La Chine et le nouveau désordre mondial
Introduction
Tel un roulement de tonnerre, 2008 percussionnistes vêtus de tuniques chatoyantes marquent le rythme dans une synchronie parfaite. La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’été de Beijing vient de commencer. Le spectacle durera quatre heures.
Dansant autour de leurs tambours traditionnels en bronze, les musiciens claironnent un extrait des Entretiens de Confucius: «Avoir des compagnons
venus de loin, n’est-ce pas tout de même une joie1?»
Peu après, 15 000 danseurs traversent le Nid d’Oiseau dans leurs costumes élaborés. Leur chorégraphie réglée au quart de tour célèbre l’histoire de la Chine. Ils présentent les «quatre grandes inventions» de leur pays, à savoir la boussole, la poudre à canon, le papier et l’imprimerie. Suit une projection de lumières qui évoque les espoirs chinois d’harmonie entre
les peuples du monde.
À tous les égards, la cérémonie d’ouverture de 2008 est une réussite phénoménale. Par son ampleur, elle dépasse de loin toutes celles qui l’ont précédée. La Chine profite de ces Jeux d’été pour se montrer sous son
visage le plus noble et le plus bienveillant, mettant en valeur sa longue histoire, ses multiples ethnies, ses innombrables innovations technologiques… L’événement insuffle un vent d’espoir au pays et au reste du monde: l’essor de la Chine sur la scène internationale sera bénéfique pour les peuples de la planète entière.
Malgré ces effusions d’amitié, les athlètes olympiques chinois subissent de fortes pressions de leur gouvernement pour dominer les compétitions. Un peu partout au pays, des milliers d’écoles vouées au sport ont offert un entraînement intensif à des enfants dès l’âge de six ans, au détriment de leur formation générale. De nombreux athlètes éprouvent des problèmes de santé chroniques, et d’autres verront leurs perspectives d’avenir compromises s’ils échouent à devenir des champions. La Chine veut certes présenter une image amicale à la communauté internationale, mais elle entend aussi se faire respecter.
Une douzaine d’années après cette cérémonie triomphale, Beijing ne diffusera plus d’ode à l’amitié avec le reste du monde. Ses dirigeants privilégieront la «diplomatie du guerrier loup», réagissant par des menaces au moindre signe d’offense à la fierté de leur pays.
La grande démonstration d’affection de 2008 n’aura-t-elle été que pure fanfaronnade?
J’ai sondé l’opinion de Jan Wong, première journaliste canadienne d’origine chinoise à avoir servi comme cheffe de bureau du quotidien The Globe and Mail à Beijing, de 1988 à 1994. Avant cela, en 1972, elle était partie de Montréal, sa ville natale, pour un échange étudiant dans la capitale chinoise. Jusqu’aux années 1970, la plupart des Occidentaux étaient interdits d’accès en Chine, pays alors déchiré par de durs conflits internes
pendant la Révolution culturelle.
Wong se souvient d’avoir séjourné en Chine dans une période de timide guérison sociale où dirigeants et citoyens exprimaient un désir sincère de fraternité mondiale. «À cette époque, aussitôt qu’on mettait le pied en
Chine, les gens étaient très reconnaissants. Parce que tout le monde penchait pour [le rétablissement de relations diplomatiques officielles avec] Taïwan. Et les Chinois parlaient sans cesse de l’amitié entre leur pays et le vôtre.
«L’équipe de hockey du Canada se trouvait en Chine et jouait au Palais omnisports de la capitale, alors fraîchement construit. Je me suis procuré un billet. Elle affrontait une équipe de Harbin. Tous les spectateurs scandaient “You yi di yi, bi sai di er”. Ce qui signifie “L’amitié d’abord, la compétition ensuite”.
«Aujourd’hui, la situation est complètement différente. La Chine est passée de laissée-pour-compte à intimidatrice. Mais les Chinois n’ont toujours pas confiance en eux. Il leur reste des traces de ce complexe; ils veulent qu’on les respecte – ils sont obsédés par le respect. Ils sont très susceptibles et sautent vite aux conclusions, convaincus que les autres pays ne les respectent pas. Alors qu’ils ont maintenant tellement d’influence!»
Ma conversation avec Wong avait lieu au milieu de l’année 2019, quelques mois après l’arrestation de deux Canadiens qui séjournaient en
Chine: mon ami Michael Kovrig, ancien diplomate, et l’entrepreneur Michael Spavor. Beijing les avait incarcérés en représailles à la détention, demandée par Washington, de la directrice financière de la société Huawei, Meng Wanzhou, par les autorités canadiennes. Les Américains réclamaient l’extradition de Meng aux États-Unis, où elle était accusée de fraude, mais semblaient avoir sous-estimé l’influence de cette cadre supérieure, dont l’arrestation avait provoqué la colère des dirigeants chinois.
La prise en otage des deux Canadiens a stupéfié le monde occidental, qui ignorait alors que de nombreux étrangers d’origine asiatique étaient emprisonnés en Chine pour des motifs politiques. Le traitement cruel infligé aux «deux Michael» a démonté le mythe de longue date selon lequel la Chine était en voie de libéralisation.
De nombreux Occidentaux avaient cru que les choses iraient mieux, à mesure que la Chine s’ouvrirait au monde. Au début des années 1980, la République populaire avait entrepris de réformer son économie et d’établir de nouvelles relations diplomatiques. Les régimes communistes autoritaires
étaient en train de se libéraliser; bientôt, ils seraient «comme nous».
En 1989, le massacre de la place Tian’anmen a fait voler ces espoirs en éclats. Le monde entier était sous le choc. On peinait à croire que des soldats chinois aient ouvert le feu sur leurs compatriotes, des réformistes,
jeunes pour la plupart. Des manifestants pacifiques ont été abattus par centaines, voire par milliers.
Toutefois, le mythe d’une Chine en voie de libéralisation persisterait encore une douzaine d’années plus tard, et pas seulement aux États-Unis.
Le 11 décembre 2001, au terme d’un long processus de négociation, le pays deviendrait membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – une adhésion se voulant emblématique de l’intégration de Beijing à un ordre mondial fondé sur l’État de droit.
Les dirigeants occidentaux étaient optimistes. Dans un discours mémorable livré en 2000, Bill Clinton a déclaré que «l’accord de l’OMC […] favorisera l’atteinte des objectifs que les États-Unis poursuivent en Chine depuis 30 ans». L’admission de la Chine dans les rangs de l’OMC n’en ferait pas une société libre «du jour au lendemain» et ne garantirait pas
le respect systématique des règles du commerce mondial par Beijing, mais, à la longue, affirmait Clinton, le pays finirait par emprunter la bonne direction.
Or, c’est le contraire qui s’est produit. À mesure qu’elle s’enrichissait,
la Chine est devenue plus autoritaire. Invoquant une doctrine qualifiée de «socialisme aux caractéristiques chinoises», l’État a maintenu son emprise sur l’économie et les méga-entreprises publiques. Les autorités ont renoué avec les persécutions à grande échelle d’intellectuels, de juristes, d’artistes, de militants et de minorités. Parmi leurs cibles figurent les Ouïghours: on estime qu’un million d’entre eux sont internés dans des camps.
Pendant beaucoup trop longtemps et par pur intérêt, les sociétés occidentales ont mal interprété ou carrément ignoré les gestes de Beijing. Au fil des décennies, cet aveuglement volontaire s’est mué en complicité dans la diplomatie toxique, les violations des droits de la personne et l’ingérence étrangère auxquelles se livre aujourd’hui la Chine.
DANS CES PAGES, J’UTILISE DÉLIBÉRÉMENT le terme «Occident»,
car il est essentiel de reconnaître l’histoire coloniale d’où sont issus les antagonismes modernes. Selon la vision occidentale du monde, l’«Orient», qui englobait l’Asie, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, désignait des territoires que les premières puissances coloniales européennes considéraient comme statiques et sous-développés – et donc dignes d’être dominés.
Beijing estime à raison que le peuple chinois a subi de graves offenses. Le bagage émotionnel du «siècle d’humiliation» de la Chine par les puissances européennes et le Japon, lequel s’est étendu de 1839 à 1949, aide à comprendre la susceptibilité à fleur de peau des dirigeants chinois contemporains et leur détermination à surclasser l’Occident.
Il y a quelque 140 années, des fonctionnaires canadiens ont dupé mon arrière-arrière-grand-père en l’amenant à quitter le sud de la Chine en
échange d’une promesse d’emploi dans l’extraction de l’or au Canada 2. À son arrivée au terme d’un voyage coûteux, il s’est vu contraint de travailler d’arrache-pied, en compagnie de milliers d’autres Chinois comme lui, à la
construction du chemin de fer Canadien Pacifique. Ces hommes effectuaient un travail harassant dans des conditions difficiles et contre un salaire dérisoire. Au moins 600 d’entre eux y ont perdu la vie. Parmi les survivants, rares sont ceux qui ont pu s’établir au Canada avec leur famille, car le paiement d’un impôt de capitation exorbitant était exigé des immigrants chinois. Mon arrière-arrière-grand-père est donc rentré en Chine avec peu de fruits de ses années de dur labeur. Dans les années 1920, peu avant le déclenchement de la guerre civile chinoise, mes grands-parents, en
quête de stabilité, ont quitté leur province du Guangdong, dans le sud de la Chine, pour s’établir dans le territoire de Hong Kong, alors contrôlé par le Royaume-Uni.
Je suis née à Hong Kong quelques années avant le massacre de la place
Tian’anmen. Comme tous leurs concitoyens, mes parents ont été horrifiés par le traitement infligé aux jeunes contestataires par le gouvernement chinois. Le sentiment d’identité des Hongkongais était très différent de celui des habitants de la Chine continentale. Pour se prémunir contre l’avenir incertain de la région, ma famille a choisi de quitter Hong Kong avant que les Britanniques ne rétrocèdent la ville à la Chine en 1997.
Contrairement à mon arrière-arrière-grand-père, nous avons été acceptés comme immigrants au Canada, où j’ai eu la chance de grandir en tenant mes libertés fondamentales pour acquises. Or, quand j’ai commencé à m’informer sur la politique de l’enfant unique et d’autres mesures draconiennes qui affectaient profondément la vie des Chinois, je me suis sentie coupable. Tandis que je faisais du sport et m’efforçais d’obtenir les
meilleures notes à l’école secondaire, des fillettes étaient abandonnées à la naissance, le plus souvent dans des orphelinats, mais parfois dans des puits ou des fossés en bordure de route. Leurs parents agissaient ainsi parce qu’ils n’avaient pas les moyens de payer l’amende qu’ils encourraient s’ils tentaient d’avoir le garçon tant convoité.
À la fin des années 1990, j’ai commencé à percevoir des signes de l’influence de Beijing chez moi, à Vancouver. Mon père travaillait pour un média canadien qui offrait une programmation en mandarin et en cantonais, et la rumeur courait que des chroniqueurs avaient perdu leur emploi ou subissaient des pressions visant à censurer leurs commentaires sur la
politique chinoise. J’apprendrais par la suite que cette campagne s’inscrivait dans les efforts déployés par Beijing pour acquérir de l’influence à l’étranger, que ce soit par l’octroi d’avantages politiques et économiques ou par des gestes d’intimidation et de harcèlement.
L’impression irrésistible qu’une affaire importante était en train de se produire m’a poussée à apprendre le mandarin en vue de m’établir en Chine. À l’adolescence, j’ai étudié les ouvrages sur la Chine que je trouvais dans les bibliothèques publiques et me suis conçu un programme d’autoapprentissage en vertu duquel je m’assignais la rédaction de dissertations. Plus tard, j’ai suivi tous les cours d’histoire, de politologie et de sociologie de la Chine qui pouvaient cadrer dans mon cursus universitaire, et mon épreuve synthèse de premier cycle a porté sur le rôle
des femmes révolutionnaires chinoises au XX e siècle.
À force de me faire demander «d’où» je venais et pourquoi je parlais un si bon anglais, j’avais compris que les Occidentaux me considéraient
comme une étrangère. Mais je me disais qu’un tel statut serait utile à mon travail de journaliste, et qu’un sentiment d’appartenance mitigé pourrait m’aider à faire preuve d’une plus grande objectivité.
Je voulais séjourner en Chine pour témoigner de son expansion
économique fulgurante et aider les gens de par le monde à comprendre les enjeux sociaux complexes auxquels ce pays faisait face. Mais je me suis plutôt retrouvée aux premières loges d’un virage vers le totalitarisme. Mon séjour à Hong Kong et à Beijing a coïncidé avec l’accession de Xi Jinping au rang de secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC). Avant son arrivée au pouvoir en 2012, certains voyaient en Xi un réformiste libéral, mais leurs attentes ont été déçues lorsque les droits de la personne et la liberté de presse ont connu des reculs inédits. Sous la gouverne de Xi, des
milliers de personnes ont été emprisonnées pour avoir osé critiquer la société, même modérément, et l’appareil de censure et de surveillance s’est perfectionné.
Dans le système judiciaire chinois, la torture et les aveux forcés sont monnaie courante, mais le nombre d’exécutions par an est un secret d’État.
Au cours de mes dix dernières années de reportage sur le terrain, j’ai vu la police évacuer manu militari les mères éplorées de victimes du massacre de Tian’anmen, et j’ai interviewé des dizaines d’artistes, de religieux clandestins, d’écrivains, d’avocats et de militants qui avaient subi des persécutions. La police chinoise dispose de pouvoirs très étendus qui lui permettent de détenir des suspects sans inculpation dans des prisons secrètes improvisées, pour des périodes allant jusqu’à six mois. Ce système orwellien porte le nom de «résidence surveillée dans un lieu désigné». Pour
les familles des détenus, qui n’ont aucune idée de l’endroit où se trouvent leurs proches, l’attente est insoutenable.
Certains des moments les plus troublants que j’ai vécus comme journaliste en Chine ont eu lieu lors d’interviews menées par texto. Il
arrivait que les messages cessent brusquement d’entrer; lasse, je fixais la date et l’heure où mon interlocuteur s’était trouvé en ligne pour la dernière fois.
Dans l’avion vers le Canada, où je rentrais pour les vacances, j’avais
l’esprit engourdi, comme si un enregistrement vidéo de ce dont j’avais été témoin rejouait en accéléré dans ma tête. Pour mes amis qui travaillaient dans différents domaines en Chine, ce pays était un endroit dynamique ayant beaucoup à offrir, mais pour moi, qui couvrais la situation des droits de la personne et la politique à Beijing, l’expérience était vraiment dystopique.
De nombreux Chinois, de même que les observateurs de la vie politique chinoise, entrevoyaient une lueur d’espoir: quand Xi quitterait le pouvoir au terme de son mandat limité à dix ans, son successeur mettrait fin à la répression massive de la société civile. Or, le 10 mars 2018, Xi a obtenu le droit de rester au pouvoir à vie. Je me trouvais alors dans le haut de la tribune du Palais de l’Assemblée du peuple à scruter du regard la scène où
les dirigeants du pays se tenaient, bien raides, dans leurs costumes noirs assortis. Après qu’on eut fini de compter les bulletins de vote sur l’amendement à la Constitution autorisant Xi à servir indéfiniment, les milliers de parlementaires présents ont salué l’événement par un tonnerre d’applaudissements. En un instant, ce fils d’un vétéran de la Révolution était devenu le dirigeant le plus puissant de la Chine moderne depuis Mao
Zedong. Les forces armées, l’économie et l’État voyaient leur puissance consolidée entre les mains d’un seul homme.
Dans la Constitution amendée, il est précisé que la suppression de la limitation du nombre de mandats présidentiels «favorisera le maintien de
l’autorité et de la direction unifiée du comité central du PCC, dont le camarade Xi Jinping est le noyau». Xi étant encore dans la soixantaine, on peut présumer que la Chine poursuivra sa dérive autoritaire pendant des décennies.
PLUSIEURS MOIS APRÈS LE COURONNEMENT de Xi, alors que je ne pouvais plus supporter la pollution de l’air de Beijing (qui m’obligeait constamment à utiliser mon inhalateur et parfois à me rendre à l’hôpital), j’ai fait mes valises pour revenir vivre au Canada.
Je quittais la Chine à regret en laissant en plan de nombreux sujets de reportage fascinants. Toutefois, plusieurs mois après mon départ, Meng Wanzhou s’est fait arrêter à Vancouver. Quelques jours plus tard, on apprenait avec étonnement que les Canadiens Kovrig et Spavor subissaient
les retombées diplomatiques de cette affaire. La Chine dystopique m’avait suivie jusque chez moi.
Au même moment, les tensions montaient entre la Chine et d’autres pays à propos des violations des droits de la personne au Xinjiang, d’une loi
sur la sécurité à Hong Kong qui restreignait les libertés des résidents étrangers, de différends commerciaux internationaux, de revendications territoriales conflictuelles en mer de Chine méridionale et de la frontière sino-indienne.
Le gouvernement canadien s’est alors engagé à adopter une nouvelle stratégie globale face à une Chine de plus en plus autoritaire. Plusieurs années se sont écoulées depuis, et aucun changement de politique n’a encore été annoncé.
Pendant ce temps, aux États-Unis, gouvernement et experts semblaient se préparer pour une nouvelle guerre froide fondée sur des divergences idéologiques, avec les États-Unis dans le rôle de représentants des démocraties occidentales et la Chine dans celui de superpuissance orientale
envahissante. Le message de Washington à ses alliés était sans équivoque: soit vous êtes avec la Chine, soit vous êtes avec nous.
Grâce au soutien offert par Beijing aux entreprises privées chinoises, le géant de la technologie Huawei est devenu l’intermédiaire des
affrontements entre Washington et la Chine. Les services de renseignement des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Canada coopèrent au sein d’une alliance appelée Five Eyes (que la Défense canadienne désigne sous le nom de Groupe des cinq). À l’exception du Canada, tous ses membres avaient alors banni Huawei du déploiement du réseau 5G sur leur territoire respectif.
Par la suite, alors que la COVID-19 se propageait dans le monde après être apparue dans la ville chinoise de Wuhan, certains politiciens occidentaux ont commencé à chercher des boucs émissaires sans mettre de gants blancs. Dès lors, on a assisté à une augmentation effarante du nombre de crimes haineux contre des personnes d’origine asiatique, dont les défenseurs ont pris des dirigeants à partie pour avoir qualifié le pathogène
de «virus chinois», voire de kung flu, pour reprendre les mots de Donald Trump.
En maints endroits, les personnes d’ascendance chinoise subissent du racisme depuis belle lurette. Or, contrairement aux membres d’autres
groupes ethniques discriminés, elles sont souvent assimilées au gouvernement de leur pays d’origine. Que la famille d’un individu ait quitté la Chine il y a plusieurs générations importe peu. Ce phénomène a grandement nui à la qualité de la recherche et du dialogue sur la Chine à l’échelle internationale, les personnes d’origine chinoise ayant systématiquement fait l’objet de soupçons et leurs précieuses contributions ayant souvent été ignorées.
Dans la foulée des meurtres de huit travailleuses d’un salon de massage d’Atlanta, en Géorgie, en mars 2021, la spécialiste américaine du renseignement de cybersécurité Amy Chang a relaté les efforts qu’il lui a fallu déployer pour se bâtir une carrière à Washington. La question la plus dérangeante qu’elle et les autres personnes d’origine asiatique se font régulièrement poser dans la capitale américaine, a-telle indiqué, est la
suivante: «Êtes-vous une espionne chinoise?»
Le choix des lieux où j’ai séjourné et des personnes que j’ai interviewées pour écrire ce livre de 2018 à 2020 a été déterminé par un besoin de couper court aux discours simplistes qui, trop souvent, masquent
la réalité. J’ai cherché des gens qui ont une expérience particulière de la Chine et qui disposent rarement de plateformes leur permettant d’influer sur les décisions des États ou des multinationales.
Des membres de la diaspora chinoise ont tenté d’avertir les décideurs
occidentaux des manœuvres clandestines auxquelles se livre Beijing en vue d’étendre son influence partout dans le monde, mais la plupart de leurs mises en garde sont restées sans suite. Ce n’est que récemment que les cas les plus flagrants ont suscité des réactions aux plus hauts niveaux.
Des maires et des conseillers municipaux m’ont exprimé leur stupéfaction quand je leur ai appris que des photos les montrant serrer des mains lors de célébrations du Nouvel An lunaire avaient été reproduites dans du matériel de propagande chantant les louanges de l’influence de la Chine à l’étranger. Certains d’entre eux semblaient ignorer les implications des interviews qu’ils accordaient à des médias d’État chinois. Je n’ai pu que hocher la tête lorsqu’un parlementaire canadien m’a confié, mécontent, que l’agence de presse Xinhua, dirigée par l’État, avait déformé ses propos.
Il est encore plus irritant de voir des gouvernements consentir à des investissements ou vendre des composantes essentielles de leurs infrastructures sans réfléchir. Même si la Chine est sincère lorsqu’elle affirme que ses investissements massifs dans les infrastructures mondiales
de la «nouvelle route de la soie» ne s’inscrivent pas dans une stratégie visant à accroître son influence politique, une vigilance nationale à l’égard de ce type d’accord devrait aller de soi. En Grèce, par exemple, des citoyens se préoccupent de la volonté apparente de leur gouvernement de prendre le parti de Beijing dans certains dossiers débattus aux Nations unies dans l’espoir de voir augmenter les investissements de la Chine.
Des experts ont aussi exprimé leurs craintes de voir la Chine et d’autres États autoritaires comme la Russie, la Turquie et l’Iran s’allier
officiellement contre les démocraties. Les reportages de terrain que j’ai effectués en Turquie et en Russie m’ont permis de peser le pour et le contre de telles affirmations.
Pendant ce temps, Beijing exploite le racisme en Occident pour balayer
les critiques à son endroit, constate Yangyang Cheng, spécialiste chinoise de la physique des particules établie aux États-Unis, dans un article publié dans The Guardian. Le PCC, écrit-elle, «pratique lui-même une forme d’orientalisme en modelant son discours sur celui des pires commentateurs de l’actualité chinoise, c’est-à-dire en justifiant ses politiques au nom de la “situation nationale particulière” de la Chine: le régime dit des régions frontalières contestées qu’elles “font partie de la Chine depuis l’ère préhistorique”, et que son autoritarisme est apprécié d’un peuple attaché
aux “valeurs confucéennes” 3».
De nombreux Occidentaux sont disposés à avaler ces mensonges. Toutefois, les propos d’observateurs comme Cheng, qui ont un pied dans
chaque monde, aident à couper court à la propagande et, pour dire les choses crûment, à mettre au jour l’hypocrisie de tous les camps.
Il est difficile de prendre du recul et de trouver les meilleures voies à emprunter pour gérer ces problèmes géopolitiques complexes alors que des
crises humanitaires très urgentes sont en cours. Dans ces pages, je souhaite apporter des nuances, mettre les choses en contexte, effectuer des comparaisons entre différents pays et rapporter d’importants récits personnels, le tout pouvant aider à éclairer le débat public et influer sur les politiques des gouvernements et des organisations à l’égard de la Chine.
Je suis donc profondément reconnaissante envers toutes les personnes qui ont accepté de discuter avec moi en sachant qu’elles s’exposaient à des conséquences.
Le premier chapitre traite essentiellement de Beijing et situe le contexte dans lequel le régime réprime la société civile et élabore une stratégie de politique extérieure ambitieuse, inscrite dans sa vision d’un nouvel ordre
mondial. Le chapitre 2 met à contribution les années que j’ai passées à couvrir le mouvement prodémocratie de Hong Kong et ses luttes contre l’influence obscure des agents du «Front uni» du PCC et le recours brutal
aux lois et à la police pour écraser la dissidence. Les chapitres 3 à 6 proposent des études de cas exhaustives sur des «puissances moyennes» (Canada, Australie, Italie et Grèce) qui ont subi des pressions économiques
et politiques de la part de la Chine. Les chapitres 5 et 6 abordent aussi les relations Chine–États-Unis dans une perspective générale. La dernière partie du livre, qui s’appuie sur mes reportages aux États-Unis, en Turquie et en Russie, rassemble des données sur les scènes de potentiels conflits mondiaux futurs et propose des pistes d’action en vue d’éviter des
affrontements catastrophiques.
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