La Chine et le nouveau désordre mondial

Joanna Chiu · Chapitre 2 sur 17

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La Chine et le nouveau désordre mondial

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PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE

 

Vu les tensions politiques actuelles, la principale crainte que j’ai éprouvée en écrivant La Chine et le nouveau désordre mondial était que le livre nourrisse la méfiance à l’égard de Beijing – méfiance qui, bien que nécessaire, amène souvent les gens à confondre gouvernement chinois et population chinoise. Or, des lecteurs m’ont plutôt confié que les récits

humains qu’on y découvre se démarquent en invitant à aborder ces sujets épineux avec nuance, en étant plus attentifs à leur complexité.

Je me suis réjouie d’apprendre que mon livre a incité des gens à s’exprimer publiquement sur les enjeux relatifs aux droits de la personne.

Plusieurs lecteurs m’ont dit que mon essai les avait alertés sur le fait que les méthodes de contrôle appliquées par l’État chinois (harcèlement, violence, détentions arbitraires, etc.) peuvent traverser les frontières et tourmenter des citoyens de n’importe quel pays.

Étant journaliste, je sais que l’actualité peut évoluer très rapidement. C’est pourquoi chaque chapitre de ce livre effectue des comparaisons entre différents pays et que les analyses sont toujours ancrées dans un contexte historique. Ainsi, malgré des changements inévitables observés dans certains dossiers, ces diverses perspectives demeurent éclairantes.

Ce livre porte principalement sur les «puissances moyennes» du monde occidental, acteurs à part entière de la relation généralement tendue entre la Chine et l’Occident. Ces États ont beaucoup à nous apprendre sur les stratégies déployées par Beijing pour étendre son influence politique et économique, car les dirigeants chinois estiment qu’ils possèdent un statut «inférieur» à celui des grandes puissances sur l’échiquier international. Ainsi, les actions de la Chine paraissent d’autant plus audacieuses que

celle-ci croit ces États moins en mesure de parer ses attaques.

Par exemple, en novembre 2022, lorsque le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a fait part de son mécontentement au président chinois Xi Jinping, après avoir reçu des rapports indiquant que Beijing aurait secrètement financé onze candidats dans le cadre des élections fédérales de

2019, le président chinois a rabroué son vis-à-vis en présence de journalistes. Accusant Trudeau d’avoir coulé le contenu de leurs discussions aux médias, Xi lui a fait cette mise en garde: «Nous devrions avoir des conversations de manière respectueuse. Sinon, on ne peut pas prévoir les résultats.»

En ce début d’année 2023, les relations entre le Canada et la Chine sont aussi tendues qu’elles l’étaient au paroxysme de la saga Huawei-Meng Wanzhou, mais la dynamique des rapports entre Beijing et d’autres pays, elle, a changé. Voici donc quelques faits saillants à garder en tête en parcourant cet ouvrage.

Dans le chapitre consacré à l’Italie, je mentionne que ce pays a changé de gouvernement en moyenne une fois par 1,14 année depuis la Seconde Guerre mondiale. Le reportage de terrain que j’ai effectué à l’automne 2019 m’a permis d’observer que les Italiens semblaient nourrir un certain optimisme vis-à-vis de la Chine, mais cela s’est avéré éphémère. En octobre 2022, la députée d’extrême droite Giorgia Meloni est devenue présidente du

Conseil des ministres d’Italie. Pendant sa campagne électorale, elle a qualifié l’entente Rome-Beijing sur les investissements relatifs à la nouvelle route de la soie de «grave erreur». Son opinion s’inscrit dans un durcissement généralisé des positions qu’ont adopté dernièrement les États européens à l’égard de la Chine.

En marge du sommet du G20 à Bali, le président Xi Jinping a rencontré son homologue américain Joe Biden pour la première fois depuis que celui-ci est en poste. Washington venait tout juste d’annoncer une limitation des exportations de semi-conducteurs vers la Chine, ce qui pourrait priver cette dernière de composants essentiels au développement de micropuces et de logiciels d’intelligence artificielle. Les observateurs considèrent néanmoins que la rencontre a donné lieu à un apaisement nécessaire des tensions entre

les deux pays. Les deux présidents ont cependant émis des déclarations soulignant leurs désaccords à propos de Taïwan. Biden a dénoncé les «actions coercitives et de plus en plus agressives» de Beijing envers Taïwan, tandis que Xi a affirmé que la «question de Taïwan» était «la

première ligne rouge à ne pas franchir dans les relations sino-américaines1».

L’Australie a elle aussi un nouveau premier ministre, Anthony Albanese. Les relations entre les deux pays ont atteint un creux pendant la pandémie de COVID-19, après que Canberra eut réclamé la tenue d’une

enquête internationale sur les origines du coronavirus. Albanese et Xi se sont réunis à l’automne 2022, ce qui a constitué la première rencontre entre les chefs d’État de ces deux pays depuis 2016. Albanese a déclaré que les économies de la Chine et de l’Australie sont «hautement complémentaires» et que Canberra souhaite entretenir une «relation stable» avec Beijing. La suite promet d’être intéressante. Rappelons que deux Australiens, la journaliste Cheng Lei et l’écrivain Yang Hengjun, sont actuellement emprisonnés en Chine après un procès tenu à huis clos pour des raisons de

sécurité nationale.

Quant à ce que l’avenir pourrait réserver, mon seul conseil consiste à se méfier de toutes les prédictions d’experts, qu’il s’agisse de savoir si Xi restera «président à vie» ou si la Chine connaîtra une autre révolution

politique.

À l’automne 2022, comme de nombreux journalistes qui n’osent plus travailler en Chine par crainte pour leur sécurité, ou qui ont été expulsés du pays, c’est à distance que j’ai observé la vague de manifestations contre la

politique «zéro COVID».

Parmi les foules rassemblées dans différentes villes du pays, les jeunes étaient les plus nombreux. Certains réclamaient une plus grande liberté politique et la fin du régime de parti unique. D’autres s’en sont pris à des

policiers en leur reprochant de se comporter de manière servile vis-à-vis de l’État. De nombreux manifestants ont appelé à la démission du président Xi.

J’ai assisté à des scènes que je n’aurais jamais crues possibles en Chine. Face à l’extrême rareté des chercheurs et des journalistes étrangers sur le

terrain, des citoyens chinois ont risqué leur sécurité en transmettant eux-mêmes des photos et des vidéos des manifestations au reste du monde.

Tandis que l’intérêt pour la Chine ne cesse de croître un peu partout, il faut maintenir le dialogue avec ces braves interlocuteurs.

Je suis immensément reconnaissante aux nombreuses personnes d’origine chinoise de divers pays qui m’ont raconté leur histoire.

Je remercie également VLB éditeur de publier cette traduction en français, ainsi que de m’avoir donné l’occasion de réfléchir aux événements survenus depuis la parution de l’édition originale, en septembre 2021.

 

Joanna Chiu

 

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