de laisser-aller. Il rappellerait à leur mère certains éléments du passé, l’obligerait à revenir à ses anciens engagements. La fille demanderait à ses parents de réfléchir. Un silence pesant, son père la regarderait avec son air d’enfant navré, rien, aucune parole. Personne ne la retiendrait. Elle prendrait la porte et ce serait comme avant, avant les sept années, et avant qu’elle n’ait revu son père sur les lieux du désastre quand il lui a parlé du 6 juin 1944, puis de son oncle, le lieutenant “disparu” en mai 1918. L ’uniforme qui se trouvait dans le colombier parmi toutes les choses des jeunes morts, oublié… Les glaïeuls, les roses du jardin et les mirabelles du clos, oubliés aussi… D’un coup d’éponge, les moments de complicité seront effacés sur l’ardoise du temps. Mais ils sont vivants, eux. Qu’ils arrêtent…

Brusquement, plus rien.

Sa mère s’essuie les yeux et considère sa fille, c’est une femme, elle a changé, elle ne saurait dire à quoi cela tient mais elle note un changement, comme un voile de douceur sur son visage. La vulnérabilité de sa fille la frappe, et elle fourre son mouchoir dans sa poche.

Sept années ont passé, oui, sept.

Est-ce possible ? J’ai dû vieillir, se dit la fille.

Tu brises une glace : sept ans de malheur, et après ?

Sa mère pense-t-elle que sept années de quarantaine était exagéré, qu’ elles n’ont été justes ni l’une ni l’autre et que, malgré tout, un enfant est un enfant ? Se rappelle-t-elle la petite malade qu’elle a failli perdre, comme elle le disait à la famille de Reims et des Ardennes qui venait deux fois par an en visite, sa danseuse qui lui cueillait des fleurs de pissenlit, lui récitait la prière d’Iphigénie ou Les animaux malades de la peste, lui peignait des voiliers parce qu’elle aimait les bateaux blancs sur la mer bleue et vidait sa tirelire pour lui acheter une bonne eau de Cologne ? Sans doute, sans doute… mais le livre… le livre… pourquoi le livre, à la fin ? Zéro réponse, des dizaines de réponses… Le livre était un chant, était un cri vers la lumière. Lumière intérieure et lumière extérieure se rencontreraient bien un jour. Parler du livre en ces termes est à éviter absolument. Parler du livre rouvrirait toutes les vannes de la colère.

En silence, sa mère remplit deux tasses de café et dispose des biscuits sur une assiette. Elle fait signe à sa fille de se servir et se remet à la couture des rideaux.

Plus rien. Fin des hostilités, on dirait.

Si, quelque chose : l’arôme du café dans la demeure provisoire. Le café, le calumet de la paix. Le café n’a jamais excité sa mère, il a pour vertu de la calmer. Le café, la douceur des anciens débuts d’après-midi qui revient… Le soleil derrière la fenêtre… Habitude respectée, on ne se dispute pas en prenant le café. Si elle m’offre le café, se dit la fille, ça ne signifie pas qu’ elle passe l’éponge, sûrement pas, mais ça pourrait signifier qu’ elle ne me met pas dehors, que j’ai tout de même un petit pied dans la maison, l’extrémité des orteils. Et elle se demande si eux, les enfants, en particulier les aînés qui étaient aux premières loges, n’ont pas “dramatisé” les crises de leur mère, ne se sont pas finalement trop mis à sa place, trop glissés dans sa déchirure secrète, sans avoir les moyens de rien saisir aux situations qui se jouaient, se nouaient, s’enkystaient, s’ils n’ont pas sécrété trop d’angoisse, une angoisse qui leur a été nocive mais qui les a rendus extrêmement sensibles à la beauté comme à la laideur du monde. De sa grande sœur, par exemple, les gens disaient qu’elle était douce, gentille, trop bonne, que plus tard “elle se laisserait tondre la laine sur le dos” . Son grand frère, c’ est complètement différent, il attaque, il accuse, il “crie avant d’avoir mal” , comme disaient aussi les gens. Et elle, comment s’est-elle débrouillée avec ça ? Elle n’en sait trop rien, sinon qu’ elle a cru aux pouvoirs du rêve, y a cru dangereusement. Aujourd’hui, son père et sa mère vivent ensemble dans l’ oubli consenti des scènes d’autrefois. Les tourmentes sont derrière eux. Elle, la troisième, ne va pas venir les leur rappeler… Qu’elle oublie à son tour… Tout s’oublie, l’inoubliable…

Sur le buffet, deux photos, l’une représente la façade de la maison, l’autre la tourterelle beige rosé au fin collier marron grimpée sur le dos de Petit Tigre. La fille tient la photo de la maison dans ses mains.

— Je suppose que tu n’es pas au courant, dit sa mère.

— De quoi ?

— Eh bien…

Et elle lui annonce que c’ est en route. Il va faire construire une maison à la place de l’ancienne. Une maison neuve s’élèvera sur de vieilles terres. Un devoir, une mission, la consolation de son père, pense la fille. Elle aurait dû s’y attendre. Comment aurait-il pu en être autrement ? On ne laisse pas le vide derrière soi, on n’abandonne pas l’héritage fragile des ancêtres ni tout ce qui appartient à l’enfance.

— À part les pierres des fondations, on ne pourra rien intégrer de l’ancienne maison à la nouvelle.

La fille répond que c’est bien comme ça, s’ils le souhaitent tous les deux.

Sa mère ne passera donc pas sa retraite sur la côte, elle prétend que ça lui est égal.

— Il t’avait dit, pour Menton ?

— Oui.

— C’est loin, vois-tu, c’est loin… non, non.

Qu’est-ce qui est loin, le Sud ou ce désir que sa mère avait d’y habiter ? Tout lui paraît à présent absurde, absurde… le Nord, le Sud, la pluie, le soleil, les catastrophes, les rêves… le plein, le vide… le monde comme il va… ne va plus… les volte-face… tout… Sa mère s’est empêchée de penser à la Côte d’ Azur, ce n’est pas pour elle.

— On a parfois de ces idées, elle s’ excuse presque, et elle demande seulement à sa fille qui rentre de Menton, les yeux remplis de sa lumière et une adresse d’appartement en poche, si elle ne préfère pas qu’ils soient restés ici.

— Je ne préférais rien. J’aurais été d’accord pour le Sud. Tu n’aurais pas voulu t’y rendre, visiter des appartements, voir sur place ?

— Oh, non, non… qu’ est-ce que tu vas chercher là ? Et pourquoi contrarier ton père ? Ce n’est pas le moment. Il a des maux de tête. Il s’agite la nuit et parle dans son sommeil. Il ne le montre pas, mais il est encore bien perturbé. C’est difficile, toutes ces corvées qui s’enchaînent, la rencontre avec les experts a duré des heures. Il a réussi à garder son calme, à défendre la maison. Il se débrouille bien, tient les dossiers à jour, et on le respecte. Et puis, dans des situations comme la nôtre, on fait ce qu’on peut.

Elle passe un long fil blanc dans le chas de l’aiguille, fait un nœud au bout du fil et continue :

—  Moi aussi, je dors mal. Je revois tout… quand ça s’est déclaré… après… J’envie ceux qui dorment sur leurs deux oreilles malgré le bruit ou les soucis. Ils ont bien de la chance. Faire une nuit entière, j’ignore ce que c’est.

— Tu couds des rideaux pour ici ?

— Oui.

— Vous y resterez combien de temps ?

— Un an au moins, je pense. La mise en route des travaux sera longue.

Ce que Menton a représenté pour sa mère, elle ne le saura jamais. Le voyage à Menton… Ses démarches auprès des agences… Oui, elle a souvent adhéré aux rêves des autres et elle y a laissé des plumes. Pendant qu’elle était à Menton, sa mère se détachait de Menton ? Une fois de plus, elle aurait cru au rêve de sa mère plus que sa mère n’y a cru. C’est cocasse, et c’est normal. Le rêve d’une mère qu’on a bousculée malgré soi, ça compte.

Des larmes lui montent aux paupières. Le petit appartement, son balcon, des journées entières dans la lumière du Sud… Le rêve de Menton, un luxe ? Comme lorsqu’elle se mettait à écrire, il y a quelques années, la nuit, pendant que son mari dormait ? Les femmes rêvent peut-être autrement que les hommes.

Les larmes glissent sur ses joues, discrètes. Elle est malade, elle est folle, il serait temps qu’elle guérisse. Apprendre à guérir, voilà quel devrait être son programme. Ne plus être visitée, la nuit, par ces fièvres qui la gagnent dès qu’elle est fatiguée, par ces rêves qui reviennent régulièrement. Ils sont deux, ils vont prendre le train qui entre en gare. Des voyageurs en descendent. L’ami qui l’accompagne monte dans la voiture, elle est sur le point d’y monter à son tour, et clac, la portière se ferme sous son nez. Il lui tend la main derrière la vitre, elle reste comme une statue sur le quai. Le rêve peut prendre des formes légèrement différentes. Ils sont deux à nouveau, ils avancent à la même cadence côte à côte mais bientôt l’autre est devant elle, loin devant elle, l’écart se creuse. Il sait où il va et ne se retourne pas, il est arrivé là-bas, dans le camp adverse. Pour elle, plus de chemin. Elle appelle dans le vide. Un moment de panique, et elle se résigne ou s’adapte à son sort. Les larmes coulent sur ses joues, que sa mère ne voit pas, ne verra pas. Ne pas se laisser voir. Sa mère n’a pas défendu son rêve, la fille a endossé un rêve vain.

Dans la cuisine, devant la fenêtre sans rideaux, elle boit son café. La récréation des enfants est terminée. On n’entend que le réveil qui marque les secondes. Elle s’accroche à cette trêve qu’ elle voudrait voir durer. La pause-café, un café que chacune prend de son côté. Elle a soudain une conscience aiguë de la brièveté de la vie, de leurs vies. La mère et la fille, des figurines projetées sur la Terre qui tourne dans le vide, tourne autour d’un Soleil qui la réchauffe pour rien, tourne à toute allure, mais la beauté de cette lumière sur les collines de Menton, sur les maisons et la mer de Menton, c’ est de l’ or fluide. La fille en sent encore les bienfaits sur sa peau. Katherine Mansfield l’a écrit, dans ce pays “tout est réglé par le soleil : il est roi, reine, Premier ministre…” .

Son père est dans le couloir. Il l’aperçoit, lui sourit timidement, remarque la tasse de café qu’elle tient à la main. Bon, ça n’aura pas trop “chauffé” . Pas de doute, il a attendu que l’orage se soit éloigné, c’est tout à fait dans son tempérament. Les femmes, ça pleure, ça questionne, ça se met dans tous leurs états, ça demande qu’on leur parle, qu’on les rassure, côté sentiments surtout. Lui, il ne peut pas. Ce qu’il a de bien, pour remplacer les mots qui ne lui viennent pas, c’est son sourire, les femmes y sont sensibles. Il a laissé entrer une chatte du quartier qui a trouvé refuge chez eux. Ils l’appellent Nina et la dorlotent. Nina dispose d’un coussin sur une chaise, d’une assiette qui recueille les restes de nourriture et d’un bol de lait.

Il consulte sa femme sur quelques modifications au sujet des plans de la maison. Elle répond : “Fais pour le mieux, ça m’ira comme ça.” L’a-t-elle écouté ? Il attend qu’ elle donne un avis. Elle est ailleurs, on ne sait où, ni Nord, ni Sud, dans un pays qu’elle n’habitera jamais. Autour de sa main gauche, un pansement.

— Je me suis brûlée, ça ne cicatrise pas vite.

— Montre, dit la fille.

— Laisse. C’ est rien.

Rien n’ est rien. On garde ses distances.

— La maison n’est pas désagréable, elle ajoute.

— Quelle maison ?

— Celle-là. Le quartier est plaisant, l’école, les enfants… Les commerces sont proches, la boulangerie est à deux pas et la boulangère est aimable.

Un paquet de café, une bouteille de ratafia, des gâteaux roses de Reims, sa mère et sa grand-mère en étaient friandes – trempés dans le vin rouge, le mousseux ou le champagne, ils sont très bons –, voilà ses cadeaux. C’est trop, elle le sait. Son père, gourmet, remercie. Les cadeaux de la ville disparaissent rapidement dans l’ ombre du placard.

Quand on perd sa maison, enfants et parents se découvrent. Les enfants voient que les parents ne sont pas très solides et que, sortis de leurs rôles, l’habit qui les tenait est fait de pièces décousues. Quelques petits secrets ont le droit d’être révélés. De légers rapprochements se produisent. Des anecdotes fusent, quelques rancunes s’ émoussent. Ils ont tous été brûlés à des degrés divers et cette brûlure les amène à peser leurs mots, à respecter certains silences. La douleur de la brûlure provoquée par le livre qu’il ne fallait pas s’est, pour un instant, estompée sous cette brûlure plus récente.

Des objets et des meubles disparus dans le brasier – ils en avaient finalement dressé la liste en fouillant leur mémoire plusieurs soirs de suite –, la compagnie d’assurances les dédommage avec une somme d’argent forfaitaire. Qu’ils y perdent ou qu’ils y gagnent, ils ne veulent pas le savoir mais ils sont perplexes.

— Contre tout ça, ils vont nous donner une somme forfaitaire.

C’est drôle un forfait contre tant d’objets et de souvenirs pour lesquels aucun barème n’aurait pu convenir. Ils rient, et c’est tout dire. Un forfait, ce sera vite réglé. Encore heureux qu’ils étaient correctement assurés. Autrefois, ils ne l’étaient pas, ou très peu, en dessous du minimum. Juste s’ils causaient des torts à un tiers. Autrefois ni les parents ni les enfants n’étaient assurés s’ils tombaient malades. C’ est pourquoi la numéro trois, pas soignée, “revient de loin”, comme le répétait sa mère, et la fille, sur le moment, se demandait d’où elle revenait.

Ils ont reçu des lettres de sympathie. La plus belle est signée de son ancien mari.

— Il était gentil, ce garçon, dit sa mère.

— Il a une jolie plume, remarque son père.

Ils aimeraient probablement qu’elle leur dise comment il va, s’il a refait sa vie. Ils lui montrent la lettre.

— Elle est bien tournée, non ? Il pense encore à nous, sa mère insiste.

(Quand elle parlera à l’auteur de cette lettre du plaisir qu’il a procuré à ses parents avec son petit mot, il dira ne pas se souvenir de son contenu.)

— Tu viens, dit son père après le café.

— Où ?

Sa fille exagère. Pourquoi l’ennuie-t-elle avec ces questions stupides ?

— Il n’y a rien à voir, intervient sa femme. Qu’elle aille plutôt se promener dans la plaine, profiter des derniers beaux jours.

— Tu viens.

— J’arrive.

Il ne tient plus en place. Sa fille doit visiter avec lui ce qui n’est plus, comme elle a visité avec lui ce qui restait. Aujourd’hui, un rectangle nu.

— On y va.

Il hausse plusieurs fois de suite les sourcils, très vite, et l’attend dehors.

— Tu ne veux pas quelques gouttes d’alcool de menthe sur un sucre ? lui propose sa mère.

— Pourquoi ?

— On ne sait jamais.

Ça ira sans alcool de menthe. Elle va seulement faire un petit tour là-bas.

— Pas un jour sans que ton père n’y aille. Il y passe tous ses après-midi, c’est plus fort que lui.

— Qu’est-ce qu’il y fait ?

— Il faut qu’il y soit, c’est tout.

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