La Chine et le nouveau désordre mondial
2. Hong Kong: le siècle d’humiliation
2
HONG KONG
Le siècle d’humiliation
Printemps 2014. Hong Kong est au bord du précipice.
Depuis quelques mois, un trio de militants réformistes de longue date planifie une campagne de désobéissance civile pour réclamer des élections pleinement démocratiques. Bien que les citoyens de Hong Kong aient parfois la possibilité d’élire des représentants aux échelons inférieurs du gouvernement, seul un petit nombre d’entre eux ont le droit de vote à l’élection du chef de l’exécutif de la région, poste auquel seuls des
candidats approuvés par Beijing peuvent se présenter. Les organisateurs de la campagne baptisée «Occupy Central With Love and Peace» (Occupons le district central dans l’amour et la paix) appellent les 7,4 millions d’habitants de Hong Kong à bloquer les rues du quartier des affaires si le gouvernement rejette leur demande d’instaurer le suffrage universel. L’engorgement du cœur financier de cet important pôle du capitalisme devrait obliger les dirigeants de Hong Kong à prêter attention à ces revendications.
C’est du moins ce que l’on croit.
En tant que journaliste chargée des affaires municipales au South China Morning Post depuis 2012, j’ai pour tâche d’expliquer les tenants et aboutissants de l’occupation planifiée. Un matin, je sors de mon appartement sis dans une maison mitoyenne traditionnelle tonglou, du côté ouest de l’île de Hong Kong, et monte la côte à pied en direction du campus de l’Université de Hong Kong. Je vais y rencontrer le professeur Benny Tai, un des trois instigateurs d’Occupy Central (ses deux acolytes sont un sociologue d’âge moyen et un vieux pasteur baptiste). Jusque dans ses moindres recoins, le bureau de Tai est encombré de piles de livres et de papiers.
«Mon bureau est sûrement sous écoute, mais il est impossible de trouver le dispositif dans tout ce désordre!» blague le professeur en ajustant ses lunettes.
Cet intellectuel à la voix douce m’explique que les manifestants exigent simplement du gouvernement qu’il respecte les obligations que lui confère la Loi fondamentale de la région administrative spéciale, laquelle tient lieu de Constitution du territoire. En vertu de celle-ci, le chef de l’exécutif de Hong Kong doit être choisi conformément aux principes du suffrage
universel (dans les faits, les candidats à ce poste sont nommés par un comité largement acquis à Beijing). Pour Tai, la désobéissance civile est le dernier recours qui reste à la population.
Je quitte le bureau du professeur avec un carnet débordant de faits et
d’arguments juridiques, mais je n’ai aucune idée de ce qui pourrait arriver à l’automne si l’occupation finissait par avoir lieu.
Mon expérience de journaliste dans un quotidien local de langue anglaise m’a permis de constater avec certitude que les diverses institutions
de la ville sont sous pression. Il arrive très souvent que des reportages sur des sujets politiquement délicats soient retirés tout juste avant d’être mis sous presse. Un jour, la rédaction du South China Morning Post a retranché un article complet du site web parce qu’un haut dirigeant trouvait que mon compte rendu de l’interview qu’il m’avait accordée était peu flatteur. Un soir, c’est le PDG du journal lui-même qui s’est plaint d’un papier sur le déclin de la liberté de presse à Hong Kong; la rédaction s’est vue contrainte de réduire le texte à une brève. Il est démoralisant de devoir recourir à
l’autocensure et de ne pas savoir précisément quelles sont les règles du jeu quand il s’agit de déterminer ce qui est acceptable de publier ou non. Les démissions ne cessent de se succéder.
Les Hongkongais sont encore ébranlés par la violente agression qu’a
subie Kevin Lau, distingué rédacteur en chef d’un quotidien de langue chinoise, après qu’il eut participé, avec des journalistes de la presse internationale, à une enquête visant à révéler les avoirs à l’étranger de familles de membres du Parti communiste chinois (PCC). En plein jour, son assaillant l’a attaqué par-derrière à l’aide d’un couperet à viande et l’a laissé
dans un état critique. Lau a survécu à ses blessures, et neuf hommes ont fini par être arrêtés en lien avec l’agression, mais ils n’étaient que des sous-traitants. Les responsables n’ont toujours pas été identifiés.
Ce crime non résolu ne pouvait que rendre les journalistes encore plus
nerveux. Nos articles étaient déjà censurés – et maintenant la violence? En
2002, Reporters sans frontières plaçait Hong Kong en 18e position de son classement mondial de la liberté de la presse; en 2020, la région avait chuté
au 80 e rang.
LE TERRITOIRE DE LA CHINE s’étend et se contracte depuis des milliers d’années, comme en font foi les plus anciens documents écrits de la
dynastie Shang, qui, du XVIe e au XI siècles av. J.-C., dominait une région située de part et d’autre du fleuve Jaune, soit une infime portion du territoire actuel. Au fil des millénaires, empereurs et seigneurs de guerre successifs ont redessiné les frontières de leur royaume lors de campagnes militaires victorieuses et défendu celles-ci contre les envahisseurs, souvent au prix de replis et de cessions de régions entières.
Tous les grands empires ont connu un sort semblable, mais, en 1842, dans une période où l’impérialisme occidental visait la dynastie Qing (qui serait la dernière à avoir gouverné la Chine), la perte de Hong Kong aux mains des Britanniques a causé une profonde humiliation. Ses répercussions se font encore sentir de nos jours, alors que les manifestations qui secouent
la ville attisent le ressentiment des dirigeants chinois à l’égard d’une époque où leurs ancêtres étaient trop faibles pour se défendre contre des forces occidentales technologiquement avancées.
L’ambition de la Chine de récupérer ce qu’elle considère comme étant
ses territoires traditionnels n’est pas née sous la présidence de Xi. Dès 1950, une des premières campagnes de l’Armée populaire de libération après sa victoire dans la guerre civile a consisté à envahir et à annexer le Tibet, qui, pendant des siècles, avait alterné entre l’indépendance et la soumission à des dynasties mongoles ou chinoises. Les dirigeants chinois contemporains ont généralement une vision très large des territoires traditionnels de leur pays, dans lesquels ils incluent tous ceux qui ont fait partie de l’Empire à une époque ou une autre, même si ceux-ci sont
revendiqués depuis des siècles par d’autres États ou d’autres peuples. En vertu d’une nouvelle orientation stratégique de ses relations internationales, qualifiée de «diplomatie du guerrier loup» par certains observateurs (un nom inspiré d’un film d’action nationaliste à la Rambo), Beijing affirme désormais ses revendications territoriales sans se préoccuper des réactions de la communauté internationale.
Dans la foulée du massacre de la place Tian’anmen et à l’approche des Jeux olympiques d’été de 2008, les diplomates chinois faisaient preuve de prudence dans leurs interactions avec les autres pays, notamment avec les États-Unis. «L’objectif consistait à gagner la confiance du monde, à le persuader que l’essor de la Chine ne représentait pas une menace», explique Peter Martin, ex-correspondant américain à Beijing et auteur de China’s
Civilian Army: The Making of Wolf Warrior Diplomacy 1. Cette approche de la diplomatie s’est révélée très efficace dans un premier temps, mais a contrarié de nombreux Chinois, qui trouvaient leurs diplomates trop révérencieux envers leurs homologues étrangers. À mesure que la Chine gagnait en puissance, bon nombre de ses citoyens concluaient qu’il lui faudrait affirmer ses intérêts avec une plus grande fermeté, a constaté Martin dans ses recherches, fondées sur les confessions d’une centaine de
diplomates à la retraite.
«À partir de 2008 et de façon de plus en plus intense après l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2012, le comportement des diplomates chinois est devenu carrément agressif. À la susceptibilité et à l’insécurité de longue
date des dirigeants chinois s’est ajouté un nouveau sentiment de force et d’arrogance. En est issue la diplomatie du guerrier loup», ajoute Martin.
Liu Xiaoming, qui a été ambassadeur de Chine au Royaume-Uni pendant 11 ans, fait partie d’un groupe de diplomates qui défendent les
intérêts de Beijing en tenant des propos incisifs sur les médias sociaux. «Selon moi, s’il existe de prétendus “guerriers loups”, c’est parce qu’il y a des “loups” dans le monde et qu’il faut des guerriers pour les combattre», publiait-il sur Twitter en février 2021. Ses centaines de publications, dont l’une affirme que «la population du Xinjiang mène une vie heureuse dans un environnement stable», voient leur portée amplifiée par une armée de faux comptes capables de retransmettre les messages de diplomates et de
médias d’État chinois des dizaines de milliers de fois, a révélé une enquête effectuée conjointement par l’Associated Press et l’Oxford Internet Institute en 2021.
Les «guerriers loups» encensent souvent la politique de Beijing à
l’égard de Taïwan et de la mer de Chine méridionale.
Le PCC a toujours considéré Taïwan comme partie intégrante de son territoire, même si l’île se gouverne elle-même depuis que les nationalistes l’ont occupée après avoir perdu la guerre civile en 1949. Selon Beijing, il
s’agit d’une province rebelle qui devra un jour être intégrée à la Chine continentale, par la force s’il le faut.
La plupart des grands pays du monde se conforment au «principe d’une seule Chine» appliqué par Beijing, selon lequel le pays n’a qu’un
gouvernement légitime et inclut Taïwan. Depuis plusieurs décennies, ils n’entretiennent que des liens officieux avec le gouvernement de l’île. C’est pourquoi l’île de Taïwan est isolée sur le plan diplomatique, malgré le fait qu’une démocratie vivante s’y est développée. Même les États-Unis ne reconnaissent officiellement que Beijing, bien que, dans les derniers jours de l’administration Trump, le secrétaire d’État Mike Pompeo ait annoncé que Washington comptait lever les restrictions sur ses contacts officiels avec Taipei.
Néanmoins, quand un média, un universitaire ou une entreprise fait l’«erreur» de laisser entendre que Taïwan est un État souverain, les autorités chinoises réagissent toujours avec furie. Donatella Versace, directrice de création de la marque italienne de luxe Versace, a offert des excuses
publiques pour avoir mis en marché un t-shirt sur lequel étaient imprimés les noms de nombreuses villes à la mode accompagnés de ceux du pays où elles se situent, car Hong Kong et Macao y étaient présentés comme des territoires indépendants. «Je suis profondément désolée de cette malencontreuse erreur. […] Jamais je n’ai voulu manquer de respect à la souveraineté nationale de la Chine, et c’est pourquoi je tiens à m’excuser personnellement», a-telle écrit sur Instagram. En avril 2018, l’Administration de l’aviation civile de Chine a ordonné à de nombreuses compagnies aériennes, dont plusieurs étaient américaines, de modifier la
façon dont Taïwan était présenté sur leur site web et leur matériel promotionnel. Refusant de laisser Beijing lui «dicter» ses politiques, le département d’État des États-Unis s’est empressé de rejeter la demande, mais certaines compagnies ont obtempéré, craignant qu’une réaction de la Chine ne nuise à leurs itinéraires de vol et à leurs ventes.
Pendant ce temps, les revendications agressives de Beijing en mer de Chine méridionale attisent les tensions dans la région Asie-Pacifique. La Chine prétend à la souveraineté sur 90% de cette mer d’une superficie totale de plus de deux millions de kilomètres carrés, où passent des routes maritimes importantes et sous laquelle se trouveraient des gisements de gaz et de pétrole. Taïwan, le Vietnam et la Chine se disputent les îles Paracels, tandis que l’archipel des Spratleys, qui compte 45 îles, cayes et récifs, est
occupé par les forces armées de Chine, de Taïwan, du Vietnam, des Philippines, de la Malaisie et du Brunéi.
Appliquant une politique qualifiée de «diplomatie de grande puissance», Xi Jinping affirme la présence de Beijing en mer de Chine méridionale de
façon beaucoup plus vigoureuse que ses prédécesseurs, ce qui entraîne une
flambée d’affrontements2. Beijing y crée des îlots artificiels à un rythme frénétique en vue d’y construire des aéroports, des bases militaires et des dispositifs de défense antiaérienne.
En octobre 2015, les États-Unis ont réagi en envoyant un contre-torpilleur de la marine dans l’archipel des Spratleys pour une «opération visant à garantir la liberté de navigation» (FONOP). L’amiral Harry Harris, qui dirige le commandement du Pacifique de la marine américaine, a déclaré que Beijing est en train de «transformer le cadre opérationnel» en mer de Chine méridionale et que Washington entend augmenter la fréquence de ses FONOP. La Chine conteste depuis longtemps la présence
des États-Unis, dont les patrouilles attisent selon elle les tensions régionales.
L’année suivante, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye a désavoué sur toute la ligne les prétentions historiques de Beijing en mer de Chine méridionale. Elle a déclaré que le pays agissait en violation du droit international et causait des «dommages irréparables» à l’environnement
marin en construisant des îlots artificiels. La Chine a rejeté l’arbitrage et affirmé que le verdict était nul et non avenu.
Le droit international et les décisions des tribunaux ont de moins en moins d’effet sur Beijing. La Chine redouble d’ardeur dans la répression
qu’elle exerce contre sa périphérie géopolitique immédiate, qui comprend le Tibet, le Xinjiang, Hong Kong et Macao. Elle rejette l’affirmation voulant qu’elle soit en train de se constituer un empire, car, affirme-t-elle, des territoires comme Taïwan et l’essentiel de la mer de Chine méridionale lui appartiennent incontestablement. Un avis que de nombreux observateurs ne partagent pas.
★ ★ ★
POUR COMPRENDRE LA GRANDE susceptibilité des dirigeants chinois, il faut reconnaître que relativement peu de temps s’est écoulé depuis que les forces occidentales et les forces japonaises ont successivement envahi la Chine et imposé d’importantes concessions économiques et territoriales à ses empereurs puis aux premiers gouvernements de la République (1912-
1949). De toute évidence, la période désignée sous le nom de «siècle d’humiliation» (1839-1949) est encore un sujet épineux et explique en grande partie l’attitude de Beijing à l’égard de l’Occident.
Pendant de nombreux siècles, la Chine s’est sentie en sécurité grâce à
son rang élevé parmi les royaumes du monde. Plongeant ses racines dans la dynastie Han (206 av. J.-C.–220 apr. J.-C.), un «système tributaire» (terme forgé par les Européens) facilitait les relations internationales en imposant un cadre où quiconque voulait entrer en contact avec l’Empire se devait de rendre hommage à l’empereur par des rituels comme le kowtow (prosternation) et le don de cadeaux. Les historiens ne s’entendent pas sur le degré d’asymétrie du système tributaire et l’intensité du sentiment de supériorité des empereurs chinois à l’égard du monde extérieur. Néanmoins,
la plupart des documents d’époque montrent que le système était généralement bien accepté et facilitait bel et bien les échanges commerciaux et les relations diplomatiques de la Chine avec ses voisins.
Les premiers contacts avec les Britanniques se sont avérés désastreux, ces derniers ne reconnaissant pas la nécessité de témoigner un grand respect à l’empereur chinois. En 1793, George Macartney, premier ambassadeur de Grande-Bretagne en Chine, arrive accompagné d’un imposant cortège et
chargé de 600 caisses de cadeaux à offrir à l’empereur Qianlong dans l’espoir de l’impressionner et, surtout, de le convaincre de lever les restrictions imposées au commerce avec les Britanniques.
Au terme d’un voyage pénible ayant duré près d’un an, la mission
Macartney défile en procession dans l’enceinte du palais d’été de Chengde, mais, au grand embarras de ses membres, personne n’est venu l’accueillir.
Un fonctionnaire finit par aider le groupe à s’installer et à se préparer à être reçu par l’empereur. Macartney ne considère toutefois pas Qianlong
comme supérieur au roi de Grande-Bretagne, si bien qu’il refusera de se plier à la cérémonie traditionnelle du kowtow, qui consiste en trois agenouillements sur les deux genoux accompagnés de neuf inclinaisons de la tête. En entrant dans la tente ornementée où se déroule la réception, l’Anglais ne s’agenouille que sur un genou devant l’empereur et lui offre des cadeaux, parmi lesquels figurent une toge de professeur d’Oxford et quelques montres. Des interprètes lisent ensuite à voix haute une lettre du roi George III, qui demande à Qianlong la permission d’établir une
ambassade britannique à Beijing, d’ouvrir de nouveaux ports et d’utiliser une petite île au large des côtes chinoises.
Selon des récits émanant des deux camps, l’empereur accueille d’abord la délégation britannique avec une retenue polie, mais en vient à se fâcher
lorsque Macartney affirme qu’il refusera de partir tant qu’une entente commerciale n’aura pas été négociée. Furieux, Qianlong l’envoie promener, non sans lui remettre une réponse cinglante au roi de Grande-Bretagne: «Les objets exotiques et coûteux ne m’intéressent pas. […] Nous possédons tout. Je n’accorde aucune valeur à vos objets, si curieux et si ingénieux soient-ils, et il n’y a rien que les manufactures de votre pays puissent m’offrir.»
Macartney ne saisissant toujours pas le message, l’empereur fait cette seconde déclaration: «Il n’y a rien que nous ne possédions pas. C’est
pourquoi nous n’avons jamais eu besoin de commercer avec d’autres pays pour obtenir ce dont nous aurions manqué.» Il affirme que le thé, la porcelaine et la soie de Chine sont des «biens essentiels» pour les pays qui n’en produisent pas, si bien que la dynastie autorise les marchands étrangers à «satisfaire vos besoins et à profiter de nos surplus». Autrement dit, le commerce extérieur n’est qu’une démonstration de bienveillance de la Chine à l’égard des pays moins chanceux qu’elle.
Après la mission ratée de Macartney, la Chine maintient ses restrictions au commerce extérieur, lesquelles sont connues sous le nom de «système de Canton» et confinent tous les échanges avec l’étranger à la ville portuaire
du même nom, aujourd’hui épelée Guangzhou. Au XIX e siècle, l’argent
métal venu d’Europe afflue en Chine pour payer le thé, la soie et la porcelaine que convoitent les Occidentaux. La dynastie Qing, elle, persiste à mépriser les produits étrangers, et les marchands chinois n’acceptent que de rares biens européens comme monnaie d’échange. L’Europe pourrait bientôt se retrouver à court d’argent métal; il lui faut donc créer une demande pour quelque produit étranger en Chine.
Face à ce déficit insoutenable, la Compagnie britannique des Indes orientales, qui a colonisé de grandes parties du sous-continent indien et de l’Asie du Sud-Est, où elle exerce son activité commerciale et constitue le bras armé et administratif outre-mer du gouvernement britannique, se tourne vers l’exportation en Chine d’opium indien, issu des graines de pavot. Des millions de Chinois sombreront dans la dépendance. L’empereur
interdira l’importation d’opium, mais la Compagnie embauchera des contrebandiers pour poursuivre ses exportations. Les Chinois finiront par recourir à la force en assiégeant les commerçants étrangers pour saisir leurs stocks d’opium. La marine royale britannique répliquera à l’aide de sa flotte navale et de sa puissance de feu, nettement supérieures, en attaquant effrontément la côte méridionale de la Chine, dans un bombardement que l’on qualifiera par la suite de «diplomatie de la canonnière».
Ainsi s’amorcera la première guerre de l’opium. Sa conclusion inaugurera une série de «traités inégaux» en vertu desquels le Royaume-Uni et ses alliés la France et la Russie auront accès à cinq nouveaux ports chinois et Hong Kong sera cédé aux Britanniques à perpétuité. Souhaitant
obtenir des avantages similaires, d’autres pays occidentaux exerceront des pressions sur la Chine, voire auront recours à la force.
Au moment où, le 26 janvier 1841, les Britanniques s’emparent de l’île de Hong Kong et hissent l’Union Jack sur Possession Point, celle-ci compte
moins de 8000 habitants, essentiellement issus de clans tanka et hakka. Établis dans une poignée de villages côtiers, ceux-ci vivent principalement de la pêche. Dans l’immédiat, la perte de Hong Kong a peu de conséquences économiques sur la Chine, mais elle atteint tout de même profondément la dynastie Qing. Elle découle d’une guerre sans précédent contre l’Occident, guerre pendant laquelle on estime que 90 millions de Chinois sont devenus toxicomanes en raison des importations d’opium imposées à l’Empire.
La guerre de l’opium a compromis la capacité de l’empereur à gouverner un Empire encore vaste. Bientôt, l’île de Hong Kong verra sa population augmenter, des habitants du sud de la Chine y fuyant la famine, le désordre social et la guerre civile. Les Britanniques en viendront à
réclamer davantage de territoire: en 1860, après la seconde guerre de l’opium, ils s’empareront de la péninsule de Kowloon, adjacente à l’île de Hong Kong; en 1898, l’Empire leur cédera pour 99 ans la région environnante, connue sous le nom de Nouveaux Territoires, laquelle inclut de nombreuses petites îles. Dès lors se développera la ville de Hong Kong.
LA PLUPART DES HONGKONGAIS d’aujourd’hui ont atteint la majorité sous le régime britannique. Même s’ils étaient les sujets d’une colonie, ils bénéficiaient alors de la liberté d’expression, d’une protection de leurs
droits fondamentaux, d’un régime fondé sur la primauté du droit ainsi que d’une stabilité et d’une prospérité relatives en comparaison des habitants de la Chine continentale.
Les Britanniques ayant institué un capitalisme quasi débridé à Hong
Kong, l’impôt y était minimal, mais le filet social l’était lui aussi, ce qui a créé un environnement impitoyable où les uns gagnent et les autres perdent. Sa proximité avec la Chine et son cadre juridique favorable aux affaires ont fait de la ville une puissance économique cosmopolite.
À partir des années 1960, l’économie de Hong Kong a explosé. En devenant un important pôle international de la finance et du commerce, la ville a pu servir de voie d’accès à la richesse sans cesse croissante de la Chine continentale et de lien vers d’autres économies d’Asie. Les
entreprises pouvaient profiter d’une économie chinoise en pleine expansion en évitant les obstacles inhérents au régime communiste ou à d’autres pays d’Asie dont elles connaissaient mal les systèmes bancaires.
De 1961 à 1997, le PIB de Hong Kong s’est multiplié par 180, ce qui
dépasse la croissance observée dans des pays entiers, dont l’Irlande et
Israël. À la fin du XXe siècle, la ville était le port à conteneurs le plus actif du monde, statut qu’elle a conservé pendant plusieurs années. Elle était également réputée pour son respect de la primauté du droit et des règles du commerce mondial. En 1995, la région est devenue membre de plein droit de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), aux instances de laquelle elle participe encore aujourd’hui, indépendamment de la Chine
continentale.
MES PARENTS ONT GRANDI à Hong Kong. Ils menaient une existence typique des années de reconstruction consécutives à la Seconde Guerre mondiale. Enfants, ils vivaient dans la pauvreté avec toute leur famille dans de minuscules appartements où ils partageaient leur lit avec leurs frères et sœurs. Adolescents, ils devaient travailler pour contribuer aux dépenses du ménage. Une fois dans la vingtaine, ils ont pu développer leurs compétences en suivant des cours du soir, ce qui leur a permis de toucher de
meilleurs salaires. Passant sans cesse d’un emploi à l’autre, ils ont fini par acquérir un niveau de vie de classe moyenne. Pour les personnes prêtes à travailler fort, Hong Kong regorgeait de possibilités. Comme presque tout le monde était né pauvre, les privilèges de classe étaient alors peu ancrés. Par exemple, le magnat des affaires Li Ka-shing, homme le plus riche de la ville pendant 21 ans, est réputé avoir commencé comme ouvrier d’usine.
Or, pendant que Hong Kong prospérait et que son aéroport devenait une plaque tournante internationale, la plupart des habitants de la Chine continentale n’avaient pas de passeport. En 1990, 280 millions de Chinois des régions rurales vivaient sous le seuil mondial de pauvreté, alors établi à
un dollar par jour. À mesure que se creusait l’écart économique les séparant de la Chine continentale, de nombreux citoyens de Hong Kong, dont certains de mes parents et amis, ont développé un sentiment de supériorité.
Les clivages étaient aussi d’ordre culturel. Rares étaient les familles
hongkongaises qui prenaient leurs vacances en Chine continentale ou choisissaient d’écouter des films ou des chansons en mandarin. On avait l’impression que le continent avait peu à offrir, alors que, dans les années 1990, des milliers de films étaient réalisés chaque année à Hong Kong. Des piles de copies piratées de films ou de disques hongkongais aboutissaient sur les étals des marchés de la Chine continentale, mais à peu près rien ne circulait dans l’autre sens.
ALORS QU’APPROCHAIT L’ÉCHÉANCE DU BAIL des Nouveaux
Territoires, d’une durée de 99 ans, le gouvernement britannique craignait qu’un conflit n’éclate si une entente relative à la passation des pouvoirs n’était pas conclue avant 1997. De plus, les institutions financières de Hong Kong et les sièges sociaux asiatiques de nombreuses sociétés internationales établis dans la colonie jouaient un rôle important dans l’économie mondiale; un démantèlement soudain du capitalisme hongkongais par le gouvernement chinois aurait pu avoir des conséquences désastreuses.
Au même moment, la Chine souhaitait conclure un accord en vue de récupérer l’ensemble du territoire, y compris l’île de Hong Kong et la péninsule de Kowloon, qui avaient été cédées au Royaume-Uni à perpétuité. Le 9 décembre 1984, au terme d’une série de pourparlers, le premier ministre chinois Zhao Ziyang et son homologue britannique
Margaret Thatcher ont signé à Beijing la Déclaration commune sino-britannique.
Ce traité stipulait que le gouvernement chinois retrouverait sa souveraineté sur Hong Kong (île de Hong Kong et péninsule de Kowloon
comprises), mais serait tenu d’y appliquer le principe «un pays, deux systèmes», en vertu duquel il ne pourrait imposer un régime socialiste au territoire avant un certain temps. Le système capitaliste, les tribunaux indépendants et le mode de vie de Hong Kong devaient rester inchangés pour 50 ans, soit jusqu’en 2047.
Enchantés, les journaux chinois ont salué le retour prochain de Hong Kong «entre les mains du dragon». Mais de nombreux Hongkongais redoutaient la réintégration à la «mère patrie». Pendant plus d’un siècle, ils avaient développé leur propre culture et leur propre identité. Ils ne se
considéraient plus comme «chinois».
Méfiants, ils craignaient que Beijing ne respecte pas les termes du traité de rétrocession et réduise à néant leurs tribunaux, leur liberté d’expression et leurs médias indépendants. Dans l’anticipation de la répression à venir, la
contestation est devenue pour eux un véritable mode de vie. Chaque année, depuis lors, des manifestations soulignent trois anniversaires: celui du
massacre de Tian’anmen le 4 juin, celui de la rétrocession le 1er juillet, et
celui de la création de la République populaire de Chine le 1er octobre. Un consensus s’est établi parmi les élus, les intellectuels et les militants: seule la démocratie, que les Britanniques n’avaient jamais accordée aux habitants
de Hong Kong, serait en mesure de garantir le maintien du mode de vie qui leur était si cher pendant les 50 années promises.
De grandes manifestations rassemblant souvent des centaines de milliers ou, plus rarement, des millions de personnes ont provoqué la colère
des autorités chinoises, sans parvenir à opérer un changement de régime. Selon les règles en vigueur, le chef de l’exécutif est nommé par un petit comité de loyalistes dont le choix est ensuite entériné par Beijing.
★ ★ ★
DANS LA NUIT DU 26 SEPTEMBRE 2014, une centaine de membres de la Fédération étudiante de Hong Kong franchissent de hautes barrières métalliques en vue d’occuper une cour attenante au siège du gouvernement.
«L’espoir naît du peuple, le changement commence par la lutte!»
scandent-ils en levant le poing. Mais la police est prête à intervenir. Presque aussitôt, plusieurs leaders étudiants, dont l’étoile politique montante Joshua Wong, sont arrêtés, tandis que le reste des manifestants se dispersent dans l’obscurité. Des photos de Wong grimaçant de douleur aux mains de la police se répandent comme une traînée de poudre en ville, où les gens passent en moyenne trois heures par jour les yeux rivés sur leur téléphone
intelligent.
Au matin, on dirait que chaque Hongkongais a entendu parler des arrestations. Des militants s’empressent d’organiser un rassemblement pour le lendemain. Le 28 septembre, des foules convergent vers les immeubles
du gouvernement, et on n’y compte pas que des étudiants. Des adultes d’âge moyen ont pris une journée de congé pour se joindre à la manifestation. Certains d’entre eux portent pantalon repassé et chemise à col, comme s’ils avaient spontanément décidé d’interrompre leur travail de bureau pour appuyer les étudiants.
Alors que je discute avec des manifestants visiblement nerveux en face des portes verrouillées de l’immeuble du Conseil législatif, j’entends des cris s’approcher: «Hoi lou! Hoi lou! Hoi lou!» («Dégagez!»)
Je me faufile à travers la foule en essayant de voir au-delà des pancartes et des poings levés, et j’aperçois des rangs de policiers munis de boucliers antiémeute et de masques à gaz. La scène est déroutante: c’est la première fois que je vois des policiers hongkongais équipés de cette façon.
De mon côté de la rue, des manifestants gesticulent à la vue de quelque chose. Je m’approche. Quelques centaines de personnes sont rassemblées de l’autre côté de l’autoroute urbaine à huit voies. Des policiers tentent de les empêcher de s’engager dans la circulation.
D’un seul coup, la masse de gens envahit l’autoroute pour se diriger vers nous. Un autobus à impériale freine abruptement. Un point de non-retour semble avoir été atteint.
La police déploie une grande bannière sur laquelle on peut lire
«DISPERSEZ-VOUS OU NOUS TIRONS». Le geste n’a d’autre effet que d’attiser la colère de la foule. Les policiers continuent à repousser les manifestants avec leurs boucliers. Au bout de quelques minutes apparaît un immense nuage de gaz lacrymogène, arme qui n’a pas été utilisée à Hong Kong depuis près de dix ans. J’ai les yeux qui brûlent, mais, captivée par les jeunes qui passent devant moi pour se précipiter dans le brouillard noir et irritant, je reste immobile.
En première ligne, des manifestants se servent instinctivement de parapluies pour protéger la foule des incessants lancers de grenades
lacrymogènes. Un photographe de Getty Images saisit l’image d’un jeune homme ne portant qu’un mince masque d’intervention en guise d’équipement de protection. Pendant que la fumée tourbillonne autour de lui, il brandit deux parapluies noirs, dont un est brisé.
Le mouvement des parapluies est né.
LES IMAGES EMBLÉMATIQUES DE ces grandes manifestations en disent long sur le nombre de citoyens de Hong Kong qui sont prêts à risquer leur vie pour la démocratie. Selon un sondage mené en 2014 par l’Université de Hong Kong, la proportion des répondants qui se qualifient de Hongkongais explose cette année-là, atteignant 67%, tandis que celle des gens qui se disent fiers d’être chinois enregistre un creux sans précédent, soit 31%.
«Nous devons nous tenir debout et lutter, sans quoi Hong Kong disparaîtra pour ne plus être qu’une ville chinoise parmi tant d’autres», me dit un manifestant adolescent. Il porte une armure de fortune constituée d’un casque de vélo, de protège-poignets, de genouillères et de lunettes de
natation, avec un robuste parapluie dans la poche arrière. Il réclame la démocratie pour Hong Kong, mais ne conteste pas l’appartenance de la ville au territoire chinois. Un mouvement pour l’indépendance pure et simple est en train de prendre forme chez une minorité de protestataires qui, bien que marginaux, s’expriment haut et fort. L’éventualité d’une telle issue est très préoccupante pour Beijing, qui ne peut se permettre de perdre Hong Kong, car cela créerait un précédent qui pourrait inspirer les populations d’autres territoires contestés ou semi-autonomes comme Taïwan, le Tibet et le
Xinjiang à réclamer leur indépendance.
Pendant les mois que dure le mouvement des parapluies (lequel s’étend à d’autres quartiers animés de la ville, dont les zones de commerce et de divertissement de Mong Kok, sur la péninsule de Kowloon, et le district de
Causeway Bay), il arrive que des combats de rue éclatent. Des adultes plus âgés, dont des parents et des enseignants, se tiennent souvent parmi les étudiants, certains d’entre eux allant jusqu’à s’interposer entre les jeunes et les policiers armés de matraques ou les brutes masquées qui, la nuit, viennent détruire les campements où dorment les manifestants. J’essaie
d’éviter de rester trop tard sur les sites des manifestations, mais, un soir, je me retrouve à quelques pas d’un groupe de préadolescentes en uniforme scolaire que des hommes bousculent et insultent en leur reprochant de participer aux manifestations. Évitant tout contact visuel avec ces goujats, les filles restent impassibles, tandis que des manifestants adultes s’approchent en protecteurs.
Le «mouvement illégal d’occupation» se soldera par près de 1000 arrestations, de l’aveu même du gouvernement de Hong Kong. La plupart des manifestants seront libérés sans accusation, tout comme les brutes masquées, par ailleurs membres de triades, accusées d’avoir attaqué les campements des protestataires.
C’est dans la foulée de la rétrocession de 1997 que les triades de Hong Kong sont devenues «patriotes», affirme un ancien membre important de l’organisation. «Tous les groupes mafieux de la ville sont patriotes et obéissent aux ordres du pays», indique l’acteur Michael Chan Wai-man, lui-
même ex-cadre haut placé d’une triade3. Aucune organisation criminelle hongkongaise n’ose défier le ministère chinois de la Sécurité publique, car «quiconque tenterait de le faire verrait ses affaires cesser pour de bon», déclare-t-il en décembre 2014 dans une interview accordée au site web chinois NetEase. Les autorités poursuivront cependant les leaders étudiants Joshua Wong, Agnes Chow et Nathan Law ainsi que le trio de militants qui a lancé le mouvement Occupy Central. Le professeur de droit Benny Tai et le sociologue Chan Kin-man écoperont tous les deux d’une peine de 16
mois d’incarcération pour «conspiration en vue de nuire à l’ordre public»; âgé de 76 ans, le révérend Chu Yiu-ming échappera pour sa part à la prison. La ville ne s’est en rien rapprochée de la démocratie.
Les Hongkongais se demandent jusqu’où ira le gouvernement chinois
pour s’attaquer à leur liberté d’expression. Leurs pires craintes se concrétiseront à la fin de l’année 2015 lorsque, sur une période de quelques semaines, cinq libraires de la ville disparaîtront avant de réapparaître mystérieusement dans des geôles, en Chine. Ces enlèvements non dissimulés annoncent un changement de tactique dont l’imminence inquiétait déjà nombre de gens.
Deux des hommes kidnappés, Lee Bo et Gui Minhai, sont des ressortissants étrangers, l’un étant britannique et l’autre, suédois. Tous les cinq sont employés de la librairie Causeway Bay Books, qui vend des livres contenant des commérages peu flatteurs sur les membres de l’élite politique
de Beijing, parmi lesquels figurent des récits pleins d’esprit sur l’épouse du président Xi Jinping.
Gui a disparu pendant qu’il était en vacances en Thaïlande, et c’est à Hong Kong que Lee a été vu pour la dernière fois. Détenus par la police
chinoise, les deux hommes déclarent publiquement qu’ils se sont rendus en Chine continentale de leur plein gré pour y être jugés. Des spécialistes du droit chinois mettent en doute leurs déclarations, qualifiant celles-ci d’aveux forcés – ce qui est d’autant plus inquiétant, car ces libraires ne semblent guère protégés par leurs passeports étrangers. «Je me sens vraiment chinois», affirme Gui, la tête penchée et la voix tremblante, lors de sa «confession» diffusée à la télévision d’État chinoise. (Au moment où j’écris ces lignes, soit en juin 2021, il est toujours en détention.)
Quand des journalistes de la presse internationale interrogeront le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, sur le cas de Lee, celui-ci leur répondra que le libraire «est avant tout un citoyen chinois».
Cette affaire montre qu’aux yeux de Beijing, toute personne d’ascendance chinoise est chinoise et doit être traitée en conséquence, quels que soient le pays où elle réside et la citoyenneté qu’elle détient.
DANS SES DISCOURS PUBLICS, Xi ne cesse d’affirmer la nécessité de l’unité.
«L’unité est de fer et d’acier. L’unité, c’est la force. Grâce à l’unité, le peuple et l’État chinois voguent de victoire en victoire, surmontant tous les
défis et les dangers qu’ils rencontrent sur leur route 4», a déclaré le président
à l’occasion de la célébration du 70 e anniversaire de la République populaire de Chine, le 30 septembre 2019.
La quête d’unité de Xi ne se limite pas aux frontières nationales: elle s’applique à quiconque est d’ascendance chinoise, partout dans le monde.
«Il nous faut cimenter l’extraordinaire unité de tous nos groupes ethniques et renforcer l’extraordinaire unité de toutes les filles et de tous les fils de la Chine, sur notre territoire comme à l’étranger. […] Il nous faut maintenir le lien étroit qui unit le [Parti] et le peuple, et promouvoir le patriotisme. Nous créerons ainsi une force sans égale qui alimentera le vaisseau du renouveau de notre nation», a-t-il ajouté dans le même discours.
Cette volonté d’exiger la loyauté de tout individu d’ascendance chinoise plonge ses racines dans la Chine impériale. Face à l’émigration d’un nombre croissant de Chinois, les empereurs en sont graduellement venus à considérer la diaspora comme un atout potentiel. Au fil des siècles, certains dirigeants chinois ont cherché à légitimer une vieille fable selon laquelle tous les Chinois seraient les descendants du légendaire empereur Jaune; par
conséquent, où qu’ils vivent sur Terre, ils restent des Chinois qui se doivent
de rester fidèles à la mère patrie. Au XX e siècle, le PCC a donné au mythe une interprétation plus large en y incluant les minorités ethniques du pays.
Aujourd’hui, des millions de familles ethniquement «chinoises» ont des ancêtres aux quatre coins du monde depuis des générations. Certains de leurs membres ne connaissent aucune des langues parlées en Chine, où ils n’ont d’ailleurs jamais mis les pieds. En perpétuant le mythe de l’empereur Jaune, les dirigeants chinois peuvent entendent exercer leur autorité sur des citoyens étrangers dont ils se permettent d’ignorer les droits.
LES EFFORTS DÉPLOYÉS PAR BEIJING pour prendre le contrôle de Hong Kong s’inscrivent dans un contexte plus large, car la mission des
agences du Parti et de l’État qui cherchent à y influencer des groupes et des instances politiques s’étend au monde entier.
La situation semble digne d’un roman d’espionnage, mais le Département du travail du Front uni est une agence officielle qui dispose de
ressources considérables. Son principal objectif consiste à cibler des populations et des organisations non communistes à l’échelle internationale en vue d’amener des individus et des groupes influents à défendre les intérêts du PCC. Beijing affirme que le Front uni effectue un travail de collaboration respectueux de la démocratie, en concertation avec des gens de partout dans le monde. Or, ses propres documents montrent qu’il
collabore étroitement avec le ministère de la Sécurité de l’État – la police secrète chinoise –, qui a pour spécialité de menacer ou d’emprisonner les dissidents.
Dans un article intitulé «Armes magiques: activités d’influence
politique de la Chine sous Xi Jinping», la politologue néo-zélandaise Anne-Marie Brady se base sur des documents de première main pour montrer que la Chine applique autant les concepts développés par le Front uni à sa politique intérieure qu’à sa politique extérieure. Selon cette recherche pionnière, l’activité du Front uni consiste à «travailler auprès d’individus et de groupes influents ainsi qu’à gérer l’information et la propagande; en
outre, elle a souvent permis de faciliter des opérations d’espionnage 5».
C’est en 1939, alors qu’une guerre civile qui durerait 22 ans opposait nationalistes et communistes en Chine, que Mao Zedong a publié un article où il proposait une adaptation de son cru de la tactique léniniste du front unique. «Le Parti est le guerrier héroïque qui brandit les deux armes
magiques que sont le front uni et la lutte armée pour prendre d’assaut et détruire les positions de l’ennemi», écrivait-il. Il recommandait ainsi au PCC de rallier le plus d’alliés possible tout en menant des campagnes militaires.
Quand les communistes ont gagné la guerre civile et fondé la République populaire de Chine en 1949, une bonne partie de la population n’était toujours pas convaincue des avantages du socialisme. Craignant le nouveau régime, de nombreux Chinois ont quitté le pays. Le travail du Front uni s’est donc poursuivi: en vue de renforcer sa légitimité, le PCC a envoyé dans toutes les régions de la Chine des émissaires chargés de rencontrer des seigneurs de guerre, des chefs religieux et les représentants d’importants groupes ethniques
En 1979, Deng Xiaoping a confié au Département du travail du Front uni la mission de recueillir de l’information auprès de diverses sources de par le monde dans le but de faire progresser le soutien international au Parti, dont celui-ci est devenu l’une des principales agences.
Avant les années 2010, les dirigeants chinois taisaient leurs ambitions en matière d’influence à l’international. En 2004, par exemple, une
directive du Conseil des affaires de l’État ordonnait aux agents postés à l’étranger de trouver des moyens de démentir leurs activités de façon plausible. Les fonctionnaires du Front uni devaient éviter d’être perçus comme des gens qui cherchaient à «diriger» la diaspora chinoise; il leur fallait plutôt passer pour des «guides», indiquait le document.
Les choses ont changé à l’arrivée au pouvoir du président Xi, qui a exposé sa vision dans divers discours reproduits dans les médias chinois. Xi a veillé à ce que le Front uni dispose d’une abondance de ressources et ne se bute pas à la bureaucratie, le tout dans le but de rehausser le statut de l’organisation aux yeux des membres du Parti. Dans un discours de 2014 publié dans Le Quotidien du peuple, il a même repris le concept d’«arme magique» du président Mao: «Le Front uni incarne la victoire du Parti
communiste chinois dans la révolution, la construction et les réformes. L’arme magique est essentielle au grand rajeunissement de la nation chinoise», a-t-il affirmé.
L’approche du Front uni est plus subtile que celle, musclée, des agences
de renseignement américaines, souvent accusées de s’ingérer dans la vie politique d’États plus faibles, notamment par des interventions militaires destinées à opérer des changements de régime. Le Front uni, lui, cherche avant tout à influencer des civils et des organisations de la société civile en vue de les amener à voir Beijing d’un bon œil.
Le Front uni recrute des non-membres du PCC et les met au service des intérêts de la Chine, entre autres en leur versant des sommes d’argent ou en faisant des dons politiques dans le but d’acquérir de l’influence auprès d’élus étrangers. Par exemple, une fuite de captures d’écran publiées en 2019 par le Washington Post a révélé que des employés de l’ambassade de Chine à Ottawa ont demandé à des étudiants d’ascendance chinoise de trouver de l’information sur une conférence sur les droits des minorités
ouïghoures de Chine, prévue à l’Université McMaster de Hamilton, en Ontario, et de recueillir des données permettant de déterminer si des citoyens chinois contribuaient à l’organisation de ladite conférence. Niant avoir pris part à ce stratagème de quelque façon que ce soit, l’ambassade a tout de même émis la déclaration suivante: «Nous soutenons fermement les actions justes et patriotiques des étudiants chinois.»
En juin 2020, l’Institut australien de stratégie politique, un groupe de réflexion, a publié un rapport exhaustif qui fait état des structures, des méthodes et des effets de ce qu’il qualifie de système d’ingérence mondial de la Chine. L’expansion du Front uni à l’étranger y est décrite comme «une
exportation du système politique du PCC. Porté à sa conclusion logique, le travail du Front à l’étranger conférerait au PCC une influence indue sur la
représentation et le discours politiques dans les régimes touchés6».
Les experts et les gouvernements du monde semblent sous-estimer la portée du Front uni, juge l’auteur du rapport, Alex Joske. Les dirigeants considèrent parfois le travail de l’organisation comme une forme agressive de diplomatie ou de propagande, mais ils ne réalisent pas à quel point certaines activités publiques et légales peuvent faciliter l’espionnage criminel, pourtant pris au sérieux, m’a-t-il indiqué dans une interview.
Selon Joske, les gouvernements devraient «mener des études approfondies sur le travail du Front uni sur leur territoire et dans certains secteurs d’activité», puis communiquer leurs observations à leur population afin d’aider celle-ci à saisir l’enjeu dans sa globalité.
IL IMPORTE DE RAPPELER QUE, jusqu’en 1997, Hong Kong était un territoire britannique sur lequel Beijing ne disposait d’aucune compétence.
Dans ces circonstances, la principale option du PCC consistait à se servir du Front uni pour s’assurer de la loyauté de personnalités influentes.
Dans un texte d’opinion publié en 2019, l’ex-ambassadeur d’Australie en Chine Geoff Raby affirme qu’«il n’existe sans doute aucun endroit sur
Terre où le [Département du travail du Front uni] est plus actif et dispose de plus de ressources qu’à Hong Kong». Et pourtant, poursuit-il, Beijing semble avoir perdu la bataille des cœurs et des esprits de la nouvelle
génération de Hongkongais 7.
Quelques mois après la fin des manifestations du mouvement des parapluies, j’ai discuté avec la juriste prodémocratie Claudia Mo. Selon elle, pour bien comprendre le sort que la Chine pourrait réserver à d’autres pays en vue d’y réprimer l’expression de la dissidence, les observateurs internationaux auraient intérêt à se pencher sur ce qui s’est passé à Hong
Kong après que les tactiques «douces» du Front uni se furent révélées inefficaces et que la coercition subtile et les mesures d’encouragement économique eurent fait place à l’intimidation pure et simple et à la violation des droits civiques.
Au moment où je la rencontre, Mo, qui a travaillé comme journaliste pour la presse internationale dans les années 1990, est députée indépendante de la circonscription de Kowloon Ouest au Conseil législatif de Hong Hong (elle démissionnera en novembre 2020).
Nous nous rejoignons dans un café situé en face de l’immeuble du Conseil législatif, désormais muni de dispositifs de surveillance perfectionnés et de portes cadenassées. L’endroit est presque vide.
Mo se remémore le début des années 1990, alors que le massacre de la
place Tian’anmen était encore frais dans la mémoire des gens. À cette époque, peu de Hongkongais s’attendaient à ce que la rétrocession prochaine à la Chine se traduise par un élargissement de leurs droits politiques et de leurs libertés. Les journalistes de la colonie se sentaient libres de couvrir tout sujet qu’ils jugeaient pertinent, ce qui incluait la situation des droits de la personne et les intrigues politiques en Chine continentale. Mais les choses allaient bientôt changer.
Peu à peu, Beijing a fait alliance avec des barons de la presse locale. Les sondages que l’Association des journalistes de Hong Kong mène chaque année auprès de ses membres font état d’une multiplication des cas d’autocensure en réponse à des consignes qui visent à protéger les intérêts
commerciaux des propriétaires de médias sur le continent8. Dans son rapport de 2014, l’Association qualifie les pressions en ce sens de «main invisible» qui étrangle la liberté d’expression. Elle cite les cas de journaux qui ont perdu des revenus publicitaires issus d’entreprises locales actives sur le marché chinois et ceux de gestionnaires au service de propriétaires de médias ayant des intérêts en Chine qui ont ordonné à des rédacteurs en chef de cesser de publier ou de radiodiffuser des reportages critiques. Le rapport ajoute que plus de la moitié des magnats de la presse hongkongaise ont accepté des nominations partisanes de la part de l’une ou l’autre des plus importantes assemblées politiques de Chine.
Depuis 1997, Beijing et les principaux acteurs des milieux d’affaires de la Chine continentale ont investi des milliards de dollars dans l’économie hongkongaise. De leur côté, les entreprises de Hong Kong ont étendu leurs activités à presque tous les secteurs imaginables du vaste marché chinois.
Des universitaires comme Sonny Lo ont montré que Beijing s’assure de la loyauté de figures hongkongaises influentes en nommant celles-ci membres de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC). La CCPPC est le principal organe politique du Front uni, ce qui fait d’elle la plus importante de toutes les organisations politiques qui traitent avec des groupes et des individus non liés au PCC pour servir les objectifs de ce dernier à l’échelle nationale et internationale.
Parmi les plus illustres délégués hongkongais à la CCPPC figurent la vedette du cinéma Jackie Chan, l’ancien chef de l’exécutif de la ville Tung Chee-hwa et le baron des médias et du tabac Charles Ho Tsu-kwok. Ensemble, ils ont recommandé aux autorités d’utiliser toutes les ressources policières et judiciaires dont elles disposent pour traîner les contestataires
non respectueux des lois devant les tribunaux et ont défendu «la nécessité pour les patriotes de resserrer leurs rangs dans la société hongkongaise», a rapporté le China Daily.
Ce contexte m’a permis de mieux comprendre les problèmes que
connaissait mon ancien journal. À l’époque où j’y travaillais, le South China Morning Post avait pour propriétaire l’homme d’affaires sino-malaisien Robert Kuok, qui l’avait acheté en 1993. Actionnaire de contrôle de la chaîne d’hôtels de luxe Shangri-La et d’autres sociétés immobilières d’envergure en Chine continentale, Kuok est l’une des personnes les plus riches d’Asie. Il faisait partie du groupe que le gouvernement chinois avait constitué pour le conseiller en vue de la rétrocession de 1997. Certains de ses détracteurs, dont un ancien cadre du South China Morning Post, m’ont
appris que le magnat avait imposé le congédiement de nombreux journalistes qui portaient un regard critique sur Beijing, accusations que celui-ci a rejetées. «L’argent, c’est le pouvoir», a commenté ledit cadre.
À l’échelle internationale, le Front uni tente de s’attirer les faveurs d’élus en utilisant des techniques comme les contributions à des campagnes
électorales, les voyages tous frais payés en Chine et la flatterie. (Cette question est explorée dans les chapitres ultérieurs de ce livre.)
Les efforts déployés par la Chine pour se faire aimer des membres de l’élite et des gens d’affaires de Hong Kong donnent certains résultats, mais
ont un effet contraire sur les masses. Nombreux sont les Hongkongais qui ont développé une profonde aversion pour Jackie Chan, aujourd’hui considéré comme «vendu» à Beijing. Chaque fois que l’acteur fait des déclarations comme: «le peuple chinois a besoin d’être contrôlé», ou passe à la télévision pour chanter des hymnes à la mère patrie tels que «Merveilleuse Chine», le public réagit avec le plus grand dégoût. En 2013, alors que je couvrais le tapis rouge dans un gala de musique à Hong Kong, j’ai vu Chan s’approcher d’un troupeau de journalistes et attendre qu’on lui
pose des questions. Tous l’ont ignoré. Mal à l’aise, il s’est attardé un moment puis s’est éloigné.
AU PAROXYSME DU MOUVEMENT des parapluies, des dirigeants de Beijing et de Hong Kong ainsi que des périodiques favorables au PCC ont accusé les enseignants de corrompre la jeunesse. L’essentiel de leurs reproches visait un cours de niveau secondaire appelé liberal studies (pensée critique humaniste).
Selon le quotidien Ta Kung Pao, le problème résidait dans le fait qu’instituteurs et professeurs d’université «n’ont aucun sens de la nation et inculquent aveuglément aux jeunes des idées occidentales comme l’universalisme et la démocratie. […] Les manuels ne remplissent pas leur devoir de propagande».
À l’automne 2019, je rencontre à Toronto l’ancien directeur d’une école secondaire catholique de Hong Kong dont les autorités ont fait un bouc émissaire alors que les manifestations étaient surtout le fait de jeunes gens.
Arrivé avant moi sur la terrasse du Starbucks où nous avons rendez-vous, il se tient dans l’ombre d’un parapluie et porte un coupe-vent et un pantalon noirs, comme s’il voulait passer incognito. Dès que je lui confie que ma famille est de Hong Kong elle aussi, il se détend, et nous passons de l’anglais au cantonais. Il me raconte la mésaventure qui l’a amené à
demander le statut de réfugié au Canada. Je le désignerai ici sous le nom de «F.». En mars 2015, F. participe à un marathon à Hong Kong. Après la course, des militants prodémocratie distribuent de faux dossards portant la mention «D-689» (un jeu de mots en cantonais qui vise essentiellement à injurier le chef de l’exécutif Leung Chun-ying). F. en accepte un sans réfléchir, et un étudiant amusé prend une photo de lui avant de la partager sur Facebook.
Dès le lendemain, le téléphone commence à sonner à répétition dans le bureau de F. «Je suis au courant des actes honteux que vous avez commis. Si vous ne démissionnez pas, je vous dénoncerai à votre école et à votre épouse», menace son interlocuteur d’une voix calme et courtoise. Ce dernier le rappelle à maintes reprises. Chaque fois, il refuse de s’identifier
et répète ses menaces sur un ton ennuyé.
F. rapporte l’incident à ses superviseurs puis demande conseil à l’agent de liaison en matière de sécurité de l’école et à un avocat. Tous lui répondent qu’ils ne peuvent rien faire pour lui, mais certains ont entendu
parler d’autres directeurs d’école et d’enseignants qui reçoivent d’étranges appels téléphoniques.
Les appels ne donnant pas lieu à la démission attendue, l’Office de l’éducation de Hong Kong commence à recevoir des lettres de la part d’un
groupe de parents inquiets du comportement «obscène» et «inapproprié» du directeur à l’égard des étudiants. Aucun parent n’a signé son nom. Déjà au courant du harcèlement subi par F. et d’autres enseignants, la direction de l’Office de l’éducation ne donne pas suite à ces missives douteuses.
Bientôt, les nouveaux membres de groupes d’anciens élèves et de parents sur les médias sociaux se mettent à répandre des rumeurs. Cette fois, les messages incluent des exemples du prétendu comportement de F.: «Le directeur de cette école a couché avec des étudiantes! Il a eu des aventures avec des enseignantes!»
Jusqu’ici, F. a réussi à gérer son anxiété, mais, cette fois, c’est la goutte qui fait déborder le vase. «Évidemment, certains anciens et certains parents ne connaissaient pas le contexte», m’explique-t-il.
Je lui demande ce qui lui a passé par l’esprit quand il a vu ces publications. Une grande honte, me répond-il. «Ils se sont probablement dit: “Oh! Que se passe-t-il? Comment un directeur peut-il se comporter comme ça?” À l’école, des parents me regardaient d’un œil suspicieux, semblant se demander si les allégations étaient fondées. C’était très embarrassant.»
Cette campagne de harcèlement a fait plonger F. dans une dépression si profonde qu’il s’est tourné vers la méditation, seule activité qui pouvait l’aider à se sentir mieux. La stratégie s’est avérée si efficace qu’il a fini par faire une demande d’admission à la maîtrise en psychothérapie dans une
université canadienne, afin de pouvoir aider ses compatriotes hongkongais à mieux faire face à la pression.
Il admet toutefois que l’altruisme n’est pas la seule raison pour laquelle il a quitté Hong Kong.
«Ça ressemble un peu à la Terreur blanche», explique-t-il, faisant allusion aux agressions de détracteurs du gouvernement de Taïwan sous la loi martiale en vigueur des années 1950 aux années 1980, lesquelles étaient souvent perpétrées de façon anonyme par les membres de groupes criminels
loyalistes. «Certains militants bien connus savent qu’ils peuvent se faire arrêter. Pour faire taire des gens comme nous, qui ne sont pas connus mais occupent des postes leur conférant une certaine influence, les autorités ont recours à des stratégies comme celle-là.»
Alors que F. était arrivé en sol canadien mais n’avait pas encore obtenu le statut de réfugié, son épouse lui a raconté que des agents de la sécurité l’avaient appelée à son domicile de Hong Kong pour vérifier s’il était à Toronto et envisageait de ne pas revenir.
F. me montre des copies de lettres et des captures d’écran qui documentent la campagne de harcèlement dont il a fait l’objet. Il y a là tout ce qu’il faut pour convaincre un homme de quitter son emploi à Hong Kong. Cette affaire montre qu’une composante essentielle de la stratégie de contrôle politique appliquée par Beijing consiste à s’en prendre à des individus et à des groupes qui ne font pas partie de l’élite. De tels faits peuvent passer inaperçus, les médias concentrant leur attention sur les conflits de haut niveau comme la guerre commerciale et la guerre des mots qui opposent Washington et Beijing.
Comme l’expliquent la spécialiste du discours Sharon Yam et l’historien Jeffrey Wasserstrom dans un article de la revue Foreign Policy paru en août 2020, «l’approche locale [du Parti] ne s’intéresse pas aux échanges de coups entre États-Unis et la Chine. Elle vise plutôt à instiller la peur dans
les différents secteurs de la société: on s’attaque d’abord aux étudiants, puis aux professeurs, et ensuite aux journalistes, aux éditeurs, aux fondateurs de
partis politiques 9».
LES EFFORTS DE BEIJING pour faire taire la «ville de la contestation» sont vains. À partir du printemps 2019, les Hongkongais se rassemblent à nouveau en masse, cette fois pour s’opposer à un projet de loi sur l’extradition visant à faciliter le transfert vers le continent de personnes
soupçonnées d’avoir commis un acte criminel. Le 16 juin, ils sont près de deux millions dans la rue, ce qui fait de cette manifestation l’une des plus grandes de l’histoire de la ville. De nombreux participants craignent que la nouvelle loi, que les autorités municipales disent conçue pour les présumés meurtriers, ait en fait pour but de permettre à la Chine d’extrader les dissidents politiques. Une fois sur le continent, ceux-ci feraient face à un système judiciaire contrôlé par le PCC et affichant un taux de condamnation de 99,9%.
Cette fois, les contestataires lancent dès le départ un appel à la solidarité internationale. La loi, mettent-ils le monde en garde, ne s’appliquerait pas seulement aux habitants de Hong Kong, si bien que tout étranger en transit à l’aéroport international pourrait être accusé en vertu de l’une ou l’autre de
ses ramifications inconnues. Grâce à une collecte de fonds leur ayant permis de recueillir 5 millions de dollars hongkongais, ils achètent des annonces pleine page dans des journaux des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de la France, de la Suisse et du Japon, entre autres pays.
«Le gouvernement n’est pas en mesure d’assurer la sécurité des Hongkongais. Nous manquons de temps – mais vous pouvez faire la différence. Soyez solidaire avec nous: demandez à votre gouvernement d’exercer des pressions diplomatiques […]. Vive Hong Kong libre! En
solidarité avec Hong Kong10», affirme la publicité parue dans Le Monde.
Le gouvernement de Hong Kong n’entend pas céder. La police lance des centaines de grenades lacrymogènes sur les manifestants et utilise des canons à eau – une eau à laquelle sont mélangées de la teinture bleue et des
substances irritantes. Faisant face à une foule tenace, elle passe aux tirs de balles en caoutchouc et de projectiles en sachet, puis opte pour les balles réelles. Un agent atteindra un adolescent à la poitrine dans un prétendu acte d’autodéfense.
La police espère sans doute que cette brève démonstration de force calmera les ardeurs de la population, mais elle ne fait qu’attiser la colère de celle-ci en plus de susciter la réprobation de nombreux pays, dont les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni, ainsi qu’une intervention sans précédent du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, qui condamne le recours à des moyens de répression potentiellement létaux. Pour la première fois, un organe des Nations unies demande aux autorités hongkongaises de mener une enquête en vue de déterminer si les forces de
l’ordre ont respecté les normes internationales.
Au lieu d’établir des campements et d’attendre de se faire arrêter, un contingent de jeunes manifestants adopte une nouvelle stratégie, qui consiste à devenir «fluides comme l’eau» en tenant des manifestations
éclair dans différents quartiers de la ville. S’ensuivent des poursuites spectaculaires dans des centres commerciaux, des stations de métro et des ruelles. Des curieux saisissent des images montrant un policier s’étendant de tout son long sur le sol tout de suite après que ses collègues y ont lancé une grenade lacrymogène ainsi qu’un manifestant décochant un coup de pied au vol à un agent. Partout dans le monde, les gens ont les yeux rivés sur leur écran.
Les protestataires qui s’en prennent physiquement aux forces de l’ordre s’attirent la réprobation du public et des autres militants, qui préfèrent s’en tenir à l’approche pacifique nécessitant la demande d’un permis de manifester aux autorités. Le fait que la police continue à traiter et à approuver de telles demandes pendant que la rue est le théâtre d’affrontements chaotiques témoigne de la présence d’une solide culture de l’efficacité bureaucratique à Hong Kong! Les jeunes participants aux
manifestations éclair (dont bon nombre viennent à peine d’entrer dans l’adolescence) affirment que les vieilles méthodes n’ont pas donné de résultats et qu’ils sont prêts à se sacrifier pour l’avenir de la ville. Ils savent qu’une accusation de participation à une émeute peut leur valoir une peine de dix ans de prison.
Les heurts font leur premier mort le 15 juin, quand un homme de 35 ans tombe d’un échafaudage en bambou sur lequel il a grimpé pour y déployer une bannière ornée du slogan «Pas d’extraditions en Chine».
Le 1er e juillet 2019, soit le jour du 22 anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, des dizaines de manifestants s’introduisent dans l’immeuble du Conseil législatif et y détruisent des meubles, défigurent des portraits et barbouillent les murs de graffitis. «Hong Kong n’est pas la Chine – pas encore» et «Le gouvernement nous a forcés à nous révolter», disent entre autres lesdits graffitis.
Dépêchée par le Toronto Star pour couvrir les événements, j’arrive à
Hong Kong le lendemain11. Pendant des semaines, j’ai veillé tard chez moi, au Canada, pour suivre la situation de loin, comme le font tant de gens à travers le monde qui ont un lien personnel avec la ville ou ont tout
simplement compris que ce qui est en train de s’y passer pourrait déterminer s’il subsiste un espoir pour la liberté d’expression et la démocratie en Chine.
Je rencontre à nouveau Claudia Mo, qui me raconte avoir tenté de
dissuader un jeune homme de se précipiter dans l’immeuble du Conseil législatif: «Il me rappelait mon fils, qui est un joueur de rugby. Il était déterminé à entrer. Je me suis approchée de lui et lui ai dit: “Eh, penses-y à deux fois. La participation à une émeute pourrait t’envoyer derrière les barreaux pour dix ans. Ça ne vaut pas la peine.” Semblant touché par ma sollicitude, il a passé son bras autour de mes épaules, mais m’a demandé de dégager […] en me jurant que lui et ses camarades étaient prêts à mourir pour la cause.»
Le 3 juillet, je marche jusqu’au complexe gouvernemental, situé près du quartier des affaires, et j’aperçois un imperméable jaune attaché à un
poteau, claquant au vent. Il s’agit d’un hommage au manifestant mort en tombant de l’échafaudage à cet endroit précis. Plus loin, une jeune femme en larmes livre un discours près de l’entrée d’une station de métro. Même si la ville est plongée dans la tristesse, affirme-t-elle, les Hongkongais ne doivent pas abandonner leur résistance pacifique. Le reste de son groupe, dont fait partie un homme âgé, entreprend une grève de la faim.
Devant l’immeuble du Conseil législatif, le sol est jonché d’éclats de verre. Des policiers et des gardiens de sécurité s’affairent à évaluer les dégâts et à recueillir des preuves. Les murs sont encore couverts de graffitis. Surnommée «Grandma» et adorée des manifestants, Alexandra Wong colle des affichettes ornées de slogans prodémocratie sur les clôtures de la cour du complexe même si elle sait qu’on les enlèvera rapidement. De jeunes
hommes munis de parapluies la protègent du soleil en me jetant un regard méfiant, sans doute en raison de mon appareil photo. Un mois plus tard, la Sécurité de l’État du continent enlèvera Wong et la soumettra à des séances de rééducation avant de lui arracher une confession devant caméra.
La cheffe de l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, finit par annoncer la «mort» du projet de loi sur l’extradition. Or, parce qu’elle refuse de le retirer officiellement, les manifestations se poursuivent. Pendant tout l’été, les organisateurs s’en tiennent à un même programme: quelques manifestations pendant la semaine, suivies d’un grand rassemblement le week-end venu. Souvent, un contingent d’extrémistes s’impatiente et affronte la police dans des combats sanglants qui mènent à des arrestations et causent des blessures à des passants innocents.
J’observe les manifestants déferler dans les rues de Kowloon, quartier de divertissement prisé des touristes venus de Chine. Ces Hongkongais sont ici pour livrer leur message «en main propre» à leurs compatriotes du continent. Ce faisant, ils confirment les pires craintes du PCC. «La
démocratie pour Hong Kong», «Aimez votre pays, venez manifester», scandent-ils en mandarin. Ils s’arrêtent en face de centres commerciaux en faisant des signes invitant les clients chinois du continent qui sont à l’intérieur à se joindre à eux. Des manifestants utilisent la fonction AirDrop de leur iPhone pour envoyer aux passants des messages expliquant les raisons de la manifestation.
Je monte un escalier afin d’avoir une meilleure vue sur la foule immense. Des manifestants portent un enfant sur les épaules et scandent des slogans, tandis que d’autres marchent en silence. À côté de moi, une Chinoise de la province de Guandong observe la procession d’un air
émerveillé. Elle me demande pourquoi tout ce monde manifeste. Je lui réponds que les Hongkongais s’opposent à un projet de loi sur l’extradition parce qu’ils n’ont pas confiance dans le système judiciaire chinois. Elle se contente de hocher la tête.
★ ★ ★
C’EST EXACTEMENT CE QUE BEIJING ne voulait pas qu’il se passe.
Cet été-là, censeurs et médias d’État chinois redoublent d’efforts pour empêcher le mouvement de se propager sur le continent. Les médias d’État
attribuent l’ampleur des manifestations à quelque ingérence étrangère. Le 9 juin, un éditorial du Quotidien du peuple affirme que «certains résidents de Hong Kong ont été bernés par l’opposition et ses alliés étrangers en vue de soutenir la campagne contre la loi sur l’extradition».
Les appuis obtenus à l’étranger par les manifestants irritent aussi Regina Ip, avocate hongkongaise alignée sur Beijing et partisane du projet de loi. Quand je la rencontre à son bureau, elle me confie qu’elle se demande comment des protestataires prétendument dépourvus de chef peuvent être si bien organisés et comment les manifestations de solidarité avec le mouvement ont pu se multiplier si rapidement dans le monde.
Même si elle admet qu’elle ne dispose pas de preuves tangibles de l’«ingérence» de gouvernements étrangers, elle trouve la situation curieuse: «Il y a nécessairement des organisateurs de l’ombre, mais ce n’est pas mon rôle de les débusquer et de les incriminer. Le gouvernement [de Hong Kong] se doit de mener une enquête de façon proactive.»
Je me mords les lèvres, car j’ai rencontré certains des sympathisants étrangers qu’elle juge si suspects. Nombre d’entre eux sont canadiens. Bien qu’ils soient d’origines diverses, la plupart sont ethniquement chinois et ont des parents et amis à Hong Kong. Ils ont passé des nuits blanches à organiser un vaste réseau international qui, à l’aide d’applis mobiles, assure
le contact avec les Hongkongais sur le terrain en leur apportant un soutien logistique et moral. Certains d’entre eux ont contribué à des campagnes de sociofinancement pour acheter du matériel comme des trousses de premiers soins ou payer les frais juridiques de manifestants.
Le mouvement de protestation hongkongais a gagné la planète entière. Partout dans le monde, des groupes de citoyens font pression sur leur gouvernement pour lui demander d’exprimer son soutien aux protestataires. Des manifestations de solidarité ont lieu dans des dizaines de villes. En plus d’émettre des déclarations faisant état de leur inquiétude, les gouvernements de pays comme le Canada, les États-Unis et l’Allemagne finiront par accueillir des réfugiés qui fuient Hong Kong.
Beijing décidera donc d’aller plus loin.
«Je m’attendais à être plus vieux que ça en 2047.» Ce mème teinté d’humour noir circule au sein de la jeunesse hongkongaise depuis que le Parlement chinois a adopté une loi qui, dans les faits, rompt l’accord «un pays, deux systèmes», censé assurer les libertés civiles à Hong Kong pour une période de 50 ans.
Le 30 juin 2020, une heure avant le 23 e anniversaire de la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine, la loi sur la sécurité nationale entre en vigueur. Interdisant toute activité que Beijing qualifie de danger pour la sécurité nationale, cette loi est accueillie avec consternation et largement condamnée, notamment parce qu’elle prétend s’appliquer non seulement aux résidents de Hong Kong, mais aussi à quiconque n’habite
pas la région. Les actes antichinois commis à l’extérieur de la Chine continentale par tout individu, quelle que soit sa nationalité, peuvent désormais être considérés comme des violations à la nouvelle loi. La peine maximale prévue pour la longue liste de délits vaguement définis que la loi énumère est la prison à vie.
Dès le premier jour de la mise en vigueur de la loi, plus de 370 Hongkongais sont arrêtés pour diverses infractions liées aux manifestations; plusieurs d’entre eux seront accusés d’avoir contrevenu aux nouvelles interdictions. De nombreux pays du monde s’empressent alors d’annuler leurs traités d’extradition avec Hong Kong, de crainte que Beijing
n’invoque ceux-ci pour traîner des gens sur le continent.
La portée mondiale de la loi ne faisant aucun doute, de nombreux juristes étrangers sonnent l’alarme: ils recommandent aux ressortissants de toute nationalité qui ont déjà critiqué les autorités chinoises ou
hongkongaises d’éviter de séjourner en Chine continentale.
Le 26 août 2020, la police de Hong Kong lance un mandat d’arrestation contre Samuel Chu, citoyen américain établi à Los Angeles qui a exprimé à distance son soutien au mouvement prodémocratie sur les médias sociaux.
Alvin Cheung, qui a pratiqué le droit à Hong Kong et est aujourd’hui chercheur associé non résident au U.S.-Asia Law Institute de l’Université de New York, conseille aux gens de ne pas monter à bord d’avions de la compagnie Cathay Pacific ou de tout autre appareil enregistré à Hong
Kong, car la loi sur la sécurité s’applique également «aux navires et aux aéronefs enregistrés dans la région administrative spéciale de Hong Kong».
En fait, nul ne devrait s’étonner du fait qu’un acte aussi éhonté de «guerre juridique», véritable assaut contre les droits civiques, soit lié à
Hong Kong. Ce territoire a jadis été arraché à l’Empire chinois. Lorsqu’il a été rétrocédé à la Chine, sa population a réclamé l’autonomie promise par l’accord sino-britannique. Beijing a réagi non seulement en lançant une campagne de répression, mais aussi en cherchant à régir la liberté d’expression des étrangers. Incapable de conquérir le cœur et l’esprit des Hongkongais, l’État chinois a décidé d’imposer son droit criminel à la région – et au reste du monde.
Cheung indique que la loi sur la sécurité nationale ne va pas jusqu’à démanteler le cadre «un pays, deux systèmes», sans doute parce que Beijing ne souhaite pas affaiblir le système juridique de la ville à un point où celle-ci ne pourrait plus remplir son rôle de plaque tournante mondiale de la finance. «Tant que les apparences institutionnelles sont maintenues, de
nombreux investisseurs fermeront les yeux sur les cas où Beijing pervertit la justice. L’essentiel est de conserver juste assez d’“État normatif” pour que les activités commerciales courantes puissent poursuivre leur cours
habituel», explique le chercheur12.
Pour les légions de défenseurs de la démocratie, l’idée d’une ville dotée d’institutions de façade qui dorlote ses entreprises sans prendre soin de ses citoyens vulnérables est loin d’être rassurante.
EN RAISON DE LA PANDÉMIE, je n’ai pas pu séjourner à Hong Kong en 2020 – une première en dix ans. L’ambiance incomparable de ses rues animées me manque, tout comme les sentiers pédestres accidentés qui surplombent ses vallées remplies de gratte-ciel, sans parler de ses innombrables délices culinaires.
Je parle avec mes parents et amis de Hong Kong presque tous les jours, en partie parce que j’ai le mal du pays et en partie pour me tenir au courant des suites d’une année politique mouvementée. Beijing semble vouloir profiter du fait que le monde ne se préoccupe plus que de la pandémie pour empiéter davantage sur les libertés des Hongkongais.
On dirait que la ville s’est divisée en deux camps: d’une part, les élites et les autres groupes qui soutiennent Beijing depuis le début, et, d’autre part, les citoyens ordinaires qui craignent de perdre leurs droits civiques et politiques, mais ne s’entendent pas du tout sur les méthodes de contestation à privilégier.
En janvier 2021, tandis que, partout dans le monde, bien des gens amorcent la nouvelle année dans l’espoir ténu que le pire de la pandémie soit derrière eux, Hong Kong se prépare à une nouvelle vague de répression politique. Parmi les dizaines d’ex-juristes et d’ex-militants arrêtés ce mois-là pour «subversion du pouvoir de l’État», plus de 50 le sont aussi pour
avoir participé, à titre d’organisateurs ou de candidats, à une élection primaire en juillet 2020, à l’occasion de laquelle des centaines de milliers de Hongkongais ont voté afin de réduire le nombre de candidats prodémocratie susceptibles de se faire élire au Conseil législatif de la région. L’exercice visait à prévenir la division du vote en vue de faciliter l’élection de parlementaires prodémocratie aux législatives.
Selon le secrétaire d’État de Hong Kong John Lee, l’opération policière s’imposait, car les organisateurs de l’élection primaire souhaitaient
«paralyser le gouvernement hongkongais» en obtenant une majorité au Conseil et en «fomentant de graves émeutes dans les rues de la ville». Des propos pour le moins absurdes.
Cette élection primaire aurait été parfaitement légale si elle avait eu lieu
avant l’entrée en vigueur de la loi sur la sécurité nationale, mais les autorités invoquent cette dernière pour punir les personnes qui y ont participé. John Clancey, avocat américain qui a prêté main-forte aux organisateurs, est arrêté lui aussi, ce qui suscite une réponse outrée des États-Unis.
Pendant ce temps, des journalistes établis à Hong Kong me disent craindre que la liberté de presse ne continue à s’éroder, car de plus en plus de membres de la profession se censurent en évitant les sujets qui pourraient leur valoir un séjour en prison. Des libraires et des organisateurs d’événements littéraires cessent de mettre en vitrine ou de promouvoir les nouveaux livres sur le mouvement des parapluies. En juin 2021, le quotidien hongkongais Apple Daily, résolument démocrate, se voit contraint
de fermer ses portes, la police ayant arrêté les membres de sa direction en
vertu de la nouvelle loi et ayant gelé ses actifs 13.
Selon Antony Dapiran, avocat et auteur établi à Hong Kong, cette ville
chinoise demeure un lieu unique en son genre. On peut encore y débattre d’une foule de sujets politiques délicats s’il est question du continent, mais la situation politique de la région fait l’objet d’énormément de censure: «Hong Kong a été entraînée dans une dynamique étrange, où elle est elle-même devenue le sujet le plus délicat qui soit. Nombre de ses habitants, rongés par l’autocensure, cherchent à anticiper les intentions des pouvoirs en place. Pendant ce temps, le gouvernement hongkongais invoque la “primauté du droit” et mobilise une bureaucratie d’une efficacité sans merci
pour poursuivre les responsables de la moindre offense avec acharnement; les loyalistes pro-Beijing se surpassent pour montrer lequel d’entre eux
affiche le plus grand “patriotisme”. «La situation est plutôt déprimante14.»
OceanofPDF.com